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Une semaine en Mauritanie

Serge (2005)

 

Enfin, j’ai utilisé mon T250 dans les conditions pour lesquelles il a été conçu, a savoir un voyage lointain en avion, sous d’autres latitudes, dans les ciels préservés du désert Mauritanien. Ce magnifique engin m’a entièrement conquis !

 

Les préparatifs

Cette aventure astronomique a débuté par la préparation du télescope. Parfaire des détails, finir quelques éléments, voilà le programme.

C’est dans ce contexte que je coupe les tiges du serrurier en deux avec les embouts filetés afin qu’ils aient un encombrement égal à la diagonale de la valise. Puis, je peaufine le système de réglage du barillet du miroir primaire et change les vis de collimation du secondaire par d’autres, bien plus manipulables et du reste, plus jolies. Le laser de pointage intégré présentant des signes de faiblesse, je réinstalle un support externe pour utiliser un autre pointeur intact. Enfin, je parachève ces travaux par un bon lavage du miroir et une pastille collée sur son centre – indispensable accessoire au coût dérisoire qui rend enfantin les opérations de collimation.

 

Une question de poids

L’ensemble est mis dans la valise des chinois, après avoir été bien emballé dans un sac plastique et un autre en toile pour affronter sereinement les sables du désert. Et là, horreur ! Ce joli paquet accuse sur la balance le respectable poids de vingt cinq livres, ce qui est un risque que je ne veux pas prendre au regard des limites fixées par les compagnies aériennes.

Tant pis, je me passerais ce bel emballage et utiliserai mon horrible valise en skie rouge cousue – bien maladroitement - par mes soins.

Ce n’est pas très élégant mais, d’une part, c’est le genre de détail qui m’importe peu, et d’autre part, mon colis pèse un peu moins de dix kilogrammes (9,7 kg).

 

Derniers accessoires

J’ai reçu la veille de notre départ, la pièce en aluminium de mon copain tourneur que j’attendais de longue date.  Elle me servira pour faire un collimateur laser.

Hélas, une erreur d’écriture de cotation sur le plan fait que cet accessoire est inutilisable en l’état : son diamètre extérieur est un dixième de millimètre trop grand et donc, il ne peut se loger dans le porte oculaire. Tant pis, je ferais sans.

Enfin, je prépare mon indispensable matériel de dessin, l’atlas, les lampes rouges et c’est parti !

 

Les formalités

Première étape que je redoute un peu : les formalités à l’aéroport de Roissy. Bien que je découvre sur place que pour ce vol, les bagages à mains soient limités à sept kilogrammes maximums par personne, cela ne pose aucun problème à l’enregistrement. Après un passage obligé sur la bascule, le dépassement de poids est jugé tout à fait acceptable.

Ensuite, l’opérateur qui contrôle les bagages aux rayons X reste perplexe : comment  interpréter ce gros disque sombre généré par le miroir ? Il faut déballer ce colis devant les yeux ébahis des policiers et douaniers et expliquer que ce n’est là qu’un télescope. « Ha ? » s’interrogent-ils, «et qu’est ce c’est qu’un télescope ? Ca sert à quoi ce machin là ? » Comme quoi les études supérieures de ces braves agents sont d’un niveau certain….

En tout cas, que chacun soit bien rassuré pour ses futurs voyages, cette formalité est un agréable et fructueux moment d’échange, où la saine curiosité l’emporte largement sur la suspicion inquisitrice.

 

Un transport mouvementé

Le deuxième point critique de cette expédition est le comportement de l’engin durant le transport mouvementé avec un chauffeur survolté pilotant un véhicule tout terrain. Il fille à vive allure sur les longues pistes chaotiques en tôle ondulée et bien poudrées. Le fesh-fesh est une poussière redoutable qui, en nuage compact, suit tout véhicule en mouvement et s’insinue dans les moindres recoins.

Et bien, à ma grande satisfaction, mon emballage a pleinement rempli son rôle, rien n’a souffert et le miroir est intact, ce qui est un préalable incontournable à ce séjour !

Ce test sévère permet de certifier la robustesse de la structure du télescope.

 

Une ville en plein désert

Enfin, nous arrivons à Chinguetti, ville paumée au milieu du Sahara, à moitié engloutie sous les dunes, que le vent inexorablement pousse sur les habitations et les palmeraies. Cette citée eu jadis ses heures de gloire. Elle est l’une des sept villes saintes de l’Islam.

Elle est aujourd’hui célèbre pour ses nombreuses bibliothèques abritant de précieux manuscrits dont certains on plus de mille ans d’age.

Il faut s’imaginer un assortiment d’innombrables petites maisons de pierres sèches, de plein pied, posées pèle mêle le long de ruelles ensablées. Seuls, le minaret, le château d’eau et l’antenne de l’administration émergent de cet ensemble. Un large oued asséché sépare la vieille ville de la nouvelle. Il est bordé de petites oasis plantées de dattiers, sous lesquels sont aménagés de minuscules jardins où poussent le blé et le mil, mais aussi les carottes, les choux et les navets. De nombreux puits permettent ces cultures.

L’eau est à une quinzaine de mètres de profondeur. Elle est étonnement fraîche et limpide. Autour de ces uniques points de verdure, des cases éparses en palmes et quelques cahutes en pierre forment des villages, habités par quelques familles pour l’entretien des plantations.

Mais quand vient la récolte des dates, la population augmente considérablement et l’on entend tard dans la nuit les tambours et les youyous des femmes. Ha ! L’Afrique, terre ancestrale….

 

Des nuits d’une rare qualité

C’est ici que nous résidons quatre jours durant. La journée est bien remplie par les randonnées dans les dunes vers d’autres oasis. Mais quand vers six heures du soir, la nuit s’élève, pure et majestueuse, tous les regards – novices ou avertis – sont inexorablement attirés par la contemplation d’une voûte céleste d’une rare beauté.

Cela m’a évoqué un peu le ciel d’hiver à Saint Véran : un crépuscule assez bref où déjà pointent de nombreuses étoiles, des astres visibles dès leurs levers sur l’horizon. L’air est d’une pureté exceptionnelle et surtout, absolument aucune pollution lumineuse ne vient ternir ce tableau.

Enfin, la température étonnamment basse – elle flirte à deux degrés durant la nuit – réduit les effets de la turbulence. Etant myope et généralement sans lunettes, je ne peux estimer finement la qualité du ciel par la visibilité des magnitudes limites des étoiles.

Mais ici, j’ai été frappé par une énorme zone lumineuse s’étendant sous Pégase et Andromède, montant à la verticale sur plus de soixante degrés dans le ciel : une lumière zodiacale comme je n’ai encore jamais vu.

 

Un ciel nouveau

Il faut toujours un certain temps pour se familiariser avec la configuration particulière d’un ciel sous  les tropiques – nous sommes à vingt degrés de latitude Nord. La Polaire est basse d’autant sur l’horizon et la grande Ourse est en partie cachée.

Par contre Saturne passe exactement au zénith et Orion – objet de mes convoitises - trône bien haut sur le méridien en début de nuit. C’est un réel spectacle de voir cette belle constellation, bordée par la voie lactée, avec comme piédestal les deux étoiles les plus brillantes du ciel, Sirius à sa gauche et Canopus, plus bas à droite. A l’Est se dresse vertical le Lion.

 

Premières observations

Je découvre avec intérêt les constellations brillantes qui me sont inconnues : les Voiles et la Poupe traversant la voie lactée. Un peu à l’Ouest se trouve le Fourneau.

Il abrite un bel amas galactique où l’on peut voir dans un même champ d’oculaire jusqu'à dix galaxies, ce qui n’est pas sans évoquer certaines zones de l’amas de la Vierge. Pour l’observation de ces objets faibles, le télescope s’est montré royal. Aucune nébulosité indiquée dans les cartes du célèbre atlas «tyrion »  ne lui résiste. Tout est vu avec détails et il n’est pas rare d’en repérer d’autres qui n’y sont pas mentionnées.

Afin de ne pas être trop gêné par le sable omniprésent sur le sol, je m’installe sur la  terrasse en toiture de notre petite auberge. La seule restriction de cet emplacement est la relative souplesse de la charpente qui, du fait ses lentes vibrations, ne me permet pas de pousser la résolution planétaire dans les limites offertes par l’instrument. Mais je ne suis pas venu ici dans ce but.

 

Belles nébuleuses

Je suis là pour faire du ciel profond dans les meilleures conditions qu’il soit et je ne suis pas déçu. Je peu enfin  observer autour de certains amas ouverts, les délicates nébuleuses diffuses.

C’est sans difficulté qu’apparaissent la grande nébuleuse de la Rosette, la plus petite que notre club a pris pour symbole, M78, ou plus surprenant, les voiles autour de certaines étoiles des Pléiades.

Mais le plus spectaculaire est une vision réaliste et détaillée de la nébuleuse du Cône, où l’on discerne bien la petite échancrure sombre. Un rapide croquis m’a permis de retour à la maison, de confirmer cette vision.

 

La tête de cheval

Comment résister à l’appel de la nébuleuse obscure de la tête de cheval. Il suffit de pointer Dzêta Orion baignant dans un nuage lumineux. Sur sa droite une structure tourmentée zébrée de chenaux foncés évoque  un gros bouton de rose.
Il faut baisser un peu l’instrument et sortir du champ cette étoile brillante pour voir nettement le fond de ciel coupé en deux selon une verticale. Une partie est bien noire et l’autre, dans le prolongement du nuage laiteux, est indiscutablement plus claire.
Un accroc sombre un peu anguleux déchire cette démarcation. En y prêtant attention, on note quelques détails de forme et d’intensité lumineuse. A proximité, on remarque une petite nébulosité assez dense autour d’une étoile. L’objet de bien des désirs est bel et bien présent, conforme à l’idée qu’on s’en fait.

Je passe deux soirées à faire un dessin directement sur une pleine page de mon bloc de croquis, jugeant mes gabarits de dix centimètres de diamètre utilisés pour cet usage un peu trop exigus pour rendre les subtilités de cette magnifique vision.

 

La grande vedette de ce séjour

Mais indiscutablement, la star de ces soirées est, vous vous en doutez, la grande nébuleuse d’Orion. Vision fine, détaillée, large et étendue, fourmillant de détails et de nuances, où apparaissent des voiles diaphanes, des structures filamenteuses, des nuages, des nodosités d’une luminosité incomparable. Tout est là pour offrir un spectacle inoubliable.

La quantité de lumière est telle que l’on peut sans souci pousser les grossissements. Dès l’utilisation d’un rapport de deux cent fois, on dédouble sans peine les six étoiles du trapèze et l’on se promène et se perd dans ce fantastique paysage.

Pour la première fois, j’ai pu suivre dans le prolongement des deux ailes latérales qui s’étendent de part et d’autre de la région centrale, les étendues gazeuses sur tout le pourtour de la structure.

La vision est monochrome mais je constate avec étonnement que je ne perçois que les parties vertes de la nébuleuse. Les zones rouges – pourtant si brillantes dans les ailes – n’apparaissent pratiquement pas. Peut-être un filtre idoine remédierait à cela mais lequel... Il en faudrait un qui ne laisse passer que l’hydrogène ionisé.

Le principal objectif de cette semaine d’observations est de faire un beau portrait de ce prestigieux objet. Trois nuits durant, en passant des heures et des heures derrière divers oculaires, je m’efforcerais de reproduire sur le papier à dessin cette impressionnante image, pâle reflet d’une réalité bien plus complexe et éclatante.

 

J’ai rendu visite à bien d’autres objets remarquables dans ces excellentes conditions comme le crabe, le clown, le sombrero. La liste serait longue et rébarbative. Mais pour résumer, je dirais que je me suis régalé les yeux comme rarement !

 

Un instrument tout simplement génial

Je confirme à qui en douterait, l’importance tant du choix du site d’observation que de l’instrument utilisé. Pour réussir cette délicate alchimie, nos télescopes maison sont tout simplement géniaux. Ils répondent à un vrai besoin et offrent certainement le meilleur compromis mondial – n’ayons pas peur des mots – qu’il soit possible d’avoir.

Ils remplissent à merveille le contrat initial : transportables mais performants, légers mais costauds, simples et pratiques d’utilisation. La mise en œuvre est rapide et aisée, les réglages commodes. Par les solutions techniques retenues, l’indispensable collimation est une opération désormais simplissime, enfin débarrassée de ses obscurs tabous qui font que beaucoup hésitent encore à la faire.

N’oublions pas une optique de grande qualité, qui rend l’instrument particulièrement performant et polyvalent.

Par ailleurs, j’ai l’agréable surprise de constater que mon pointeur laser intégré dans la cage du secondaire se remet à fonctionner parfaitement, et cela, malgré un froid certain. J’incriminerai donc le taux d’humidité de l’air comme étant l’origine de son disfonctionnement. Mais peut-être me trompe-je…

En tout cas, je suis étonné de voir avec quelle intensité lumineuse ces pointeurs tracent dans ce ciel pur, exempt de vapeur d’eau et de poussières – le ciel a été une fois «coronal ». Sur quoi les photons diffusent-ils leur lumière ? Mystère…

 

Un climat surprenant

La météo m’a déroutée. D’abord, la température est étonnamment fraîche, même durant la journée à cause d’un vent continuel. Mais heureusement, il ne tourne jamais à la tempête et le ciel reste toujours bien pur.

Ensuite, je n’ai disposé que de quatre nuits claires seulement, dont une absolument parfaite. Comme un sot, je boude la dernière, me réservant pour les suivantes.

Hélas, de suivantes il n’y en aura point car, miracle pour les Mauritaniens, le ciel se couvre, tourne à l’orage et, pour couronner le tout, il pleut pendant deux jours !

Comme quoi il ne faut jamais dédaigner les opportunités pour les remettre à plus tard. C’est juré, on ne m’y prendra plus !

 

Rencontres et contacts

La pratique de l’observation permet aussi des rencontres enrichissantes et agréables. A la vue d’une lampe frontale rouge, je vais à la rencontre de la personne qui la porte, supposant à l’avance l’usage qu’elle doit en faire…

Bien évidemment, je  tombe sur un amateur éclairé. Pierre est bruxellois et chirurgien de profession. Nous avons de bien sympathiques discutions. Nous partageons ensemble quelques heures d’observation. Il apprécie les qualités du télescope et ses nombreuses astuces.

Pour sa part, il possède quelques lunettes apochromatiques de renom et de taille fort appréciable. Avec un de ses proches amis, tous deux disposent d’une collection d’instruments allant jusqu’à vingt centimètres de diamètre. Il a la gentillesse de nous faire la proposition de venir lui rendre visite, de voir et d’essayer ces belles optiques. Je me promets d’honorer son invitation, et ceux qui sont intéressés sont les bien venus.

Cela étant, nous remarquons tous les deux que même sa plus petite lunette ne fait pas partie du voyage, alors que nous philosophons autour d’un télescope de vingt-cinq centimètres qui nous offre des images et des souvenirs exceptionnels.

Oui, de part leurs potentiels d’utilisation, nos fabuleux engins supportent la comparaison avec les instruments prestigieux – et ruineux ! Qui en eu douté !

 

Un projet un peu fou

Je ne peux m’empêcher d’imaginer ces mêmes observations avec notre télescope de quarante six centimètres de diamètre. Avec ce bel instrument, il serait possible de chatouiller des magnitudes limites offrant d’incroyables possibilités. Des grossissements plus importants seraient utilisés. Ainsi, une foultitude de détails apparaîtrait là où l’on peine à discerner quelques nuances. Et surtout, on aurait une belle vision en couleur des objets diffus les plus lumineux.

L’idée n’est pas irréaliste comme on va le voir. Si notre matériel pèse cinquante kilogrammes, il suffit de partir en un groupe de cinq personnes, avec chacun, un bagage à main de dix kilos – qui peuvent être nos chers T250 - et dix kilos de paquetages en soute, ce qui est plus que nécessaire pour affronter une semaine de désert. Cela permet un reliquat commun d’une cinquantaine kilos, utilisé pour le transport de l’instrument. Si cela n’est pas suffisant, on peut aussi envisager de reconstruire tout ou partie de la structure actuelle en utilisant des matériaux composites pour un gain de poids très appréciable.

Cette idée me titille et me travaille de plus en plus. Avec ce concept, bien des destinations sont envisageables. Ici même à Chinguetti où les possibilités d’accueil, bien que modestes, sont tout à fait correctes. Les Canaries, avec le pic du Teide est bien tentant, mais il nous faut résoudre certains interdits administratifs relatifs aux parcs nationaux Espagnols. Ou plus lointaine, la fabuleuse île de la Réunion, en plein ciel austral.

N’êtes-vous pas tentés par ces aventures idéales ?

En tous cas, ce voyage est un véritable bonheur, où se conjugue en parfaite harmonie un authentique dépaysement, une tranquillité absolue, un peuple à découvrir, des paysages superbes à parcourir et enfin, un ciel sublime comme vous en avez toujours rêvé.