L'éclipse en toute simplicité

Comme chacun le sait, le 11 Août dernier la ligne de centralité de l'éclipse passait par le nord de la France. Pour assister à ce magnifique spectacle les membres de l'association d'astronomie Sirius s'étaient donné rendez-vous au camping d'Haguenau en Alsace.

Le lundi 09 Août en début de soirée, après avoir quitté le sud de la France sous un Soleil radieux, les derniers adhérents du club débarquent à Haguenau et montent les tentes sous la pluie. Inquiets pour l'observation de l'éclipse, des volontaires consultent la météo nationale. Cette dernière annonce un vaste système dépressionnaire sur le nord du pays, et précise que lors de l'éclipse l'Alsace serait sous les nuages. Devions-nous rester à Haguenau ? Le 10 Août au matin, après une nuit à écouter les gouttes de pluie marteler les toiles de tente, fébriles, les volontaires consultent une nouvelle fois la météo. Cette dernière confirme les prédictions de la veille : le 11 Août l'Alsace sera effectivement sous les nuages, tout en indiquant cependant qu'il sera possible d'observer l'éclipse sur une bande du pays située entre les villes de Reims et Metz. Mais où s'installer entre ces deux villes ?
  Par chance, deux adhérents de l'association se souviennent que leur grande tante réside sur la ligne de centralité, et mieux encore, près de la ville de Reims. Le portable fonctionne alors à plein régime et les négociations familiales aboutissent; nous sommes attendus sur la commune de Ballay près de la ville de Vouzier dans les Ardennes. Les tentes sont alors rapidement pliées et nous voici parti pour un trajet d'environ 350 kilomètres en direction de l'Ouest. Le 10 Août en fin d'après-midi, sous une pluie battante, nous installons les tentes autour de la maison de nos hôtes. La fatigue se fait sentir et le moral est bas.

Les mêmes questions trottent dans toutes les têtes: fera-t-il beau le lendemain? Verrions-nous l'éclipse ?

Au petit matin du 11, le coq local lance son chant d'une gorge enrouée par l'humidité. Il semble avoir contracté un bon coup de froid sur la crête, tout comme les astronomes du club d'ailleurs. Une voix lointaine et anonyme suggère de tuer le volatile; une seconde propose de le sacrifier aux dieux du ciel. En effet, nous venons de passer une seconde nuit à entendre les gouttes de pluie marteler les toiles, au bruit nous savions que ces dernières étaient bien plus grosses qu'en Alsace. Et au matin, c'est sous un ciel gris chargé de crachin que nous quittons nos abris. Certains se mettent alors à décoller quelques limaces venues squatter les doubles toits. Un chasseur d'éclipse qui s'est levé tôt (sans vraiment s'être couché) annonce tristement que nous n'avons qu'une chance sur trois de voir l'éclipse. Il nous plonge aussitôt dans une affligeante morosité. La muse Uranie nous avait-elle abandonnée? Devions-nous vraiment sacrifier le coq de la basse-cour ?

Malgré une météo exécrable, nous décidons d'aller acheter quelques pains au chocolat et des croissants à Vouzier, la ville la plus proche. Notre sympathique hôte de 80 ans, Ferdinand de son prénom, nous accompagne. Pendant le trajet il fait remarquer que durant la nuit la circulation fut intense. Nous poursuivons en faisant aussi remarquer qu'entre deux averses nous entendions effectivement des véhicules circuler. D'après notre hôte, en temps normal, c'est seulement trois ou quatre voitures qui passent sur la départementale qui borde son domicile! En arrivant à Vouzier nous mesurons ses propos, il est 8h30 et les rues sont saturées de véhicules, tandis que les trottoirs le sont par les piétons et il faut faire la queue devant les boulangeries. Des bus de différentes nationalités chargés de passagers s'étendent de l'entrée de la ville jusqu'à sa sortie en direction de Reims. L'ambiance est étrange, on sent qu'il va se passer quelque chose, et malgré la grisaille les visages sont souriants.

  Plus tard, vers 9h30, tout en dévorant les pâtisseries, nous voyons les nuages laisser passer des rayons de Soleil. Le moral se réchauffe. Vers 10h00 quelques-uns d'entre nous sont déjà sur le terrain, à quatre kilomètres du village sur un champ fraîchement moissonné. Sans vraiment trop y croire ils installent puis règlent les matériels: télescopes, lunettes, jumelles et appareils photographiques. Vers 10h30, les derniers astronomes arrivent et tout le monde se retrouve sur le champ. Une certaine effervescence règne car le ciel laisse maintenant entrevoir de petites trouées bleues. Le mylar est aussitôt scotché avec dextérité et sérieux sur les optiques, comme si maintenant il était assuré que l'éclipse serait visible. Un incroyable optimisme se propage ensuite parmi les participants.

La lunette de 90 du club est mise en station à la boussole et au rapporteur, puis nous préparons un écran de projection pour nos hôtes et ceux qui veulent suivre l'éclipse en visuel.
Pour commencer, un Plössl de 26 mm est placé sur le porte oculaire. Quand l'image se forme sur l'écran, il est environ 11h15 et la lune à déjà légèrement entamé le disque solaire. Le premier contact s'est déroulé sous les nuages, mais qu'importe, pourvu que la totalité se laisse voir. Des résidents du village et de nombreuses personnes présentes dans la campagne environnante se regroupent près de nos installations. Un habitant de Saône et Loire nous demande l'autorisation de filmer l'écran et un autre souhaite le photographier. Les questions fusent dans tous les sens. L'éclipse a vraiment débuté !
 

   

Nous remarquons sur le disque solaire un groupe de taches d'une riche complexité. Nous décidons d'observer sous un plus fort grossissement et un oculaire de 15 mm remplace rapidement le 26 mm.
Sur l'écran, l'image s'affiche dans de bonnes conditions. L'inexorable avancée de Diane sur le disque solaire puis l'occultation des taches par cette dernière est une observation suivie avec ferveur. Les boîtiers 24X36 ne sont pas au chômage. A l'approche de la totalité, le ciel est encore tacheté de nuages, mais les couleurs environnantes commencent à saturer et la nature s'auréole d'étranges contours. Nous jetons alors un regard sur le ciel et nous constatons qu'une superbe trouée bleue se déplace en direction de l'union cosmique. A moins trois minutes de la totalité, nous estimons la vitesse des nuages et nous nous rendons compte que nous allons observer l'éclipse sans problème dans un ciel parfaitement dégagé.



La suite des événements est tout simplement magique, la nuit s'installe et l'ombre de la Lune nous recouvre brusquement dans un véritable contact physique, comme si elle possédait une forte matérialité. Un grain de Baily étincelle à la manière d'un éclair. Le crépuscule s'installe sur l'horizon, sauf en direction de l'ouest où l'on devine des orages lointains. Puis la planète Vénus s'allume en bas à gauche de l'éclipse, et juste après, Mercure sur la droite. A l'œil nu, les protubérances rosées se détachent nettement du Soleil. Nous courons aux instruments les plus proches. Au T150 dont le filtre pleine ouverture en verre est évincé illico presto, le spectacle est extraordinaire. Le cercle solaire est parsemé de protubérances, quelques-unes sont d'impressionnante dimension. Soudain un point de lumière fait son apparition par le bord droit (ouest) du Soleil et aussitôt un cercle d'arc-en-ciel se forme autour de l'éclipse ; une clameur accompagne cette apparition. Puis la lumière revient fortement et le temps qui s'est arrêté durant la totalité semble reprendre son cours naturel.

 
   
Vivre une éclipse est quelque chose de particulier, c'est bien plus qu'une observation astronomique, c'est une véritable expérience. Les mots ne suffisent pas à décrire le phénomène. Et si l'événement peut s'observer en groupe et être partagé collectivement, comme ce fut le cas avec l'association, nous restons persuadé qu'au plus profond de chaque être, l'éclipse touche individuellement et intérieurement quelque chose d'essentiel. Et sincèrement, plus jamais nous ne rirons en repensant aux anciens qui, durant une éclipse tapaient et criaient pour faire fuir l'entité néfaste qui, croyait-on alors, dévorait l'astre du jour.


Raymond Sadin