ANALYSE et COMMENTAIRE

USA : LE RÉVEIL, ENFIN ?

Plusieurs agences de presse annoncent que le président des États-unis devrait finalement dévoiler au milieu de la semaine du 12 au 18 janvier le fruit des réflexions de son administration sur le futur de l'effort spatial civil américain.

L'accident de Columbia a tragiquement mis en relief le manque de vision de la NASA, amenant à s'interroger sur la justification de la mise en danger de la vie des astronautes pour les faire indéfiniment tourner à 400 km au-dessus de nos têtes. Les voix autorisées ont vigoureusement critiqué la philosophie de l'administrateur O'Keefe, qui privilége la technologie pour la technologie et refuse de fixer un but à long terme (" no destination "). L'urgence d'une révolution des esprits et d'un nouvel élan a bien été perçu par les parlementaires, particulièrement sévères dans leurs critiques, et, d'après ce que l'on apprend, par l'administration elle-même.

Il se dit que George W. Bush annoncerait un plan " agressif " prévoyant l'établissement d'une base permanente sur la Lune et l'envoi d'Américains (sic !) sur Mars. La phase lunaire serait justifiée - indépendamment de son intérêt propre - pour valider les équipements et les procédures du futur voyage martien, ainsi que pour permettre le développement des moyens de propulsion (propulsion électrique de très forte puissance) devant permettre de diviser par deux la durée du voyage interplanétaire et par quatre la durée totale de la mission.

Base lunaire avec modules d'habitat martien

Propulsion électrique de puissance: Mars en 3 mois (NASA)

Nous attendons confirmation de cet annonce, qui pourrait constituer un événement majeur. Sous réserve qu'il s'agisse vraiment d'une déclaration solennelle et vigoureuse, valant en particulier engagement politique dans la perspective de la campagne des prochaines élections, et non pas d'un de ces discours généraux et insipides dont nous n'avons que trop l'habitude. En principe, la vindicte des milieux parlementaires contre la politique actuelle de la NASA est un gage de crédibilité ; encore faut-il que ceux-ci soient prêts à s'engager dans les dépenses qu'un tel programme va représenter… Il est vrai qu'un programme martien coûterait moins cher (sur 12 ans) que la rallonge de 80 milliards de dollars votée sans coup férir l'an dernier pour financer l'intervention en Irak ! A l'échelle des budgets américains, un tel programme ne représente pas un véritable obstacle financier, sous réserve qu'une volonté politique, ici celle de sortir le programme spatial du pays de l'ornière où il se trouve, se manifeste et persiste.

Pour tous ceux qui, comme nous, militent pour le débarquement de l'homme sur Mars, ce serait fondamentalement une grande satisfaction. Certes, l'étape lunaire retardera l'arrivée sur Mars, mais l'essentiel n'est-il pas que l'avenir de l'homme dans l'espace soit réaffirmée et que Mars soit désignée comme le but ultime du programme ? Ceci étant, l'intention prêtée à l'administration américaine n'est pas sans faiblesses.

Techniquement, on peut émettre des réserves sur l'intérêt d'une " répétition " de la mission martienne sur notre satellite, car bien peu de conditions d'environnement y sont représentatives (cycle thermique jour/nuit très différent, pas d'atmosphère, conditions de descente et d'atterrissage…). Il est certain que les vaisseaux ne pourront pas être identiques et, naturellement, un programme Lune - Mars sera financièrement plus ambitieux qu'un programme " Mars Direct ", concentré sur le but à atteindre. Par contre, il est indéniable que cette approche est plus facile à endosser par les décideurs politiques, car elle se pare de la vertu de prudence.

En 1989, à l'occasion du 20ème anniversaire d'Apollo, George Bush senior avait déjà tenté de lancer une telle initiative. Elle avait abouti au fiasco que l'on sait, la NASA ayant élaboré un programme pharaonique, comportant tout et le reste, et annoncé naïvement un coût de 400 milliards de dollars (sur 30 ans). Ce qu'on nous annonce ici y fait penser immanquablement ; il existe un réel danger que la leçon n'ait pas été retenue… ni celle des déboires de la station spatiale. Enfin, on peut craindre que se mêlent aux arguments sérieux en faveur d'une opération lunaire quelques spéculations telles que la récolte d'Hélium 3, carburant de fusion nucléaire miraculeux (mais tellement futuriste !) ou la génération d'énergie solaire retransmise à la Terre… propositions qui ne résisteraient pas à la réalité des faits et risqueraient donc de ruiner plus ou moins rapidement l'ensemble du programme.

Peut-on espérer qu'une telle annonce provoque un choc salutaire sur l'Europe ? Après tout, ce scénario est pratiquement celui du programme Aurora, proposé par l'agence spatiale européenne ! Celui-ci n'attend plus qu'un coup d'accélérateur pour prendre corps et nous permettre, à l'issue de sa première phase de préparation technologique, de devenir un partenaire majeur dans la grande aventure scientifique, technologique et humaine de ce début de siècle.

 

Richard Heidmann
Président de l'association Planète Mars