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Même le meilleur film en compétition à Cannes

Pierre

L'éclipse totale de Soleil est l'événement astronomique le plus difficile à communiquer tant il faudrait de talents et de moyens techniques pour le retranscrire. On pense aux moyens cinématographiques mais il faudrait aussi des électrodes dans les cerveaux pour piéger les pensées et les émotions. Ce sont certainement les spécialistes de l'onirisme qu'il faudrait convoquer pour l'occasion. Pourrait-on envisager de présenter cela à Cannes ?

Imaginons un scénario qui commence par les angoisses du voyage. Celles qui préparent les nerfs par un martelage méthodique plusieurs jours à l'avance. Il faudrait savoir filmer toutes ces certitudes aplaties et ces craintes dressées. Il faudrait savoir enregistrer l'attente qui se prolonge et qui pousse au premier plan l'inquiétude du réglage négligé ou la peur de rater une prise de vue. Il faudrait s'attarder sur le doute effroyable de la mauvaise décision. Car jusqu'au point de non retour on balance entre l'envie de faire des photos et la pulsion de tout laisser tomber pour mieux profiter, en vrai, avec ses yeux.

Heureusement dans ce film noir, on pourrait glisser des éclaircies, à l'image des intermèdes dansant des comédies, car pour se calmer les spectateurs de l'éclipse s'adonnent aux jeux : La noyade des angoisses dans l'enivrement de l'euphorie. D'aucuns projettent au sol cent images du Soleil avec une couscoussière.

D'autres font une image thermique du Soleil avec leur télescope : Une page de carnet plaquée sur le porte oculaire, le tout dirigé vers le Soleil et accompagné de cris pour attirer les chalands. En quinze secondes, le papier se consume en forme de croissant.

 

Une série de poses devant les photographes ravis et l'on retourne à ses craintes sérieuses et concentrées.

Là les médias commencent à manquer de versatilité. Il faudrait enregistrer tout azimut: La luminosité qui chute, le froid qui tombe, le ciel qui vire de l'azur au violine, l'horizon qui se fige dans des roses tendres et des jaunes diffus, le sol qui se grise et les ombres volantes qui courent sous vos pieds, les angoisses qui agitent de plus en plus vite les pensées et la respiration qui s'accélère. Tout voir! Ne rien oublier! Ne pas s'affoler! Ne pas passer trop de temps! Le diaphragme! L'appareil photo! Le vent! La poussière! ...

Comment transcrire le temps astronomique inexorable et le bouillonnement des pensées? Peut-être en filmant ensemble la marche des aiguilles d'une montre et la course de celles de l'électro-encéphalogramme qui tapent sur leurs butées. Déjà les spectateurs s'étranglent de hurlements. C'est un bon moment pour des prises de son rares quand l'émotion dévisse les cordes vocales. Mais c'est aussi maintenant les derniers clignotements du Soleil qui attirent l'oeil tel un stroboscope. Alors les pensées, comme dans un mouvement de foule, sont aspirées toutes ensembles. La montre est arrêtée, l'électro-encéphalogramme est plat, et le scanner sans contraste. Les oreilles se ferment, le champ visuel rétrécit sous l'effet d'une sur-oxygénation du sang et les bras pendent sans gouvernement. La tête s'ordonnent vers une seule direction, elle ne laisse plus passer qu'une priorité: Contempler ce qui passe, attendre ce qui va venir, accepter toute cette beauté et abandonner le reste.

Au milieu des têtes vides des hurlements précédents, creuses des mouvements qui les meublaient à craquer, caverneuses de tous ses cognements préalables: La couronne solaire se déploie dans l'espace libéré. Majestueuse! Silencieuse! Douce! Ignorante des spectateurs! Elle s'étire voluptueuse, se gonfle telle la voile dans le zéphire, avale le champ de vision, dilate la pupille comme un excès de stupéfiant et mobilise tous les sens à sa seule contemplation. Tout juste laisse-t-elle un soupir d'extase s'évader d'entre les lèvres.

Dans l'anesthésie de toutes les volontés dominées, la couronne solaire explose au ralenti directement dans la mémoire... dans les rêves: Forme insaisissable pour le cerveau, détails innombrables pour l'oeil, impalpable transparence lumineuse comme du cristal éclairé de l'intérieur. C'est déjà un souvenir, un frémissement des neurones, une respiration parmi les alizés, un sourire parmi les joies, l'ombre d'un ange au milieu des colombes. Les poètes pourraient-ils tenter de s'approcher d'une bonne description de « ça » ! ?

 

Mais comment pourrais-je finir le scénario de ce film impossible alors que je n'ai aucun souvenir de la disparition de la couronne et du retour au monde réel. Depuis cet instant l'amnésie continue, il ne s'est rien passé dans mes rêves. J'ai raté la fin du spectacle et ne garde que du vide au rayon de la conscience et de la raison, comme le rêve d'un pays heureux qui fuit le réveil de l'autre coté de l'oubli. Que pourraient faire les spécialistes de l'onirisme ?

J'ai bien des photos dans mes albums, bien des pixels dans mes mémoires magnétiques, de la poussière du désert dans mes chaussures, des lignes écrites sur mon site Internet. S'il y avait eu un scanner et un électro-encéphalogramme ils auraient fourni leur lot d'enregistrements. Mais la couronne solaire n'est réellement fixée sur aucun film, sur aucune piste sonore, dans aucun disque, sur aucun listing. Rien ne la refait vivre. Elle reste comme le souvenir d'un film extraordinaire dont on a juste gardé l'affiche, la certitude d'avoir vu ce qui n'est pas sur les photos, l'absence de mots pour raconter la beauté des fées.

Non ! Il n'y a aucun cinéaste et aucun film qui puissent transcrire cela. Même à Cannes !

Toutes mes photos sont rangées et déjà presque oubliées car elles n'arrivent pas à faire renaître ce rêve de ces quatre petites minutes.

Déjà monte l'attente du prochain sommeil, la certitude chimérique de pouvoir retrouver dans quelques années ce petit moment de merveille, l'envie de retourner derrière le miroir d'Alice.

« Holà, magicien ! Une autre éclipse ! Vite ! »