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Vesper

[CROA] Reflets du ciel austral � Episode IV : Ombromanies au pied des Andes - Envol

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J’ai calé. J’ai eu mes soucis, les vrais, les authentiques, mais pas d’excuses ni de faux-semblants : j’ai calé. Rattrapé par le quotidien et les problèmes nordiques, ceux qui usent, tuent le désir, éteignent la muse. Point.

Pour ceux que cela intéresserait encore, voici les les liens des épisodes précédents. Pour les autres je comprends.

Episode I : http://www.astrosurf.com/ubb/Forum15/HTML/002098.html
Episode II : http://www.astrosurf.com/ubb/Forum15/HTML/002103.html
Episode III : http://www.astrosurf.com/ubb/Forum15/HTML/002117.html


J’en ai déjà beaucoup dit, je crois, sur le ciel de cristal. Les étoiles qui se lèvent nettes et sans scintiller au ras de l’horizon. J’ai tenté de raconter la voie lactée, tresse immense et écrasante, tourmentée de volutes plus noires que le noir du ciel chilien lui-même, et qui lui donnent cette sensation de relief et de profondeur uniques.

Mais ai-je parlé de nos jeux d’ombres chinoises ? Ah certes le lecteur pourra s’étonner : « quoi, comment, des chinois au Chili ? Encore une galéjeade, une éxagération post-voyage, un embellissement : le gars nous mène en bateau ». Eh bien non : des ombres chinoises, je le maintiens. Et à l’ombre de la voie lactée, en plus.
Voici le tableau : quatre types au milieu de la nuit, et surtout au milieu de nulle part. Dans les lointains, le jappement du renard. La nuit est avancée, on est entre une et deux heures du matin, quand les premières vraies fatigues s’imposent. Bref, c’est l’heure de la collation. Jean-Christophe, Xavier et moi-même tentons pour la nième fois de retrouver le goût de la menthe poivrée, je ne m’y attarderai plus (« mets un peu plus d’eau… Non, plus de menthe te dis-je… Oui mais, avez-vous pensé à la température de l’eau ? Il faudrait qu’elle soit frémissante, je l’ai lu quelque part… »). Bref, j’ai déjà conté la madeleine de Proust australe. Jean-Luc, qui a compris que tout ça n’était que calembredaines, se mijote un café dans un coin en fermant les yeux sur son butagaz. Enfin au moins un œil, et le bon.
Nous sommes là, perchés sur le pont de l’observatoire. Il y a l’extrémité du toit roulant. Et subitement je m’aperçois que j’y vois mon ombre. C’est bien la mienne : quand je bouge, elle bouge aussi. Incroyable. Ici, dans cette nuit d’encre sur les marches des Andes, au milieu de la nuit : j’ai une ombre, portée par les soleils de la voie lactée ! Et nul besoin de vision décalée.
Nous nous amusons quelques instants à tenter de reproduire des figures locales : le paon, la colombe, le toucan. Pour la poupe ou les voiles, c’est plus difficile, d’accord. Et bon, en toute honnêteté : bien malin qui distinguerait le paon du toucan, hein. Ou le loup du renard. Pour la règle, c’est plus facile, je ne dis pas. Mais il faut avouer que l’effet est là, et qu’il est étonnant : jamais je n’aurais cru pouvoir improviser un théâtre d’ombres chinoises en pleine nuit. Mais c’est la nuit australe, magique et qui peut tout ! Ombromanies au pied des Andes…

Plus tard je descends au 406. Dans le Grand Chien qui se couche, le casque de Thor déploie quatre extensions. Deux faciles, au nord. Deux autres plus diffuses, au sud. Le centre forme une bulle, bien structurée, sa partie « avant » plus brillante. Mais l’objet est déjà bas sur l’horizon.

Je remonte à l’observatoire et erre dans la Carène, qui coule dans l’horizon sud-ouest.

L’amas de la pelotte d’épingles, ou « football cluster », ou encore plus sérieusement NGC3532, révèle au C14 accompagné de son indispensable Panoptic 41 quelques dizaines d’étoiles dispersées, blanches, mais j’ai noté dans mon carnet une poignée d’étoiles jaunes qui contrastent comme des boutons d’or sur un lit de diamants.

Dans les Voiles, NGC3132 offre une vision très intéressante : cette nébuleuse planétaire apparaît comme une petite fleur vue de face, avec des variations de luminosité et de densité dans ses pétales. La partie nord semble plus brillante, mais de façon non uniforme : il y a comme des marbrures, ou un effet pommelé. L’ensemble est à la fois assez doux mais contrasté, petit mais détaillé. Vraiment très joli.

Xavier passe furtivement se coucher, effectuer un de ses fameux cycles de sommeil. Je crois l’entendre murmurer « carpe noctem », ou bien ai-je rêvé…
Car l’observatoire est un esquif sur une marée stellaire. Nous y pratiquons le régime de la couchette chaude : chacun son tour, fonction non pas des coups de mer, mais bien des coups de barre.

Je me souviens, et mon carnet de notes surtout, que plus tard nous avons observé M 47 et NGC 2423 avec le Strock de Xavier, dans la Poupe qui à l’ouest sombre à reculons. L’amas ouvert montre une belle étoile orangée, solitaire, qui détonne avec son environnement stellaire. En son nord apparaît le petit amas contrasté NGC 2423. L’ensemble est un peu dispersé mais intéressant, avec ce petit paquet nordique.

Un peu plus loin nous jetons également un œil, forcément le bon, sur M46 : c’est un pétale un peu diffus, un petit amas perdu que la distance et la solitude pâlissent.

Nous passons dans la Mouche, faire signe à la S’nebulae : son S majuscule est bien visible, il y a des détails, le centre est plus brillant, le sommet du S aussi. La structure est presque filamenteuse, effilochée par endroits… Une étoile ponctue le S en son nord, nord-ouest.

Alors que Xavier tente un objet particulièrement difficile (mais je n’avais pas noté lequel…), Jean-Luc lui demande : - “tu le vois en visuel” ? Et Jean-Christophe de surenchérir : - “tu le prends en photo ?”. Xavier qui prend des photos en visuel : fatigues et fous-rires de milieu de nuit...

De retour à l’observatoire je continue dans le Serpent avec M16 et la nébuleuse de l’Aigle, ou IC4703, qui déborde du champ. La nébuleuse à émission est bien visible, facile au C14. Il y a comme un effet pommelé, des plages brillantes parcourues de zones sombres. Le cœur est plus structuré. Il y a un large golfe obscur, au nord.

Un peu plus loin je trouve M17. On y voit sans mal des zones de densités différentes, surtout au centre : plus opaque, la matière semble s’y être agrégée et ,si j’ose dire, exhibe facilement le cygne promis.

En passant dans le Sagittaire je tombe presque par hasard sur M21 : c’est un amas ouvert peu structuré, j’y vois surtout une sorte de pendentif formé par trois ou quatre pierre brillantes. Je le prends au passage, comme on prendrait encore une breloque dans la salle aux trésors.

Je crois toujours entendre murmurer « carpe noctem, carpe noctem ». J’ai des hallucinations auditives pour sûr. Ca doit être en correspondance avec le décor hallucinant, de nuit, sous ce ciel qu’un Dali dément et sous hallucinogènes aurait peint furieusement.

Mais plus prosaïquement et avec tout ça je manque me prendre le porte oculaire sur les pieds, y compris tout le bazar, renvoi coudé, tube allonge, et boîtier reflex. C’est que j’ai tenté une photo, sur une cible pourtant facile dont je tairai le nom. Mais fichtre, le point reste hors d’atteinte du plan focal, on m’a vendu un tube trop long, ou trop court, ou les deux (!) et qui coulisse avec du jeu dans le porte oculaire, d’où une tentative de montage en accouplant un second tube avec du scotch, d’où la catastrophe évitée de justesse. Et puis le crayford est sorti de la crémaillère, ou la crémaillère a déjanté, ou un truc dans le genre.
Ah il y a trop de médiation technique en photo, trop de bidules, on est concentré sur le matériel, pas sur le ciel. Je me contenterai de quelques images d’ambiance.

Un petit tour au 406 pour revisiter un grand classique dans le Lion : le trio du même nom prend ici un autre visage. Au nord, ce sont deux galaxies brillantes et structurées qui m’attendent. La première allongée, vue de trois-quart, montre un cœur brillant et un fuseau contrasté. La seconde vue de face révèle sans difficulté deux bras faciles et entourés de voiles de coton. Quant à la troisième, plus à l’écart au sud, vue par la tranche, il me semble distinguer sur toute sa longueur une zone plus sombre. Il y a de la perspective et des vertiges dans cette vision.

Dans la Vierge, la chaîne de Markarian égrène son chapelet de galaxies. Certainement une des plus belles observations de ce périple. Encore un objet boréal revisité, mais la vision est ici « Canelillesque » : c’est un collier de perles pâles et cotonneuses. Le champ est insuffisant, il faut déplacer un peu le gros Dobson, l’étreindre et danser doucement ensemble. J’avais noté dans mon carnet : « 8 ou 9 galaxies sûres ».

Dans le Chevelure de Bérénice, M99 et ses bras spiraux sont bien vus de face, l’un d’entre eux plus écarté des autres. C’est un très joli tourbillon galactique, structuré, contrasté. On s’imagine y percevoir un mouvement spiral. Qui eût cru qu’une supernova l’illuminerait moins d’une année plus tard… ?

Toujours au 406, en voisin, M64, the black-eye galaxy, hausse un sourcil. Au dessus d’un noyau assez brillant, il y a comme une virgule, ou un sourcil noir luisant… Il y a un œil, non pas dans la tombe comme disait Hugo, mais dans cette belle petite galaxie spirale vue de trois-quart.

Jean-Christophe et Jean-Luc excellent dans le maniement du 406. Et il y a un partage des tâches, une sorte de division de travail : l’un pointe (sur les cartes) et l’autre tire (au sens propre), si l’on peut dire. Un redoutable go-to humain.
C’est ainsi qu’ils dénichent le tout petit amas ouvert Ferrero 28 : une toute petite poignée de brillants bleus et blancs, oubliés là par un petit Poucet cosmique...

De belles centaurides rayent le ciel de traits de diamants. Mon carnet de notes en conserve la trace : “une belle traînée persistante”, ai-je noté. Il y eut en effet comme un signal de fumée qui persistait dans le ciel...

En fin de séjour, la Lune se couche alors que nous nous levons : bonne idée. Mais je fais quelques belles observation lunaires au C14 : à l’oculaire du Panoptic 41, j’ai l’impression d’être au hublot d’une capsule Apollo. Un long moment, j’ai pu me prendre pour un héroïque conquérant de l’inutile.
Il y eut également de belles observations planétaires : Saturne, dans la Balance et proche de l’opposition, offrait des visions Cassini-esques.

Mais il fallut redescendre de la colline, définitivement pour cette fois. On en revient d’ailleurs toujours stupéfait et un peu groggy : là-bas le ciel est sans pudeur. J’ai un peu de mal, ici au nord, à concrétiser ma soif astronomique : il n’y a pourtant pas de raisons, aucun snobisme austral idiot, le ciel boréal a toute sa beauté. Alors bien sûr, sortir des pollutions lumineuses les plus grossières n’est pas aisé. Et il vaut mieux que les belles nuits tombent le week-end sinon, en semaine, gare aux lendemains de boulot qui déchantent ! Mais ce n’est pas ça. Peut-être manque-t-il quelques astros-amis et un peu d’émulation.

Quoi qu’il en soit, et après un peu plus d’un an, achever le récit me permet de boucler ce périple, et j’espère d’en ouvrir un prochain.
Merci en particulier à Nadine et Raymond pour leur accueil si chaleureux, et aux astro-potes austraux. Carpe noctem, carpe noctem les gars...

Voyage astronomique au Chili, La Canelilla, du 3 au 19 avril 2013.


[Ce message a été modifié par Vesper (Édité le 02-06-2014).]

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Ton récit en 4 épisodes vaut son pesant d'or.

Le seul remède a tous les soucis du quotidien nordique est d'y retourner et nous raconter encore de belles histoires

Merci pour ces pages d'écriture qu'on lit et relit a chaque fois avec beaucoup de plaisir.
Jc


PS . J'espère que d'autres récits viendront et que tu ne nous abandonneras pas en chemin.

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Merci Pierre pour ce récit qui boucle ton périple.

Et malgré les soucis du quotidien et la lassitude, la verve et l'émotion sont toujours là.

J'espère bien que nous y retournerons!

J'ai fait de la pub pour l'hacienda des étoiles à ma conférence des RAP samedi dernier, pourvu qu'il n'y ait pas 1 an d'attente pour réserver désormais là-bas! ;-)

Amicalement

Xavier

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Pour sûr, ya l'ambiance de ces contrées caillouteuses et du poudroiement des étoiles.
L'ombre de la Voie Lactée ? avez-vous remarqué combien l'orientation du sujet change l'aspect ?
Warrrfff !fô y revenir !

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Oui oui oui, l'ombre de la Voie Lactée est vraiment évidente! Mais ce n'était pas la première fois que je la voyais (vue en France dans les années 90 au Mont Chiran).

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