22 juillet 2009 : une « nuit de Chine » longue de 4 minutes 52 secondes
Philippe
Morel
Société Astronomique de France,
Chronologie de l'éclipse au téléobjectif de 300 mm de focale ouvert à F/D = 5,6
Le reportage photo de Leslie Demailly

Souvenirs d'éclipse de Michel Ory parus dans Le Jurassien

Les souvenirs de voyage de Florent et Lucas
Le groupe "Comètes" à l'ancien observatoire de Pékin, © : Louis Charrié, SAF
Le groupe "Météores" place Tian An Men à Pékin, © : Denis Véron
... on attend une image du groupe Phoenix !
Les trois groupes constitués par la Société Astronomique de France portaient les noms de "Comètes", "Météores" et "Phoenix" et s’étaient donc vu proposer un programme ne laissant que très peu de temps au délassement et avec, entre autre, la visite de l’ancien observatoire de Pékin, de l’observatoire solaire de Gaochang, de l’observatoire de la Montagne Pourpre à Nankin et de l’observatoire des jésuites sur la colline de Zo Sé à une cinquantaine de kilomètres de Shanghai.Et pourtant, plus nous avancions
vers le jour J et plus le
soleil se faisait présent. A l’heure de la
totalité, la région de Shanghai
était ensoleillée depuis plus d’une
semaine, jusqu’au moment où …
La couverture nuageuse au moment de l'éclipse. La flêche indique l'emplacement du site d'observation des "évadés des nuages", © : Météosat
C’était en effet sans compter sur les caprices de notre atmosphère et à 7 jours de l’éclipse, le pire était déjà annoncé : l’installation d’une couverture nuageuse accompagnée d’orages exactement sur le tracé de la bande d’ombre. Personne ne pouvait croire à cette prévision catastrophique à J-7 et pourtant … chaque jour qui passait en apportait la confirmation et la certitude fit place à la probabilité 24h avant l’éclipse.
La course contre les nuages à 300 km de Shanghai
Philippe
Morel
Société Astronomique de France,
L’organisation
astronomique avait prévu cette
éventualité
et sur les 66 participants, 37 avaient retenu l’option
« déplacement
d’urgence » durant la nuit
précédent l’éclipse. Ce
déplacement ne pouvait
cependant excéder une distance de
En début de nuit le 21 juillet à Jinshanwei, © : Denis Véron
Les nuages sont arrivés exactement à l’heure prévue au début de l’après midi du 21, faisant suite à l’installation de voiles de cirrus de plus en plus épais. En route de Shanghai à Jinshanwei, les observateurs ne pouvaient qu’assister au développement des alto cumulus avec les premières gouttes de pluie en fin d’après midi. Il devenait donc urgent de fixer une nouvelle destination. Un nouveau point météo sur nos sites préférés permettait dès lors de clarifier la situation. Un retour vers le nord verrait s’épaissir la couverture nuageuse et la pluie s’installer, la direction de l’est allait être concernée par les orages. Restait donc la direction du sud-ouest ; la plus éloignée de la ligne de centralité avec une certitude : une meilleure météorologie vers l’ouest sans trop descendre vers le sud, sous peine de quitter la zone d’ombre.
Entre 5 min 54 sec d’une
totalité invisible à Jinshangwei
et environ 5 min d’une totalité probablement
visible à 300 km plus à l’ouest
qu’au sud, la décision n’appelait aucune
discussion : en route pour le
possible ciel clair.

Au point GPS longitude 119°06’06’’ Est et latitude 30°09’49’’ Nord nous trouvons une aire de repos équipée d’une supérette : nous sommes près du village de Changhua Nongchang non loin de la ville de Tangjyawan sous une très épaisse couche de cirrus peu avant le lever du jour et à 268 km de Jinshanwei. Il ne pleut plus et le temps de quelques emplettes en vue d’une longue mais encore très hypothétique matinée d’observation.
On s'installe sans conviction, © : Philippe Morel, SAF
Le Soleil apparaît, © : Philippe Morel, SAF
Le jour se lève vers 5h15min locales (21h15min UT) à distance des orages de la nuit. Le Soleil restera invisible durant presque deux heures puis finit par percer une couverture nuageuse d’altitude se faisant soudainement de plus en plus discrète. L’espoir renaît pour tous sauf pour Georges, notre doyen, qui, même sous les orages nous avait assuré : « Nous la verrons. Partout où je suis allé voir une éclipse, le ciel s’est dégagé. ».
Premier contact, © : Philippe Morel, SAF
Quelques minutes suffisent alors pour mettre en place télescopes et téléobjectifs au moment de l’apparition de la première trouée de ciel bleu et à 8h20min04sec (1h20min04sec UT) le premier contact est salué dans un ciel presque complètement dégagé.
Evolution de la température, © : Ludovic Perbet, SAF
L’épaisseur de la couche de cirrus s’est considérablement réduite et la température commence à monter puis se stabilise aux environs de 33°C vers 8h45min avant de baisser de 4,5°C à l’approche de la totalité. Après une demi heure d’éclipse partielle sous un franc Soleil des nuages épars sont venus compléter le ballet céleste ajoutant à la beauté du spectacle de ces phases partielles.
Eclipse partielle du Soleil par les nuages, © : Denis Véron
De plus en plus présents à l’approche du début de la totalité rien n’était assuré avant cet instant magique où, à 9h32min31sec (1h32min31sec UT) quelques grains de Baily ont annoncé une magnifique perle de diamant inaugurant 4 minutes et 52 secondes d’un très grand spectacle.
Inutile de chercher planètes et étoiles en cette nuit pourtant très sombre et traversées de nuées donnant un caractère des plus fantomatique à cette totalité faisant ressentir à chacun ce « Poids du Ciel » cher à Jean Giono.
La basse couronne reconstituée par un compositage de 19 images, © : Philippe Morel, SAF
La basse couronne extraite des nuages, © : Francis Adelving, SAF
La totalité dessinée entre les nuages, © : Serge Vieillard
Jeu incessant de cache-cache de la couronne solaire avec les nuages montrant en permanence la basse couronne et en intermittence la moyenne couronne en de furtifs détails argentés, seule la photographie permettra après coup de reconstituer l’aspect des abords du Soleil dans un ciel « oubliant » les nuages. Dés le second contact une petite protubérance apparaissait sur le limbe nord est puis une autre, beaucoup plus spectaculaire en fin de totalité.
La basse couronne reconstituée par un compositage de 19 images, © : Philippe Morel, SAF
En 4 minutes 52 secondes
l’œil à le temps de commencer
à s’habituer à
l’obscurité et plus spectaculaire en fut,
à 9h37min23s (1 h37min23s
UT), la perle et la réapparition de la lumière du
jour avec son cortège de
manifestations de joie au terme de cette courte nuit curieusement bien
plus
silencieuse et pesante qu’à
l’accoutumée ; profondeur de
l’obscurité
oblige !
Après l'éclipse totale, © : Philippe Morel, SAF
Guy Paget, Louis Charrié et Robert Grasset sur la plage de jinshanwei, © : François Fehrenbach, SAF
Dans la banlieue de Shanghai l'après midi de l'éclipse, © : Philippe Morel, SAF
Il est 10h 57min 02sec, instant du dernier contact et il faut tout ranger au plus vite car il faut être de retour à l’aéroport de Shanghai au plus tard à 17h. Sur la route et à seulement 40 km du départ nous sommes rejoint par une pluie battante qui ne nous quittera plus de la journée.
Louis Charrié
Société Astronomique de France,
Avant
même de partir en CHINE, pour observer l’éclipse
totale de Soleil du 22 Juillet 2009, nous savions que les conditions
idéales ne seraient pas réunies. En période de
« mousson », le ciel de Chine est
généralement vaporeux, saturé de chaleur et
d’humidité, avec des risques inhérents de pluie et
de couverture nuageuse.
Cependant, il était difficile de ne pas succomber à la
tentation : la Chine, pays de la démesure et des records,
nous offrait une éclipse d’une durée exceptionnelle
de 6 minutes … L’éclipse du siècle …
La SAF se devait d’y être … Nous avons relevé
le défi, et nous y étions !… Quoi qu’il
advienne, nous avions deux certitudes : 1°)
l’éclipse aurait lieu – 2°)
l’obscurité serait intense – Au mieux, le reste
viendrait par surcroît … Même Fred Espenak,
rencontré l’avant-veille, avait pris le risque de venir
des USA …
Selon les calculs établis depuis des siècles,
l’éclipse a bien eu lieu, et nous avons vécu une
obscurité saisissante, une ambiance unique et fantasmagorique .
Donc, pas de déception ! …
Le voyage organisé par la SAF incluait 66 participants,
divisés en 3 groupes : les Comètes – les
Météores – les Phoenix. Pour observer
l’éclipse, selon les choix individuels, nous étions
24 à rester à JINSHANWEI, et 42 sont partis avec
Philippe Morel, de nuit, en bus, vers l’Ouest, pour rechercher
des conditions météo plus favorables. Cette option
s’est révélée satisfaisante pour ceux
qui n’avaient jamais vu un spectacle d’éclipse.
© : François Fehrenbach, SAF
A JINSHANWEI, 70 kilomètres au Sud de SHANGHAI, nous
étions englobés dans le « site officiel »,
positionné en bordure de l’estuaire de Hangzhou,
près de la Mer Jaune, une quinzaine de kilomètres
à l’Est de la ligne de centralité, soit 30°72
de Latitude Nord, et -121°32 de Longitude Est. Circonstances
locales : - 1° contact à 0H23 TU (soit 8H23 à
l’ heure locale) – maximum à 1H39 TU (soit 9H39)
à une hauteur de 56° au-dessus de l’horizon –
dernier contact à 3H01 TU (soit 11H01) – durée de
la totalité 5mn 54sec.
Voici ma description du phénomène :
© : François Fehrenbach, SAF
Le lieu d’observation paraît agréable, spacieux, et même séduisant. C’est une longue plage de sable fin s’étirant à perte de vue, avec des zones gazonnées, des touffes de verdure, et la mer à proximité. L’accès est règlementé et payant. A notre arrivée, chacun s’installe aisément et dispose ses instruments, trépieds, télescopes, jumelles, téléobjectifs, et autres appareils photos. Le foule est déjà nombreuse et bigarrée : des américains, des australiens, des hollandais, des belges, et même des français sont proches de nous. Des milliers de personnes s’étalent sur des kilomètres de littoral. Beaucoup sont en maillot de bain, et même bravent l’interdiction de baignade.
© : Louis Charrié, SAF
Ces gens de tous âges restent paisibles, mais lancent des acclamations joviales à chaque apparition du soleil échancré, durant les phases partielles. A quelques mètres de nous, sur le sable, on trace des disques parfaits du soleil et de la Lune, en contact, et une farandole s’anime allègrement.
© : François Fehrenbach, SAF
Certains dansent en cercles concentriques, sur le sable, en levant les bras, comme pour implorer les puissances célestes. Selon les croyances de l’ancienne Chine, le « dragon » noir va dévorer l’astre du jour, mais le « Yang » en sortira vainqueur du « Yin ». Pas de coups de canon dissuasifs, ni de flèches acérées lancées vers le ciel, pour éloigner les esprits maléfiques, mais des incantations multiples à l’adresse du luminaire qui joue à cache-cache avec les nuages. Pas non plus de têtes tranchées, comme cela est arrivé à « Ho » et « Hi », malheureux astronomes impériaux exécutés pour leurs carences lors de l’éclipse du 22 Octobre 2137 av.JC.
© : Louis Charrié, SAFLes lunettes et protections ne sont utilisées que par intermittences. On photographie sans filtres. La couverture nuageuse s’est rarement disloquée durant les 73 minutes de la première phase de partialité. La sensation d’abaissement des nuages est fortement ressentie. Quelques oiseaux et des nuées de libellules sillonnent l’espace au-dessus de nos têtes, traçant des folles circonvolutions. La température, de 34° à 8 heures du matin, baisse de près de 10°, comme une bienfaisante climatisation. Le vent se lève apportant une brise de fraîcheur agréable, appréciée pour la première fois depuis notre séjour en Chine.

Evolution de la température et de l'humidité depuis Jinshanwei, © : Emmanuel Brochard, SAF
L’obscurité s’installe progressivement, avec l’arrivée de l’ombre lors de la totalité, elle devient surprenante et intense. Durant 6 minutes, on ne peut lire l’heure de la montre. Le plafond est barbouillé à « l’encre de chine noire ». Les nuages ne veulent pas s’écarter. Les observateurs ne sont que des silhouettes sombres, aux visages cendrés, livides. Des sensations étranges, particulières aux éclipses couvertes, saisissent les personnes, avec une impression d’électrisation dans l’air, faisant dresser la peau et les pilosités. Une émotion presque angoissante envahit les êtres. La fleur de « lotus » ne s’ouvre pas, ce n’est que l’antichambre du « nirvana »… Après une attente relativement silencieuse, les cris et applaudissements jaillissent dès que la lueur revient. Les 6 minutes sont déjà révolues… Un flash sur le diamant estompé … Encore quelques photos furtives... Et c’est terminé …
© : François Fehrenbach, SAF
Dix minutes après la totalité, les nuages
perturbés, deviennent menaçants, et finissent par
lâcher leurs grosses gouttes d’eau tiède sur nos
têtes, et nos instruments rangés en toute hâte
…Dans une bousculade générale, mais correcte, il
faut réintégrer le bus, qui nous ramène à
l’hôtel.
Voilà le vécu de cette éclipse insolite, dont nous
gardons un souvenir impressionnant et impérissable. Il fallait
vivre ces moments-là, avec des sensations uniques, qui resteront
gravées dans les annales de nos souvenirs
d’éclipses.
Le prochain Rendez-vous, aura lieu l’année
prochaine, à l’Ile de Pâques ou en Polynésie,
le 11 Juillet 2010.
Au-delà de l’éclipse, le voyage,
étalé sur les quinze jours précédents, a
été unanimement apprécié. Un circuit, bien
construit, nous a permis de sillonner la Chine, en train, bus, et
avion, et de découvrir ce pays, plus étendu que
l’Europe entière, et peuplé d’1,3 milliard
d’habitants, riche d’une histoire plurimillénaire,
dont les vestiges classés sont époustouflants.
Pékin – Xian – Luoyang – Shaolin –
Longmen – Denfeng – Zhengzhou – Nankin - Yangzhou -
Suzhou – Shanghai – constituent l’essentiel des hauts
lieux visités, avec une extension vers Guilin, Yangshuo, Canton
et HongKong, pour certains. Les visites des anciens observatoires
astronomiques de Pékin, de Gaocheng, de Nankin, ont aussi
suscité beaucoup d’intérêt et
d’admiration.
"Ombres chinoises" ou l'éclipse totale de Soleil à Jinshanwei
Raphaelle et Alain Jo Motte (à gauche), © : François Fehrenbach, SAF
Alain Jo Motte
Société Astronomique de France, Club Astro de la Région Lilloise

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