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ANALYSE et COMMENTAIRE | ![]() |
ÉTATS-UNIS, QUELLE POLITIQUE SPATIALE ? L'accident de Columbia s'avère avoir des contrecoups qui dépassent de loin le seul problème de l'accès en sécurité à l'orbite terrestre. La NASA a d'abord cru pouvoir sauver la mise au prix de contraignantes modifications techniques et opérationnelles de la navette. Mais, soumise à la sévérité des constats de la commission d'enquête, elle a dû reconnaître que ce véhicule était intrinsèquement non sûr et qu'il lui faudrait désormais en réduire au maximum l'emploi. Qu'à cela ne tienne ! Elle avait la solution : développer un nouveau vaisseau pour le transport de passagers, l'Orbital Space Plane (OSP, avion spatial orbital). Problèmes : son coût : 12 milliards de dollars ; sa date de disponibilité : 2010 ; et, pour couronner le tout, le flou étonnant de la définition du besoin.
En effet, deux solutions sont envisagées : celle d'un véritable planeur spatial, doté de moignons d'ailes lui conférant une capacité de guidage précis et de déport latéral à la rentrée, et celle, beaucoup plus simple, d'une capsule (type Apollo), sans guidage ni déport. Ces deux concepts ne présentent donc pas les mêmes capacités opérationnelles. Mais surtout, en matière de risque technologique, de coût, de délai de développement et de sécurité, la capsule s'impose sans conteste… Ce qui n'a pas empêché l'administrateur de la NASA, Sean O'Keefe, de déclarer que les deux solutions étaient à ses yeux équivalentes ! Cette attitude pour le moins inconséquente a provoqué de sérieux remous. On connaît déjà le plaidoyer de Robert Zubrin en faveur du concept répondant strictement au vrai besoin, ce qui permettrait d'économiser des ressources budgétaires et de les affecter au développement d'un lanceur lourd. Cela afin de préparer l'avenir de l'exploration spatiale, tout en ne jetant pas aux orties l'investissement considérable que représentent les propulseurs de la navette. Depuis, d'autres experts de très haut rang et, surtout, de nombreux parlementaires ont mis à mal le projet. Plusieurs types de critiques s'expriment. Au premier niveau, elles rejoignent celle de R. Zubrin, considérant que rien ne justifie de ne pas choisir la capsule (avis clairement exprimé, par exemple, par J. Logdson, directeur du Space Policy Institute, Université de Washington). Certains vont jusqu'à proclamer que le projet d'un planeur spatial " doré sur tranche " n'est qu'un cadeau fait au lobby des industriels. Mais d'autres vont plus loin et refusent d'accorder à la NASA un carnet de chèques en blanc tant que l'agence ne s'est pas vue assigner des objectifs nouveaux et clairs pour le long terme. C'est précisément ce à quoi Sean O'Keffe s'est toujours opposé (à nouveau, par exemple, dans ses déclarations au récent congrès d'astronautique de Brême) ; pour lui, il faut développer des technologies avant de se donner un but. Et c'est précisément ce que la Mars Society, mais aussi d'autres institutions, comme la Planetary Society, réclament avec insistance depuis longtemps. Parce que depuis 20 ans la NASA dépense des milliards dans des initiatives qui n'aboutissent pas ou dont les résultats n'apparaissent à personne. Aujourd'hui, c'est un groupe important de pétitionnaires du congrès américain, républicains et démocrates confondus, qui adopte cette position offensive dans une lettre envoyée le 14 novembre au gouvernement. Le credo " no destination " de Sean O'Keefe est sérieusement mis à mal ! Même si, à contre-courant, la voix autorisée du président de la commission de la Science du parlement, S. Boehlert, vient semer encore un peu plus de confusion en déclarant que " la science doit avoir priorité sur les vols habités ". Si vol habité signifie pour lui vol en orbite, on l'approuve ; mais quel projet servira plus la science spatiale que l'exploration planétaire ? Entre temps la NASA, qui sent le danger, précipite les actions de lancement du programme OSP, alors même qu'aucun consensus n'existe… Et, dans une belle démonstration de souplesse politique, Sean O'Keefe n'a pas craint de déclarer, lors d'un forum organisé le 18 novembre par l'Aerospace States Association (ASA) : " qu'un ensemble de circonstances faisaient que l'on se trouvait à un moment privilégié pour reformuler le programme spatial national ". Enfin !
Ce qui est très intéressant dans ces événements, au-delà de l'effervescence parlementaire, c'est qu'ils démontrent l'émergence d'une prise de conscience politique vis-à-vis de l'effort spatial. Au-delà de la critique de la NASA, c'est à eux-mêmes que certains parlementaires se font des reproches. Reproche de n'avoir pas compris qu'il fallait attribuer à la NASA des objectifs à long terme, suffisamment clairs et puissants pour maintenir la dynamique d'un secteur scientifique et économique jugé stratégique Outre-Atlantique. Mais aussi de n'avoir pas su ajuster le volume du budget spatial aux enjeux (" on a laissé la NASA en faire trop avec trop peu d'argent "). Porter ce budget de 15 milliards à 20 milliards de dollars en quelques années leur semble une perspective parfaitement réaliste (rappelons que le budget de la défense frôle les 400 milliards), qui s'impose à leur pays. Ils y mettent cependant une condition : que ces ressources accrues correspondent à des programmes présentant une logique stratégique de long terme. Le président Bush ne peut échapper totalement au débat. On entend dire qu'il exprimera une position à l'occasion de la célébration du centenaire du vol des frères Wright, le 17 décembre. Mais s'agira-t-il vraiment d'un acte politique, significatif et déterminant, ou d'un message dilatoire " langue de bois ", comme on en a déjà entendu beaucoup (l'avenir de l'homme est dans l'espace… le destin de l'Amérique, c'est explorer… l'aventure continue...) ? Le caractère désordonné des prises de position, la nouveauté du débat sur la scène politique et, il faut bien le dire, les préoccupations liées à d'autres dossiers plus conséquents, peuvent laisser sceptique. Pour nous, bien sûr, se pose aussi la question de la forme qui serait donnée à une orientation positive. Plus personne, pratiquement, ne doute que Mars devra être en ligne de mire d'une nouvelle initiative. La question est de savoir quelle sera l'approche : directe, comme proposée par le président de la Mars Society ; avec un étape préparatoire sur la Lune, pour y qualifier les matériels et les procédures, l'orientation actuelle d'Aurora ; ou en se donnant comme premier objectif le retour sur la Lune, parce que c'est plus facile. Nul doute que la dynamique du programme, l'indispensable adhésion du public et, en fin de compte, l'avenir de l'activité spatiale, seront affectés au premier chef par l'approche choisie. Sans parler de la date du grand débarquement, qui pourrait aller, grosso modo, de 2015 à 2050…
Richard Heidmann |
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