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Vesper

[CROA-RAA] Reflets du ciel austral � Episode III : Sur la piste des rois défunts.

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[CROA-RAA] Reflets du ciel austral – Episode III : Sur la piste des rois défunts.
Episode précédent : http://www.astrosurf.com/ubb/Forum15/HTML/002103.html

Il y a toujours l’une ou l’autre sortie au cours d’un voyage, fut-il à but exclusivement astronomique. D’abord il serait dommage de se priver du pays, de ses couleurs, de l’atmosphère des lieux. Ensuite, il y a le spleen astronomique. Cet état où, après l’orgie stellaire, un vide s’installe. Les objets ont été perçus, vus, détaillés. Le ciel à la Dali a tourné dans un silence plus saisissant que toutes les tempêtes Shakespeariennes. Il ne reste que l’individu face au vide. Il faut sortir.

La piste à redescendre agit comme un sas, une étape finalement indispensable avant le retour aux villages puis aux routes, puis aux petites villes, puis aux centres commerciaux, étrangement déformés par une série de décalages : culturel, bien sûr, car nous sommes éloignés de nos bases occidentales. Cosmique ensuite, car nous descendons du lieu des contemplations pour d’autres observations, celle d’une activité humaine qui s’agite dans les couleurs de l’Amérique du Sud. Il y a le lent et le frénétique, en opposition. Il y a quelque chose de l’ethnologue qui adopte une position distanciée, comme extérieure à la réalité, étranger aux autres et finalement à lui-même.

Mais ici on est jamais bien loin des grands espaces, et nous arrivons à la Valle del Encanto encore hallucinés par une nuit très courte et la traversée de la Civilisation. Le site archéologique est remarquable, notamment pour ses pétroglyphes exécutés par la civilisation El Molle autour de -700 avant notre ère. Salvador, le sympathique gardien, nous accueille avec force salutations et congratulations : Raymond et lui visiblement se connaissent.
Dans un paysage de collines à cactus géants, on découvre des rochers gravés de figures précolombiennes. Quels rois, quelles reines se sont succédé ici ? Quels rituels ont-ils accompli, il y a 3000 ans, sous un ciel de début des mondes ?

Je me souviens de la nébuleuse de la Poule qui court, dans la Dorade, rond de fumée accompagné d’un croissant étoilé : peut-être s’agit-il d’une trace de patte de gallinacée, justement. Elle était bien visible mais délicate, il y avait des zones contrastées, d’autres moins, plus difficiles, il fallait utiliser la vision décalée. Les endroits les plus brillants apparaissaient comme des nuages de fumée verte, noyés dans une brume de vapeurs sûrement bien difficiles à dessiner.

NGC 2077 était plus facile à l’oeil, mais c’est un objet complexe, multiple, composite, comme des traces de pattes d’un chat, cette fois, qui aurait marché dans de l’encre verte. Quelques étoiles sont noyées dans les nébulosités. Un filtre UHC les éteint, mais révèle d’autres voiles de fumée, des zones tourmentées et de très fins détails.
Mais c’est une zone étendue et dense. NGC 2080 tout à côté y est impressionnante, brillante, irrégulière, difficile à décrire. L’ensemble beigne dans une clarté diffuse qui mérite tout à fait la qualification de nébuleuse à émission : on perçoit le rayonnement, on sent les énergies à l’œuvre, ce ne sont pas de simples réflexions ; la matière y est excitée, vibrante, vivante. Les indiens de la civilisation El Molle ne pouvaient percevoir ces fumées, mais sous le ciel de cristal, dans la Dorade, le grand nuage de Magellan émettait déjà ses rayonnements complexes qu’aucune humanité n’avait encore décrits.

L’excursion se poursuivit. Raymond sautait de rocher en rocher avec la précision d’un cabri des montagnes du sud. El salto del Indio, “le saut de l’indien” : nous abordions justement des excavations qui pouvaient servir à des bains rituels quand la rivière était à un niveau plus élevé. D’autres pétroglyphes montraient clairement des tenues de cérémonie, des parures, des têtes couronnées.
Mais aucunes d’elles n’a vu ces deux galaxies dans le Centaure, NGC 4945 et 4976, un long fuseau de fumée grise accompagné d’une petite tache de brume, que je n’arrivais pas à réunir dans le même champ. Avec le 406, Jean-Luc y parvenait, lui. On y apercevait des zones de densités différentes. La première vue par la tranche, l’autre de face, encore un couple qui restitue une sensation de profondeur, d’espace et de lointain.

Aucun roi ne vit NGC 1531 et 1532, perchées sur le fleuve Eridan, la première dévorant la seconde. Cette fois il s’agissait d’un couple de galaxies physiquement associé. NGC 1532 semble tout juste perchée au bord de sa grande sœur canibale, ou déjà en train de chuter, aspirée par la marée gravitationnelle.
Ni NGC 3621, au T406, petite galaxie vue de trois-quart. Dans l’Hydre, c’est une toute petite chose, minuscule condensation de brume givrée qui laisse deviner ses bras spiraux en vision décalée.

Mais sûrement les indiens ont-ils perçu NGC 2516, “The diamond cluster”, brillant amas ouvert de la Carène. Aux 15x70 trois rubis y reposent sur un lit de gemmes blanc-bleutées, très claires. Les teintes sont franches. Au C14 l’ensemble, splendide, déborde du Panoptic 41. L’impression de profondeur, de 3e dimension, est évidente. La vue, plongeante.

...« Galaxie » ! Tel fut le cri poussé une nuit dernière, comme on crie « terre en vue », par un observateur esseulé. Elle était elliptique, elle était faible mais évidente, elle était belle. NGC 5101, vue de face, ses bras spiraux bien perçus au centre, l’ensemble entouré d’un disque, d’un anneau faiblement deviné…

Pour l’heure nous abordions “Las piedras tacitas”, larges pierres creusées de trous de mortiers où les grains étaient broyés. Dans ce paysage vallonné bordé de cactus géants, tout est immobile. Les bruits de la vie quotidienne, les chants, les danses et rituels antiques se sont tus. C’est un paysage de western du sud, sans plus aucun indien. Seuls quelques cow-boys occidentaux viennent encore en escalader les pentes, jouer à cloche-pied sur les rochers, et se prendre mutuellement en photo aux côtés des rois et des reines d’autrefois.

Xavier s’était gentiment évertué à nous montrer des objets faibles, mais vraiment faibles, à nous aux lampes frontales trop fortes et aux yeux trop habitués à des nébulosités certes pâles, mais évidentes. Il avait insisté, l’autre soir, pour que nous tentions de percevoir la Tête de Cheval. Successivement au C14 puis au T400, nous avions tenté de sentir plus qu’on ne voit, quelque chose d’obscur sur fond de ciel noir. Une trace d’encre de Chine sur du Canson ébène. Ou encore, devrais-je dire, le soupçon d’une trace de charbon tout au fond d’un puits de mine. Et en effet, avec le filtre interférentiel ad hoc, quelque chose se détachait faiblement, comme un peu de rien sur du néant. Etrange sensation visuelle. Plutôt qu’une tête de cheval, un trou de serrure. Qui n’ouvrirait sur rien. Mais bon, c’était pour le fun, comme on dit.

A côté NGC 5189, dite « S » nebula, pourtant faible, semblait moins chétive. Cette nébuleuse planétaire dans la Mouche est remarquable pour sa structure en « s », justement. C’est, comment dire, un voile de vapeur très légèrement brillant, avec une amorce de structure. Barrée d’un soupçon de torsade. Frêle, très frêle esquif sur les mers du sud. Xavier dessine, Jean-Luc lui demande s’il prend une photo, et devant son air interloqué en rajoute : «mais tu le vois en visuel ? ». La nuit s’étire en riant.

Jean-Luc et Jean-Christophe forment désormais un tandem redoutable pour le repérage et l’acquisition des cibles. Le premier excelle dans l’interprétation des cartes, tel un augure du ciel austral, tandis que le second brille (si l’on peut dire, mais alors d’un éclat rouge…) dans le maniement du 406. En somme l’un pointe, l’autre tire. Un véritable go-to humain, ou plutôt un push-to puisqu’il s’agit d’un Dobson. Bref, c’est un duo gagnant qui égrène les objets comme des perles au fil de la nuit.

Il y eut NGC 2997, pâle soupçon de givre vu de face, ses bras spiraux perçus au T400. Comme figée, prise de face dans les phares de l’éternité.
Je me souviens de IC4402, petit ovale de brume allongé, faible, lointaine et solitaire dans le Loup. Au 400 en vision décalée je crus percevoir une zone horizontale plus sombre, une séparation entre des bras spiraux ? Quoi qu’il en soit c’était une petite chose, perdue à une distance inconnue.

Vers 4h, 3 météores brillants avaient éclaté du Sagittaire pour rayer de diamant la Voie lactée phosphorescente, leurs traînées persistantes rivalisant un moment encore avec le centre galactique. Il était temps d’aller glaner quelques heures de sommeil avant le départ pour la vallée enchantée.

Le dernier pétroglyphe visité représentait des disques suivis de longues traînes parallèles : des comètes. Il nous avait fallu un moment pour réaliser l’évidence, mais nous en convînmes finalement tous : c’était bien elles, quatre ou cinq comètes presque alignées, gravées là en mémoire d’un passage dans l’Antiquité. Jeu de correspondances entre les observations du passé et celles du présent, clin d’oeil par-dessus les siècles.
Nous repartîmes ensuite pour aborder la prochaine nuit blanche. Mais blanche de millions de soleils.


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Vraiment intéressant,
d'autant plus intéressant que nous avons campé dans le Vale del Encanto il y (déjà) un mois, revu les 2 gardien (dont l'un fait le miaulement du chat) et que nous y avons fait nos premières observations astro, ajoutant à la magie des lieux, le fait incongur d'être dans cet endroit si particulier.
Mais on s'est demandé où était cette ferme aux étoiles où vous allez régulièrement vous installer. On s'est dit qu'il aurait été sympa d'aller rendre visite à ce couple et voir leurs installation. SI c'est proche du Vale del encanto, ça doit être peut après Ovale, sur la piste qui relie la vallée de l'Elqui ?!? On y a entraperçu quelques coupoles sur la droite de la piste. Est-ce l'endroit ? (bon, un tour sur Internet répondrait à la question....)

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...Merci !

Observer dans la Valle del Encanto a dû être une expérience surréaliste en effet (mais il y a toujours le risque d'embrasser nuitamment un cactus géant, faut se méfier : ils sont particulièrement velus...).

Sinon le lieu des contemplations est ici : 30° 32' 2.00" S 70° 47' 47.00" W .
Point de coupoles à l'horizon, mais un C14 (un exemplaire qui sort du lot) sous abri à toit roulant, un Dobson 400 de bonne facture, un 300 (mais Lightbridge, lui...), un C8, une flopée de Naglers, une myriade d'accessoires, et... un horizon sans limites où poser le matériel de voyage perso.

En général je ne poste pas de liens, mais bon : d'une part je n'ai aucun intérêt personnel dans la chose, d'autre part j'estime que quand c'est bien il n'y a pas de raisons de ne pas le dire. Donc puisque tu le demandes, voici :
http://astrochili.e-monsite.com/

Ah oui : c'est un lieu de Paix.

PS : j'ajoute que Laurent Ferrero présente le site au début de son ouvrage "Splendeurs du ciel profond", volume 5 "Atlas du ciel austral".

[Ce message a été modifié par Vesper (Édité le 01-09-2013).]

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hello,

encore un récit qui fait trembler de désir....

bravo pour cette prose bien savoureuse, à relire au coin d'un bon feu....

P-S : tu fais référence au dernier post, je le ferais également pour le 1er et le 2ème, histoire de mettre l'histoire bout à bout.
jc

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Salut,

Merci pour ton commentaire !
Un lien vers l'épisode précédent figure au début de chaque épisode, ce qui permet de retricoter le fil...
Le coin du feu n'est plus très loin...

Amicalement,
Pierre

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