Quand la Route de la soie mène à l'éclipse
Philippe
Morel
Société Astronomique de France,
Images de l'éclipse des missions Société Astronomique de France
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Le 1er août 2008 offrait deux minutes d’éclipse totale de Soleil aux confins de la Chine du nord-ouest et de la Mongolie à la lisière du désert de Gobi : une occasion rêvée d’accéder à des contrées peu visitées sans passer par Pékin à quelques jours de l’ouverture des Jeux Olympiques d’où l’option choisie pour l’organisation des trois voyages de la Société Astronomique de France : passer par l’Ouzbékistan et le Kirghizstan, donc, par la Route de la soie.
De Tashkent à Tashkent : 7500 km, © : Philippe Morel, SAF
Ces voyages comptaient deux groupes de « baroudeurs » comptant 21 et 23 personnes et un groupe « conforts » de 36 personnes. « baroudeurs » et « conforts » ne se sont croisés que la veille et le jour de l’éclipse. Les lignes suivantes égrènent les souvenirs des « baroudeurs » qui, sur place, du 19 juillet au 8 août ont parcouru 7500km dans les paysages d’Asie centrale.
19 juillet : arrivée à Tachkent
Le jour se lève sur Tachkent mais il n’est alors que 2h du matin en France : nous sommes « sdf » en cette capitale de l’Ouzbékistan où il fait déjà plus de 25°c. Le premier contact avec ce pays donne l’impression à tout un chacun de détenir une immense fortune …
Pour trouver le repos reste à patienter une douzaine d’heures, juste le temps d’une courte visite de cette ville où l’architecture soviétique cohabite avec des mosquées du XVème siècle avec la marque du passage en exil de la famille des Romanov...
... et le temps d'une virée en taxis longue de 230 km en direction de Ferghana, avec des pointes de vitesse oscillant entre 160 et 180 km/h.
La montagne du roi Salomon à Och, © : Philippe Morel, SAF
Dans les rues d'Och, © : Olivier Galy, SAF
Etape de la Route de la soie depuis des temps très reculés, Och célèbre le culte du prophète Salomon qui s'y serait arrêté une nuit. C'est la première ville importante du Kirghizstan en venant de Ferghana et la seconde du pays. Elle est la porte de la route du sud vers la Chine mais avant le départ il faut veiller à s'hydrater car il y fait environ 35°c.

Un choix difficile pour Georges Bouderand, © : Alain Duflos, SAF
La route très accidentée traverse les montagnes du Jalal-Abad avec des paysages de rêve et passe par deux cols dont un haut de 3600m. A l'arrivée : le camp de yourtes de Sary-Tash situé à 3200m d'altitude et à la limite du plateau du Pamir. Pas moins de 6h30m ont été nécessaires pour aller de Och à Sary-Tash.
Aurore à Sahri-Tash, © : Philippe Morel, SAF
22 juillet : on entre en ChineEn cadeau, un lever de Soleil sur les monts du Pamir partiellement dégagés de l'épaisse couverture nuageuse et d'une piste défoncée nous passons à une très belle route nationale avant l'arrivée à un endroit de rêve : le premier poste frontière ; un ensemble de baraquements en tôles rouillées où, contre toute attente, nous passons rapidement. S'en suit la traversée de deux des trois kilomètres du "no man's land" mais avec un "terminus, tout le monde descend" au bout du second kilomètre ...
"Tout le monde descend" et en route à pied pour la Chine, © : Alain Duflos, SAF
En attendant 16h30, © : Monique Charbonnier
... le reste étant bien sûr à parcourir à pied entre les camions arrêtés dans l'attente d'un hypothétique passage : un test à toute épreuve pour évaluer la solidité des valises. Une fois parcouru ce kilomètre de montée à 3500 m d'altitude sur une piste caillouteuse apparaît un peu avant midi le poste de douane chinois complètement désert et pour cause : l'ouverture est effective le matin mais dans le sens Chine-Kirghizstan. Pour traverser dans l'autre sens il faudra attendre jusqu'à 16h30m sous le soleil, les orages et les averses de grêles. A l'heure dite la barrière se lève et l'ensemble des bagages est aligné à même le sol pour une première fouille "de sécurité" avant la seconde, quelques kilomètres plus loin, par les services douaniers chinois et au terme de deux heures de palabres l'obtention d'une autorisation "exceptionnelle" d'importation temporaire de l'ensemble du matériel d'observation de l'éclipse. Heureusement que le col d'Irkeshtam est à l'heure de Pékin, annulant ainsi les deux heures perdues.
Vers Kashgar par le col de Torugart, © : Alain Duflos, SAF
La journée n'est pas encore terminée car il reste 270km à parcourir dans de nouveaux paysages de rêve au Soleil couchant pour rejoindre la ville de Kashgar ...
... où, bien que fatigué ...
... chacun arrive dans la joie, la gaité et la bonne humeur, © : Alain Duflos, SAF
23 juillet : Un jour dans le Karakorum
On aurait aimé avoir un peu de Soleil au départ de cette journée d'exception sur les traces de la Croisière Jaune mais il faudra se faire une raison : les paysages montagneux seront féériques mais sous les nuages. La "Karakorum Highway" est la plus importante voie de communication entre la Chine et le Pakistan. Elle est aussi l'une des très nombreuses ramifications de la Route de la soie et le lieu de l'épisode du démontage des autochenilles d'André Citroën durant cette Croisière en 1928.
Sur la route du Karakorum, © : Alain Duflos, SAF
Au pied des plus hauts sommêts, © : Philippe Morel, SAF
La région est très surveillée et les arrêts sont fréquents dans les villages, permettant de garder de merveilleux souvenirs d'une population des plus accueillante.La récompense arrive cependant à destination : le ciel se dégage au-dessus du lac Karakol.
Au bord du lac Karakol, © : Philippe Morel, SAF
Retour en fin d'après-midi dans le vieux Kashgar où, la République Populaire montre qu'elle s'intéresse à ses administrés en affichant au moyen de plaques et à l'entrée de chaque maison de la vieille ville, les caractéristiques administratives de chaque famille. Pour s'y faire soigner les dents on a que l'embarras du choix tout en étant la vedette du moment car tout le monde peut profiter du spectacle.
Le mausolée d'Abakh Hodja : le Taj Mahal chinois, © : Philippe Morel, SAF
Descendant selon la légende d'Allah, la famille Hodja s'installe au XVIème siècle à Kashgar et y installe un pouvoir théocratique consolidé par Abakh Hodja. Dans le mausolée d'Abakh Hodja est vénérée son arrière petite fille : la concubine impériale Xiangfei inhumée à Pékin. La belle Ouighoure fut emmenée à Pékin comme trophée pour servir de concubine à l'empereur Quianlong. Humilée dans son orgueil national, elle refusa les avances de l'empereur. De ce fait, la reine-mère lui ordonna de se suicider devant elle, ce qu'elle fit en s'étranglant de ses propres mains.
Sur le marché de Serikbuya, © : Philippe Morel, SAF
En route ensuite vers le marché de Serikbuya, l'un des plus typiques et des moins touristiques de la province Ouighoure. Ici, le négoce est affaire de famille et tout se vend ou s'échange de l'ustensile de cuisine au chameau ... les portes du désert du Taklamakan n'étant qu'à deux pas.
24, 25, 26 et 27 juillet : Le feuilleton des bivouacs
Quatre nuits de bivouac annoncées ... mais les autorités policières chinoises veillent et n'apprécient pas vraiment les amateurs d'astronomie en goguette car il faut surtout aller là où l'Etat l'autorise et surtout pas ailleurs, en dehors des chemins balisés. Le bivouac du 24 annoncé aux portes du désert sera abandonné au profit d'une nuit d'hôtel à Sashe après la seule séance d'observation du ciel nocturne durant le voyage. Dommage car nos amis de Magnitude 78 étaient accompagnés de deux télescopes de 250mm et d'un télescope de 400mm de diamètre.


Le bivouac du 27 juillet est visiblement différent des autres et se tient dans un paradis artificiel organisé autour d'une pièce d'eau. Dès l'arrivée on sent bien qu'il va se passer quelque chose. C'est en effet l'élection des "Misses" qui va avoir lieu ; événnement public d'ampleur nationale au côté ringard et bon enfant auquel tout un chacun est convié ... y compris à faire partie du jury.
28 juillet : Le Musée des minorités du Xinjiang à Urumchi
Il n'y a pas grand chose à voir à Urumchi, ville moderne de 2 millions d'habitants probablement une des plus continentale au monde ; la mer la plus proche se trouvant à 2500km de distance.
S'y trouve le Musée des minorités du Xinjiang justifiant à lui seul le détour par cette ville. Le premier étage expose les extraordinaires momies conservées naturellement et découvertes il y a peu dans le désert. Contemporaines des momies égyptiennes et souvent en bien meilleur état de conservation, elles témoignent du passé de la plus ancienne des civilisations.
29 juillet : Turpan ou le verger de la Chine
Turpan est un oasis connu pour ses plantations vinicoles remontant à environ 2000 ans. Sa vallée des raisins est renommée partout en Chine. L'oasis est aussi l'un des endroits les plus bas au monde avec -154m d'altitude au niveau du lac Aiding. Cette région est aussi très riche en vestiges archéologiques...
... telles les grottes de Bezeklik et la cité antique de Jiaohe et le système des karez ..., © : Philippe Morel, SAF
... creusés depuis plus de 2000 ans pour amener l'eau des montagnes proches vers l'oasis. Les édifices religieux comme les grottes de Bezeklik et vestiges d'architecture civile témoignent de l'emprise bouddhiste sur le pays ouighour avant l'arrivée des musulmans au XIIIème siècle.
29-30 juillet : Une nuit sur les couchettes mollesDans et autour du train de nuit Turfan-Dunhuang, © : Philippe Morel et Nicole Duflos, SAF
Turpan est séparé de Dunhuang d'environ 800km au long desquels il n'y a pas grand chose à voir sinon le désert. Une nuit de Chine ... dans un train chinois, tout le monde en a rêvé au moins une fois, d'autant que les couchettes molles de ces trains appelaient, avant le départ, à de nombreuses interrogations : que peut-il se cacher derrière cette dénomination ?
Gagner sur la nuit le temps de parcours de ces 800km sans intérêt était le but premier quitte à prendre le risque d'un voyage haut en couleur et digne d'une équipée de baroudeurs mais il n'en fut pas ainsi car rien à voir avec les trains de nuit français très différents de la ponctualité et du luxe des palaces sur rails en Chine.
Dunhuang comptait déjà 76000 habitants au IIème siècle après J.C. et les premières grottes bouddhiques sont creusées en l'an 353. Les Tibétains s'emparrent de la ville au VIIème siècle et en seront chassés en 851 par le général chinois Zhang Yichao. En 1227 les Mongols envahissent la région mais dès le XVIème siècle la région tombe sous l'influence du khanat musulman de Chagatai.
Dunhuang a acquis une réputation mondiale à la découverte des grottes de Mogao, exemple unique au monde de l'art pictural bouddhique classé au Patrimoine Mondial de l'UNESCO mais d'autres curiosités attirent aussi le visiteur tel le lac du Croissant de Lune placé au pied d'une dune de 250m de hauteur à la lisière du désert de Gobi
Le retour de Dunhuang vers Hami est parcouru par une route traversant une partie du désert de Gobi. Pas grand-chose à voir sinon, à une cinquantaine de kilomètres du départ un alignement de quatre murs en terre battue et en triste état, vestiges de la Grande Muraille la plus éloignée de Pékin.
Cette veille d'éclipse voit aussi se lever l'angoisse de nombre de chasseurs d'éclipse car, depuis Aksu, le Soleil n'a plus fait de longues apparitions et bien qu'annoncé depuis plusieurs jours, plus personne ne croyait en l'arrivée de l'anticyclone pourtant bien présent ce 31 juillet.
Arrivée sous le Soleil à Hami, © : Philippe Morel, SAF
Vers 13h30 les deux groupes "baroudeurs" rejoignent le groupe "confort" à Hami, une ville moderne sans grand intérêt mais point de passage obligé pour atteindre la zone de centralité de l'éclipse à l'est d'Yiwu.
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