Pascal C03

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  1. OVNI?

    Nan nan, pas curieux, c'est un contre point éminemment artistique à un fil qui présentait auparavant une structure dogmatique, confuse et immensément chiante, heu répétitive...
  2. OVNI?

    Rhooo, la souris ! Trop mignonne !
  3. OVNI?

    Ah, une œuvre capitale de Vladimir Ilich Lénine ! Stupéfiant... Un ovni de la culture universelle ! LENINE POUR CARACTERISER LE ROMANTISME ECONOMIQUE (Sismondi et nos sismondistes nationaux) Sommaire : CHAPITRE I —Les théories économiques du romantisme (p. 2) I. Le marché intérieur se resserre-t-il par suite de la ruine des petits producteurs ? (p. 2) II. Les conceptions de Sismondi relatives au revenu national et au capital (p. 5) III. Conclusions tirées par Sismondi de la théorie erronée des deux parties de la production annuelle dans la société capitaliste (p. 8) IV. Où est l'erreur des théories d'Adam Smith et de Sismondi sur le revenu national ? (p. 10) V. L'accumulation dans la société capitaliste (p. 12) VI. Le marché extérieur « résout la difficulté » de réaliser la plus-value (p. 15) VII. La crise (p. 18) VIII. La rente capitaliste et la surpopulation capitaliste (p. 22) IX. Les machines dans la société capitaliste (p. 27) X. Le protectionnisme (p. 31) XI. Le rôle de Sismondi dans l'histoire de l'économie politique (p. 34) Post-scriptum (p. 39) CHAPITRE II —Caractère de la critique du capitalisme chez les romantiques (p. 40) I. Critique sentimentale du capitalisme (p. 40) II. Caractère petit-bourgeois du romantisme (p. 45) III. De l'accroissement de la population industrielle aux dépens de la population agricole (p. 48) IV. Les voeux pratiques du romantisme (p. 51) V. Caractère réactionnaire du romantisme (p. 55) VI. La position du romantisme et de la théorie scientifique dans la question des droits sur les blés en Angleterre (p. 61) 2 L'économiste suisse Sismondi (J.-Ch.-L. Simon de de Sismondi), qui écrivit au début de ce siècle, présente un intérêt tout particulier pour la solution des questions économiques générales qui se posent actuellement avec insistance en Russie. Si l'on considère en outre que, dans l'histoire de l'économie politique Sismondi tient une place à part, en dehors des principaux courants, qu'il est un partisan chaleureux de la petite production et s'élève (tout comme les populistes russes d'aujourd'hui) contre les défenseurs et les idéologues des grandes entreprises, le lecteur comprendra pourquoi nous avons voulu donner un aperçu de la doctrine de Sismondi, dans ses traits principaux et dans ses rapports avec les autres courants — contemporains et postérieurs — de la science économique. Etudier Sismondi offre d'autant plus d'intérêt à l'heure actuelle que la revue Rousskoïé Bogatstvo a publié l'an dernier un article également consacré à l'exposé de sa doctrine (B. Efroussi : « Les idées économiques et sociales de Simonde de Sismondi. » Rousskoïé Bogatstvo, 1896, n°s 7 et 8). [Efroussi est mort en 1897. Un article nécrologique lui a été consacré dans le numéro de mars 1897 du Rousskoïé Bogatstvo. (Note de Lénine.).] Le collaborateur du Rousskoïé Bogatstvo affirme, d'emblée, qu'aucun auteur n'a été « l'objet d'une appréciation aussi erronée » que Sismondi ; celui-ci aurait été «injustement» présenté tantôt comme un réactionnaire, tantôt comme un utopiste. Or, c'est tout le contraire. Cette appréciation portée sur Sismondi est parfaitement justifiée. Quant à l'article du Rousskoïé Bogatstvo, qui est un exposé fidèle et minutieux de la théorie de Sismondi, il donne de cette dernière une définition tout à fait inexacte [Il est parfaitement exact que Sismondi n'est pas un socialiste, comme l'indique Efroussi au début de son article, après Lippert. (Voir Handwörterbuch der Staatswissenschaften, V. Band, Artikel « Sismondi » von Lippert, Seite 678.) (Note de Lénine.)] ; il idéalise son auteur précisément sur les points de sa doctrine où il se rapproche le plus des populistes ; il méconnaît et présente sous un jour erroné la place qu'il occupe par rapport aux courants postérieurs de la science économique. Aussi notre exposé et notre analyse de la doctrine de Sismondi seront-ils en même temps une critique de l'article d'Efroussi. CHAPITRE I — LES THÉORIES ÉCONOMIQUES DU ROMANTISME Ce qui caractérise la théorie de Sismondi, c'est sa doctrine concernant le revenu, le rapport de celui-ci avec la production et la population. L'ouvrage principal de Sismondi est d'ailleurs intitulé : Nouveaux principes d'économie politique ou de la richesse dans ses rapports avec la population (Seconde édition. Paris, 1827, 2 vol. La première édition date de 1819). Thème à peu près identique à celui que développe la littérature populiste russe sous le nom de « question du marché intérieur pour le capitalisme ». Sismondi affirmait que l'extension des grandes entreprises et du salariat dans l'industrie et l'agriculture fait que la production gagne nécessairement de vitesse la consommation et se voit placée devant un problème insoluble : trouver des consommateurs ; elle ne peut, selon lui, en trouver à l'intérieur du pays, car elle transforme la masse de la population en journaliers, en simples ouvriers, et crée une population sans emploi ; or, trouver un marché extérieur devient de plus en plus difficile du fait que de nouveaux pays capitalistes font leur apparition dans l'arène mondiale. Le lecteur constatera qu'il s'agit là de questions absolument identiques à celles qui préoccupent les économistes populistes, à commencer par MM. V. V. et N.-on. [V. V. (pseudonyme de V. Vorontsov) et N.-on, ou Nikolaïon (pseudonyme de N. Danielson), théoriciens du populisme libéral dans les années 80-90 du XIXe siècle.] Examinons maintenant de plus près les différents éléments et la valeur scientifique de l'argumentation de Sismondi. 1. LE MARCHÉ INTÉRIEUR SE RESSERRE-T-IL PAR SUITE DE LA RUINE DES PETITS PRODUCTEURS ? Contrairement aux économistes classiques qui, lorsqu'ils édifiaient leurs systèmes, considéraient le régime capitaliste déjà constitué, et pour qui l'existence de la classe ouvrière était une donnée, un fait allant de soi, Sismondi s'intéresse tout particulièrement au processus de la ruine du petit producteur qui a conduit à la formation de cette classe. Il a le mérite incontestable d'avoir signalé cette contradiction du régime capitaliste ; mais, comme économiste, il n'a pas su comprendre ce phénomène, et il a dissimulé par des « voeux pieux » son incapacité de procéder à une analyse conséquente. La ruine du petit producteur prouve, selon Sismondi, que le marché intérieur se resserre. 3 « Il (le fabricant) vendra plus, s'il vend meilleur marché, dit Sismondi au chapitre intitulé « Comment le vendeur étend son débit » (ch. III, livre IV, t. I, pp. 342 et suiv.) [Toutes les citations qui vont suivre sont empruntées sauf indication contraire, à l'édition mentionnée plus haut des Nouveaux principes. (Note de Lénine.).] parce que les autres vendront moins : l'attention du fabricant est donc sans cesse dirigée à faire la découverte de quelque économie dans le travail, ou dans l'emploi des matériaux, qui le mette en état de vendre meilleur marché que ses confrères. Comme les matériaux, à leur tour, sont le produit d'un travail précédent, son économie réduit toujours, en dernière analyse, à employer moins de travail pour un même produit. » « Le but cependant du fabricant n'a pas été de renvoyer une partie de ses ouvriers, mais d'en conserver le même nombre et de produire davantage. Supposons qu'il l'atteigne : il enlèvera leurs pratiques à ses confrères ; il vendra plus, eux vendront moins ; la marchandise baissera un peu de prix... voyons quel en sera le « résultat national ». « Les autres fabricants imiteront, s'ils le peuvent, les procédés du premier ; alors il faudra bien que les uns ou les autres renvoient leurs ouvriers, et qu'ils le fassent dans la proportion de tout ce que la machine nouvelle ajoute au pouvoir productif du travail. Si la consommation est invariable, et si le même travail est fait avec dix fois moins de bras, les neuf dixièmes des revenus de cette partie de la classe ouvrière lui seront retranchés, et sa consommation en tout genre sera diminuée d'autant... Le résultat de la découverte, si la nation est sans commerce étranger, et si sa consommation est invariable, sera donc une perte pour tous, une diminution du revenu national, qui rendra la consommation générale de l'année suivante plus faible » (t. I, p. 344). « Et cela devait être ; car le travail lui-même faisant une partie importante du revenu (Sismondi veut parler ici du salaire), on n'a pu diminuer le travail demandé sans rendre la nation plus pauvre. Aussi le bénéfice qu'on attend de la découverte d'un procédé économique se rapporte-t-il presque toujours au commerce étranger » (t. I, p. 345). Le lecteur se rend compte que ces quelques lignes contiennent à elles seules toute la « théorie » bien connue dénonçant le « resserrement du marché intérieur » provoqué par le développement du capitalisme, et concluant à la nécessité d'un marché extérieur. Sismondi revient très souvent sur cette idée, à laquelle il rattache et sa théorie des crises et sa « théorie » de la population ; c'est, dans sa doctrine, un élément capital, tout comme dans la doctrine des populistes russes. Sismondi n'oubliait pas, bien entendu, qu'avec les nouveaux rapports sociaux, la ruine et le chômage s'accompagnent d'un accroissement de la « richesse commerciale », et que la question à considérer ici est celle du développement de la grande production, du capitalisme. Cela, il le comprenait fort bien, et il affirmait précisément que les progrès du capitalisme entraînent une réduction du marché intérieur : « De même qu'il n'est pas indifférent, pour le bonheur des citoyens, que la part d'aisance et de jouissance de tous se rapproche de l'égalité, ou qu'un petit nombre ait tout le superflu, tandis qu'un grand nombre est réduit juste au nécessaire, ces deux distributions du revenu ne sont point indifférentes non plus aux progrès de la richesse commerciale. [Ici comme ailleurs, sauf indication contraire, c'est nous qui soulignons. (Note de Lénine.).] L'égalité des jouissances doit avoir pour résultat de donner toujours plus d'étendue au marché des producteurs ; leur inégalité, de le resserrer toujours davantage » (t. I, p. 357). Ainsi donc, Sismondi affirme que le marché intérieur se resserre par suite de l'inégalité de distribution propre au capitalisme, et que le marché doit être créé par une distribution égale. Mais comment cela peut-il se produire dans les conditions de la richesse commerciale, à laquelle Sismondi en est insensiblement venu (et à laquelle il devait forcément en venir pour pouvoir parler du marché) ? Cette question, il la laisse de côté. Quelle preuve donne-t-il de la possibilité de maintenir l'égalité entre producteurs dans les conditions de la richesse commerciale, c'est-à-dire de la concurrence entre les différents producteurs ? Absolument aucune. Il décrète tout simplement que cela doit être. Au lieu de poursuivre l'analyse de la contradiction qu'il a très justement signalée, il entreprend d'expliquer que, d'une façon générale, les contradictions ne sont pas souhaitables. « Lorsque la grande culture a succédé à la petite, plus de capitaux ont peut-être été absorbés par les terres et reproduits par elles, plus de richesses qu'auparavant ont pu se trouver réparties entre la masse entière des agriculteurs »... (Autrement dit : le marché intérieur, déterminé précisément par la quantité absolue de la richesse commerciale, s'est « peut-être » agrandi ? S'est agrandi en même temps que se développait le capitalisme ?)... « Mais la consommation d'une famille de riches fermiers, unie à celle de cinquante familles de journaliers misérables, ne vaut pas pour la nation celle de cinquante familles de paysans, dont aucune n'était riche, et aucune n'était privée d'une honnête aisance » (t. I, p. 358). 4 En d'autres termes : c'est peut-être l'accroissement du nombre des fermiers qui crée un marché intérieur pour le capitalisme. Sismondi était un économiste trop averti et trop consciencieux pour nier ce fait, mais... mais, arrivé là, il abandonne son analyse, et substitue purement et simplement à la « nation » de la richesse commerciale une « nation » de paysan. Afin d'écarter un fait déplaisant qui réfute son point de vue petit-bourgeois, il oublie même ce qu'il vient de dire, à savoir que les « fermiers » sont précisément issus des « paysans », et qu'ils sont apparus grâce aux progrès de la richesse commerciale. « Les premiers fermiers, dit Sismondi, furent de simples laboureurs... ils n'ont pas cessé d'être paysans... Ils n'emploient presque jamais, pour travailler avec eux, des ouvriers pris à la journée, mais seulement des domestiques, choisis toujours parmi leurs égaux, traités avec égalité, mangeant à la même table... les fermiers ne forment avec leurs domestiques qu'une classe de paysans » (t. I, p:221). En définitive, tout se ramène donc à ceci que ces bons fermiers patriarcaux et leurs domestiques patriarcaux sont beaucoup plus sympathiques à l'auteur, et qu'il ferme tout simplement les yeux sur les changements que les progrès de la « richesse commerciale » ont entraînés dans ces rapports patriarcaux. Mais cela, Sismondi n'est nullement disposé à en convenir. Il persiste à croire qu'il étudie les lois de la richesse commerciale et, oubliant ses réserves, il déclare tout net : « Ainsi donc, par la concentration des fortunes entre un petit nombre de propriétaires, le marché intérieur se resserre toujours plus (!), et l'industrie est toujours plus réduite à chercher ses débouchés dans les marchés étrangers, où de plus grandes révolutions la menacent » (t. I, p. 361). « Ainsi, le marché intérieur ne pouvait s'étendre que par la prospérité nationale » (t. I, p. 362). Sismondi a en vue la prospérité de toute la population, puisqu'il a reconnu un peu plus haut que la prospérité « nationale » est possible avec le système des grandes fermes. Comme le voit le lecteur, nos économistes populistes disent la même chose, mot pour mot. Sismondi revient sur cette question à la fin de son ouvrage, au livre VII « De la population », chapitre VII : « De la population rendue superflue par l'invention des machines. » « Dans les campagnes, l'introduction du système des grandes fermes a fait disparaître de la Grande- Bretagne la classe des fermiers paysans, qui travaillaient eux-mêmes, et qui jouissaient cependant d'une honnête aisance ; la population a été considérablement diminuée ; mais sa consommation a été encore plus réduite que son nombre. Les journaliers qui font tous les travaux des champs, limités au plus strict nécessaire, ne donnent pas à beaucoup près le même encouragement à l'industrie des villes que les riches paysans lui donnaient autrefois » (t. II, p. 327). « Un changement analogue a eu lieu dans la population des villes... Les petits marchands, les petits manufacturiers disparaissent, et un grand entrepreneur en remplace des centaines, qui tous ensemble peut-être n'étaient pas si riches que lui. Tous ensemble néanmoins étaient de meilleurs consommateurs que lui. Son luxe dispendieux donne un bien moindre encouragement à l'industrie que l'honnête aisance de cent ménages qu'il a remplacés » (ibid.) A quoi se ramène, se demandera-t-on, cette théorie, formulée par Sismondi, du resserrement du marché intérieur à mesure que se développe le capitalisme ? A ceci que son auteur, ayant à peine essayé de regarder les choses en face, élude l'analyse des conditions propres au capitalisme (« la richesse commerciale » jointe aux grandes entreprises dans l'industrie et l'agriculture, car Sismondi ignore le mot « capitalisme ». L'identité des notions justifie pleinement l'emploi du terme, et à l'avenir nous dirons simplement : « le capitalisme »), et y substitue son point de vue petit-bourgeois, son utopie petite-bourgeoise. Le développement de la richesse commerciale et, par suite, de la concurrence, doit laisser intacte la paysannerie moyenne, bien homogène, avec son « honnête aisance » et son attitude patriarcale envers les domestiques. On conçoit que ce voeu innocent soit resté l'apanage exclusif de Sismondi et des autres « intellectuels » romantiques, et se soit heurté chaque jour davantage à la réalité, qui aggravait les contradictions dont Sismondi n'avait pas encore su reconnaître la profondeur. On conçoit que l'économie politique théorique, s'étant au cours de son évolution ultérieure [Il s'agit du marxisme. (Note de Lénine à l'édition de 1908.).] ralliée aux classiques, ait établi avec précision 5 justement ce que Sismondi voulait nier, à savoir que le développement du capitalisme en général, et du système des grandes fermes en particulier, ne resserre pas, mais crée le marché intérieur. Le développement du capitalisme va de pair avec le développement de l'économie marchande ; et, à mesure que la production à domicile fait place à la production pour la vente, et que l'artisan fait place à la fabrique, il se forme un marché pour le capital. Les « journaliers », évincés de l'agriculture par la transformation des « paysans » en « fermiers », fournissent la main-d'oeuvre au capital, et les fermiers sont les acheteurs des produits de l'industrie, — acheteurs non seulement d'objets de consommation (qui étaient produits précédemment chez eux par les paysans, ou par les artisans ruraux), mais encore d'instruments de production qui ne pouvaient plus être les mêmes avec la substitution de la grande exploitation agricole à la petite. [Ainsi se créent simultanément les éléments du capital variable (l'ouvrier « libre ») et du capital constant ; ce dernier comprend les moyens de production dont est dépouillé le petit producteur. (Note de Lénine.).] Cette dernière circonstance vaut d'être soulignée, car c'est elle surtout que méconnaît Sismondi quand il parle, dans le passage cité par nous, de la « consommation » des paysans et des fermiers comme s'il n'y avait que la consommation personnelle (consommation de pain, de vêtements, etc.), comme si l'achat de machines, d'outils, etc., la construction de bâtiments, d'entrepôts, de fabriques, etc., n'étaient pas aussi de la consommation, d'un autre genre, il est vrai : une consommation productive, ne ressortissant pas aux individus, mais au capital. Là encore, nous devons noter que c'est précisément cette erreur, empruntée, comme nous allons le voir, par Sismondi à Adam Smith, que nos économistes populistes ont reprise intégralement à leur compte. [Efroussi ne dit rien de cette partie de la doctrine de Sismondi relative au resserrement du marché intérieur par suite du développement du capitalisme. Nous verrons encore à maintes reprises qu'il a omis précisément ce qui caractérise avec le plus de relief le point de vue de Sismondi et la position du populisme à l'égard de sa doctrine. (Note de Lénine.).] II. LES CONCEPTIONS DE SISMONDI RELATIVES AU REVENU NATIONAL ET AU CAPITAL L'argumentation développée par Sismondi pour nier la possibilité du capitalisme et de son développement ne se limite pas à ce qui vient d'être exposé. Il a tiré les mêmes conclusions de sa théorie du revenu. Il faut dire que Sismondi a entièrement repris la théorie d'Adam Smith sur la valeurtravail et les trois sortes de revenus : rente, profit et salaire. Il tente même çà et là d'identifier les deux premières sortes de revenus et de les opposer à la troisième : ainsi, il les réunit parfois en les opposant au salaire (t. I, pp. 104-105) ; il emploie même quelquefois, pour les désigner, le mot : « mieux-value » (plus-value) (t. I, p. 103). II ne faudrait pas toutefois exagérer l'importance de ce terme, comme semble le faire Efroussi quand il dit que « la théorie de Sismondi se rapproche de la théorie de la plus-value » (Rousskoïé Bogatstvo, n° 8, p. 41). A vrai dire, Sismondi n'a pas fait un seul pas en avant par rapport à Adam Smith qui disait, lui aussi, que la rente et le profit étaient « un prélèvement sur le travail », une part de la valeur que le travailleur ajoute au produit (voir : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, traduit en russe par Bibikov, t. I, chapitre VIII : « Du salaire », et chap. VI : « Des éléments qui composent le prix des marchandises »). Sismondi n'est pas allé plus loin. Mais il a tenté de rattacher cette division du produit nouvellement créé en mieux-value et en salaire à la théorie du revenu social, du marché intérieur et de la réalisation du produit dans la société capitaliste. Ces tentatives sont d'une importance capitale pour qui veut établir la valeur scientifique de l'oeuvre de Sismondi et comprendre le rapport qui existe entre sa doctrine et celle des populistes russes. Aussi vaut-il la peine de les examiner plus en détail. Mettant partout au premier plan la question du revenu, et de son rapport avec la production, la consommation et la population, Sismondi devait tout naturellement être amené à analyser aussi les fondements théoriques de la notion de « revenu ». Et nous trouvons chez lui, tout au début de son ouvrage, trois chapitres consacrés à cette question (1. II, ch. IV-VI). Le chapitre IV : « Comment le revenu naît du capital » traite de la distinction à faire entre capital et revenu. Sismondi situe tout d'abord son sujet par rapport à l'ensemble de la société. « Depuis que chacun travailla pour tous, dit-il, la production de tous dut être consommée par tous... La distinction entre le capital et le revenu... devint donc essentielle dans la société » (t. I, p. 83). Mais Sismondi sent bien que, cette distinction « essentielle » dans la société, n'est pas aussi simple que lorsqu'il s'agit d'un entrepreneur particulier. Et il fait cette réserve : 6 « Nous abordons ici la question la plus abstraite et la plus difficile de l'économie politique. La nature du capital et celle du revenu se confondent sans cesse dans notre imagination ; nous voyons ce qui est revenu pour l'un devenir capital pour l'autre, et le même objet, en passant de mains en mains, recevoir successivement différentes dénominations » (t. I, p. 84), c'est-à-dire tantôt la dénomination de « capital », tantôt celle de « revenu ». « Et cependant leur confusion, affirme Sismondi, est ruineuse » (p. 477). «Autant il est difficile de distinguer le capital d'avec le revenu de la société, autant cette distinction est importante » (t. I, p. 84). Le lecteur a sans doute compris où est la difficulté dont parle Sismondi : si, pour un entrepreneur, le revenu est son profit qu'il dépense pour acheter tel ou tel objet de consommation [Plus exactement : la partie du profit qui n'est pas destinée à l'accumulation. (Note de Lénine.).] ; si, pour un ouvrier, le revenu est son salaire, peut-on additionner ces revenus pour obtenir « le revenu de la société » ? Que devra-t-on dire alors des capitalistes et des ouvriers qui produisent des machines, par exemple ? Ce qu'ils produisent revêt une forme telle qu'il ne peut servir à la consommation (c'est-à-dire à la consommation personnelle). On ne peut l'additionner avec les objets de consommation. Ces produits sont destinés à servir de capital. Donc, de revenu qu'ils sont pour leurs producteurs (dans la partie qui représente le profit et le salaire), ils se transforment en capital pour les acheteurs. Comment se retrouver dans cette confusion qui empêche de définir la notion de revenu social ? Sismondi, nous l'avons vu, n'a fait qu'aborder la question pour l'éluder aussitôt, après s'être borné à en souligner la « difficulté ». Il déclare nettement qu'« il est cependant d'usage de reconnaître trois sortes de revenus, sous les noms de rente, profit et salaire » (t. I, p. 85), et passe à l'exposé de la doctrine d'Adam Smith sur chacune d'elles. La question posée — celle de la distinction entre le capital et le revenu de la société— est restée sans réponse. Désormais, l'exposé ne fait plus de distinction stricte entre le revenu social et le revenu individuel. Cependant, Sismondi revient encore une fois à la question qu'il avait laissée de côté. Il dit que, de même qu'il existe diverses sortes de revenus, il existe « différentes espèces de richesses » (t. L p. 93), à savoir : le capital fixe — machines, outils, etc. ; le capital circulant qui, contrairement au premier, se consomme rapidement et change de forme (semences, matières premières, salaires), et, enfin, le revenu du capital, consommé sans reproduction. Peu nous importe ici que Sismondi reprenne toutes les erreurs de la théorie de Smith relative au capital fixe et au capital circulant, confondant ces catégories qui se rapportent au processus de la circulation avec les catégories qui découlent du processus de production (capital constant et capital variable). Ce qui nous intéresse, c'est la théorie de Sismondi sur le revenu. Traitant de cette question, et partant de la distinction qui vient d'être faite entre les trois espèces de richesses, il en déduit ce qui suit : « Il est bien essentiel de remarquer que ces trois espèces de richesses marchent de même à leur consommation ; car tout ce qui a été créé n'a de valeur pour l'homme qu'en s'appliquant à ses besoins, et ses besoins ne sont satisfaits que par la consommation. Mais le capital fixe ne s'y applique que d'une manière indirecte ; il se consomme lentement pour aider à reproduire ce que l'homme consacre à son usage » (t. I, pp. 94-95), alors que le capital circulant (Sismondi l'identifie déjà avec le capital variable) « passe au fonds de consommation de l'ouvrier » (t. I, p. 95). Il s'ensuit donc que la consommation sociale est, contrairement à la consommation individuelle, de deux espèces, qui diffèrent essentiellement l'une de l'autre. Non pas, évidemment, parce que le capital fixe se consomme lentement, mais parce qu'il se consomme sans constituer un revenu (fonds de consommation) pour aucune des classes de la société, parce qu'il ne se consomme pas individuellement, mais d'une manière productive. Mais Sismondi ne voit pas cela et, sentant qu'il s'est de nouveau fourvoyé [En effet : Sismondi vient de distinguer le capital du revenu. Le premier va à la production, le second à la consommation. Mais il s'agit, en l'occurrence, de la société. Or, la société « consomme » aussi le capital fixe. La distinction signalée disparaît, et le processus économique et social, qui transforme « le capital pour l'un » en « revenu pour l'autre », reste inexpliqué. (Note de Lénine.).] en cherchant à établir la distinction entre le capital social et le revenu, il déclare piteusement : « Ce mouvement de la richesse est tellement abstrait, et il demande une si grande force d'attention pour le bien saisir, que nous croyons utile de le suivre dans la plus simple de toutes les opérations » (t. I, p.95). 7 L'exemple choisi est en effet « des plus simples » : un fermier solitaire a récolté 100 sacs de blé ; il en a consommé une partie lui-même, une autre partie a servi à l'ensemencement, une autre encore a été consommée par les ouvriers embauchés. L'année suivante, la récolte s'élève à 200 sacs. Qui les consommera ? La famille du fermier ne peut s'accroître aussi rapidement. Après avoir montré à l'aide de cet exemple (des plus mal choisis) la différence entre le capital fixe (les semences), le capital circulant (les salaires) et le fonds de consommation du fermier, Sismondi poursuit : « Nous avons distingué trois espèces de richesses dans une famille privée ; reprenons-les en considérant chaque espèce par rapport à la nation entière, et voyons comment le revenu national peut naître de ce partage » (t. I, p. 97). Mais, par la suite, il se borne à indiquer que, dans la société également, il est nécessaire de reproduire ces trois espèces de richesses : le capital fixe (Sismondi souligne qu'il sera nécessaire de dépenser pour celui-ci une certaine somme de travail, mais il n'explique pas de quelle façon le capital fixe sera échangé contre les objets de consommation nécessaires aux capitalistes et aux ouvriers occupés dans cette branche de production) ; puis les matières premières (Sismondi les met ici à part) ; ensuite, l'entretien des ouvriers et le profit des capitalistes. C'est là tout ce que nous trouvons au chapitre IV. Il est évident que la question du revenu national est restée ouverte et que Sismondi n'a analysé ni la répartition de revenu ni même la notion de revenu. Il oublie, sitôt formulée, sa remarque, extrêmement importante au point de vue théorique, sur la nécessité de reproduire également le capital fixe de la société ; et, au chapitre suivant, lorsqu'il traite du « partage du revenu national entre les diverses classes de citoyens » (ch. V), il parle délibérément de trois sortes de revenus et, groupant la rente et le profit, déclare que le revenu national se compose de deux parties : le profit qui résulte de la richesse (c'est-à-dire la rente et le profit proprement dit) et la subsistance des ouvriers (t. I, pp. 104-105). Bien plus, il déclare : « De même la production annuelle, ou le résultat de tous les travaux faits dans l'année par la nation, se compose de deux parties : l'une est... le profit qui résulte de la richesse ; l'autre est la puissance de travailler, qui est supposée égale à la portion de richesse contre laquelle elle se donne en échange, ou à la subsistance de ceux qui travaillent. » « Ainsi, le revenu national et la production annuelle se balancent mutuellement et paraissent des quantités égales. Toute la production annuelle est consommée annuellement, mais en partie par des ouvriers qui, donnant en échange leur travail, la convertissent en capital, et la reproduisent ; en partie par des capitalistes qui, donnant en échange leur revenu, l'anéantissent. » (t. I, p. 105). Ainsi, cette question de la distinction entre le capital national et le revenu, dont il a lui-même si nettement reconnu l'importance et la complexité extrêmes, Sismondi l'abandonne purement et simplement, oubliant tout à fait ce qu'il a dit quelques pages plus haut. Et il ne remarque pas qu'en laissant cette question de côté, il aboutit à une thèse parfaitement absurde : comment la production annuelle pourrait-elle être entièrement consommée par les ouvriers et les capitalistes sous forme de revenu, alors que, pour produire, il faut du capital ou, pour être plus exact, des moyens et des instruments de production ? Ceux-ci doivent être produits, et on les produit chaque année (Sismondi vient de le reconnaître lui-même). Et voilà que tous les instruments de production, les matières premières, etc., sont tout à coup jetés par-dessus bord, et la question si « difficile » de la distinction à faire entre le capital et le revenu est résolue par cette affirmation, qui ne correspond à rien, que la production annuelle est égale au revenu national. Cette théorie selon laquelle toute la production de la société capitaliste se compose de deux parties, celle des ouvriers (salaires ou capital variable, d'après la terminologie moderne) et celle des capitalistes (plus-value), n'est pas particulière à Sismondi. Elle n'est pas son apanage. Il l'a entièrement empruntée à Adam Smith, faisant même un pas en arrière par rapport à ce dernier. Tous les économistes qui ont suivi (Ricardo, Mill, Proudhon, Rodbertus) ont répété cette erreur, que seul l'auteur du Capital a mis en évidence dans le livre II, 3e section, de son ouvrage. Nous dirons plus loin sur quoi il fonde ses conceptions. Notons pour l'instant que nos économistes populistes répètent eux aussi cette erreur. Un parallèle entre eux et Sismondi acquiert un intérêt tout particulier, car de cette théorie erronée ils tirent précisément les conclusions qu'en a directement tirées Sismondi [Et dont se sont prudemment abstenus les autres économistes qui ont répété l'erreur d'Adam Smith. (Note de Lénine.).] : impossibilité de réaliser la plus-value dans la société capitaliste, impossibilité d'un développement de la richesse sociale, nécessité de recourir au marché extérieur du fait que la plusvalue ne peut être réalisée à l'intérieur du pays ; enfin, ils concluent que les crises seraient provoquées 8 précisément par cette impossibilité de réaliser le produit dans la consommation des ouvriers et des capitalistes. III. CONCLUSIONS TIRÉES PAR SISMONDI DE LA THÉORIE ERRONÉE DES DEUX PARTIES DE LA PRODUCTION ANNUELLE DANS LA SOCIÉTÉ CAPITALISTE Pour que le lecteur puisse se faire une idée d'ensemble de la doctrine de Sismondi, nous commencerons par exposer les principales conclusions qu'il tire de cette théorie, et nous indiquerons ensuite comment Marx a rectifié son erreur fondamentale dans le Capital. Tout d'abord, Sismondi déduit de la théorie erronée d'Adam Smith que la production doit correspondre à la consommation, que la production est déterminée par le revenu. Il ressasse cette « vérité » (qui traduit une incompréhension totale du caractère de la production capitaliste) dans tout le chapitre suivant, le chapitre VI intitulé : « Détermination réciproque de la production par la consommation, et de la dépense par le revenu. » Sismondi applique mécaniquement à la société capitaliste la morale du paysan économe, et croit sérieusement avoir ainsi rectifié la doctrine d'Adam Smith. Parlant de ce dernier dans l'introduction de son ouvrage (livre I, « Objet de l'économie politique et origine de cette science »), il déclare « compléter » Smith par cette thèse que « la jouissance est le seul but de l'accumulation » (t. I, p. 51). « La consommation, dit-il, détermine une reproduction » (t. I, pp. 119- 120) ; « le revenu national doit régler la dépense nationale » (t. I, p. 113). Tout l'ouvrage est émaillé de thèses de ce genre. Deux autres traits caractéristiques de la doctrine de Sismondi sont en rapport direct avec ce qui vient d'être dit : premièrement, il ne croit pas au développement du capitalisme ; il ne comprend pas comment celui-ci accroît sans cesse les forces productives ; il nie la possibilité de cet accroissement, — tout comme les romantiques russes « enseignent » que le capitalisme entraîne un gaspillage de travail, etc. Sismondi dénonce « l'erreur de ceux qui excitent à une production illimitée » (t. I, p. 121). Une production excédentaire par rapport au revenu engendre la surproduction (t. I, p. 106). Le progrès de la richesse ne répond au bien-être universel que « lorsqu'il est gradué, lorsqu'il est proportionnel avec lui-même, lorsqu' aucune de ses parties ne suit une marche précipitée » (t. I, p. 409). Le bon Sismondi pense (comme nos populistes) qu'un développement « non proportionnel » n'est pas un développement ; que ce manque de proportion n'est pas la loi du régime considéré d'économie sociale et de son évolution, mais une « erreur » du législateur, etc. ; que c'est là, de la part des gouvernements européens, une imitation artificielle de l'Angleterre, ce pays qui a fait fausse route. [Voir, par exemple, tome II, pp. 456-457, et bien d'autres passages. Nous en citerons par la suite quelques-uns, et le lecteur constatera que même la façon de s'exprimer de nos romantiques, tel M.N.- on, ne se distingue en rien de celle de Sismondi. (Note de Lénine.).] Sismondi nie absolument le principe énoncé par les classiques et que la théorie de Marx a entièrement fait sien, à savoir que le capitalisme développe les forces productives. Plus encore : totalement incapable d'expliquer le processus de l'accumulation, il en arrive à considérer que toute accumulation n'est réalisable que « peu à peu ». C'est là le second trait, au plus haut point caractéristique, de ses conceptions. Il raisonne sur l'accumulation d'une manière on ne peut plus amusante : « On ne fait jamais, après tout, qu'échanger la totalité de la production de l'année contre la totalité de la production de l'année précédente » (t. I, p. 121). C'est déjà la négation complète de l'accumulation : il s'ensuit que l'accroissement de la richesse sociale est impossible en régime capitaliste. Cette thèse n'étonnera guère le lecteur russe, car il a déjà entendu dire la même chose par MM. V. V. et N.-on. Mais Sismondi était malgré tout un disciple de Smith. Il sent bien que ce qu'il dit ne tient pas debout, et il veut rectifier : « Or, si la production croît graduellement, continue-t-il, l'échange de chaque année doit causer une petite perte, en même temps qu'elle bonifie la condition future. Si cette perte est légère et bien répartie, chacun la supporte sans se plaindre... Mais s'il y a une grande disproportion entre la production nouvelle et l'antécédente, les capitaux sont entamés, il y a souffrance, et la nation recule au lieu d'avancer » (t. I, p. 121). 9 Il serait difficile d'exprimer avec plus de relief et de netteté la thèse fondamentale du romantisme et de la conception petite-bourgeoise du capitalisme. Plus vite augmente l'accumulation, c'est-à-dire l'excédent de la production sur la consommation, et mieux cela vaut, enseignaient les classiques qui, s'ils n'ont pas su comprendre le processus de la production sociale du capital ni se défaire de l'erreur de Smith selon lequel le produit social se composerait de deux parties, ont cependant formulé cette thèse parfaitement juste que la production se crée à elle-même un marché, détermine elle-même la consommation. Et nous savons que la théorie de Marx a repris aux classiques cette conception de l'accumulation en reconnaissant que, plus vite s'accroît la richesse, et plus les forces productives du travail et sa socialisation se développent pleinement, plus la condition de l'ouvrier s'améliore, pour autant qu'elle puisse s'améliorer dans le système considéré d'économie sociale. Les romantiques affirment juste le contraire et fondent tous leurs espoirs, précisément, sur un faible développement du capitalisme, qu'ils appellent encore à entraver. Ne comprenant pas que la production se crée un marché, on en arrive à la théorie de l'impossibilité de réaliser la plus-value. « De la reproduction naît le revenu ; mais ci n'est pas la production elle-même qui est le revenu ; elle ne prend ce nom (ce nom ! la différence entre la production, c'est-à-dire le produit, et le revenu ne serait donc qu'une question de mots !), elle n'opère comme telle qu'après qu'elle a été réalisée, qu'après que chaque chose produite a trouvé le consommateur qui en avait le besoin ou le désir» (t. I, p. 121). Ainsi, l'identification du revenu avec la « production » (c'est-à-dire avec tout ce qui est produit) conduit à identifier la réalisation avec la consommation personnelle. Sismondi, qui était pourtant arrivé au seuil de la question, a déjà oublié que la réalisation de produits tels que le fer, le charbon, les machines, etc., et en général de tous les moyens de production, s'effectue différemment. En identifiant la réalisation avec la consommation personnelle, on aboutit tout naturellement à la théorie selon laquelle les capitalistes ne peuvent réaliser la plus-value, car les ouvriers réalisent le salaire, une des deux parties du produit social, par leur consommation. Et Sismondi est effectivement arrivé à cette conclusion (développée ensuite plus en détail par Proudhon et sans cesse reprise par nos populistes). Dans sa polémique avec MacCulloch, Sismondi prétend que ce dernier (exposant la théorie de Ricardo) n'explique pas la réalisation du profit. MacCulloch disait qu'avec la division du travail social, toute production est un marché pour une autre : les producteurs de blé réalisent leurs marchandises dans le produit des fabricants de vêtements, et réciproquement. [Voir les « Eclaircissements relatifs à la balance des consommations avec les productions », appendice aux Nouveaux principes, 2e édition, t. II où Sismondi traduit et discute un article publié par un disciple de Ricardo (MacCulloch) dans l'Edinburgh Review sous le titre : « Examen de cette question : le pouvoir de consommer s'accroît-il toujours dans la société avec le pouvoir de produire. » (Note de Lénine.).] « L'auteur suppose, dit Sismondi, un travail sans bénéfice, une reproduction qui ne fait que remplacer tout juste la consommation des ouvriers » (t. II, p. 384, souligné par Sismondi)... « il ne laisse rien pour la part des maîtres »... « nous cherchons ce que devient le surplus de la production des ouvriers sur leur consommation » (ibid) Ainsi, chez ce premier en date des romantiques, nous trouvons déjà nettement formulée cette affirmation que les capitalistes ne peuvent réaliser la plus-value. De cette thèse, Sismondi tire la conclusion, toujours comme les populistes, qu'étant donné les conditions mêmes de la réalisation, il faut au capitalisme un marché extérieur. « Le travail lui-même faisant une partie importante du revenu, on n'a pu diminuer le travail demandé sans rendre la nation plus pauvre. Aussi le bénéfice qu'on attend de la découverte d'un procédé économique se rapporte-t-il presque toujours au commerce étranger. » (t. I, p. 345). « Une nation, qui se trouve avoir l'initiative des découvertes, réussit pendant longtemps â étendre son marché en proportion du nombre de mains que chaque invention nouvelle laisse libres. Elle les emploie aussitôt à une augmentation de production que sa découverte lui permet de fournir à meilleur prix. Mais il vient enfin une époque où le monde civilisé tout entier ne forme plus qu'un marché, et où l'on ne peut plus acquérir dans une nouvelle nation de nouveaux chalands. La demande du marché universel est alors une quantité précise que se disputent les diverses nations industrieuses. Si l'une fournit davantage, c'est au détriment de l'autre. La vente totale ne peut être augmentée que par les progrès de l'aisance universelle, ou parce que les commodités autrefois réservées aux riches sont mises à la portée des pauvres» (t. II, p. 316). 10 Le lecteur constatera que Sismondi se fait très exactement l'interprète de la doctrine que se sont si bien assimilée nos romantiques, d'après laquelle le marché extérieur offrirait une issue à la difficulté de réaliser le produit en général, et la plus-value en particulier. Enfin, c'est de cette même doctrine, qui identifie le revenu national avec la production nationale, que découle la théorie des crises de Sismondi. Après tout ce qui vient d'être dit, il n'est guère besoin de citer les nombreux passages de l'ouvrage de Sismondi consacrés à cette question. Sa doctrine, selon laquelle la production doit nécessairement être proportionnée au revenu, l'a tout naturellement conduit à estimer que la crise résulte de la rupture de cette proportion, du fait que la production excède la consommation. La citation que nous venons de faire montre clairement que c'est ce défaut de proportion entre la production et la consommation que Sismondi considérait comme la cause fondamentale des crises ; et il mettait au premier plan la consommation insuffisante de la masse du peuple, des ouvriers. Aussi la théorie des crises de Sismondi (reprise également par Rodbertus) est-elle connue, dans la science économique, comme un spécimen des théories qui attribuent les crises à la sous-consommation (Unterkonsumption). IV. OÙ EST L'ERREUR DES THÉORIES D'ADAM SMITH ET DE SISMONDI SUR LE REVENU NATIONAL ? En quoi consiste donc l'erreur fondamentale de Sismondi, qui l'a conduit à toutes ces conclusions ? Sa théorie sur le revenu national et la division de celui-ci en deux parties (celle des ouvriers et celle des capitalistes), Sismondi l'a entièrement empruntée à Adam Smith. Loin de rien ajouter aux thèses de ce dernier, il a même reculé d'un pas en négligeant la tentative (manquée, il est vrai) faite par Adam Smith pour démontrer théoriquement cette conception. Sismondi ne semble pas s'apercevoir qu'il y a contradiction entre cette théorie et celle de la production en général. En effet, selon la théorie qui déduit la valeur du travail, la valeur d'un produit se compose de trois parties : celle qui compense les matières premières et les instruments de travail (capital constant), celle qui compense le salaire ou l'entretien des ouvriers (capital variable) et la « plus-value » (appelée mieux-value par Sismondi). Telle est d'après Adam Smith, l'analyse du produit isolé, considéré quant à sa valeur, et Sismondi la reprend à son compte. Une question se pose : comment le produit social, cette somme des produits isolés, peut-il se composer uniquement des deux dernières parties ? Qu'est-il advenu de la première partie, du capital constant ? Sismondi, nous l'avons vu, n'a fait que tourner autour de la question, mais Adam Smith y a répondu. Il affirmait que cette partie n'existe indépendamment que dans le produit isolé, et que si l'on considère le produit social dans son ensemble, on s'apercevra que cette partie se décompose à son tour en salaire et en plus-value, pour les capitalistes qui produisent ce capital constant. En donnant cette réponse, Adam Smith n'a cependant pas expliqué pourquoi, lorsqu'il décompose la valeur du capital constant — des machines, par exemple — il continue à laisser de côté le capital constant, c'est-à-dire, dans notre exemple, le fer dont sont faits les machines, l'outillage employé, etc. Si la valeur de chaque produit comporte une partie qui compense le capital constant (ce qu'admettent tous les économistes), il est tout à fait arbitraire d'exclure cette partie d'un domaine quelconque de la production sociale. « Adam Smith déclare que les prix de tous ces moyens de production se décomposent eux aussi... en v + pl (salaire et plus-value) (dit l'auteur du Capital) ; Adam Smith omet simplement d'ajouter : ils comprennent en outre le prix des moyens de production consommés pour les produire. Il renvoie d'une branche de production à une autre, et de celle-ci à une troisième encore » [Voir Karl MARX : Le Capital, livre II, t. II, Editions sociales, Paris, 1968, p. 29.], sans voir que cela ne change absolument rien à la question. Cette réponse de Smith (adoptée ensuite par toute l'économie politique antérieure à Marx) ne fait qu'éluder le problème, esquiver la difficulté. Car la difficulté existe bel et bien : à savoir qu'il est impossible de transférer mécaniquement du produit individuel au produit social les notions de capital et de revenu. Les économistes le reconnaissent en disant que, du point de vue social, « ce qui est capital pour l'un devient revenu pour l'autre » (voir plus haut Sismondi). 11 Mais cette phrase ne fait que formuler la difficulté, sans pour autant la résoudre. [Nous n'indiquons ici que l'essentiel de la nouvelle théorie qui a fourni cette solution, nous réservant de l'exposer ailleurs plus en détail. Voir Das Kapital, II. Band. III. Abschnitt [Le Capital, livre II, t. II, pp. 7-167]. (Pour plus de détail voir Le développement du capitalisme, chap. I.) (Note de Lénine.).] La solution, la voici : quand on envisage cette question du point de vue social, on ne peut plus parler de produits en général, sans égard à leur forme matérielle. Il s'agit en effet du revenu social, c'est-àdire des produits destinés à la consommation. Or, tous les produits ne peuvent pas être consommés, si l'on entend par là la consommation personnelle : les machines, le charbon, le fer et autres produits semblables ne servent pas à la consommation personnelle, mais à la consommation productive. Pour l'entrepreneur isolé, cette distinction était superflue : quand nous disions que les ouvriers consommeraient le capital variable, nous admettions qu'ils acquerraient sur le marché des objets de consommation contre l'argent que les capitalistes avaient reçu pour les machines produites par les ouvriers, et qu'ils avaient versé à ces derniers. En l'occurrence, cet échange de machines contre du pain ne nous intéresse pas. Mais, du point de vue social, on ne peut plus supposer un tel échange : on ne saurait dire que toute la classe des capitalistes qui produisent les machines, le fer, etc., les vend et, de ce fait, les réalise. La question, ici, est justement de savoir comment s'opère la réalisation, c'est-à-dire la compensation de tous les éléments du produit social. Aussi, tout raisonnement sur le capital social et le revenu social — ou, ce qui revient au même, sur la réalisation du produit dans la société capitaliste — doit commencer par distinguer ces deux formes totalement différentes du produit social : les moyens de production et les objets de consommation. Les premiers ne peuvent être consommés que productivement ; les seconds ne peuvent l'être qu'individuellement. Les premiers ne peuvent servir que de capital ; les seconds doivent devenir revenu, c'est-à-dire disparaître après qu'ils auront été consommés par les ouvriers et les capitalistes. Les premiers reviennent entièrement aux capitalistes, les seconds se répartissent entre les ouvriers et les capitalistes. Une fois établie cette distinction et rectifiée l'erreur d'Adam Smith, qui éliminait du produit social sa partie constante (c'est-à-dire celle qui compense le capital constant), la question de la réalisation du produit dans la société capitaliste devient claire. On ne peut évidemment parler d'une réalisation du salaire par la consommation des ouvriers et d'une réalisation de la plus-value par la consommation des capitalistes, et s'en tenir là. [Or, c'est ainsi que raisonnent nos économistes populistes, MM.V.V. et N.- on. Plus haut, nous avons insisté à dessein sur les errements de Sismondi dans la question de la consommation productive et de la consommation personnelle, des objets de consommation et des moyens de production (Adam Smith avait été plus près que Sismondi de faire cette distinction). Nous voulions montrer au lecteur que les représentants classiques de cette théorie erronée en avaient senti l'insuffisance, qu'ils avaient vu la contradiction et cherché à en sortir. Quant à nos théoriciens « du terroir », non seulement ils ne voient et ne sentent rien, mais ils ignorent même la théorie et l'historique de la question sur laquelle ils dissertent avec tant d'ardeur. (Note de Lénine.).] Les ouvriers ne peuvent consommer le salaire, et les capitalistes, la plus-value, que lorsque le produit consiste en objets de consommation, c'est-à-dire uniquement dans une des sections de la production sociale. Ils ne peuvent « consommer » un produit qui consiste en moyens de production : ils doivent l'échanger contre des objets de consommation. Mais contre quelle partie (en valeur) des objets de consommation peuvent-ils échanger leur produit ? De toute évidence, uniquement contre la partie constante (capital constant), puisque les deux autres parties constituent le fonds de consommation des ouvriers et des capitalistes produisant les objets de consommation. Cet échange, en réalisant la plusvalue et le salaire dans les industries produisant les moyens de production, réalise par là même le capital constant dans les industries produisant les objets de consommation. En effet, chez le capitaliste produisant du sucre, par exemple, la partie du produit qui doit compenser le capital constant (matières premières, matériaux auxiliaires, machines, bâtiments, etc.) existe sous forme de sucre. Pour réaliser cette partie, il faut se procurer à la place de cet objet de consommation les moyens de production correspondants. La réalisation de cette partie se fera donc par l'échange d'un objet de consommation contre des produits servant de moyens de production. Ce qui reste maintenant inexpliqué, c'est la réalisation d'une partie seulement du produit social, à savoir le capital constant, dans la section qui fournit les moyens de production. Elle se réalise, pour une part, du fait qu'une partie du produit, sous sa forme naturelle, participe derechef à la production (ainsi, une partie du charbon extrait par une entreprise houillère sert à son tour à extraire du charbon ; le grain récolté par les fermiers est de 12 nouveau ensemencé, etc.) ; et, pour une autre part, du fait des échanges entre les différents capitalistes de cette même section : ainsi, la houille est nécessaire à la production du fer et le fer à la production de la houille. Les capitalistes qui produisent l'une ou l'autre réalisent, par voie d'échanges réciproques, la partie de ces produits qui compense leur capital constant. Cette analyse (dont nous ne donnons, répétons-le, qu'un exposé des plus succincts, pour la raison indiquée plus haut) a résolu la difficulté dont tous les économistes avaient conscience et qu'ils formulaient ainsi : « Ce qui est capital pour l'un devient revenu pour l'autre. » Elle a montré combien il était erroné de ramener toute la production sociale à la consommation personnelle. Nous pouvons maintenant passer à l'examen des conclusions tirées par Sismondi (et les autres romantiques) de sa théorie erronée. Mais citons d'abord le jugement que l'auteur de cette analyse a porté sur Sismondi après avoir étudié de la façon la plus minutieuse et la plus complète la théorie d'Adam Smith, à laquelle Sismondi n'a absolument rien ajouté (il s'est simplement borné à négliger la tentative faite par Smith pour justifier sa contradiction) : « Sismondi, qui s'est surtout occupé du rapport du capital et du revenu et qui, effectivement, fait de sa conception particulière de ce rapport, la différence spécifique de ses Nouveaux Principes, n'a pas dit un seul (souligné par l'auteur) mot scientifiquement fondé, il n'a pas contribué d'un iota à la solution du problème » (Das Kapital, II, S. 385, 1teAuflage). [Karl MARX : Le Capital, livre II, t. II, p. 45.] V. L'ACCUMULATION DANS LA SOCIÉTÉ CAPITALISTE La première conclusion erronée de cette théorie erronée a trait à l'accumulation. Sismondi n'a absolument rien compris à l'accumulation capitaliste et, dans la vive polémique qu'il avait engagée sur cette question avec Ricardo, c'est ce dernier qui a eu raison, quant au fond. Ricardo affirmait que la production crée elle-même son marché, alors que Sismondi le niait et fondait sur cette négation sa théorie des crises. Il est vrai que Ricardo n'a pas su, lui non plus, rectifier l'erreur fondamentale de Smith, dont il a déjà été parlé ; il n'a pas su, par suite, résoudre le problème du rapport entre le capital social et le revenu ni celui de la réalisation du produit (problèmes que Ricardo ne se posait d'ailleurs pas), mais il a, d'instinct, caractérisé l'essence même du mode bourgeois de production en signalant ce fait absolument indiscutable que l'accumulation est un excédent de la production sur le revenu. L'analyse moderne lui donne entièrement raison. Effectivement, la production crée elle-même son marché : elle a besoin de moyens de production, et ceux-ci constituent une branche distincte de la production sociale, qui occupe une partie des ouvriers, fournit un produit distinct, réalisé partiellement au sein même de cette branche, partiellement par l'échange avec l'autre branche : celle qui produit les objets de consommation. Effectivement, l'accumulation est un excédent de la production sur le revenu (les objets de consommation). Pour élargir la production (« accumuler » au sens absolu du mot), il est nécessaire de produire d'abord des moyens de production [Rappelons au lecteur comment Sismondi a abordé la question : il mettait nettement à part ces moyens de production pour chaque famille et tentait d'opérer la même distinction pour la société. A vrai dire, c'est Smith qui a « abordé » la question, et non Sismondi, lequel n'a fait que la paraphraser. (Note de Lénine.).] ; il faut donc, pour cela, élargir la section de la production sociale qui fournit les moyens de production, il faut y affecter des ouvriers qui, dès lors, sont aussi acquéreurs d'objets de consommation. Donc, la « consommation » se développe à la suite de l'« accumulation » ou à la suite de la « production », si étrange que cela paraisse, et il ne saurait en être autrement dans la société capitaliste. Il n'y a donc pas nécessairement égalité dans le développement de ces deux sections de la production capitaliste ; au contraire, il y a forcément inégalité. Telle est, on le sait, la loi du développement du capital : le capital constant s'accroît plus vite que le capital variable ; autrement dit, une partie de plus en plus grande des capitaux nouvellement formés va à la section de l'économie sociale qui fournit les moyens de production. Donc, cette section s'accroît nécessairement plus vite que celle qui fournit les objets de consommation, c'està- dire qu'il se produit précisément ce que Sismondi déclarait « impossible », « dangereux », etc. Donc, les biens de consommation personnelle tiennent une place de plus en plus restreinte dans l'ensemble de la production capitaliste. Et cela s'accorde pleinement avec la « mission » historique du capitalisme et sa structure sociale spécifique ; la première consiste précisément à développer les forces productives de la société (production pour la production) ; la seconde exclut leur utilisation par la masse de la population. 13 Nous sommes maintenant parfaitement en mesure de porter un jugement sur le point de vue de Sismondi relatif à l'accumulation. Ses assertions selon lesquelles une accumulation rapide conduit à des calamités sont entièrement fausses et prouvent simplement qu'il ne comprend rien à l'accumulation ; il en est de même lorsqu'il demande à maintes reprises que la production ne dépasse pas la consommation, car c'est la consommation qui détermine la production. En fait, c'est l'inverse qui se produit ; Sismondi tourne purement et simplement le dos à la réalité sous sa forme particulière, historiquement déterminée, et substitue à l'analyse une morale petite-bourgeoise. Les tentatives qu'il fait pour affubler cette morale d'une formule « scientifique » sont singulièrement amusantes. « MM. Say et Ricardo, dit-il dans son avertissement de la seconde édition des Nouveaux Principes, sont arrivés à croire que la consommation... n'avait point d'autres bornes que celles de la production, tandis qu'elle est bornée par le revenu... Ils auraient dû avertir les producteurs qu'ils ne devaient compter que sur les consommateurs ayant un revenu » (t. I, p. XIII). [On sait que dans cette question (la production crée-t-elle elle-même son marché?) la théorie moderne s'est totalement ralliée aux classiques, qui y ont répondu par l'affirmative en se prononçant contre le romantisme, lequel y répondait par la négative. « La véritable barrière de la production capitaliste, c'est le capital lui-même» (Das Kapital, III, I, 231). (Note de Lénine.) [Le Capital, livre III, t. 1, Editions sociales, Paris, 1971, p. 263.] Aujourd'hui, pareille naïveté fait sourire. Mais les écrits de nos romantiques modernes de l'espèce de MM. VV. et N.-on n'abondent-ils pas en assertions analogues ? « Que les patrons des banques réfléchissent bien »... Trouveront-ils un marché pour leurs marchandises ? (t. II, pp. 101-102). « Quand on prend l'accroissement de la richesse pour le but de la société, on arrive sans cesse à sacrifier la fin aux moyens » (t. II, p. 140). « Si au lieu d'attendre l'impulsion qui doit venir de la demande du travail (c'est-à-dire l'impulsion que doit donner à la production la demande de produits par les ouvriers), on pense la donner par la production anticipée, on fait à peu près ce qu'on ferait dans une montre si, au lieu de remonter la roue qui porte la chaînette, on en faisait reculer une autre ; on casserait alors, on arrêterait toute la machine » (t. II, p. 454). C'est Sismondi qui parle. Ecoutez maintenant M. N.-on. « Nous avons omis de nous demander aux dépens de quoi ce développement (c'est-à-dire le développement du capitalisme) s'accomplit ; nous avons également oublié le but de toute production quelle qu'elle soit... erreur des plus funestes... » (N.-on : Essais sur notre économie sociale après l'abolition du servage, p. 298). Ces deux auteurs parlent du capitalisme, des pays capitalistes ; tous deux font preuve d'une incompréhension totale de la nature de l'accumulation capitaliste. Mais croirait-on jamais que le second écrive soixante-dix ans après le premier ? Un exemple donné par Sismondi au chapitre VIII : « Résultats de la lutte pour produire à meilleur marché » (livre IV : « De la richesse commerciale »), montre bien comment l'incompréhension de la nature réelle de l'accumulation capitaliste se rattache à l'erreur qui ramène toute la production à celle des objets de consommation. Supposons, dit Sismondi, qu'un propriétaire de manufacture dispose d'un capital circulant de 100 000 francs qui lui en rapporte 15 000, dont 6 000 représentent les intérêts du capital et sont remis au capitaliste, et 9 000 le bénéfice du fabricant, propriétaire de l'entreprise. Admettons qu'il emploie le travail de 100 ouvriers dont le salaire total s'élève à 30 000 francs. Supposons ensuite qu'il y ait augmentation du capital et élargissement de la production (« accumulation »). Au lieu d'un capital de 100 000 francs, nous aurons un capital fixe de 200 000 francs et un capital circulant de 200 000 francs, soit en tout 400 000 francs ; le bénéfice et les intérêts seront de 32 000+16 000 francs, le taux de l'intérêt étant tombé de 6% à 4%. Le nombre des ouvriers aura doublé, mais le salaire aura diminué de 300 à 200 francs : il sera donc en tout de 40 000 francs. Ainsi, la production aura quadruplé. [« Le premier effet de la concurrence, dit Sismondi, a été de faire baisser les salaires et de faire croître en même temps le nombre des ouvriers » (t. I, p. 403). Nous ne nous arrêterons pas ici sur les erreurs de calcul de Sismondi : il estime, par exemple, que le bénéfice sera de 8% sur le capital fixe et de 8% sur 14 le capital circulant, que le nombre d'ouvriers augmentera proportionnellement à l'accroissement du capital circulant (qu'il ne sait pas très bien distinguer du capital variable), que le capital fixe entre intégralement dans le prix du produit. Dans le cas présent, tout cela importe peu, car la déduction est juste : la part du capital variable dans l'ensemble du capital diminue, et c'est là le résultat nécessaire de l'accumulation. (Note de Lénine.).] Et Sismondi fait le point : le « revenu » ou la « consommation » était d'abord de 45 000 francs (30 000 francs de salaires + 6 000 francs d'intérêts + 9 000 francs de bénéfice) ; il s'élève maintenant à 88 000 francs (40 000 francs de salaires + 16 000 francs d'intérêts + 32 000 francs de bénéfice). « La production aura quadruplé, dit Sismondi, et la consommation n'aura pas même doublé. Il ne faut point faire entrer en ligne de compte la consommation des ouvriers qui auront fait les machines. Elle est couverte par les 200 000 francs qui y ont été consacrés, et elle fait partie du compte d'une autre manufacture, où les mêmes faits pourront se représenter » (t. I, pp. 405-406). Le calcul de Sismondi montre que l'accroissement de la production s'accompagne d'une diminution du revenu. C'est là un fait indiscutable. Mais Sismondi ne remarque pas que son exemple bat en brèche sa théorie de la réalisation du produit dans la société capitaliste. Sa remarque est curieuse, qu'« il ne faut point faire entrer en ligne de compte » la consommation des ouvriers qui ont produit les machines. Et pourquoi donc ? Premièrement, parce qu'elle est couverte par les 200 000 francs. Donc, le capital est transféré dans le secteur qui fournit les moyens de production : cela, Sismondi ne le remarque pas. Donc, le « marché intérieur », dont notre auteur annonçait le « resserrement », ne se limite pas aux objets de consommation, mais englobe aussi les moyens de production. Or, ces moyens de production constituent un produit spécial, qui n'est pas « réalisé » par la consommation personnelle ; et plus l'accumulation est rapide, plus se développe, en conséquence, le secteur de la production capitaliste qui fournit des produits destinés non pas à la consommation personnelle, mais à la consommation productive. Deuxièmement, répond Sismondi, parce qu'il s'agit d'ouvriers d'une autre manufacture où les mêmes faits pourront se représenter. Comme vous le voyez, c'est toujours le procédé de Smith, qui consiste à renvoyer le lecteur « d'une branche de production à une autre ». Mais cette « autre manufacture » emploie aussi un capital constant, dont la production assure également un marché à la section de la production capitaliste qui fournit des moyens de production ! Nous aurons beau déplacer la question d'un capitaliste à un autre et de cet autre à un troisième, le secteur dont il s'agit ne disparaîtra pas pour autant, et le « marché intérieur » ne se réduira pas aux seuls objets de consommation. Aussi, lorsque Sismondi déclare que « ce calcul contredit... un des axiomes sur lesquels on a le plus insisté en économie politique : c'est que la plus libre concurrence détermine la marche la plus avantageuse de l'industrie » (t. I, p. 407), il ne remarque pas que « ce calcul » le contredit lui aussi. Incontestablement, l'introduction des machines, en évinçant des ouvriers, aggrave leur situation ; incontestablement, Sismondi a le mérite d'avoir été l'un des premiers à le signaler. Mais cela n'empêche pas que sa théorie de l'accumulation et du marché intérieur soit fausse d'un bout à l'autre. Son calcul prouve précisément ce qu'il a nié et dont il a même tiré argument contre le capitalisme quand il affirmait que l'accumulation et la production doivent correspondre à la consommation, sous peine de déclencher une crise. Son calcul montre précisément que l'accumulation et la production gagnent de vitesse la consommation, et qu'il ne saurait en être autrement, car l'accumulation s'opère principalement dans la section des moyens de production, qui n'entrent pas dans la « consommation ». Ce qui, dans la doctrine de Ricardo, apparaissait à Sismondi comme une simple erreur et une contradiction, — à savoir que l'accumulation est un excédent de la production sur le revenu, — est, au contraire, entièrement conforme à la réalité et traduit une contradiction propre au capitalisme. Cet excédent est nécessaire dans toute accumulation, qui ouvre un nouveau débouché aux moyens de production sans qu'il y ait accroissement correspondant du marché pour les objets de consommation, et même s'il y a resserrement de ce marché. [Il découle tout naturellement de l'analyse précédente que ce cas peut lui aussi se présenter. Gela dépend du pourcentage du capital constant et du capital variable dans le nouveau capital, et de la proportion dans laquelle la diminution de la part du capital variable affecte les anciennes productions. (Note de Lénine.).] Enfin, rejetant la théorie des bienfaits de la libre concurrence, Sismondi ne voit pas qu'il jette par-dessus bord, en même temps qu'un optimisme creux, une vérité indubitable, à savoir que la libre concurrence développe les forces productives de la société, comme il ressort, cette fois encore, de son propre calcul. (Ce n'est là, au fond, qu'une autre conséquence de 15 l'apparition d'une section spéciale de l'industrie, — fournissant les moyens de production, — et de son développement particulièrement rapide.) Cet essor des forces productives de la société sans un développement correspondant de la consommation est évidemment une contradiction, mais une contradiction qui s'observe dans la réalité, qui découle de la nature même du capitalisme, et qu'on ne saurait éluder par des phrases sentimentales. Or, c'est précisément ce que font les romantiques. Et pour que le lecteur n'aille pas nous soupçonner de lancer, à propos d'erreurs commises par un auteur aussi « vieilli » que Sismondi, des accusations gratuites contre des économistes contemporains, citons, à titre d'exemple, un passage d'un écrivain « moderne », M. N.-on. A la page 242 de ses Essais, il traite du développement du capitalisme dans la meunerie russe. Signalant l'apparition de grandes minoteries à vapeur dotées d'un outillage perfectionné (depuis 1870, près de 100 millions de roubles ont été dépensés pour le rééquipement des minoteries) et dont le rendement a plus que doublé, l'auteur caractérise ce phénomène de la façon suivante : « La meunerie ne s'est pas développée ; elle s'est seulement concentrée dans les grandes entreprises » ; puis il étend cette caractéristique à toutes les branches de l'industrie (p. 243) et conclut que « dans tous les cas sans exception, une foule de travailleurs sont congédiés, ne trouvent pas d'emploi » (p. 243), et que « la production capitaliste s'est développée aux dépens de la consommation populaire » (p. 241). Nous demandons au lecteur si ce raisonnement diffère en quoi que se soit de celui de Sismondi que nous venons de citer. Cet écrivain « moderne » constate deux faits, les mêmes que dans l'exemple de Sismondi, et il s'en débarrasse, lui aussi, par une phrase sentimentale. Premièrement, son exemple montre que le développement du capitalisme s'effectue précisément grâce au développement des moyens de production. C'est dire que le capitalisme développe les forces productives de la société. Deuxièmement, il montre que ce développement suit la voie spécifique des contradictions propre au capitalisme : la production se développe (dépense de 100 millions de roubles — marché intérieur pour les produits réalisés par la consommation non personnelle) sans qu'il y ait développement correspondant de la consommation (la consommation populaire baisse) ; autrement dit, il s'agit très précisément d'une production pour la production. Et M. N.-on pense, lui aussi, pouvoir faire disparaître cette contradiction dans la mesure où, avec une naïveté digne du vieux Sismondi, il l'aura présentée uniquement comme une contradiction de doctrine, comme une « erreur funeste » : « nous avons oublié le but de la production » !! Quoi de plus caractéristique que cette phrase : « La meunerie ne s'est pas développée ; elle s'est seulement concentrée » ? M. N.-on connaît sans doute un capitalisme dont le développement a pu se faire autrement que par voie de concentration. Quel dommage qu'il ne nous ait pas fait connaître ce capitalisme « original », ignoré de tous les économistes qui l'ont précédé ! VI. LE MARCHÉ EXTÉRIEUR « RÉSOUT LA DIFFICULTÉ » DE RÉALISER LA PLUSVALUE L'erreur suivante de Sismondi, qui découle de sa théorie erronée du revenu social et du produit social dans la société capitaliste, c'est de prétendre qu'il est impossible de réaliser le produit en général, et la plus-value en particulier, et qu'en conséquence un marché extérieur est nécessaire. En ce qui concerne la réalisation du produit en général, l'analyse antérieure montre que cette « impossibilité » vient uniquement de l'erreur qu'il commet en faisant abstraction du capital constant et des moyens de production. Sitôt l'erreur corrigée, l'« impossibilité » disparaît. Même raisonnement pour le cas particulier de la plus-value, dont cette analyse explique également la réalisation. Il n'y a absolument aucune raison valable de séparer la plus-value de l'ensemble du produit quant à sa réalisation. Lorsque Sismondi (tout comme nos populistes) affirme le contraire, c'est tout simplement qu'il ne comprend pas les lois fondamentales de la réalisation en général, qu'il ne sait pas distinguer dans le produit trois (et non deux) parties quant à la valeur, et deux sortes de produits quant à la forme matérielle (moyens de production et objets de consommation). La thèse selon laquelle les capitalistes ne peuvent pas consommer la plus-value n'est qu'une répétition banale des doutes de Smith au sujet de la réalisation en général. Seule une partie de la plus-value se compose d'objets de consommation ; l'autre se compose de moyens de production (par exemple, la plus-value d'un maître de forges). La « consommation » de cette dernière plus-value s'accomplit par son utilisation dans la production ; quant 16 aux capitalistes qui fabriquent comme produit des moyens de production, ils consomment non pas la plus-value, mais le capital constant qu'ils ont obtenu d'autres capitalistes par voie d'échange. Aussi les populistes, qui parlent de l'impossibilité de réaliser la plus-value, devraient-ils eux aussi en arriver logiquement à reconnaître l'impossibilité de réaliser également le capital constant ; ce faisant, ils en reviendraient tout bonnement à Adam... Il va sans dire que ce retour au « père de l'économie politique » constituerait un immense progrès pour les écrivains qui nous présentent de vieilles erreurs comme des vérités auxquelles ils seraient « arrivés par eux-mêmes »... Et le marché extérieur ? Ne nions-nous pas la nécessité d'un marché extérieur pour le capitalisme ? Bien sûr que non. Seulement, la question du marché extérieur n'a absolument rien à voir avec celle de la réalisation, et la tentative de les rattacher l'une à l'autre et de les considérer comme un tout, ne fait que traduire un désir tout romantique de « retarder » le capitalisme et une impuissance non moins romantique à raisonner logiquement. La théorie qui a élucidé le problème de la réalisation l'a bien prouvé. Le romantique dit : les capitalistes ne peuvent consommer la plus-value et doivent par conséquent l'écouler à l'étranger. On se demande si les capitalistes ne donnent pas gratuitement leurs produits aux étrangers, ou s'ils ne les jettent pas à la mer. Ils les vendent, donc ils reçoivent un équivalent ; ils exportent certains produits, donc ils en importent d'autres. Quand nous parlons de la réalisation du produit social, nous éliminons par là même la circulation monétaire et supposons seulement l'échange de produits contre d'autres produits, car la question de la réalisation se ramène précisément à l'analyse de la compensation de toutes les parties du produit social quant à la valeur et à la forme matérielle. C'est pourquoi commencer par traiter de la réalisation pour finir en déclarant que le « produit sera écoulé contre de l'argent » est aussi ridicule que de prétendre résoudre le problème de la réalisation du capital constant en objets de consommation par la formule : « On vendra». C'est là, tout simplement, une grave entorse à la logique : au lieu de discuter de la réalisation de tout le produit social, on se place au point de vue de l'entrepreneur isolé que rien n'intéresse hormis la « vente à l'étranger ». Mêler le commerce extérieur, l'exportation, au problème de la réalisation, c'est éluder la question en la reportant sur un terrain plus vaste, mais sans l'élucider en aucune façon. [C'est tellement évident que Sismondi lui-même, admettait la nécessité de faire abstraction du commerce extérieur dans l'analyse de la réalisation. « Pour suivre ces calculs avec plus de sûreté, dit-il à propos de la correspondance entre la production et la consommation, et simplifier ces questions, nous faisons, jusqu'à présent, complètement abstraction du commerce étranger, et nous supposons une nation isolée : la société humaine est elle-même cette nation isolée, et tout ce qui serait vrai d'une nation sans commerce est également vrai du genre humain » (t. I, p. 115). (Note de Lénine.).] La question de la réalisation n'avance pas d'un iota si au lieu de considérer le marché d'un pays, nous prenons le marché d'un ensemble de pays. Lorsque les populistes prétendent que le marché extérieur est une « issue à la difficulté » [N.-on, p. 205. (Note de Lénine.).] que le capitalisme se crée à luimême en ce qui concerne la réalisation du produit, ils ne font que masquer par ces mots le fait pénible que, pour eux, le «marché extérieur » est une « issue à la difficulté » qu'ils rencontrent pour n'avoir pas compris la théorie... Nous dirons plus : une théorie qui rattache le marché extérieur au problème de la réalisation de l'ensemble du produit social atteste non seulement une incompréhension de cette réalisation, mais encore une compréhension très superficielle des contradictions propres à cette réalisation... « Les ouvriers consommeront le salaire, alors que les capitalistes ne peuvent consommer la plus-value. » Réfléchissez à cette « théorie » du point de vue du marché extérieur. Comment pouvons-nous savoir que « les ouvriers consommeront le salaire » ? Qu'est-ce qui peut nous faire penser que les produits destinés par toute la classe des capitalistes d'un pays à la consommation de tous les ouvriers de ce pays seront réellement égaux en valeur à leur salaire et le compenseront, que pour ces produits un marché extérieur ne sera pas nécessaire ? Nous n'avons absolument aucune raison de le penser et la réalité prouve tout le contraire. Non seulement les produits (ou des parties des produits) compensant là plus-value, mais aussi les produits compensant le capital variable ; non seulement les produits compensant le capital variable, mais aussi les produits compensant le capital constant (auquel ne songent pas nos « économistes » qui ont oublié leur parenté... avec Adam) ; non seulement les produits existant sous la forme d'objets de consommation, mais encore les produits existant sous la forme de moyens de production, — tous ne se réalisent qu'avec « difficulté », au milieu de fluctuations incessantes qui s'accentuent à mesure que se développe le capitalisme, dans les conditions d'une concurrence forcenée qui oblige chaque entrepreneur à mettre tout en oeuvre pour 17 élargir indéfiniment sa production, en sortant du cadre d'un Etat déterminé et en cherchant de nouveaux débouchés dans les pays, qui sont encore en dehors de la circulation capitaliste des marchandises. Nous en arrivons maintenant à cette question : pourquoi un pays capitaliste a-t-il besoin d'un marché extérieur ? Parce que, d'une façon générale, le produit ne peut être réalisé en régime capitaliste ? Nullement. C'est là une absurdité. Un marché extérieur est nécessaire parce que la production capitaliste a ceci de propre qu'elle tend à l'extension infinie, contrairement à tous les anciens modes de production confinés aux limites de la commune, du fief, de la tribu, de la circonscription territoriale ou de l'Etat. Alors que, dans tous les régimes économiques anciens, la production se renouvelait chaque fois sous la même forme et dans les mêmes proportions, ce renouvellement sous la même forme devient impossible en régime capitaliste où l'extension illimitée, la progression continuelle, devient la loi de la production. [Cf. SIEBER : David Ricardo, etc., St- Pétersbourg, 1885, p. 466, note. (Note de Lénine.).] Ainsi, une compréhension différente de la réalisation (plus exactement sa compréhension, d'une part, et son incompréhension absolue par les romantiques, d'autre part), conduit à deux conceptions diamétralement opposées du rôle du marché extérieur. Pour les uns (les romantiques), le marché extérieur est l'indice de là « difficulté » que le capitalisme dresse devant le développement social. Pour les autres, au contraire, le marché extérieur montre comment le capitalisme éliminé les difficultés que l'histoire a dressées devant le développement social sous forme de cloisons de toutes sortes — celles de la commune, de la tribu, du territoire, de la nation. [Cf. plus loin : Rede über die Frage des Freihandels. [Karl MARX : Discours sur la question du libre échange.) (Note de Lénine.).] Comme vous le voyez, la différence est uniquement dans le « point de vue »... Oui, « uniquement » ! La différence entre les juges romantiques du capitalisme et les autres est en somme « uniquement » dans le « point de vue », « uniquement » en ceci que les uns sont tournés vers le passé et les autres vers l'avenir, que les uns se placent au point de vue du régime que le capitalisme détruit, et les autres au point de vue du régime que le capitalisme est en train de créer. [Je parle ici de l'appréciation portée sur le capitalisme, et non de la façon de le comprendre. Nous avons vu que, sous ce dernier rapport, les romantiques ne vont pas au-delà des classiques. (Note de Lénine.).] La compréhension erronée du marché extérieur s'allie habituellement, chez les romantiques, à des indications sur les « particularités » de la situation internationale du capitalisme dans un pays donné, sur l'impossibilité de trouver un marché, etc., — autant d'arguments qui tendent à « détourner» les capitalistes de la recherche d'un marché extérieur. D'ailleurs, nous avons tort de parler d'« indications », car le romantique ne se livre pas à une analyse concrète du commerce extérieur de ce pays donné, de ses progrès dans la recherche de nouveaux marchés, de son activité colonisatrice, etc. L'étude et la mise en évidence du processus réel ne l'intéressent nullement : ce qu'il lui faut, c'est uniquement une morale condamnant ce processus. Pour que le lecteur puisse se convaincre de la complète identité de cette morale chez les romantiques russes modernes et le romantique français, citons quelques exemples des raisonnements de ce dernier. Nous avons déjà vu Sismondi agiter devant les capitalistes la menace d'une absence de débouchés. Mais il ne s'en tenait pas là. Il affirmait encore que « le marché de l'Univers s'est trouvé suffisamment pourvu » (t. II, p. 328), voulant démontrer ainsi l'impossibilité de suivre la voie du capitalisme et la nécessité de choisir une autre voie... Il assurait aux entrepreneurs anglais que le capitalisme ne pourrait procurer un emploi à tous les ouvriers devenus disponibles par suite du développement des grandes exploitations agricoles (t. I, pp. 255-256). « Ceux auxquels on sacrifierait ainsi les agriculteurs y trouveraient-ils eux-mêmes ensuite aucun avantage ? Les mêmes agriculteurs sont les consommateurs les plus rapprochés et les plus sûrs des manufactures anglaises. La cessation de leur consommation porterait à l'industrie un échec plus funeste que la clôture d'un des plus grands marchés étrangers » (t. I, p. 256). Il affirmait aux fermiers anglais qu'ils ne pourraient supporter la concurrence du paysan pauvre de Pologne, à qui le blé ne coûte presque rien (t. II, p. 257), et qu'ils étaient menacés de la concurrence, plus redoutable encore, du blé russe en provenance des ports de la mer Noire. « Les Américains, s'exclamait-il, se sont attachés au principe nouveau, de travailler à produire sans calculer le marché et à produire toujours plus », et ainsi « le trait caractéristique du commerce des Etats18 Unis, d'une extrémité du pays jusqu'à l'autre, c'est la surabondance des marchandises de tout genre sur les besoins de la consommation... des faillites journalières sont la conséquence de cette surabondance de capitaux mercantiles qu'on ne peut échanger contre un revenu » (t. I, pp. 455-456). Ce bon Sismondi ! Que dirait-il de l'Amérique d'aujourd'hui, de l'Amérique qui s'est développée d'une manière aussi prodigieuse grâce à ce même « marché intérieur » qui, selon la théorie des romantiques, devait « se resserrer » ! VII. LA CRISE La troisième conclusion erronée que Sismondi a empruntée à la doctrine inexacte d'Adam Smith est sa théorie des crises. La conception de Sismondi selon laquelle l'accumulation (l'accroissement de la production en général) est déterminée par la consommation, et son explication erronée relative à la réalisation de l'ensemble du produit social (réduit à la part des ouvriers et à celle des capitalistes dans le revenu) conduisait tout naturellement et nécessairement à la théorie qui explique les crises par la disproportion entre la production et la consommation. Cette théorie, Sismondi l'avait entièrement faite sienne. Rodbertus la reprit à son tour, en la formulant d'une manière un peu différente : il expliquait les crises par le fait que la part des ouvriers dans le produit diminue lorsque la production s'accroît ; et, il divisait à tort, comme Adam Smith, l'ensemble du produit social en salaire et « rente » (dans sa terminologie, la « rente » est la plus-value, c'est-à-dire le profit et la rente foncière pris ensemble). L'analyse scientifique de l'accumulation dans la société capitaliste [La théorie d'après laquelle le produit total, dans l'économie capitaliste, se compose de deux parties, a conduit Adam Smith et les économistes venus après lui à une conception erronée de l'« accumulation du capital individuel ». Ils ont enseigné notamment que la partie accumulée de profit est entièrement dépensée en salaires, alors qu'en réalité elle est dépensée : 1° en capital constant et 2° en salaires. Sismondi reprend lui aussi cette erreur des classiques. (Note de Lénine.).] et de la réalisation du produit a ébranlé les fondements de cette théorie, tout en montrant que c'est justement dans les périodes qui précèdent les crises que les ouvriers consomment davantage, et que la sous-consommation (qui expliquerait prétendument les crises) a existé dans les régimes économiques les plus divers, alors que les crises sont le trait distinctif d'un seul régime, le régime capitaliste. Cette théorie explique les crises par une autre contradiction, celle qui existe entre le caractère social de la production (socialisée par le capitalisme) et le mode privé, individuel, d'appropriation. La différence profonde existant entre ces deux théories semble évidente, mais nous devons nous y arrêter plus en détail, car les disciples russes de Sismondi cherchent précisément à effacer cette différence et à embrouiller les choses. Les deux théories dont nous parlons donnent des crises deux explications tout à fait différentes. La première les fait découler de l'a contradiction entre la production et la consommation de la classe ouvrière ; la seconde en fait une conséquence de la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère privé de l'appropriation. Par conséquent, la première voit l'origine de ce phénomène en dehors de la production (d'où, par exemple, chez Sismondi, les reproches généraux qu'il adresse aux classiques en les accusant de négliger la consommation et de ne s'occuper que de la production) ; la seconde la voit dans les conditions mêmes de la production. En bref, la première explique les crises par la sous-consommation (Unterkonsumption) ; la seconde, par l'anarchie de la production. Ainsi, tout en expliquant les crises par une contradiction dans la structure même de l'économie, ces deux théories divergent complètement sur la nature de cette contradiction. La seconde théorie nie-t-elle l'existence d'une contradiction entre la production et la consommation, l'existence d'une sous-consommation ? Non, assurément. Elle la situe seulement à sa place en la considérant comme un fait d'importance secondaire, ne concernant qu'une section de la production capitaliste. Elle enseigne que ce fait ne saurait expliquer les crises qui sont dues à une autre contradiction, plus profonde, la contradiction fondamentale du système économique actuel, qui oppose le caractère social de la production au caractère privé de l'appropriation. Que dire, par conséquent, de ceux qui, professant au fond la première théorie, invoquent pour leur défense que les représentants de la seconde constatent l'existence d'une contradiction entre la production et la consommation ? De toute évidence, ils n'ont pas réfléchi à ce qui distingue essentiellement ces deux théories, et n'ont pas bien compris la seconde. C'est le cas, par exemple, de M. N.-on (sans parler de M. V. V.). Dans notre littérature économique, M. Tougan- Baranovski a déjà reconnu en eux des disciples de Sismondi (Les Crises industrielles, p. 477, avec, pour M. N.-on, cette étrange réserve : « apparemment »). Pourtant, M. N.-on, traitant du « resserrement du marché intérieur » et de l'« abaissement de la capacité de consommation du peuple » 19 (les points centraux de ses conceptions), se réfère aux représentants de la seconde théorie, qui constatent l'existence d'une contradiction entre la production et la consommation, l'existence d'une sous-consommation. Il est clair que de telles références ne font que souligner la propension, d'ailleurs fort caractéristique, de cet auteur aux citations incongrues, et rien de plus. Ainsi, tous les lecteurs de ses Essais se rappellent sans doute la « citation » suivante : « Les ouvriers, en tant qu'acheteurs de marchandises, sont importants pour le marché. Mais, à les considérer comme vendeurs de leur marchandise — la force de travail — la société capitaliste tend à les réduire au minimum du prix » (Essais, p. 178) ; ils se rappellent aussi que M. N.-on veut en déduire le « resserrement du marché intérieur » (ibid., pp. 203 et suiv.) et les crises (pp. 298 et suiv.). Mais, en citant ce passage (qui ne prouve rien, comme nous l'avons déjà montré), notre auteur se permet en outre d'omettre la fin de la note à laquelle il est emprunté. Il s'agit d'une note ajoutée au manuscrit de la deuxième section du livre II du Capital. Elle avait été ajoutée « pour être développée plus tard », et l'éditeur du manuscrit l'a fait figurer en bas de page. Il est dit, dans cette note, après les mots cités : « Mais ceci trouvera sa place dans la section suivante » [Das Kapital, II Band, S. 304. [Le Capital, livre II, t. I, Editions sociales, Paris, 1969, p. 294.] Trad. russe, p. 232. Souligné par nous. (Note de Lénine.).], c'est-à-dire dans la troisième. Qu'estce donc que cette troisième section ? Précisément celle qui contient la critique de la théorie d'Adam Smith sur les deux parties dont, à l'en croire, se composerait l'ensemble du produit social (en même temps que le jugement déjà mentionné porté sur Sismondi) et l'analyse « de la reproduction et de la circulation de l'ensemble du capital social », c'est-à-dire de la réalisation du produit. Ainsi, à l'appui de ses conceptions, qui répètent celles de Sismondi, notre auteur cite une note ne concernant « que la section » où est réfuté Sismondi : « que la section » où il est montré que les capitalistes peuvent réaliser la plus-value et qu'il est absurde de mêler le commerce extérieur à l'analyse de la réalisation... On trouve dans l'article d'Efroussi une autre tentative d'effacer la différence qui existe entre les deux théories et de défendre le vieux fatras romantique en se référant aux doctrines modernes. Exposant la théorie des crises de Sismondi, il là signale comme erronée (Rousskoïé Bogatstvo, n°7, p. 162). Mais ses indications sont extrêmement vagues et contradictoires. D'une part, il reprend les arguments de la théorie opposée, en disant que la demande nationale ne se limite pas aux objets de consommation immédiate. D'autre part, il affirme que l'explication des crises donnée par Sismondi « ne signale qu'un seul des nombreux facteurs qui entravent la répartition de la production nationale conformément à la demande de la population et à son pouvoir d'achat ». Le lecteur est donc invité à croire que c'est dans la « répartition » qu'il faut chercher l'explication des crises, et que l'erreur de Sismondi est uniquement d'avoir omis d'indiquer toutes les causes qui entravent cette répartition ! Mais l'essentiel n'est pas là... « Sismondi, dit Efroussi, ne s'en tient pas à cette explication. Dans la première édition des Nouv. princ., nous trouvons déjà un chapitre des plus instructifs intitulé « De la connaissance du marché ». Dans ce chapitre, Sismondi nous révèle les principales causes de la rupture de l'équilibre entre la production et la consommation (retenez bien cela !) avec une clarté que nous ne rencontrons, sur cette question, que chez peu d'économistes » (ibid.). Et, après avoir cité des passages où il est dit que le fabricant ne peut connaître le marché, Efroussi déclare : « Engels dit presque la même chose » (p. 163). Suit une citation où il est dit que le fabricant ne peut connaître la demande. Après avoir encore rapporté quelques passages relatifs aux « autres obstacles à l'établissement d'un équilibre entre la production et la consommation » (p. 164), Efroussi prétend qu'« on trouve cette explication des crises qui a de plus en plus tendance à prévaloir » ! Mieux : il estime qu' « en ce qui concerne les causes des crises économiques, nous pouvons à juste titre considérer Sismondi comme le père des conceptions qui ont été développées par la suite avec plus de méthode et de clarté » (p. 168). 20 Mais, ce disant, Efroussi montre qu'il ne comprend rien du tout à la question ! Qu'est-ce que les crises ? C'est la surproduction, la production de marchandises qui ne peuvent être réalisées, qui ne peuvent trouver preneur. Si les marchandises ne peuvent trouver preneur, c'est que le fabricant ignorait, au moment où il les produisait, l'état de la demande. Une question se pose à présent : est-ce expliquer les crises que d'indiquer cette condition de leur possibilité ? Se peut-il qu'Efroussi n'ait pas compris la différence qu'il y a entre indiquer la possibilité d'un phénomène et en expliquer la nécessité ? Sismondi déclare : les crises sont possibles, car le fabricant ignore la demande ; elles sont inévitables, car dans la production capitaliste il ne saurait y avoir équilibre entre la production et la consommation (autrement dit, le produit ne peut être réalisé). Engels dit : les crises sont possibles, car le fabricant ignore la demande ; elles sont inévitables mais non point parce que le produit ne peut être réalisé. Cela est faux : le produit peut être réalisé. Les crises sont inévitables parce que le caractère collectif de la production entre en contradiction avec le caractère individuel de l'appropriation. Et voilà qu'il se trouve un économiste pour affirmer qu'Engels dit « presque la même chose » ; que Sismondi donne « la même explication des crises » ! « C'est pourquoi je m'étonne, continue Efroussi, que M. Tougan-Baranovski... ait perdu de vue ce que la doctrine de Sismondi contient de plus important et de plus précieux » (p. 168). Or, M. Tougan-Baranovski n'a rien perdu de vue. [J'ai déjà noté dans Le développement du capitalisme (pp. 16 et 19) [OEuvres, Paris-Moscou, t. 3, pp. 45, 49] les inexactitudes et les erreurs qui ont amené par la suite M. Tougan-Baranovski à passer entièrement dans le camp des économistes bourgeois. (Note de Lénine à l'édition de 1908.).] Au contraire, il a indiqué avec une précision parfaite la contradiction fondamentale à laquelle aboutit la nouvelle théorie (p. 455 et suiv.), et a mis en lumière l'importance de Sismondi, lequel avait signalé antérieurement la contradiction qui se manifeste dans les crises, mais sans parvenir à en donner une explication juste (p. 457 : Sismondi a indiqué avant Engels que les crises proviennent de l'organisation économique actuelle ; p. 491 : Sismondi a exposé les conditions qui rendent les crises possibles, mais « toute possibilité ne se réalise pas nécessairement »). Quant à Efroussi, il n'y a absolument rien compris et, après avoir tout mis dans le même sac, il « s'étonne » de ne plus s'y retrouver. « Il est vrai, dit l'économiste du Rousskoïé Bogatstvo, que nous ne trouvons pas chez Sismondi des expressions qui ont aujourd'hui acquis partout droit de cité, telles que « anarchie de la production », « absence de plan (Planlösigkeit) dans la production » ; mais il a indiqué d'une façon parfaitement claire ce qui se cache sous ces expressions » (p. 168). Avec quelle légèreté le romantique moderne remet en selle le romantique des temps révolus ! Pour lui, tout se ramène à une différence de mots ! En réalité, tout se ramène au fait qu'Efroussi ne comprend pas les mots qu'il répète. « Anarchie de la production », « absence de plan dans la production », que veulent dire ces expressions ? Elles évoquent la contradiction entre le caractère social de la production et le caractère individuel de l'appropriation. Et nous demandons à quiconque a lu les économistes dont nous avons parlé : Sismondi ou Rodbertus reconnaissaient-ils cette contradiction ? En faisaient-ils découler les crises ? Non, ils ne pouvaient d'ailleurs le faire, car ni l'un ni l'autre ne comprenaient absolument rien à cette contradiction. L'idée même que la critique du capitalisme ne saurait être fondée sur des phrases relatives au bonheur national [Cf. SISMONDI, ouvrage cité, t. I, p. 8. (Note de Lénine.).] ou à l'anomalie de la « circulation livrée à elle-même » [Rodbertus. Notons à ce propos que Bernstein, restaurant d'une manière générale les préjugés de l'économie bourgeoise, a introduit la confusion également à propos de cette question en affirmant que la théorie des crises de Marx ne diffère pas sensiblement de celle de Rodbertus {E. Bernstein : Die Voraussetzungen, etc., Stuttgart, 1899, S. 67). [E. BERNSTEIN : Socialisme théorique et social-démocratie pratique, Paris, 1900], et que Marx s'est lui-même contredit en reconnaissant que ces limites posées à la consommation des masses étaient la cause dernière des crises. (Note de Lénine à l'édition de 1908.).], mais sur le caractère de l'évolution des rapports de production, leur était absolument étrangère. Nous comprenons fort bien pourquoi nos romantiques russes s'attachent ainsi à effacer la différence existant entre ces deux théories des crises. C'est qu'à ces théories se rattachent de la façon la plus directe, la plus étroite, deux conceptions du capitalisme différentes dans leur principe. En effet, si nous expliquons les crises par l'impossibilité de réaliser les produits, par une contradiction entre la production et la consommation, nous arrivons par là même à nier la réalité, le bien-fondé de la voie 21 que suit le capitalisme ; nous déclarons que cette voie est « fausse » et nous nous mettons à la recherche d'« autres voies ». Si nous faisons découler les crises de cette contradiction, nous sommes amenés à penser que plus elle s'accentue, et plus il est difficile de lui trouver une issue. Et nous avons vu Sismondi émettre cette opinion on ne peut plus ingénument en disant que si le capital s'accumule lentement, passe encore ; mais que s'il s'accumule rapidement, cela devient intolérable. En revanche, si nous expliquons les crises par une contradiction entre le caractère social de la production et le caractère individuel de l'appropriation, nous reconnaissons par là même la réalité et le caractère progressiste de la voie capitaliste, et répudions comme un romantisme absurde la recherche d'« autres voies ». Nous reconnaissons par là même que plus cette contradiction s'accentue, et plus il est facile de lui trouver une issue ; et que cette issue, c'est précisément le développement du régime en question. Le lecteur voit qu'ici encore, il y a une différence de « point de vue »... Il est tout naturel que nos romantiques cherchent des confirmations théoriques à l'appui de leurs conceptions. Il est tout naturel que ces recherches les ramènent au vieux fatras que l'Europe occidentale a depuis très longtemps jeté par-dessus bord. Il est tout naturel que, s'en rendant compte, ils tentent de restaurer ce fatras, soit en enjolivant délibérément les romantiques d'Europe occidentale, soit en introduisant le romantisme en contrebande sous le pavillon de citations déplacées et dénaturées. Mais ils se trompent fort s'ils croient qu'une telle fraude ne sera pas découverte. En terminant ici notre exposé de la doctrine théorique fondamentale de Sismondi et des principales conclusions théoriques qu'il en a tirées, nous devons ajouter un petit complément concernant, cette fois encore, Efroussi. Dans un autre article sur Sismondi (qui fait suite au premier) il déclare : « Plus intéressantes encore (que la théorie du revenu sur le capital) sont les idées de Sismondi touchant les différentes espèces de revenus» (Rousskoïé Bogatstvo, n° 8, p. 42). Sismondi, dit-il, divise comme Rodbertus le revenu national en deux parties : « L'une revient aux possesseurs de la terre et des instruments de production, l'autre aux représentants du travail » (ibid.). Suivent des citations où Sismondi établit cette division non seulement pour le revenu national, mais aussi pour le produit total : « De même la production annuelle, ou le résultat de tous les travaux faits dans l'année par la nation, se compose de deux parties », etc. (N. princ., t. I, p. 105, cit. dans Rousskoïé Bogatstvo, n° 8, p. 43). «Les passages cités, conclut notre économiste, montrent clairement que Sismondi s'est parfaitement assimilé (!) l'analyse du revenu national qui joue un rôle si important chez les économistes modernes, et qui divise le revenu national en revenu fondé sur le travail et en revenu ne provenant pas du travail — arbeitsloses Einkommen. Bien qu'en général les vues de Sismondi sur le revenu ne soient pas toujours claires et précises, elles laissent cependant entrevoir qu'il se rend compte de la différence qui existe entre le revenu privé et le revenu national » (p. 43). Le passage cité, répliquerons-nous, prouve clairement qu'Efroussi s'est parfaitement assimilé la sagesse des manuels allemands, mais que malgré cela (ou peut-être à cause de cela), il a complètement perdu de vue la difficulté théorique que présente la question du revenu national par opposition au revenu individuel. Efroussi s'exprime d'une manière très imprudente. Nous avons vu que, dans la première moitié de son article, il appelait « économistes modernes » les théoriciens d'une certaine école. Le lecteur est donc fondé à croire qu'il s'agit, cette fois encore, des mêmes théoriciens. En réalité, l'auteur entend ici tout autre chose. Ce sont les socialistes allemands de la chaire [Représentants dé l'économie politique bourgeoise des années 70 et 80 du XIXe siècle, qui donnaient pour du socialisme le réformisme libéral bourgeois qu'ils diffusaient du haut de la chaire des universités. Selon ses promoteurs (A. Wagner, G. Schmoller, L. Brentano, W. Sombart, etc.), l'Etat bourgeois est placé au-dessus des classes, il est capable de réconcilier les classes opposées et d'introduire graduellement le « socialisme » sans léser les intérêts des capitalistes et compte tenu, dans la mesure du possible, des besoins des travailleurs. En Russie, le « socialisme de la chaire » était propagé par les « marxistes légaux ».] qui font figure maintenant d'économistes modernes. Pour défendre Sismondi, l'auteur rapproche la théorie de ce dernier de leur doctrine. Et que dit la doctrine de ces autorités « modernes » d'Efroussi ? Que le revenu national se divise en deux parties. 22 Mais c'est là la doctrine d'Adam Smith, et non point celle des « économistes modernes » ! Divisant le revenu en salaires, profit et rente (La Richesse des Nations, livre. I, chap. VI ; livre II, chap. II), Adam Smith opposait les deux derniers au premier, en tant que revenus ne provenant pas du travail ; il les considérait tous les deux comme un prélèvement sur le travail (livre I, chap. VIII) et contestait l'opinion suivant laquelle le profit n'est qu'un salaire constituant la rémunération d'un travail d'un genre particulier (livre I, chap. VI). Sismondi, Rodbertus et les auteurs « modernes » des manuels allemands ne font que reprendre cette doctrine d'Adam Smith. Une seule chose les distingue : Adam Smith avait conscience de ne pas réussir entièrement à dégager le revenu national du produit national et d'aboutir à une contradiction en retranchant de ce dernier le capital constant (pour employer la terminologie moderne) qu'il incluait cependant dans le produit individuel. Alors que les économistes « modernes », qui répètent l'erreur d'Adam Smith, n'ont fait que revêtir sa doctrine d'une forme plus pompeuse (« analyse du revenu national ») et n'ont plus conscience de la contradiction devant laquelle s'était arrêté Adam Smith. Ces procédés sont peut-être savants, mais sûrement pas scientifiques. VIII. LA RENTE CAPITALISTE ET LA SURPOPULATION CAPITALISTE Poursuivons l'examen des conceptions théoriques de Sismondi. Nous avons déjà analysé les principales, celles qui le distinguent des autres économistes. Celles qui vont suivre jouent un rôle moins important dans l'ensemble de sa doctrine, ou bien ne sont qu'un corollaire des précédentes. Notons que Sismondi, de même que Rodbertus, n'admettait pas la théorie de Ricardo sur la rente. Sans formuler de théorie personnelle, il s'est efforcé d'ébranler celle de Ricardo par des considérations plus que faibles. Se révélant ici un pur idéologue du petit paysan, il s'occupe moins de réfuter Ricardo que de condamner en général la méthode qui consiste à appliquer à l'agriculture les catégories de l'économie marchande et du capitalisme. Sous ces deux rapports, son point de vue est éminemment romantique. Le chapitre XIII du livre III [A lui seul, le système d'exposition est hautement caractéristique : le livre III traite de « la richesse territoriale » ou foncière, c'est-à-dire de l'agriculture. Le livre suivant (IV), « de la richesse commerciale », c'est-à-dire de l'industrie et du commerce. Comme si, sous la domination du capitalisme, le produit de la terre et la terre elle-même ne se transformaient pas aussi en marchandises ! C'est pourquoi il n'y a pas concordance entre ces deux livres. L'industrie n'est envisagée que sous sa forme capitaliste, contemporaine de Sismondi. Quant à sa description de l'agriculture, c'est une nomenclature hétérogène de multiples systèmes d'exploitation du sol : exploitation patriarcale, esclavage, métayage, corvées, redevances, fermage, bail emphytéotique (bail à perpétuité). Il en résulte la confusion la plus complète : l'auteur ne donne ni l'histoire de l'agriculture — tous ces « systèmes » n'étant pas liés entre eux —, ni une analyse de l'agriculture dans l'économie capitaliste, bien que cette dernière soit le véritable objet de son ouvrage et que, parlant de l'industrie, il ne considère celle-ci que sous sa forme capitaliste. (Note de Lénine.).] est consacré à la « théorie de M. Ricardo sur la rente des terres ». Après avoir déclaré d'emblée que sa propre théorie est en contradiction totale avec celle de Ricardo, Sismondi présente les objections que voici : le taux général du profit (qui est à la base de la théorie de Ricardo) ne s'établit jamais ; le libre déplacement des capitaux n'existe pas dans l'agriculture. Ce qu'il importe de considérer dans l'agriculture, c'est la valeur intrinsèque du produit, laquelle ne dépend pas des fluctuations du marché et fournit au propriétaire le « produit net », le « travail de la nature » (t. I, p. 306). « Le travail de la nature... est donc l'origine du produit net des terres considéré intrinsèquement » (t. I, p. 310). « Nous regardons le fermage, ou plutôt le produit net, comme naissant immédiatement de la terre, au profit du propriétaire ; il n'ôte rien ni au fermier ni au consommateur » (t. I, p. 312). Et cette réédition des vieux préjugés physiocratiques se termine encore par une sentence morale : « On doit en général se défier en économie politique des propositions absolues, tout comme des abstractions » (t. I, p. 312) ! Il n'y a rien à tirer d'une pareille « théorie », dont une seule petite remarque critique de Ricardo à propos du « travail de la nature » suffit amplement à démontrer l'inconsistance. [« La nature ne faitelle donc rien pour l'homme dans les manufactures ? N'est-ce rien que la puissance du vent et de l'eau qui font aller nos machines, et qui aident à la navigation ? La pression de l'atmosphère et l'élasticité de la vapeur de l'eau, au moyen desquelles nous donnons le mouvement aux machines les plus étonnantes, ne sont-elles pas des dons de la nature ? Pour ne rien dire des effets du calorique qui 23 ramollit et fond les métaux, ni de la décomposition de l'air dans les procédés de la teinture et de la fermentation, il n'existe pas une seule espèce de manufacture dans laquelle la nature ne prête son aide à l'homme, et elle le fait toujours avec libéralité et gratuitement. » (D. RICARDO : Des principes de l'économie politique et de l'impôt ; t. I, pp. 79-80, Paris, Aillaud, 2e édition, 1835.) (Note de Lénine.).] Elle n'a rien à voir avec une analyse et constitue un énorme pas en arrière par rapport à Ricardo. Là encore se manifeste pleinement le romantisme de Sismondi, qui s'empresse de condamner le processus en question pour ne pas avoir à l'analyser. Il ne nie pas, notons-le bien, que l'agriculture se développe en Angleterre selon le mode capitaliste, que les paysans sont remplacés par des fermiers et des journaliers, que l'évolution s'opère dans le même sens sur le continent. Il se détourne tout simplement de ces faits (qu'il était tenu d'examiner puisqu'il traitait de l'économie capitaliste), préférant se livrer à des dissertations sentimentales sur les avantages du système patriarcal d'exploitation de la terre. Nos populistes font exactement de même : aucun d'entre eux n'a tenté de nier que l'économie marchande pénètre dans l'agriculture et qu'elle ne peut manquer d'en modifier radicalement le caractère social. Mais, en même temps, aucun d'entre eux, traitant de l'économie capitaliste, ne pose la question du développement de l'agriculture marchande : ils préfèrent s'en tenir à des considérations sur « la production populaire ». Comme nous nous bornons pour l'instant à analyser la doctrine économique de Sismondi, nous remettons à plus tard une étude plus approfondie de cette « exploitation patriarcale ». Le second point de théorie sur lequel repose l'exposé de Sismondi est le problème de la population. Notons l'attitude de Sismondi à l'égard de la théorie de Malthus et de la surpopulation créée par le capitalisme. Efroussi affirme que Sismondi n'est d'accord avec Malthus que sur un point, à savoir que la population peut s'accroître avec une rapidité extraordinaire et être ainsi une source de souffrances extrêmes. « Pour tout le reste, ils sont aux antipodes. Sismondi situe entièrement la question de la population sur le terrain historique et social » (Rousskoïé Bogatstvo, n° 7, p. 148). Là encore, Efroussi estompe complètement le point de vue caractéristique (petit-bourgeois) de Sismondi et son romantisme. Que signifie « situer la question de la population sur le terrain historique et social » ? C'est étudier la loi de la population de chaque système historique d'économie pris à part, ainsi que le lien et le rapport de cette loi avec le système envisagé. Quel système Sismondi a-t-il étudié ? Le système capitaliste. Il a donc, selon le collaborateur du Rousskoïé Bogatstvo, étudié la loi capitaliste de la population. Cette assertion renferme une part de vérité, mais une part seulement. Et comme Efroussi n'a même pas songé à rechercher les lacunes que présentent les raisonnements de Sismondi sur la population, et qu'il prétend que « Sismondi se montre ici le précurseur des économistes modernes les plus éminents » (p. 148) [A propos, notons-le en passant, nous ne pouvons savoir au juste à qui pense Efroussi lorsqu'il parle de l'« économiste moderne le plus éminent » : est-ce un représentant de l'école que l'on sait et qui est absolument étrangère au romantisme, ou bien l'auteur du plus épais Handbuch [manuel] ? (Note de Lénine.).], il idéalise le romantique petit-bourgeois comme il l'a déjà fait à propos des crises et du revenu national. En quoi la doctrine de Sismondi se rapproche-t-elle de la théorie nouvelle sur cette question ? En ceci que Sismondi a signalé les contradictions inhérentes à l'accumulation capitaliste. Cette similitude, Efroussi l'a notée. En quoi la doctrine de Sismondi diffère-t-elle de la théorie nouvelle ? En ceci que 1° son auteur n'a pas fait progresser d'un iota l'analyse scientifique de ces contradictions et a même, à certains égards, fait un pas en arrière par rapport aux classiques ; 2° il a dissimulé son incapacité (et en partie son refus) de procéder à une analyse en s'abritant derrière des réflexions de moraliste petit-bourgeois sur la nécessité de proportionner le revenu national à la dépense, la production à la consommation, etc. Cette différence, Efroussi ne l'a relevée pour aucun des points signalés, et il a ainsi présenté sous un jour absolument faux l'importance réelle de Sismondi et la place qu'il occupe par rapport à la théorie moderne. Il en va exactement de même dans la question qui nous préoccupe. Là aussi, la similitude de la doctrine de Sismondi avec la théorie moderne se borne au fait qu'elle signale une contradiction. Et là aussi elle s'en distingue par l'absence d'une analyse scientifique, qu'elle remplace par des réflexions de moraliste petit-bourgeois. Expliquons-nous. Le développement de l'industrie mécanique capitaliste a entraîné, depuis la fin du siècle dernier, la formation d'un excédent de population, et l'économie politique s'est vue dans l'obligation d'expliquer 24 ce phénomène. On sait que Malthus a tenté de le rattacher à des causes tirées de l'histoire naturelle ; il niait absolument que ce fait soit imputable à un certain régime d'économie sociale historiquement déterminé, et fermait complètement les yeux sur les contradictions qu'il révélait. Sismondi, lui, a signalé ces contradictions et l'éviction de la population par les machines. C'est là un mérite qu'on ne saurait lui contester, car, à l'époque où il écrivait, cette remarque était une nouveauté. Mais voyons comment il a interprété ce fait. Au chapitre VII du livre VII (« De la population »), il est spécialement question « de la population rendue superflue par l'invention des machines ». Sismondi y constate que « les machines remplacent les hommes » (t. II, ch. VII, p. 315) et il pose aussitôt cette question : l'invention des machines est-elle un bienfait pour la nation ou une calamité ? Il va de soi que la « solution » de cette question pour tous les pays et pour tous les temps, et non pour un pays capitaliste, se réduit à la plus plate banalité : c'est un bienfait « toutes les fois que la demande pour la consommation surpasse les moyens de produire de la population» (t. II, p. 317), et une calamité « toutes les fois... que la production suffit pleinement à la consommation ». En d'autres termes : constater la contradiction n'est chez Sismondi qu'un prétexte pour disserter sur on ne sait quelle société abstraite, exempte de toutes contradictions, et à laquelle s'appliquerait la morale du paysan économe ! Sismondi n'essaie même pas d'analyser cette contradiction, d'établir comment elle apparaît, où elle mène, etc., dans la société capitaliste actuelle. Non, elle n'est pour lui que l'occasion de faire éclater son indignation morale. La suite du chapitre n'ajoute absolument rien de nouveau à l'aspect théorique de la question traitée, car on n'y trouve que lamentations, doléances et voeux innocents. Les ouvriers évincés étaient des consommateurs... le marché intérieur se resserre... quant au marché extérieur, le monde est déjà suffisamment pourvu... l'honnête aisance des paysans aurait mieux garanti l'écoulement des produits... aucun spectacle n'est plus saisissant, plus affreux que celui de l'Angleterre dont les Etats du continent suivent l'exemple. Telles sont les considérations que nous sert Sismondi au lieu d'analyser le phénomène ! Il traite son sujet exactement comme le font nos populistes. Ceux-ci se bornent aussi à constater qu'il y a excédent de population, et ce fait n'est pour eux qu'une occasion de formuler plaintes et doléances contre le capitalisme (voyez N.-on, V.V. et les autres). Pas plus que Sismondi, les populistes n'ont tenté d'analyser le rapport qui existe entre cet excédent de population et les exigences de la production capitaliste. L'analyse scientifique de cette contradiction a montré qu'une telle façon de procéder est absolument erronée. Elle a établi que la surpopulation, qui a incontestablement le caractère d'une contradiction (de même que la surproduction et la surconsommation) et est une conséquence nécessaire de l'accumulation capitaliste, représente en même temps un élément nécessaire du mécanisme capitaliste. [Pour autant qu'on le sache, cette façon d'envisager la surpopulation a été exposée pour la première fois par Engels dans Die Lage der arbeitenden Klasse in England (1845). Après avoir décrit le cycle habituel de l'industrie anglaise, l'auteur ajoute : « Il en ressort qu'à toutes les époques, sauf dans les courtes périodes de plus grande prospérité, l'industrie anglaise a besoin d'une réserve de travailleurs sans emploi, afin de pouvoir produire les masses de marchandises que le marché réclame précisément pendant les mois où il est le plus animé. Cette réserve est plus ou moins importante selon que l'état du marché permet ou non d'en occuper une partie. Et, bien que les régions agricoles... et les secteurs moins intéressés par l'essor, puissent du moins pour un temps — lorsque la prospérité du marché est à son apogée — fournir un certain nombre d'ouvriers, ceux-ci constituent d'une part une minorité et par ailleurs font partie eux aussi de la réserve, avec cette seule différence que c'est seulement chaque fois la période d'essor économique qui prouve qu'ils en font partie. » (Friedrich ENGELS : La situation de la classe laborieuse en Angleterre, Editions sociales, Paris, 1961, p. 128.) Il importe de noter dans ces derniers mots que la population rurale provisoirement occupée dans l'industrie est considérée comme faisant partie de l'armée de réserve. C'est ce qu'une théorie plus moderne a appelé la forme latente de la surpopulation (voir Le Capital de Marx). (Note de Lénine.) [Voir Karl MARX : Le Capital, livre I, t. III, Editions sociales, Paris, 1968, p. 85.].] Plus la grande industrie se développe, et plus la demande de main-d'oeuvre subit de fluctuations, en fonction des crises ou des périodes de prospérité dans l'ensemble de la production nationale ou dans chacune de ses branches. Ces fluctuations sont une loi 25 de la production capitaliste, laquelle ne pourrait exister sans un excédent de population (c'est-à-dire une population dépassant la demande moyenne de main-d'oeuvre présentée par le capitalisme), susceptible de fournir à chaque instant de la main-d'oeuvre à n'importe quelle industrie ou entreprise. L'analyse a montré qu'il y a surpopulation dans toutes les branches d'industrie où pénètre le capitalisme — et dans l'agriculture exactement comme dans l'industrie —, et que cette surpopulation existe sous différentes formes. Les principales de ces formes sont au nombre de trois [Cf. SIEBER : David Ricardo, etc., pp. 552-553, St-Pétersbourg, 1885. (Note de Lénine.).] : 1. Surpopulation flottante. A cette catégorie appartiennent les ouvriers non occupés dans l'industrie. Leur nombre augmente nécessairement avec le développement de cette dernière. 2. Surpopulation latente. A cette catégorie appartient la population rurale expropriée à mesure que le capitalisme se développe, et qui ne trouve pas à s'employer en dehors de l'agriculture. Cette population est toujours prête à fournir de la main-d'oeuvre à n'importe quelle entreprise. 3. Surpopulation stagnante. Elle n'est occupée « qu'à des intervalles très irréguliers » [Voir Karl MARX : Le Capital, livre I, t. III, p. 85.] ; sa condition est audessous de la normale. Ce sont principalement les habitants des campagnes et des villes qui travaillent à domicile pour les fabricants et les magasins. L'ensemble de ces différentes catégories de la population constitue la surpopulation relative, ou armée de réserve. Ce dernier terme montre clairement de quelle sorte de population il s'agit. Ce sont des ouvriers indispensables au capitalisme pour le cas d'un agrandissement éventuel des entreprises, mais qui ne peuvent jamais être employés de façon permanente. Ainsi, dans cette question également, la théorie aboutit à une conclusion diamétralement opposée à celle des romantiques. Pour ces derniers, la surpopulation signifie que le capitalisme est une impossibilité ou une « erreur ». En réalité, c'est tout le contraire : la surpopulation, complément nécessaire de la surproduction, est un élément nécessaire de l'économie capitaliste, sans lequel celle-ci ne pourrait ni exister ni se développer. Là encore, Efroussi a présenté les choses sous un jour complètement faux, en passant sous silence cette thèse de la théorie moderne. Il suffit de confronter ces deux points de vue pour savoir de quel côté se rangent nos populistes. Le chapitre de Sismondi que nous venons de résumer pourrait de plein droit figurer dans les Essais sur notre économie sociale après l'abolition du servage de M. N.-on. Constatant la formation d'un excédent de population en Russie après l'abolition du servage, les populistes n'ont jamais soulevé la question du besoin qu'a le capitalisme d'une armée ouvrière de réserve. Les chemins de fer auraient-ils pu être construits sans un excédent permanent de population ? On sait, en effet, que la demande de main-d'oeuvre pour ce genre de travaux varie beaucoup d'une année à l'autre. Et l'industrie, aurait-elle pu se développer sans cette condition ? (Dans les périodes de boom, elle réclame une foule d'ouvriers du bâtiment pour la construction de fabriques, d'immeubles, d'entrepôts, etc., ainsi que pour toutes sortes de travaux accessoires à la journée, exécutés la plupart du temps par les agriculteurs à titre de métier d'appoint.) Sans cette condition, l'agriculture capitaliste de nos régions périphériques aurait-elle pu se constituer, elle qui requiert des centaines de milliers, des millions de journaliers, la demande de main-d'oeuvre y étant, comme on le sait, sujette à des fluctuations considérables ? Sans un excédent de population, les marchands de bois auraient-ils pu abattre tant de forêts avec une rapidité aussi phénoménale pour satisfaire les besoins des fabriques ? (Les travaux forestiers sont aussi parmi les plus mal payés et les plus pénibles, comme d'ailleurs les autres travaux que les habitants des campagnes exécutent pour les entrepreneurs.) Le système du travail à domicile pour les marchands, les fabricants et les magasins, pratiqué à la ville et à la campagne et qui a reçu une si grande extension dans les métiers dits artisanaux, aurait-il pu se développer sans cette condition ? Dans toutes ces branches de travail (qui se sont surtout développées après l'abolition du servage), les fluctuations de la demande de main-d'oeuvre sont très fortes. Or, l'amplitude de ces fluctuations détermine le chiffre de la population excédentaire dont a besoin le capitalisme. Nulle part les économistes populistes n'ont montré qu'ils connaissaient cette loi. Nous n'avons certes pas l'intention d'analyser ici ces questions quant au fond. [C'est pourquoi nous ne dirons rien d'une particularité des plus curieuses et qui est la suivante : le fait que les très nombreux ouvriers de cette catégorie ne sont pas enregistrés est considéré par les économistes populistes comme une raison suffisante pour ne pas en tenir compte. (Note de Lénine.).] Cela sortirait du cadre que nous nous sommes fixé. Notre article a pour objet l'étude du romantisme en Europe occidentale et de ses 26 rapports avec le populisme russe. Ces rapports sont, en l'occurrence, les mêmes que ceux que nous avons déjà vus : dans la question de la surpopulation, les populistes adoptent entièrement le point de vue du romantisme, diamétralement opposé à celui de la théorie moderne. Le capitalisme ne donne pas de travail aux ouvriers qui perdent leur emploi, déclarent-ils. Il est donc une impossibilité, une « erreur », et ainsi de suite. Eh bien non, pas tout ! Contradiction ne signifie pas impossibilité (Widerspruch n'est pas synonyme de Widersinn). L'accumulation capitaliste, cette véritable production pour la production, est aussi une contradiction. Mais cela ne l'empêche pas d'exister et d'être la loi d'un système déterminé d'économie. Il en est de même pour toutes les autres contradictions du capitalisme. Le raisonnement populiste que nous venons de rapporter signifie seulement que les intellectuels russes sont affligés d'un défaut profondément enraciné, qui consiste à éluder par des phrases toutes ces contradictions. Sismondi n'a donc absolument rien apporté en ce qui concerne l'analyse théorique de la surpopulation. Mais quelles étaient ses idées à ce sujet ? Son point de vue est une combinaison originale de sympathies petites-bourgeoises et de malthusianisme. « Le grand vice dans l'organisation sociale actuelle, dit Sismondi, c'est que le pauvre ne puisse jamais savoir sur quelle demande de travail il peut compter » (t. II, p. 261), et il regrette les jours où le « cordonnier de village » et le petit paysan connaissaient exactement leurs revenus. « Plus le pauvre est privé de toute propriété, plus il est en danger de se méprendre sur son revenu, et de contribuer à accroître une population qui, ne correspondant point à la demande du travail, ne trouvera point de subsistance » (t. II, pp. 263-264). Nous voyons que cette idéologie de la petite bourgeoisie ne se contente pas de vouloir enrayer le développement social afin de conserver les rapports patriarcaux d'une population semi-barbare. Il est prêt à prescrire n'importe quelle mutilation de la nature humaine, pourvu qu'elle permette à la petite bourgeoisie de subsister. Voici encore quelques passages qui ne laissent aucun doute sur ce dernier point : La paie hebdomadaire, dans les fabriques, a accoutumé l'ouvrier misérable à ne point connaître d'avenir plus éloigné que le samedi : « on a ainsi émoussé en lui les qualités morales et le sentiment de sympathie » (t. II, p. 266), qui consistent, comme nous le verrons bientôt, dans la « sagesse conjugale » !... « Sa famille deviendra d'autant plus nombreuse qu'elle sera plus à charge à la société ; et la nation gémira sous le poids d'une population disproportionnée avec les moyens de la maintenir » (t. II, p. 267). La conservation de la petite propriété coûte que coûte, fût-ce au prix d'un avilissement du niveau de vie et d'une mutilation de la nature humaine : tel est le mot d'ordre de Sismondi ! Et, après avoir ainsi discouru avec la gravité d'un homme d'Etat sur les cas où un accroissement de la population est « désirable », il consacre tout un chapitre à des attaques contre la religion, coupable de n'avoir pas condamné les mariages « imprudemment contractés ». Dès que son idéal — petit-bourgeois — est en jeu, Sismondi se révèle plus malthusien que Malthus lui-même. « Les enfants qui ne naissent que pour la misère, dit Sismondi pour en remontrer à la religion, ne naissent aussi que pour le vice... L'ignorance de l'ordre social, qui leur a fait rayer (à eux, c'est-à-dire aux représentants de la religion) la chasteté du nombre des vertus propres au mariage, a été l'une des causes sans cesse agissantes pour détruire la proportion qui se serait naturellement établie entre la population et ses moyens d'exister » (t. II, p. 294). « La morale religieuse doit donc enseigner aux hommes que... lorsqu'ils ont renouvelé leur famille... ils ne sont guère moins obligés de vivre chastement avec leurs femmes que les célibataires avec celles qui ne sont point à eux » (t. II, p. 298). Et Sismondi, qui prétend non seulement au titre de théoricien de l'économie politique, mais aussi à celui de sage administrateur, se livre sur-le-champ à un calcul montrant que, pour « renouveler la famille», «en général, il faut au moins trois naissances », et conseille au gouvernement de « ne jamais les tromper /les citoyens/ par l'espérance d'un sort indépendant pour élever leur famille, lorsque cet établissement illusoire les laissera exposés à la souffrance, la misère et la mortalité» (t. II, p. 27 299). « Lorsque l'organisation sociale n'a point séparé la classe qui travaille de celle qui possède quelque propriété... l'opinion seule suffit pour contenir le fléau de la mendicité. Il y a toujours quelque honte attachée pour le laboureur à avoir vendu l'héritage de ses pères, pour l'artisan à avoir dissipé son petit capital... Mais dans l'état où se trouve aujourd'hui l'Europe... des geins condamnés à ne posséder jamais rien... ne peuvent sentir aucune honte d'être tombés dans la mendicité » (t. II, pp. 306-307). Il est difficile d'exprimer avec plus de relief la stupidité et la dureté du petit propriétaire ! De théoricien, Sismondi se transforme ici en donneur de conseils pratiques : il prêche la morale qui, comme on le sait, est appliquée avec tant de succès par le paysan français. C'est un Malthus, mais un Malthus taillé tout exprès à la mesure du petit bourgeois. En lisant ces chapitres de Sismondi, on ne peut s'empêcher de songer aux philippiques passionnées de Proudhon, qui voyait dans le malthusianisme un conseil aux époux de s'adonner à... un certain vice contre nature. [Voir, en appendice à la traduction russe de l'Essai sur le principe de population de MALTHUS (trad. par Bibikov, St-Pétersbourg, 1868), un extrait de l'ouvrage de PROUDHON De la justice. (Note de Lénine.).] IX. LES MACHINES DANS LA SOCIÉTÉ CAPITALISTE La question de la surpopulation est liée à celle du rôle des machines en général. Efroussi disserte avec un beau zèle sur les « brillantes remarques » de Sismondi au sujet des machines ; il déclare qu'il est « injuste de le considérer comme un adversaire des perfectionnements techniques » (n° 7, p. 155) ; que « Sismondi n'était l'ennemi ni des machines ni des inventions » (p. 156). « Sismondi a maintes fois souligné cette idée que ni les machines ni les inventions ne sont par elles-mêmes préjudiciables à la classe ouvrière, et que si elles le deviennent, c'est uniquement en raison du système économique actuel, où un rendement accru du travail n'entraîne ni un accroissement de la consommation de la classe ouvrière ni une réduction de la journée de travail » (p. 155). Tout cela est parfaitement juste. Et, une fois de plus, ce jugement porté sur Sismondi montre bien que le populiste n'a pas du tout su comprendre le romantique, comprendre le point de vue romantique sur le capitalisme, ni ce qui le distingue foncièrement du point de vue de la théorie scientifique. Le populiste ne pouvait d'ailleurs le comprendre, puisque le populisme lui-même n'est pas allé au-delà du romantisme. Mais si ce que Sismondi disait du caractère contradictoire de l'emploi des machines par le capitalisme constituait un grand progrès en 1820, il est aujourd'hui tout à fait impardonnable de se borner à une critique aussi primitive et de ne pas en comprendre l'étroitesse petite-bourgeoise. A cet égard (c'est-à-dire dans la question des différences qui existent entre la doctrine de Sismondi et la théorie moderne) [Nous avons déjà vu à plusieurs reprises qu'Efroussi s'est partout appliqué à tracer ce parallèle entre la doctrine de Sismondi et la théorie moderne. (Note de Lénine.).], Efroussi reste fidèle à lui-même. Il ne sait pas même poser la question. Il signale que Sismondi a vu la contradiction et il s'en tient là, comme si l'histoire ne nous révélait pas qu'on a recouru aux moyens et aux procédés les plus divers pour critiquer les contradictions du capitalisme. Efroussi dit que Sismondi estimait les machines nuisibles non par elles-mêmes, mais par radian qu'elles exercent dans le régime social actuel ; et il ne remarque même pas tout ce qu'a de primitif, de sentimental et de superficiel le point de vue qui perce dans le seul fait de tenir un pareil raisonnement. Sismondi se demandait en effet : les machines sont-elles ou non nuisibles ? Et il « tranchait » la question ainsi elles sont utiles uniquement lorsque la production correspond à la consommation (cf. citations dans le Rousskoïé Bogatstvo, n° 7, p. 156). Après tout ce qui vient d'être dit, point n'est besoin de démontrer ici que « trancher » ainsi la question, c'est substituer l'utopie petite-bourgeoise à l'analyse scientifique du capitalisme. On ne saurait faire grief à Sismondi de n'avoir pas procédé à cette analyse. On juge des mérites historiques des grands hommes non pas d'après ce qu'ils n'ont pas donné par rapport aux exigences de notre époque, mais d'après ce qu'ils ont donné dé nouveau par rapport à leurs devanciers. En l'occurrence, ce n'est pas sur Sismondi ni sur son point de vue primitif et sentimental que nous portons un jugement : c'est sur l'économiste du Rousskoïé Bogatstvo, qui n'est pas encore arrivé à comprendre en quoi ce point de vue diffère du point de vue moderne. Il ne comprend pas [Dans les Éditions de 1898 et 1908 le passage : « ... en quoi ce point de vue diffère du point de vue moderne. Il ne comprend pas... » est absent.] que, pour définir cette différence, il fallait se demander, non pas si Sismondi était ou non l'ennemi des machines, mais s'il avait saisi l'importance des machines dans le régime capitaliste, leur rôle dans ce régime comme facteur de progrès. L'économiste du Rousskoïé 28 Bogatstvo aurait alors pu constater que Sismondi, étant donné son point de vue utopique, petitebourgeois, ne pouvait même pas poser cette question, et que ce qui distingue la nouvelle théorie, c'est précisément qu'elle l'a posée et résolue. Efroussi aurait alors pu comprendre qu'en substituant la question des « avantages » et de l'« utilité » des machines en général à celle du rôle historique des machines dans la société capitaliste actuelle, Sismondi devait tout naturellement être amené à formuler sa théorie des « dangers » du capitalisme et de l'emploi capitaliste des machines, à parler de la nécessité d' «enrayer », de « modérer », de « réglementer » les progrès du capitalisme, et à devenir, de ce fait, un réactionnaire. Son incompréhension du rôle historique des machines comme facteur de progrès est précisément l'une des raisons pour lesquelles la théorie moderne considère sa doctrine comme réactionnaire. Il va de soi que nous n'allons pas exposer ici la théorie moderne (c'est-à-dire la théorie de Marx) du machinisme. Nous renvoyons le lecteur, notamment, à l'étude déjà mentionnée de N. Sieber, chap. X : « Les machines et la grande industrie », et surtout chap. XI : « Analyse de la théorie du machinisme ». [«A vrai dire, écrit Sieber au début de ce chapitre, la théorie des machines et de la grande industrie que nous exposons ici est une source tellement inépuisable de -pensées nouvelles et de recherches originales que quiconque voudrait en apprécier pleinement les mérites devrait consacrer tout un livre, ou presque, rien qu'à ce sujet » (p. 473). (Note de Lénine.).] Bornons-nous à en indiquer brièvement les traits essentiels. Elle se ramène à deux points : 1° à une analyse historique qui a établi la place du machinisme dans la succession des stades de développement du capitalisme et ses rapports avec les stades qui l'ont précédé (la coopération capitaliste simple et la manufacture capitaliste) ; 2° à une analyse du rôle des machines dans l'économie capitaliste, et en particulier de la transformation que l'industrie mécanique apporte dans toutes les conditions de vie de la population. En ce qui concerne le premier point, cette théorie établit que l'industrie mécanique ne représente qu'un stade (le stade supérieur) de la production capitaliste, et montre qu'elle est issue de la manufacture. Pour ce qui est du second point, elle établit que l'industrie mécanique constitue un progrès gigantesque dans la société capitaliste, non seulement parce qu'elle accroît dans d'énormes proportions les forces productives et socialise le travail dans toute la société [Comparant la « division du travail », d'une part dans la communauté paysanne et d'autre part dans la société capitaliste, avec son industrie mécanique, Sieber note très justement : « Entre les « facteurs » de la communauté et les « facteurs » de la société caractérisée par le machinisme, il existe à peu près la même différence, par exemple, qu'entre l'unité dizaine et l'unité centaine » (p. 495). (Note de Lénine.).], mais aussi parce qu'elle détruit la division du travail propre à la manufacture, oblige les ouvriers à passer d'un travail à un autre, abolit définitivement les rapports patriarcaux arriérés, notamment à la campagne [SIEBER : ouvrage cité, p. 467. (Note de Lénine.).], et donne au mouvement progressif de la société une vigoureuse impulsion, tant pour les raisons déjà indiquées que par suite de la concentration de la population industrielle. Ce progrès, comme d'ailleurs tous les autres progrès du capitalisme, s'accompagne aussi d'un « progrès » des contradictions, c'est-à-dire de leur aggravation et de leur extension. Le lecteur se demandera peut-être quel intérêt peuvent présenter une analyse des idées de Sismondi sur une question si universellement connue et cet énoncé sommaire de la théorie nouvelle que tout le monde « connaît », avec laquelle tout le monde est « d'accord » ? Eh bien, pour voir ce qu'il en est en réalité de cet « accord », nous nous adresserons maintenant à l'économiste populiste le plus en vue, à M. N.-on, qui prétend appliquer rigoureusement la théorie moderne. On sait que, dans ses Essais, M. N.-on s'est proposé d'étudier plus spécialement le développement du capitalisme dans l'industrie textile russe, où l'emploi des machines est le plus répandu. On se demandera quel est le point de vue de M. N.-on sur cette question : celui de Sismondi (dont il partage, nous l'avons vu, les idées sur bien des aspects du capitalisme), ou celui de la théorie moderne ? Se montre-t-il, dans cette question si importante, romantique ou... réaliste ? [Le mot «réaliste» est ici employé au lieu du mot marxiste uniquement pour dérouter la censure. Pour la même raison, les renvois au Capital ont été remplacés par des renvois au livre de Sieber à qui l'on doit un exposé du Capital de Marx. (Note de Lénine à l'édition de 1908.).] 29 Nous avons vu que ce qui distingue tout d'abord la théorie moderne, c'est qu'elle donne une analyse historique de la genèse de l'industrie mécanique à partir de la manufacture capitaliste. M. N.-on a-t-il posé la question de la genèse de l'industrie mécanique russe ? Non. Il a noté, il est vrai, qu'elle a été précédée par le travail à domicile pour le capitaliste et par la « fabrique » [p. 108. Citation empruntée au Recueil de statistiques pour la province de Moscou, t. VII, fasc. III, p. 32 (les statisticiens y résument le livre de Korsak Des formes de l'industrie) : « L'organisation même des métiers a complètement changé depuis 1822 : autrefois producteurs indépendants, les paysans se bornent désormais à exécuter certaines opérations de la grande production en fabrique et doivent se contenter d'un salaire à la tâche. » (Note de Lénine.).] manuelle ; mais loin d'éclairer la question des rapports entre l'industrie mécanique et le stade qui l'a précédée, il n'a même pas « remarqué» que, scientifiquement parlant, on ne pouvait appeler fabrique le stade précédent (travail manuel à domicile ou dans l'atelier du capitaliste), lequel doit incontestablement être défini comme celui de la manufacture capitaliste. [Sieber indique très justement qu'on ne saurait user de la terminologie habituelle (fabrique, usine, etc.) dans une étude scientifique, et qu'il faut distinguer l'industrie mécanique de la manufacture capitaliste (p. 474). (Note de Lénine.).] Que le lecteur n'aille pas s'imaginer que c'est là une « lacune » sans importance. Elle a au contraire une importance énorme. Premièrement, M. N.-on identifie ainsi le capitalisme avec l'industrie mécanique. C'est une erreur grossière. Le mérite de la théorie scientifique est précisément d'avoir remis à sa vraie place l'industrie mécanique comme l'un des stades du capitalisme. Si M. N.-on avait fait sien le point de vue de cette théorie, aurait-il pu présenter les progrès et la victoire de l'industrie mécanique comme « la lutte de deux formes économiques », l'une étant on ne sait quelle « forme fondée sur la possession des moyens de production par la paysannerie » [N.-on, p. 322. En quoi cela diffère-t-il de l'idéalisation de l'économie paysanne patriarcale chez Sismondi ? (Note de Lénine.).], et l'autre le « capitalisme » (pp. 2, 3, 66, 198, etc.), alors qu'en réalité nous assistons à une lutte, entre l'industrie mécanique et la manufacture capitaliste ? De cette lutte, M. N.-on n'a pas soufflé mot, bien que cette substitution d'une forme du capitalisme à une autre, faussement présentée par M. N.-on comme une substitution du « capitalisme » à la « production populaire », se soit produite, ainsi qu'il le dit lui-même, précisément dans l'industrie textile qu'il a spécialement choisie pour objet de son étude (p. 79). N'est-il pas évident qu'au fond, le développement réel de l'industrie mécanique ne l'intéressait pas le moins du monde, et que sous les mots « production populaire » se dissimule une utopie qui est bien dans le goût de Sismondi ? Deuxièmement, si M. N.-on avait posé la question du développement historique de l'industrie mécanique russe, aurait-il pu parler de l'« implantation du capitalisme » (pp. 331, 283, 323 et autres) en se basant sur des faits tels que l'aide et l'appui du gouvernement, faits qui se sont également produits en Europe ? On se demande s'il emboîte le pas à Sismondi, qui parlait lui aussi et dans les mêmes termes d'« implantation », ou bien au représentant de la théorie moderne, qui a étudié la façon dont l'industrie mécanique s'est substituée à la manufacture. Troisièmement, si M. N.-on avait posé la question du développement historique des formes du capitalisme en Russie (dans l'industrie textile), aurait-il pu ignorer l'existence de la manufacture capitaliste dans les « industries artisanales » russes ? [Nous supposons qu'il n'est pas nécessaire de fournir des preuves à l'appui de ce fait connu de tous. Il n'est que de se rappeler les serrureries de Pavlovo, les tanneries de Bogorodsk, les cordonneries de Kimry, les chapelleries du district de Molvitine, l'industrie des samovars et des accordéons de Toula, la joaillerie de Krasnoïé Sélo et de Rybnaïa Sloboda, l'industrie des cuillers de Séménov, des objets en corne dans l'« Oustianchtchina », du feutre dans le district de Séménov (province de Nijni-Novgorod), etc. Nous citons de mémoire. On pourrait allonger cette liste à l'infini en prenant le premier ouvrage venu traitant de l'industrie artisanale. (Note de Lénine.).] Et s'il avait vraiment suivi la théorie et avait voulu le moins du monde soumettre à une analyse scientifique ne fûtce qu'un tout petit coin de cette fameuse « production populaire », que serait-il resté du tableau simpliste qu'il a brossé de l'économie sociale russe et qui nous montre on ne sait quelle nébuleuse « production populaire » avec un « capitalisme » détaché de cette dernière et n'englobant qu'une « poignée » d'ouvriers (p. 326, etc.) ? Résumons-nous : en ce qui concerne le premier point, qui fait le départ entre la théorie moderne et la théorie romantique de l'industrie mécanique, M. N.-on ne peut d'aucune manière être considéré comme un partisan de la première, car il ne comprend même pas la nécessité de poser la question de la genèse de l'industrie mécanique considérée comme un stade particulier du capitalisme, et passe sous 30 silence l'existence de la manufacture capitaliste, ce stade du capitalisme qui précède le machinisme. Au lieu d'une analyse historique, il nous sert subrepticement l'utopie de la « production populaire ». Le deuxième point a trait à cette partie de la théorie moderne où il est question de la transformation apportée dans les rapports sociaux par l'industrie mécanique. M. N.-on n'a même pas tenté d'analyser ce problème. Il s'est beaucoup plaint du capitalisme, il a déploré l'apparition de la fabrique (tout comme Sismondi), mais il n'a pas même essayé d'étudier la transformation que la fabrique [N'oubliez pas que la signification scientifique de ce terme diffère de celle qu'il a ordinairement. La science l'applique exclusivement à la grande industrie mécanique. (Note de Lénine.).] a apportée dans les conditions sociales. Car il aurait fallu, pour cela, comparer l'industrie mécanique aux stades qui l'ont précédée et dont M. N.-on n'a rien dit. De même, le point de vue de la théorie moderne, qui voit dans les machines un facteur de progrès de la société capitaliste actuelle, lui est totalement étranger. Cette fois encore, il n'a même pas posé la question [Comme l'a fait, par exemple, A. VOLGUINE : La justification du populisme dans les écrits de M. Vorontsov (V. V.), St-Pétersbourg, 1896. (Note de Lénine.).], et d'ailleurs il ne pouvait pas la poser, car elle ne saurait découler que de l'étude historique de la substitution d'une forme du capitalisme à une autre, alors que chez M. N.-on le « capitalisme » tout court [En français dans le texte.] vient remplacer... la « production populaire ». Si, après avoir lu l'« étude » de M. N.-on sur l'extension du capitalisme dans l'industrie textile en Russie, nous nous demandions ce qu'il pense des machines, nous n'obtiendrions d'autre réponse que celle que nous avons déjà trouvée chez Sismondi. M. N.-on reconnaît que les machines augmentent la productivité du travail (il ne manquerait plus qu'il le niât !), — comme le reconnaissait Sismondi. M. N.-on déclare que ce ne sont pas les machines qui sont nuisibles, mais l'usage qu'en font les capitalistes, — ce que disait déjà Sismondi. M. N.-on estime qu'en introduisant les machines, « nous » avons perdu de vue le principe suivant selon lequel la production doit être proportionnée à la « capacité de consommation du peuple », — toujours comme Sismondi. Et c'est tout. M. N.-on s'en tient là. Il ne veut rien savoir des questions que la théorie moderne a posées et résolues, car il n'a même pas voulu se donner la peine d'analyser la succession historique des différentes formes de la production capitaliste en Russie (ne serait-ce que dans l'industrie textile qu'il a choisie comme exemple), ni le rôle des machines comme facteur de progrès dans le régime capitaliste existant. Ainsi, dans la question des machines, ce point d'économie politique si important sous le rapport théorique, M. N.-on partage également l'opinion de Sismondi. Il raisonne tout à fait comme un romantique, ce qui, bien entendu, ne l'empêche nullement de citer à tour de bras. Cela est vrai non seulement des considérations de M. N.-on sur l'industrie textile, mais aussi de tous ses raisonnements. Rappelez-vous ne serait-ce que l'exemple déjà cité de l'industrie meunière. Ce qu'il dit de l'introduction des machines n'est pour M. N.-on qu'un prétexte à des jérémiades sentimentales sur le décalage entre l'augmentation de la productivité du travail et la « capacité de consommation du peuple ». Il n'a pas même songé à analyser les transformations que l'industrie mécanique apporte d'une façon générale au régime social (et qu'elle y a effectivement apportées en Russie). Ces machines sont-elles un progrès dans la société capitaliste actuelle ? M. N.-on ne conçoit même pas qu'on puisse poser la question. [On trouve déjà esquissée ici, sur la base de la théorie de Marx, la critique des conceptions de M. N.-on, tâche dont je me suis acquitté par la suite dans Le développement du capitalisme. (Note de Lénine à l'édition de 1908.).] Ce qui vient d'être dit de M. N.-on s'applique a fortiori aux autres économistes populistes : dans la question des machines, le populisme continue aujourd'hui à partager le point de vue du romantisme petit-bourgeois, en substituant à l'analyse économique des voeux sentimentaux. X. LE PROTECTIONNISME La dernière question théorique qui nous intéresse dans le système des conceptions de Sismondi est celle du protectionnisme. Une place assez importante lui est réservée dans les Nouveaux principes, mais elle y est traitée d'un point de vue plutôt pratique — à propos du mouvement contre les lois sur les blés en Angleterre. Nous analyserons cette dernière question un peu plus loin, car elle en coiffe d'autres, plus vastes encore. Ce qui nous intéresse pour l'instant, c'est uniquement le point de vue de 31 Sismondi sur le protectionnisme. L'intérêt de cette question ne réside pas dans une nouvelle conception économique de Sismondi, que n'aurait pas encore abordée notre exposé, mais dans son interprétation du rapport qui existe entre l'« économique » et la « superstructure ». Efroussi assure aux lecteurs du Rousskoïé Bogatstvo que Sismondi « est l'un des premiers en date, et l'un des plus doués, parmi les précurseurs de l'école historique contemporaine », et qu'il s'élève « contre la tendance à isoler les faits économiques de tous les autres facteurs sociaux ». « Les ouvrages de Sismondi développent cette idée que les faits économiques ne doivent pas être isolés des autres facteurs sociaux, qu'ils doivent être étudiés en liaison avec les faits d'ordre social et politique » (Rousskoïé Bogatstvo, n° 8, pp. 38-39). Voyons donc, dans l'exemple choisi, comment Sismondi concevait les rapports entre les faits économiques et les faits d'ordre politique et social. « Les prohibitions à l'entrée, dit Sismondi dans le chapitre « Des douanes » (livre IV, ch. XI), sont aussi imprudentes et aussi ruineuses que les prohibitions à la sortie : elles ont été inventées pour donner à une nation une manufacture qu'elle n'avait pas encore, et on ne saurait nier qu'elles équivalent, pour une industrie commençante, à la plus forte prime d'encouragement. Cette manufacture produit peut-être à peine la centième partie de ce que la nation consomme de marchandises analogues ; mais les cent acheteurs devront rivaliser l'un avec l'autre pour obtenir la préférence du seul vendeur, et les quatre-vingtdix- neuf qu'il aura refusés seront obligés de se pourvoir de marchandises entrées en contrebande. Dans ce cas, la perte sera pour la nation comme cent, et le bénéfice comme un ; quelque avantage que l'on puisse trouver à donner à une nation une manufacture nouvelle, il en est peu, sans doute, qui méritent de si grands sacrifices, et l'on pourrait trouver toujours des moyens moins dispendieux de la mettre en activité » (t. I, pp. 440-441). Voyez avec quelle simplicité Sismondi résout la question : le protectionnisme est « imprudent », car la « nation » y perd ! De quelle « nation » parle notre économiste ? Quels sont les rapports économiques qu'il met en regard avec le fait politique et social dont il s'agit ici ? Il ne considère pas des rapports déterminés, il parle en général d'une nation telle qu'elle devrait être selon ses idées sur la façon dont elle doit être conçue. Or, cette conception repose, nous le savons, sur le rejet du capitalisme et la prédominance de la petite production indépendante. Mais n'est-ce pas la pire des absurdités que d'établir un rapport entre un facteur politique et social appartenant à un régime économique déterminé — et rien qu'à ce régime — et un autre régime purement imaginaire ? Le protectionnisme est un « facteur politique et social » du capitalisme ; or, Sismondi le met en regard non avec le capitalisme, mais avec une nation en général (ou avec une nation de petits producteurs indépendants). Il aurait pu tout aussi bien le confronter avec la communauté rurale indienne, par exemple, et obtenir quelque chose d'encore plus « imprudent » et « ruineux », mais répétons-le, cette « imprudence » aurait été imputable à sa façon d'opérer, et non au protectionnisme. Voulant démontrer que le protectionnisme n'est avantageux que pour une très petite catégorie de personnes, aux dépens de la masse, Sismondi se livre à un calcul enfantin. Mais il n'était nullement nécessaire de le démontrer, car cela découle de la notion même de protectionnisme (qu'il s'agisse d'une prime directe ou de l'éviction de concurrents étrangers). Que le protectionnisme traduise une contradiction sociale, voilà que ne fait aucun doute. Mais la vie économique du régime qui a créé le protectionnisme est-elle exempte de contradictions ? Au contraire, elle en est pleine, et Sismondi lui-même les a notées tout au long de son exposé. Au lieu de déduire cette contradiction de celles qu'il a constatées lui-même dans le régime économique, il veut ignorer les contradictions économiques, de sorte que son raisonnement n'est plus qu'un « voeu pieux » d'une parfaite inconsistance. Au lieu de rapprocher cette institution, qu'il dit n'être avantageuse que pour un petit groupe, des intérêts de ce dernier et de la situation qu'il occupe dans toute l'économie du pays, Sismondi l'oppose à sa conception abstraite du « bien général ». Nous voyons donc que, contrairement à l'assertion d'Efroussi, Sismondi isole les faits économiques des autres faits (puisqu'il considère le protectionnisme hors de toute liaison avec le régime économique), et qu'il ne se rend pas du tout compte de la relation qui existe entre les faits économiques et les faits d'ordre politique et social. La tirade que nous avons reproduite contient tout ce qu'il peut donner, en tant que théoricien, au sujet du protectionnisme : le reste n'en est que la paraphrase. « On peut douter qu'ils (c'est-à-dire les gouvernements) aient bien connu le prix auquel ils achetaient cet avantage (le développement de la manufacture), et les sacrifices prodigieux qu'ils imposaient aux consommateurs » (t. I, pp. 442-443). « Les gouvernements de l'Europe ont voulu faire violence à la nature. » 32 A quelle nature ? Le protectionnisme « ferait-il violence » à la nature du capitalisme ? « On la contraint ainsi (la nation), en quelque sorte, à une fausse activité », (t. I, p. 448). « Quelques gouvernements sont allés jusqu'à payer leurs marchands pour les mettre en état de vendre meilleur marché ; plus ce sacrifice était étrange et contraire aux calculs les plus simples, plus on l'a attribué à une haute politique... Le gouvernement paie ses marchands aux dépens de ses sujets» (t. I, p. 421), etc., et ainsi de suite. Tels sont les raisonnements que nous sert Sismondi ! Ailleurs, tirant en quelque sorte la déduction de ces raisonnements, il appelle le capitalisme un régime « artificiel», une «opulence factice» (t. I, p. 379), une sorte de plante mise « en serre chaude » (t. II, p. 456), etc. Ayant commencé par substituer de pieux souhaits à l'analyse des contradictions existantes, il en vient à altérer purement et simplement la réalité pour qu'elle réponde à ces souhaits. A l'en croire, l'industrie capitaliste « encouragée » avec tant de zèle est débile, sans point d'appui, etc. ; elle ne joue pas dans l'économie du pays un rôle prépondérant et, par conséquent, celui-ci appartient à la petite production, etc. Le fait indubitable, incontestable, que le protectionnisme doit son apparition uniquement à un régime économique déterminé et à des contradictions déterminées propres à ce régime ; qu'il traduit les intérêts réels d'une classe réelle, qui joue un rôle prépondérant dans l'économie nationale, —ce fait est réduit à néant, et même transformé en son contraire au moyen de quelques phrases sentimentales ! En voici encore un échantillon (il s'agit du protectionnisme agricole : t. I, p. 265, chapitre relatif aux lois sur le commerce des blés) : « Les Anglais nous représentent leurs grandes fermes comme le seul moyen de perfectionner l'agriculture, c'est-à-dire de se procurer une plus grande abondance de produits ruraux à meilleur marché, et voici que tout au contraire ils les produisent plus chèrement.... » Cet extrait est caractéristique au plus haut point ; il met bien en relief les procédés de raisonnement des romantiques, que les populistes russes ont entièrement faits leurs ! Le développement des grandes fermes et le progrès technique qui en est inséparable sont dépeints comme un système institué de propos délibéré : les Anglais (c'est-à-dire les économistes anglais) présentent ce système de perfectionnement de l'agriculture comme le seul possible. Sismondi veut dire qu'« on pourrait trouver », pour arriver à cette fin, d'autres moyens que les grandes fermes ; c'est-à-dire qu'« on pourrait en trouver », encore une fois, dans on ne sait quelle société abstraite, et non dans la société réelle d'une période historique déterminée, « société » fondée sur l'économie marchande, dont parlent les économistes anglais et dont Sismondi aurait dû parler lui aussi. « Perfectionner l'agriculture, c'est-à-dire se procurer (procurer à la nation ?) une plus grande abondance de produits. » Pas d'accord du tout avec ce « c'est-à-dire » ! Perfectionner l'agriculture et améliorer le régime d'alimentation de la masse, ce n'est pas du tout la même chose ; il n'est pas seulement possible, il est même nécessaire que ces deux choses ne coïncident pas dans le régime économique dont Sismondi s'obstine à ne pas parler. Par exemple, l'augmentation des surfaces plantées en pommes de terre peut signifier une élévation de la productivité du travail agricole (culture des plantes à racines) et une augmentation de la plus-value, en même temps qu'un régime d'alimentation de plus en plus mauvais pour les ouvriers. On retrouve cette manière qu'a le populiste... pardon, le romantique, d'escamoter sous des phrases les contradictions de la vie réelle. En réalité, continue Sismondi, « ces fermiers si riches, si intelligents, si bien secondés par tous les progrès des sciences, dont les attelages sont si beaux, les haies si bien closes, les champs si nets de mauvaise herbe, ne peuvent soutenir la concurrence du misérable paysan polonais, ignorant, abruti par l'esclavage, ne trouvant de refuge que dans l'ivrognerie, et dont l'agriculture est encore dans l'enfance de l'art. Les blés recueillis dans le centre de la Pologne, après avoir payé les frais d'un transport de plusieurs centaines de lieues, par les rivières, par terre et par mer, après avoir acquitté des droits d'entrée de trente et quarante pour cent sur leur valeur, sont encore à meilleur marché que ceux des plus riches comtés de l'Angleterre » (t. I, p.265). « Ce contraste confond les économistes anglais » (ibid). Ils en rendent responsable le poids des impôts, etc. Mais la vraie cause est ailleurs. « C'est le système d'exploitation qui est mauvais, qui repose sur une base dangereuse... C'est ce système même qui a été présenté récemment à notre admiration par tous les écrivains, et qu'il nous importe au contraire de bien connaître pour nous garder de l'imiter » (t. I, p.266). Est-il naïf, ce romantique qui présente le capitalisme anglais (et ses fermes) comme un système erroné imaginé par les économistes, et qui se figure que la «confusion» des économistes fermant les yeux sur 33 les contradictions du système des grandes fermes est un argument suffisant contre les fermiers. Combien superficielle est son intelligence des faits, qui cherche l'explication des processus économiques non dans les intérêts des différents groupes, mais dans les erreurs des économistes, des écrivains, des gouvernements ! Le bon Sismondi en appelle à la conscience des fermiers anglais, il leur fait honte, en même temps qu'à ceux du continent qu'il incite à ne pas « imiter » ces « mauvais » systèmes ! Mais n'oubliez pas que cela fut écrit il y a soixante-dix ans, et que Sismondi n'avait observé qu'à leur début ces faits encore absolument nouveaux à l'époque. Sa naïveté à lui est encore excusable, car les économistes classiques (ses contemporains) voyaient eux aussi, avec non moins de naïveté, dans ces faits nouveaux la manifestation de propriétés naturelles et éternelles de la nature humaine. Mais nos populistes ont-ils, dans leurs « objections » contre le capitalisme qui se développe en Russie, ajouté quoi que ce soit d'original aux arguments de Sismondi ? Ainsi, les raisonnements de Sismondi sur le protectionnisme montrent que le point de vue historique lui est absolument étranger. Au contraire, il raisonne tout à fait dans l'abstrait, comme les philosophes et les économistes du XVIIIe siècle ; le seul trait qui le distingue d'eux, c'est qu'il proclame normale et naturelle, non pas la société bourgeoise, mais celle des petits producteurs indépendants. C'est pourquoi il ne comprend pas du tout que le protectionnisme est lié à un régime économique déterminé, et escamote cette contradiction dans le domaine politique et social sous des phrases sentimentales où reviennent les mots « faux », « dangereux », erroné, imprudent, etc., comme il l'avait fait pour les contradictions de la vie économique. C'est pourquoi il est si superficiel quand il présente le protectionnisme et le libre-échange comme deux voies possibles, l'une « fausse » et l'autre « juste » (c'est-à-dire pour reprendre sa terminologie, comme s'il s'agissait de choisir entre le capitalisme et une voie non capitaliste). La théorie moderne a complètement réfuté ces erreurs en montrant que le protectionnisme est lié à un régime historique déterminé de l'économie sociale, aux intérêts de la classe qui domine dans ce régime et bénéficie de l'appui des gouvernements. Elle a montré que la question du protectionnisme et du libre-échange se décide entre les entrepreneurs (parfois entre les entrepreneurs de pays différents parfois entre diverses fractions des entrepreneurs d'un même pays). Si nous comparons à ces deux points de vue sur le protectionnisme l'attitude des économistes populistes, nous constatons qu'ici encore ils partagent entièrement le point de vue des romantiques considérant le protectionnisme en rapport non avec un pays capitaliste, mais avec on ne sait quel pays abstrait, avec des « consommateurs» tout court [En français dans le texte.], déclarant qu'il s'agit là d'un appui « erroné » et « imprudent » accordé à un capitalisme « de serre », etc. Ainsi, dans la question de la suppression des droits sur les machines agricoles importées, qui met aux prises entrepreneurs industriels et agricoles, les populistes prennent fait et cause, cela va sans dire, pour... les entrepreneurs ruraux. Nous ne voulons pas dire qu'ils ont tort. Mais c'est là une question de fait, une question de moment historique ; il s'agit de savoir quelle est la fraction d'entrepreneurs qui traduit le mieux les intérêts généraux du développement du capitalisme. Même si les populistes ont raison, ce n'est certes pas parce que l'établissement de droits de douane signifie un « soutien artificiel accordé au capitalisme », et que leur suppression représente un appui donné à l'industrie populaire « traditionnelle » ; c'est tout simplement parce qu'en accélérant la disparition des rapports moyenâgeux à la campagne et la création d'un marché intérieur pour l'industrie, le développement du capitalisme agricole (qui a besoin de machines) signifie un développement plus large, plus libre et plus rapide du capitalisme en général. Nous prévoyons une objection pour avoir, sur ce point, rangé les populistes parmi les romantiques. On dira peut-être qu'il aurait fallu faire une exception pour M. N.-on. Ne dit-il pas expressément que la question du libre-échange et du protectionnisme est une question propre au capitalisme ; ne l'a-t-il pas répété plus d'une fois, et même avec des «citations » à l'appui ?... Eh oui, parfaitement, M. N.-on va jusqu'à s'appuyer sur des citations ! Mais si l'on nous montrait ce passage de ses Essais, nous en montrerions d'autres où il déclare que soutenir le capitalisme, c'est l'« implanter » (et cela dans ses Bilans et conclusions /pp. 331, 323, et aussi 283) ; où il voit dans les encouragements donnés au capitalisme une « funeste aberration » qui s'explique par le fait que « nous avons perdu de vue » et « 34 oublié » tel ou tel principe, que « notre conscience a été obnubilée », etc. (p. 298. Comparez avec Sismondi !). Cela s'accorde-t-il avec cette affirmation que l'appui donné au capitalisme (par des primes à l'exportation) est « une des contradictions dont fourmille notre vie économique » [Tout comme les Essais « fourmillent » d'appels à « nous autres », ainsi que d'exclamations et de phrases du même genre, montrant que leur auteur entend ignorer ces contradictions. (Note de Lénine.).] ; et que « comme toutes les autres, elle doit son existence à la forme qu'a revêtue l'ensemble de la production ». Notez bien ceci : l'ensemble de la production! Nous demandons à tout homme impartial quel est donc le point de vue de cet auteur pour qui le soutien accordé « à la forme qu'a revêtue l'ensemble de la production » est une «aberration» ? Celui de Sismondi ou celui de la théorie scientifique ? Les « citations » de M. N.-on ne sont ici (comme dans les questions déjà débattues) que des ajouts maladroits, étrangers au texte, d'où il ne ressort nullement que l'auteur les croit vraiment applicables à la réalité russe. Quand M, N.-on « cite », il use de la théorie moderne comme d'une enseigne qui ne sert qu'à tromper le lecteur. Ce vêtement de « réaliste » est fort mal ajusté et ne fait que dissimuler un pur romantique. [Un soupçon nous vient : M. N.-on ne voit-il pas dans ces « citations » un talisman qui le mettrait à l'abri de toute critique ? Il est difficile de s'expliquer autrement qu'il ait pu, tout en sachant par MM. Strouvé et Tougan-Baranovski qu'on a rapproché ses conceptions de la doctrine de Sismondi, « citer » dans un de ses articles du Rousskoïé Bogatstvo (1894, n°6, p. 88) l'opinion d'un représentant de la théorie nouvelle qui range Sismondi parmi les réactionnaires et les utopistes petitsbourgeois. Sans doute est-il profondément convaincu d'avoir, par cette « citation », « infirmé » le parallèle qu'on avait tracé entre sa propre personne et Sismondi. (Note de Lénine.).] XI. LE ROLE DE SISMONDI DANS L'HISTOIRE DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE Nous connaissons à présent les principales thèses de Sismondi concernant l'économie théorique. En résumé, nous voyons qu'il reste partout absolument fidèle à lui-même, que sa façon de voir ne change pas. Sur tous les points, il se distingue des auteurs classiques en signalant les contradictions du capitalisme. Cela, d'une part. D'autre part, sur aucun point il ne peut (ni ne veut, d'ailleurs) pousser plus loin l'analyse entreprise par les classiques, et c'est pourquoi il se contente d'une critique sentimentale du capitalisme, faite d'un point de vue petit-bourgeois. Cette substitution de doléances et de lamentations sentimentales à l'analyse scientifique rend sa conception des plus superficielles. Après avoir fait siennes ses indications sur les contradictions du capitalisme, la théorie moderne les a soumises, elles aussi, à une analyse scientifique et est arrivée, sur tous les points, à des conclusions absolument contraires à celles de Sismondi, et qui conduisent par conséquent à envisager le capitalisme d'un point de vue diamétralement opposé au sien. La Critique de quelques thèses de l'économie politique (Zur Kritik, trad. russe, M., 1896) [Lénine cite ici le livre de Karl MARX Zur Kritik der politischen Okonomie, (Voir Karl MARX : Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales, Paris, 1969, p. 37.).] définit comme suit le rôle de Sismondi dans l'histoire de la science : « Sismondi s'est libéré de la conception de Boisguillebert suivant laquelle le travail créateur de valeur d'échange serait falsifié par l'argent, mais, comme Boisguillebert dénonçait l'argent, il dénonce, lui, le grand capital industriel » (p. 36). L'auteur veut dire par là : de même que Boisguillebert voyait très superficiellement dans l'échange des marchandises un état de choses naturel et incriminait l'argent, « élément usurpateur » (ibid., p. 30), Sismondi voyait dans la petite production un état de choses naturel et incriminait le grand capital considéré par lui comme un élément étranger. Boisguillebert ne comprenait pas qu'il existe entre l'argent et l'échange des marchandises une relation indissoluble et naturelle ; il ne comprenait pas qu'il opposait l'une à l'autre, comme des éléments étrangers, deux formes du « travail bourgeois » (ibid., pp. 30-31). Sismondi ne comprenait pas qu'il existe entre le grand capital et la petite production indépendante une relation indissoluble et naturelle ; il ne comprenait pas que ce sont là deux formes de l'économie marchande. Boisguillebert 35 « s'emporte contre le travail bourgeois sous l'une de ses formes tout en l'exaltant, en utopiste, sous l'autre » (ibid.). Sismondi s'emportait contre le grand capital, c'est-à-dire contre l'économie marchande sous l'une de ses formes, sa forme la plus développée, tout en exaltant en utopiste le petit producteur (surtout la paysannerie), c'est-à-dire l'économie marchande sous son autre forme, sa forme embryonnaire. « Si, avec Ricardo, poursuit l'auteur de la Critique, l'économie politique tire sans ménagements sa dernière conséquence et trouve ainsi sa conclusion, cette conclusion est complétée par Sismondi chez qui on la voit douter d'elle-même » (p. 36). Ainsi, pour l'auteur de la Critique, le rôle de Sismondi se réduit au fait qu'il a soulevé la question des contradictions du capitalisme et posé de la sorte à l'analyse un nouveau problème à résoudre. L'auteur que je viens de citer considère toutes les conceptions propres à Sismondi, lequel voulait aussi répondre à cette question, comme non scientifiques, superficielles et exprimant un point de vue petit-bourgeois réactionnaire (voir les appréciations reproduites ci-dessus et celle donnée ci-après à propos d'une « citation » d'Efroussi). Si nous établissons une comparaison entre la doctrine de Sismondi et le populisme, nous constatons sur presque tous les points (sauf pour la négation de la théorie de la rente de Ricardo et les préceptes malthusiens à l'usage des paysans) une identité frappante, qui va parfois jusqu'à l'emploi des mêmes expressions. Les économistes populistes partagent entièrement le point de vue de Sismondi. Nous nous en convaincrons mieux encore un peu plus loin, quand, de la théorie, nous passerons aux conceptions de Sismondi sur les questions pratiques. Enfin, pour revenir à Efroussi, il n'a porté sur aucun point une appréciation juste en ce qui concerne Sismondi. Tout en indiquant que celui-ci avait souligné et condamné les contradictions du capitalisme, Efroussi n'a pas du tout compris que sa théorie diffère radicalement de celle du matérialisme scientifique ni que les conceptions romantique et scientifique du capitalisme sont diamétralement opposées. Les sympathies du populiste pour le romantique, leur touchante unanimité, ont empêché l'auteur des articles du Rousskoïé Bogatstvo de porter un jugement exact sur ce représentant classique du romantisme dans la science économique. Nous venons de citer une appréciation portée sur Sismondi et disant que, chez lui, on voit l'économie classique « douter d'elle-même ». Mais Sismondi ne songeait pas à se contenter de ce rôle (qui lui assure une place honorable parmi les économistes). Il cherchait, nous l'avons vu, à lever ces doutes, et il s'y prenait fort mal. Mieux encore : il reprochait aux auteurs classiques et à leur science, non pas d'avoir reculé devant l'analyse des contradictions, mais d'user, selon lui, de méthodes erronées. « La science ancienne ne nous enseigne ni à comprendre ni à prévenir» les nouvelles calamités (t. I, p. XV), déclare-t-il dans la préface à la deuxième édition de son livre. Et il n'expliquait pas ce fait en disant que l'analyse donnée par cette science était incomplète et inconséquente, mais en prétendant qu'elle s'était « jetée dans des abstractions » (t. I, p. 55 : les nouveaux disciples d'Adam Smith en Angleterre se sont jetés dans des abstractions qui nous font absolument perdre de vue l'« homme ») et suivait «désormais une fausse route» (t. II, p. 448). Quelles sont donc les accusations portées par Sismondi contre les auteurs classiques qui l'autorisent à tirer pareille conclusion ? Les économistes les plus célèbres ont « accordé trop peu d'attention à la consommation ou au débit » (t. I, p. 124). Depuis, cette accusation a été répétée un nombre incalculable de fois. On a prétendu qu'il fallait distinguer la « consommation » de la « production » en tant que branche particulière de la science ; que la production obéit à des lois naturelles, alors que la consommation est réglée par la répartition qui dépend elle-même de la volonté des hommes, etc., et ainsi de suite. On sait que nos populistes partagent ces idées et mettent au premier plan la répartition. [Il va de soi qu'ici encore, Efroussi n'a pas manqué de prodiguer ses éloges à Sismondi. « Ce qui importe dans la doctrine de Sismondi, lisons-nous dans le Rousskoïé Bogatstvo, n°8, p. 56, c'est moins les mesures spéciales préconisées par lui que l'esprit général dont tout son système est imprégné. Contrairement à l'école classique, il insiste sur la répartition plus que sur la production. » Bien qu'il multiplie les « références » aux économistes 36 « modernes », Efroussi n'a absolument rien compris à leur théorie et continue à ressasser les absurdités sentimentales qui caractérisent la critique primitive du capitalisme. Notre populiste veut, ici encore, se tirer d'affaire en traçant un parallèle entre Sismondi et de « nombreux représentants éminents de l'école historique », qu'il aurait, paraît-il, « dépassés » (ibid.). Efroussi n'en demande pas davantage ! Sismondi « a dépassé » les professeurs allemands : que vous faut-il encore ? De même que tous les populistes. Efroussi essaie de mettre l'accent sur le fait que Sismondi a critiqué le capitalisme. Mais il y a critique et critique, et on peut critiquer le capitalisme aussi bien d'un point de vue sentimental que d'un point de vue scientifique, ce dont l'économiste du Rousskoïé Bogatstvo ne semble pas se douter le moins du monde. (Note de Lénine.).] Quel est donc le sens de cette accusation ? Elle repose uniquement sur une conception tout à fait antiscientifique de l'économie politique, qui n'a pas du tout pour objet, comme on le dit souvent, la « production des valeurs matérielles » (c'est l'objet de la technologie), mais les rapports sociaux engendrés entre les hommes par la production. C'est seulement en concevant la « production » dans le premier sens que l'on peut en dissocier la « répartition » ; dans ce cas, au lieu des catégories de formes historiquement déterminées de l'économie sociale, on voit figurer dans la « rubrique » production des catégories se rapportant au processus du travail en général : d'ordinaire, les plates banalités de ce genre ne servent qu'à estomper par la suite la réalité historique et sociale. (Exemple : la notion de capital.) Mais si, en bonne logique, nous entendons par « production » les rapports sociaux engendrés par elle, ni la « répartition » ni la « consommation », ne jouent plus de rôle autonome. Quand on tire au clair les rapports créés dans le processus de la production, on détermine du même coup la part du produit qui revient à chacune des classes et, partant, la « répartition » et la « consommation ». Par contre, si les rapports de production n'ont pas été élucidés (au cas, par exemple, où l'on n'aurait pas compris le processus de production de l'ensemble du capital social), tous les raisonnements sur la consommation et là répartition ne sont plus que des banalités ou de pieux souhaits romantiques. Sismondi a été le premier à tenir des propos de ce genre. Rodbertus a, lui aussi, beaucoup parlé de la «répartition du produit national » ; les autorités « modernes » d'Efroussi ont même fondé des « écoles » particulières dont l'un des principes était d'accorder une attention spéciale à la répartition. [Ingram rapproche très justement Sismondi des « socialistes de la chaire » (Histoire de l'économie politique, p. 212, Moscou, 1891), et déclare avec candeur : « Nous admettons déjà (!!) la conception de Sismondi pour qui l'Etat est une force dont la mission... est de répandre les bienfaits de la communauté sociale et du progrès moderne autant que possible sur toutes les classes de la communauté » (p. 215). Nous avons déjà vu, par l'exemple du protectionnisme, toute la profondeur, de ces « conceptions » de Sismondi. (Note de Lénine.).] Et aucun de ces théoriciens de la «répartition» et de la «consommation» n'a su même résoudre le problème essentiel qui est de distinguer le capital social du revenu social ; ils ont tous continué à se débattre dans les contradictions devant lesquelles s'était arrêté Adam Smith. [Voir, par exemple, l'article de R. Meyer « Revenu », dans le Handwörterbuch der Staatswissenschaften (trad. en russe dans le recueil L'Industrie), qui montre le piteux imbroglio des raisonnements des professeurs allemands « modernes » à ce sujet. Chose curieuse, R. Meyer, qui s'appuie expressément sur Adam Smith et cite précisément dans sa bibliographie les chapitres du livre II du Capital où l'on trouve une réfutation complète de Smith, n'en dit rien dans le texte lui-même. (Note de Lénine.).] La tâche n'a été menée à bien que par un économiste qui n'a jamais fait de la répartition une question à part, et qui a protesté de la façon la plus énergique contre les raisonnements « vulgaires » relatifs à la « répartition » (voir les remarques de Marx sur le programme de Gotha, citées par P. Strouvé dans ses Notes critiques, p. 129, épigraphe au chap. IV). [Karl MARX : Critique du programme de Gotha in MARX et ENGELS : Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, Editions sociales, Paris, 1972, pp. 31-83.] Bien mieux : c'est dans l'analyse de la reproduction du capital social que résidait la solution. L'auteur n'a fait ni de la consommation ni de la répartition une question à part ; mais l'analyse de la production ayant été poussée jusqu'au bout, l'une et l'autre se sont trouvées du coup entièrement élucidées. « L'analyse scientifique du mode capitaliste de production montre que... les rapports de distribution sont identiques, pour l'essentiel, avec ces rapports de production, qu'ils en constituent l'autre face, de sorte que tous deux partagent le même caractère historique transitoire. » « Le salaire suppose le travail salarié, le profit suppose le capital. Ces formes déterminées de la distribution supposent donc que les conditions de production aient des caractères (Charaktere) sociaux déterminés et qu'il existe certains rapports sociaux entre les agents de production. En somme le rapport déterminé de là répartition ne fait que traduire le 37 rapport de production, historiquement défini. » «... Chaque forme de distribution disparaît avec le mode déterminé de production dont elle est issue et auquel elle correspond.» « L'opinion qui veut que seuls les rapports de distribution soient historiques, à l'exclusion des rapports de production, émane de la jeune critique, encore hésitante (embarrassée, befangen) de l'économie politique bourgeoise. Mais par ailleurs elle repose sur la confusion qui identifie le procès social de production au simple procès de travail tel que celui qu'aurait à accomplir même un homme, placé dans un isolement anormal, ne recevant aucune aide de la société. Tant que le procès de travail n'est qu'un procès entre l'homme et la nature, ses éléments simples restent communs à toutes les formes sociales ultérieures de ce procès. Mais toute forme historique définie de ce procès continue à développer les bases matérielles et les formes sociales de celui-ci. » (Le Capital, t. III, 2, pp. 415, 419, 420 de l'original allemand). [Karl MARX : Le Capital, livre III, t. III, pp. 253, 256-258.] Sismondi n'a pas été plus heureux dans ses attaques d'un autre genre contre les auteurs classiques, lesquelles occupent plus de place encore dans ses, Nouveaux principes, « Ses nouveaux disciples (d'Adam Smith), en Angleterre, se sont bien davantage jetés dans des abstractions qui nous font absolument perdre de vue l'homme »... (t. I, p. 55). Pour Ricardo « la richesse est tout, les hommes ne sont absolument rien » (t. .II p. 331). Les partisans du libre-échange « ont souvent Sacrifié les hommes et les intérêts réels à une théorie abstraite» (t. II, p. 457), et ainsi de suite. Que ces attaques sont vieilles et neuves à la fois ! Je songe ici aux populistes qui les ont reprises sous une forme nouvelle et se sont élevés avec tant de violence contre la théorie reconnaissant ouvertement que le développement capitaliste de la Russie est un développement réel, effectif et inévitable. Ne répétaient-ils pas la même chose en vitupérant sur tous les tons l'« apologie du pouvoir de l'argent», l'« esprit social-bourgeois », etc. ? [Il s'agit d'ouvrages polémiques des populistes contre les marxistes, notamment de l'article de N. Danielson « L'apologie du pouvoir de l'argent en tant que signe des temps » et de l'article de V. Vorontsov « Le social-démocratisme allemand et le bourgeoisisme russe ».] C'est donc à eux, bien plus encore qu'à Sismondi, que s'applique cette remarque à l'adresse de la critique sentimentale du capitalisme en général : Man schreie nicht zu sehr über den Zynismus ! Der Zynismus liegt in der Sache, nicht in den Worten, welche die Sache bezeichnen ! [Voir Karl MARX : Misère de la philosophie, Editions sociales, Paris, 1972, p. 62.] Ne criez pas tant au cynisme ! Le cynisme est dans les choses, et non dans les mots qui expriment les choses ! Nous avons dit : « bien plus encore ». Car les romantiques d'Occident n'avaient pas sous les yeux l'analyse scientifique des contradictions du capitalisme ; ils étaient les premiers à signaler ces contradictions et foudroyaient (piètres foudres, d'ailleurs) ceux qui ne les voyaient pas. Sismondi s'en est pris à Ricardo parce que celui-ci, avec une franchise impitoyable, a tiré toutes les conclusions des faits qu'il avait observés et étudiés dans la société bourgeoise : il a signalé expressément et l'existence de la production pour la production, et la transformation de la force de travail en marchandise, considérée comme toute autre marchandise, et le fait que le revenu net, c'est-àdire le montant du profit, importe seul à la « société ». [Efroussi, par exemple, répète gravement les phrases sentimentales de Sismondi déclarant que l'augmentation du revenu net de l'entrepreneur ne constitue pas un gain pour l'économie nationale, etc. ; il ne lui reproche qu'une chose : c'est de ne pas en avoir pris « nettement conscience » (n° 8, p. 43). Comparons à cela, si vous le voulez bien, les résultats de l'analyse scientifique du capitalisme. Le revenu brut (Roheinkommen) de la société comprend le salaire + le profit + la rente. Le revenu net (Reineinkommen) est la plus-value. « A considérer le revenu de la société tout entière, le revenu national se compose de salaire, plus profit, plus rente, c'est-à-dire du revenu brut. Néanmoins, ceci est encore une abstraction, étant donné que toute la société basée sur la production capitaliste se place à un point de vue capitaliste ; elle considère par conséquent que seul le revenu se résolvant en profit et en rente est du revenu net » (III, 2, pp. 375-376). [Le Capital, livre III, t. III, p. 218.] L'auteur se rallie donc entièrement à la définition donnée par Ricardo du « revenu net » de la « société », à cette définition qui a suscité la « fameuse 38 objection » de Sismondi (Rousskoïé Bogatstvo, n° 8, p. 44) : « Quoi donc ? La richesse est tout, les hommes ne sont absolument rien ? » (t. II, p.331). Dans la société actuelle, oui, assurément. (Note de Lénine.).] Mais Ricardo disait la pure vérité : c'est bien ainsi que tout se passe dans la réalité. Et si cette vérité semblait « basse » à Sismondi, il aurait dû chercher les causes de cette bassesse ailleurs que dans la théorie de Ricardo, et s'en prendre à tout autre chose qu'à des « abstractions » ; les exclamations qu'il pousse à l'adresse de Ricardo sont entièrement du domaine des « fictions qui nous élèvent ». Et nos romantiques contemporains ? Nieraient-ils la réalité du « pouvoir de l'argent » ? Nieraient-ils la toute-puissance de ce pouvoir, non seulement parmi la population industrielle, mais aussi parmi la population agricole de n'importe quelle « communauté rurale», de n'importe quel village si perdu qu'il soit? Nieraient-ils le lien qui rattache nécessairement ce fait à l'économie marchande ? Non, ils n'ont pas même tenté de mettre tout cela en doute. Ils s'efforcent tout simplement de ne pas en parler. Ils craignent d'appeler les choses par leur nom. Et nous comprenons parfaitement leur crainte : reconnaître franchement ce qui est, ce serait priver de tout fondement la critique sentimentale (populiste) du capitalisme. Qui d'étonnant si les populistes se jettent avec tant de fougue dans la mêlée sans même avoir pris le temps de fourbir l'arme rouillée du romantisme ? Quoi d'étonnant si tous les moyens leur sont bons et s'ils s'attachent à présenter l'hostilité à la critique sentimentale comme de l'hostilité à l'égard de la critique tout court. Ne luttent-ils pas pour leur droit à l'existence ? Sismondi a même tenté d'ériger sa critique sentimentale en méthode particulière de la science sociale. Nous avons déjà vu qu'il reprochait à Ricardo non pas de s'être arrêté, dans son analyse objective, devant les contradictions du capitalisme (le reproche eût été fondé), mais précisément d'avoir été objectif dans son analyse. Sismondi disait que Ricardo « nous fait perdre de vue l'homme ». Dans la préface à la seconde édition des Nouveaux principes, nous lisons cette tirade : « Je crois devoir réclamer contre la manière, si souvent légère, si souvent fausse ; dont un ouvrage sur les sciences sociales est jugé dans le monde. Le problème qu'elles présentent à résoudre est bien autrement compliqué que tous ceux qui naissent des sciences naturelles ; et en même temps, il s'adresse au coeur aussi bien qu'à la raison » (t. I, p. XVI). Qu'elle est familière au lecteur russe, cette opposition des sciences naturelles aux sciences sociales qui s'adressent « au coeur » ! [« Aussi l'économie politique n'est-elle pas une science de calcul, mais une science morale... Elle ne mène au but que quand on apprécie les sentiments, les besoins et les passions des hommes » (t. I, p. 313). Ces phrases sentimentales, où Sismondi voit une conception nouvelle de la science sociale — de même que les sociologues russes de l'école subjectiviste dans des déclamations tout à fait analogues —, montrent bien que la critique de la bourgeoisie était encore dans l'enfance. Tout en conservant son caractère de « calcul » rigoureusement objectif, l'analyse scientifique des contradictions ne fournit-elle pas une base solide pour l'intelligence « des sentiments, des besoins et des passions », non point des passions des « hommes » en général, — notion abstraite que le romantique et le populiste remplissent d'un contenu spécifiquement petit-bourgeois, — mais d'hommes appartenant à des classes déterminées ? La vérité, c'est que Sismondi ne pouvait pas réfuter théoriquement les économistes ; aussi se payait-il de phrases sentimentales. « Contraint par son dilettantisme de faire des concessions théoriques à tout avocat plus ou moins docte du système bourgeois, pour apaiser le sentiment de son impuissance l'utopiste se cherche une consolation en taxant ses adversaires d'objectivité : soit, vous avez plus de savoir, mais moi j'ai plus de coeur. » (Beltov, p. 43) [G. PLEKHANOV : Essai sur le développement de la conception moniste de l'histoire]. (Note de Lénine.).] Sismondi énonce ici des idées qui, quelques dizaines d'années plus tard, allaient être « redécouvertes » à l'extrémité orientale de l'Europe par l'« école sociologique russe » et érigées en méthode spéciale : la « méthode subjective en sociologie »... Bien entendu, Sismondi fait appel, tout comme les sociologues de chez nous, « au coeur aussi bien qu'à la raison ». [Comme si les « problèmes » qui découlent des sciences naturelles ne s'adressaient pas « au coeur », eux aussi ! (Note de Lénine.).] Mais nous avons déjà vu que, dans tous les problèmes les plus importants, le « coeur » du petit bourgeois triomphait de la « raison » de l'économiste-théoricien. 39 POST-SCRIPTUM [Ecrit pour l'édition de 1908.] Le bien-fondé du jugement porté ici sur le sentimental Sismondi en raison de son attitude à l'égard du scientifiquement « objectif » Ricardo se trouve entièrement confirmé par une appréciation de Marx, dans le second tome des Théories de la plus-value, paru en 1905 (Theorien über den Mehrwert, II, B., I. T., S. 304 u. ff. « Bemerkungen über die Geschichte der Entdeckung des sogenannten Ricardoschen Gesetzes »). [Théories de la plus-value, t. II, Ire partie, pp. 504 et suivantes. « Remarques sur l'histoire, de la découverte de la loi dite de Ricardo. ».] Opposant Ricardo, homme de science, à Malthus, misérable plagiaire, avocat vénal des possédants et fourbe sans vergogne, Marx déclare : « A juste titre, du moins pour son époque, Ricardo considère le mode de production capitaliste comme le plus avantageux pour la production en général, pour la production de la richesse. Il veut la production pour la production, et en cela il a raison. Objecter, comme certains adversaires sentimentaux de Ricardo, que la production comme telle ne peut être un but, c'est oublier que la formule « production pour la production » signifie simplement : développement des forces productives de l'humanité, donc développement de la richesse de la nature humaine, posé comme but. Opposer à ce but le bien-être de l'individu, comme l'a fait Sismondi, c'est prétendre que le développement de l'espèce humaine doit être arrêté pour assurer le bien-être de l'individu, que par exemple il ne faut jamais faire la guerre, parce que des individus y seraient tués. Sismondi n'a raison que contre les économistes qui masquent ou nient cet antagonisme » (p. 309). De son point de vue, Ricardo a parfaitement le droit d'assimiler les prolétaires aux machines, aux marchandises dans la production capitaliste. « Es ist dieses stoisch, objektiv, wissenschaftlich », « voilà qui est stoïque, objectif, scientifique » (p. 313). Il va de soi que ce jugement n'est valable que pour une époque déterminée : les premières années du XIXe siècle. 40 CHAPITRE II — CARACTÈRE DE LA CRITIQUE DU CAPITALISME CHEZ LES ROMANTIQUES Nous nous sommes suffisamment occupés de la « raison » de Sismondi. Voyons maintenant son « coeur » d'un peu plus près. Essayons de coordonner tout ce que nous savons de son point de vue (que nous avons étudié jusqu'ici uniquement en tant qu'élément ayant trait aux questions théoriques), de son attitude vis-à-vis du capitalisme, de ses sympathies sociales, de son intelligence des problèmes « politiques et sociaux » de l'époque où il vivait. I. CRITIQUE SENTIMENTALE DU CAPITALISME Le développement rapide de l'échange (de l'économie monétaire, pour employer la terminologie actuelle), dont les effets se sont fait tout particulièrement sentir après la destruction des vestiges de la féodalité par la Révolution française : tel était le trait caractéristique de l'époque où écrivait Sismondi. Celui-ci condamnait sans ambages ce développement et ces progrès de l'échange ; il s'en prenait à la « concurrence funeste », disait que « le gouvernement doit protéger la population contre les effets de la concurrence » (ch. VIII, I.VII), etc. « Les échanges rapides » ont l'inconvénient « d'altérer la bonne foi d'un peuple. On ne cherche pas longtemps à bien vendre sans chercher à surfaire et à tromper ; et plus celui qui fait de continuels marchés a de peine à trouver sa subsistance, plus il est exposé à la séduction d'employer la tromperie » (t. I, p. 169). Il fallait cette dose de naïveté pour dénoncer l'économie monétaire comme le font nos populistes ! «... La richesse commerciale n'est que la seconde en importance dans l'ordre économique, et... la richesse territoriale, qui fournit la subsistance, doit s'accroître la première. Toute cette classe nombreuse qui vit du commerce ne doit être appelée à participer aux fruits de la terre qu'autant que ces fruits existent ; elle ne doit s'accroître qu'autant que ces fruits s'accroissent aussi » (t. I, pp. 322-323). M. N.-on, qui remplit de ses doléances des pages entières où il se plaint que les progrès du commerce et de l'industrie gagnent de vitesse ceux de l'agriculture, a-t-il fait un seul pas en avant par rapport à ce romantique patriarcal ? Ces doléances d'un romantique et d'un populiste n'attestent que leur incompréhension absolue de l'économie capitaliste. Peut-il exister un capitalisme où le développement du commerce et de l'industrie ne gagnerait pas de vitesse celui de l'agriculture ? Le développement du capitalisme, n'est-ce pas le développement de l'économie marchande, c'est-à-dire de la division sociale du travail, qui détache l'une après l'autre de l'agriculture les différentes phases du traitement de la matière première, alors qu'à l'origine l'obtention de la matière première, son traitement et la consommation formaient une seule et même économie naturelle ? Aussi le capitalisme signifie-t-il toujours et partout un développement du commerce et de l'industrie plus rapide que celui de l'agriculture, un accroissement plus rapide de la population occupée dans le commerce et l'industrie, une importance et un rôle accrus du commerce et de l'industrie dans l'ensemble du régime d'économie sociale. [Quand le capitalisme se développe, l'agriculture reste toujours et partout en arrière du commerce et de l'industrie ; elle leur est toujours subordonnée et est toujours exploitée par eux, et c'est toujours plus tard qu'ils l'entraînent dans la voie de la production capitaliste. (Note, de Lénine.).] Il ne peut en être autrement. Et M. N.-on démontre une fois de plus en ressassant ces lamentations que ses conceptions économiques ne vont pas au-delà d'un romantisme superficiel et sentimental. « Cet esprit imprudent d'entreprise, cette surabondance de toute espèce de commerce, qui multiplie si fort les faillites dans les Etats-Unis, est due sans aucun doute à la multiplication des banques, et à la facilité avec laquelle un crédit trompeur est mis à la place d'une fortune réelle » (t. II, p. 111), etc., etc... Mais au nom de quoi Sismondi dénonçait-il l'économie monétaire (et le capitalisme) ? Que lui opposait-il ? La petite production indépendante, l'économie naturelle du paysan à la campagne, le métier à la ville. Voici ce qu'il dit de la première au chapitre « De l'exploitation patriarcale » (ch. III, I. III. Le livre III traite de la richesse « territoriale ») : « Les premiers propriétaires de terre furent eux-mêmes cultivateurs, ils exécutèrent tout le travail de leurs champs avec leurs enfants et leurs domestiques. Aucune organisation sociale ne garantit plus de bonheur et plus de vertus à la classe la plus nombreuse de la nation, plus d'opulence à tous, plus de stabilité à l'ordre public... [Notez que Sismondi — tout comme nos populistes — transforme d'un coup de baguette 41 l'économie indépendante du paysan en une « organisation sociale ». C'est une tricherie manifeste. Qu'estce qui relie entre eux ces paysans de localités différentes ? Précisément la division du travail social et l'économie marchande, qui ont remplacé les rapports féodaux. On voit tout de suite que l'auteur a érigé en utopie un des éléments du régime de l'économie marchande, et n'a pas compris les autres. Comparez N.-on, page 322 : « La forme d'industrie basée sur la possession des instruments de production par le paysan. » Que la possession des instruments de production par le paysan, soit — historiquement et logiquement — le point de départ de la production capitaliste, M. N.-on ne s'en doute même pas ! (Note de Lénine.).] Dans les pays où le fermier est propriétaire, et où les fruits appartiennent sans partage aux mêmes hommes qui ont fait tous les travaux, pays dont nous désignons l'exploitation par le nom de patriarcale, on voit à chaque pas les signes de l'amour que le cultivateur porte à la maison qu'il habite, à la terre qu'il soigne... Le travail même qu'il leur donne est un plaisir... Dans les heureux pays où l'exploitation est patriarcale, la nature propre de chaque champ est étudiée, et sa connaissance est transmise, des pères aux enfants... L'exploitation par grandes fermes, dirigée par des hommes plus riches, s'élèvera peut-être davantage au-dessus des préjugés et de la routine. Mais l'intelligence (c'est-à-dire les connaissances en matière d'agriculture) ne descendra pas jusqu'à celui qui travaille, et elle sera mal appliquée... L'exploitation patriarcale améliore les moeurs et le caractère de cette partie si nombreuse de la nation qui doit faire tous les travaux des champs. La propriété donne des habitudes d'ordre et d'économie, l'abondance journalière détruit le goût de la gourmandise et de l'ivrognerie... Ne faisant d'échange presque qu'avec la nature, il (le cultivateur) a moins qu'aucun autre ouvrier industrieux l'occasion de se défier des hommes, et de rétorquer contre eux l'arme de la mauvaise foi » (t. I, pp. 165-170). « Les premiers fermiers furent de simples laboureurs ; ils exécutèrent de leurs mains la plupart des travaux de l'agriculture ; ils proportionnèrent leurs entreprises aux forces de leurs familles... Cependant, ils n'ont pas cessé d'être paysans : ils tiennent eux-mêmes les cornes de leur charrue ; ils soignent leur bétail dans les champs, dans l'étable ; ils vivent en plein air, s'accoutumant aux fatigues habituelles et à la nourriture sobre, qui forment des citoyens robustes et de braves soldats. [Comparez, lecteur, à ces contes doucereux de grand-mère ce qu écrit le publiciste « avancé » de la fin du XIXe siècle, cité par M. Strouvé dans ses Notes critiques, p. 17. (Note de Lénine.).] Ils n'emploient presque jamais, pour travailler avec eux, des ouvriers pris à la journée, mais seulement des domestiques, choisis toujours parmi leurs égaux, traités avec égalité, mangeant à la même table, buvant le même vin et habillés des mêmes habits. Aussi les fermiers ne forment avec leurs domestiques qu'une classe de paysans, animés des mêmes sentiments, partageant les mêmes jouissances, exposés aux mêmes privations, et tenant à la patrie par les mêmes liens » (t. I, p. 221). La voilà bien, la fameuse « production populaire » ! Et qu'on ne vienne pas nous dire que Sismondi méconnaît la nécessité d'unir les producteurs : il dit explicitement (voir ci-après) qu'il voudrait « comme eux (comme Fourier, Owen, Thompson, Muiron) qu'il y eût une association » (t. II, p. 365). Qu'on ne nous dise pas qu'il est pour la propriété : au contraire, il met l'accent sur la petite culture (cf. t. II, p. 355) et non sur la petite propriété. Il va de soi que cette idéalisation de la petite culture revêt une forme différente dans d'autres conditions historiques et dans un autre milieu. Mais que le romantisme comme le populisme exaltent la petite culture, voilà qui est hors de doute. Sismondi idéalise de même le métier primitif et les corps de métier. « Le cordonnier de village, qui est en même temps petit marchand, fabricant et manouvrier, ne fera pas une paire de souliers qui ne lui soit demandée » (t. II, p. 262), alors que la manufacture capitaliste, qui ignore la demande, peut faire faillite. « Il est bien certain, et comme fait et comme théorie, que l'établissement des corps de métier empêchait et devait empêcher la naissance d'une population surabondante. Il est de même certain que cette population existe aujourd'hui, et qu'elle est le résultat nécessaire de l'ordre actuel » (t. I, p. 431). Nous pourrions multiplier à l'infini les citations de ce genre, mais nous remettons à plus tard l'analyse des recettes pratiques de Sismondi. Ce qui vient d'être cité suffira pour l'intelligence de son point de vue. Les raisonnements que nous avons reproduits peuvent être ainsi résumés : 1° Sismondi condamne l'économie monétaire parce qu'elle détruit la prospérité des petits producteurs et met fin à leur rapprochement mutuel (qu'il s'agisse de l'artisan et du consommateur ou du cultivateur et des autres cultivateurs, ses égaux) ; 2° il porte aux nues la petite production parce qu'elle garantit l'indépendance du producteur et élimine les contradictions du capitalisme. Notons que ces deux idées font partie de l'essentiel du patrimoine populiste, et essayons d'en pénétrer le contenu. 42 [Dans cette question aussi, N.-on a accumulé tant de contradictions qu'on y peut retrouver toutes les propositions que l'on voudra, sans aucun lien entre elles. Mais ce qui est certain, c'est que l'exploitation paysanne y est idéalisée par l'emploi du terme nébuleux de « production populaire ». La nébulosité favorise tous les travestissements. (Note de Lénine.).] La critique de l'économie monétaire par les romantiques et les populistes se ramène à constater l'individualisme [Cf. N.-on, p. 321, in fine et autres. (Note de Lénine.).] et l'antagonisme (la concurrence) qu'elle engendre, ainsi que l'insécurité du producteur et l'instabilité de l'économie sociale. [Idem, p. 335, p. 184 : le capitalisme « détruit la stabilité ». Etc., etc. (Note de Lénine.).] Parlons d'abord de l'« individualisme ». On oppose ordinairement l'union des paysans d'une même communauté, ou des artisans d'un métier, au capitalisme qui détruit cette union et la remplace par la concurrence. Ce raisonnement répète une erreur typique du romantisme qui consiste, en partant des contradictions du capitalisme, à nier qu'il représente une forme supérieure d'organisation sociale. Mais si le capitalisme détruit les liens propres à la communauté rurale, à la corporation, au corps de métier, etc., médiévaux, ne les remplace-t-il pas par d'autres liens ? L'économie marchande n'est-elle pas déjà un lien entre les producteurs, un lien établi par le marché ? [Dans le fait, société, association sont des dénominations qu'on peut donner à toutes les sociétés, à la société féodale aussi bien qu'à la société bourgeoise, qui est l'association fondée sur la concurrence. Comment donc peut-il y avoir des auteurs qui, par le seul mot d'association, croient pouvoir réfuter la concurrence ? » (Karl MARX : Das Elend der Philosophie) (Misère de la philosophie). Critiquant avec véhémence la condamnation sentimentale de la concurrence, l'auteur fait ressortir explicitement le côté progressif de cette dernière, sa force dynamique qui donne l'impulsion au « progrès technique et au progrès social ». (Note de Lénine.).] Le caractère antagonique, plein de fluctuations et de contradictions, de ce lien ne donne aucunement le droit d'en nier l'existence. Et nous savons que c'est le développement des contradictions qui révèle avec toujours plus de force la solidité de ce lien, qui oblige les différents éléments et classes de la société à rechercher l'union, — non plus l'union dans les limites étroites d'une communauté rurale ou d'une région, mais l'union de tous les représentants d'une même classe de toute la nation, voire de plusieurs pays. Seul un romantique peut, de son point de vue réactionnaire, nier l'existence de ces liens et leur importance accrue, fondée sur la communauté du rôle joué dans l'économie nationale, et non sur des intérêts territoriaux, professionnels, religieux et autres. Et si pareil raisonnement a valu le nom de romantique à Sismondi qui écrivait à une époque où les liens nouveaux, engendrés par le capitalisme, étaient encore à l'état embryonnaire, nos populistes méritent d'autant plus cette appellation, car, aujourd'hui, il faut être tout à fait aveugle pour nier l'importance énorme de ces liens. Quant à l'insécurité, à l'instabilité, etc., c'est toujours ce même refrain dont nous avons déjà parlé à propos du marché extérieur. C'est dans des attaques de ce genre que se révèle le romantique, qui condamne peureusement ce que précisément la théorie scientifique apprécie le plus dans le capitalisme : sa tendance à se développer, sa tendance irrésistible à progresser, l'impossibilité où il est de s'arrêter ou de reproduire les processus économiques dans les mêmes proportions qu'auparavant. Seul un utopiste qui se plaît à échafauder des plans fantaisistes en vue d'étendre les associations moyenâgeuses (telle la communauté rurale) à l'ensemble de la société peut négliger le fait que l'« instabilité » du capitalisme, précisément, est un important facteur de progrès, qui accélère l'évolution de la société, entraîne des masses de plus en plus considérables de la population dans le tourbillon de la vie sociale, les contraint à réfléchir au régime qui règle cette vie, les oblige à être « les artisans de leur propre bonheur ». Les phrases de M. N.-on sur l'« instabilité » de l'économie capitaliste, sur l'absence de proportionnalité dans le développement de l'échange, sur la rupture de l'équilibre entre l'industrie et l'agriculture, entre la production et la consommation, sur l'anomalie des crises, etc., prouvent de la façon la plus incontestable qu'il partage encore entièrement le point de vue du romantisme. C'est pourquoi les critiques que l'on adresse au romantisme européen sont applicables mot pour mot à sa théorie. En voici la preuve : « Ecoutons le vieux Boisguillebert : 43 « Le prix des denrées, dit-il, doit toujours être proportionné, n'y ayant que cette intelligence qui les puisse faire vivre ensemble, pour se donner à tout moment et recevoir réciproquement la naissance les unes des autres... Comme la richesse, donc, n'est que ce mélange continuel d'homme à homme, de métier à métier, etc., c'est un aveuglement effroyable que d'aller chercher la cause de la misère ailleurs que dans la cessation d'un pareil commerce, arrivée par le dérangement des proportions dans les prix. » Ecoutons aussi un économiste moderne [Ecrit en 1847. (Note de Lénine.).] : « Une grande loi qu'on doit appliquer à la production, c'est la loi de la proportionnalité (the law of proportion), qui, seule, peut préserver la continuité de la valeur... L'équivalent doit être garanti... Toutes les nations ont essayé à diverses époques, au moyen de nombreux règlements et restrictions commerciales, de réaliser jusqu'à un certain point cette loi de proportionnalité ; mais l'égoïsme, inhérent à la nature de l'homme, l'a poussé à bouleverser tout ce régime réglementaire. Une production proportionnée (proportionate production), c'est la réalisation de la vérité entière de la science de l'économie sociale » (W. Atkinson : Principles of Political Economy, London, 1840, pp. 170 et 195). Fuit Troja ! Cette juste proportion entre l'offre et la demande, qui recommence à faire l'objet de tant de voeux, a depuis longtemps cessé d'exister. Elle a fait son temps. Elle n'a pu jouer qu'aux époques où les moyens de production étaient bornés, où l'échange s'effectuait dans des limites extrêmement restreintes. Avec la naissance de la grande industrie, cette juste proportion dut cesser, et la production est fatalement contrainte à passer dans une succession perpétuelle, par les vicissitudes de prospérité, de dépression, de crise, de stagnation, de nouvelle prospérité et ainsi de suite. Ceux qui, comme Sismondi, veulent revenir à la juste proportionnalité de la production, tout en conservant les bases actuelles de la société, sont réactionnaires, puisque, pour être conséquents, ils doivent aussi vouloir ramener toutes les autres conditions de l'industrie des temps passés. Qu'est-ce qui maintenait la production dans des proportions justes ou à peu près ? C'était la demande, qui commandait à l'offre, qui la précédait. La production suivait pas à pas la consommation. La grande industrie, forcée par les instruments mêmes dont elle dispose à produire sur une échelle toujours plus large, ne peut plus attendre la demande. La production précède la consommation, l'offre force la demande. Dans la société actuelle, dans l'industrie basée sur les échanges individuels, l'anarchie de la production, qui est la source de tant de misère, est en même temps la source de tout progrès. Ainsi, de deux choses l'une : Ou vous voulez les justes proportions des siècles passés avec les moyens de production de notre époque : alors vous êtes à la fois réactionnaire et utopiste. Ou vous voulez le progrès sans l'anarchie : alors, pour conserver les forces productives, abandonnez les échanges individuels » (Das Elend der Philosophie, S. 46-48). [Voir Karl MARX : Misère de la philosophie, pp. 76-78.] Ces derniers mots s'adressent à Proudhon, contre lequel est dirigée la polémique de l'auteur, qui caractérise ainsi ce qui distingue son point de vue à la fois des conceptions de Sismondi et de celles de Proudhon. Certes, M. N.-on ne peut être assimilé dans toutes ses conceptions ni à l'un ni à l'autre. [Il y aurait pourtant lieu de se demander pourquoi. Ne serait-ce pas parce que ces auteurs plaçaient les questions sur un terrain plus vaste et considéraient le régime économique existant dans son ensemble, étudiant sa place et son rôle dans le développement de toute l'humanité, sans limiter leur horizon à un seul pays, sans prétendre imaginer pour lui une théorie à part ? (Note de Lénine.).] Mais pénétrez bien le sens de cet extrait. Quelle est la thèse fondamentale de l'auteur, l'idée fondamentale qui l'oppose irréductiblement à ses devanciers ? C'est, incontestablement, le fait qu'il place la question de l'instabilité du capitalisme (constatée par ces trois auteurs) sur le terrain historique, et qu'il voit dans cette instabilité un facteur de progrès. Autrement dit : il reconnaît, premièrement, que le développement capitaliste actuel, qui s'effectue à travers des disproportions, des crises, etc., est un développement nécessaire, puisqu'il déclare que le caractère même des moyens de production (les machines) crée une tendance à l'extension illimitée de la production, l'offre précédant toujours la demande. En second lieu, il voit dans ce développement des éléments de progrès, à savoir : le développement des forces productives, la socialisation du travail dans toute la société, l'accroissement 44 de la mobilité et de la conscience de la population, etc. C'est sur ces deux points seulement qu'il diffère de Sismondi et de Proudhon, qui sont d'accord avec lui pour signaler l'« instabilité » et les contradictions que celle-ci entraîne, et pour vouloir sincèrement éliminer ces contradictions. L'incompréhension du fait que cette « instabilité » est un trait nécessaire de tout capitalisme et de l'économie marchande en général les conduit à l'utopie. L'incompréhension du fait que des éléments de progrès sont inhérents à cette instabilité rend leurs théories réactionnaires. [Ce terme est employé dans un sens historico-philosophique et ne fait que caractériser l'erreur des théoriciens qui prennent les modèles de leurs systèmes dans des régimes qui ont fait leur temps. Il ne s'applique nullement aux qualités personnelles de ces théoriciens ni â leur programme. Chacun sait que ni Sismondi ni Proudhon n'ont été des réactionnaires au sens courant du mot. Nous expliquons ces vérités élémentaires parce que, comme nous le verrons plus loin, messieurs les populistes ne les ont pas encore comprises. (Note de Lénine.).] Et maintenant, nous demandons à MM. les populistes de répondre à cette question : M. N.-on est-il d'accord avec la théorie scientifique sur les deux points indiqués ci-dessus ? Voit-il dans l'instabilité une propriété du système économique et du développement actuels ? Voit-il dans cette instabilité des éléments de progrès ? Chacun sait bien que non, que M. N.-on déclare au contraire que cette « instabilité » du capitalisme n'est qu'une simple anomalie, une déviation, et ainsi de suite, qu'il la considère comme une déchéance, une régression (voir plus haut : « détruit la stabilité »), et qu'il idéalise la stagnation économique (rappelez-vous les « structures traditionnelles », les « principes consacrés par les siècles », etc.) dont la destruction fait précisément le mérite historique du capitalisme « instable ». Il est donc clair que nous avions parfaitement raison de ranger M. N.-on parmi les romantiques, et qu'aucune de ses « citations » et de ses « références » ne changera rien à ce caractère de ses raisonnements. Nous nous arrêterons encore une fois, un peu plus loin, sur cette « instabilité » (quand il sera question de l'hostilité du romantisme et du populisme à une réduction de la population agricole au profit de la population industrielle) ; pour le moment, nous citerons un passage de la Critique de quelques thèses de l'économie politique, consacré à l'analyse des attaques sentimentales contre l'économie monétaire : « Ces caractères sociaux déterminés (de l'acheteur et du vendeur) n'ont donc nullement leur origine dans l'individualité humaine en général, mais dans les rapports d'échange entre hommes produisant leurs produits sous la forme déterminée de la marchandise. Ce sont si peu des rapports purement individuels qui s'expriment dans le rapport de l'acheteur au vendeur, que tous deux n'entrent dans cette relation que par la négation de leur travail individuel, qui devient argent, en tant qu'il n'est pas le travail d'un individu particulier. Autant donc il est stupide de concevoir ces caractères économiques bourgeois d'acheteur et de vendeur comme des formes sociales éternelles de l'individualité humaine, autant il est faux de les déplorer en voyant en eux l'abolition de l'individualité. L'extrait suivant des Leçons sur l'industrie et les finances (Paris, 1832) de M. Isaac Pereire montre combien même la forme toute superficielle de l'antagonisme, qui se manifeste dans l'achat et la vente, blesse de belles âmes. Le fait que sa qualité d'inventeur et de dictateur du Crédit mobilier a valu au même Isaac la triste renommée de « loup » de la Bourse de Paris montre également ce qu'il faut penser de la critique sentimentale de l'économie. M. Pereire, alors apôtre de Saint-Simon, dit : « C'est parce que tous les individus sont isolés, séparés les uns des autres, soit dans leurs travaux, soit pour leur consommation, qu'il y a échange entre eux des produits de leur industrie respective. De la nécessité de l'échange est dérivée la nécessité de déterminer la valeur relative des objets. Les idées de valeur et d'échange sont donc intimement liées, et toutes deux, dans leur forme actuelle, elles expriment l'individualisme et l'antagonisme... Il n'y a lieu à fixer la valeur des produits que... parce qu'il y a vente et achat ; en d'autres termes, antagonisme entre les divers membres de la société... Il n'y avait lieu à s'occuper de prix, de valeur, que là où il y avait vente et achat, c'est-à-dire où chaque individu était obligé de lutter pour se procurer les objets nécessaires à l'entretien de son existence » (ouvrage cité, p. 68). [Karl MARX : Contribution à la critique de l'économie politique, Editions sociales, Paris, 1972, p. 65.] On demandera : où est en l'occurrence le sentimentalisme de Pereire ? Il ne parle que de l'individualisme, de l'antagonisme, de la lutte qui sont inhérents au capitalisme ; il dit ce que nos populistes répètent sur tous les tons et qui a toutes les apparences de la vérité, car « l'individualisme, l'antagonisme et la lutte » sont en effet des attributs obligatoires de l'échange, de l'économie marchande. Le sentimentalisme réside en ceci que ce saint-simonien, entraîné par sa critique des contradictions du capitalisme, ne voit pas derrière ces contradictions le fait que l'échange traduit aussi 45 une forme particulière de l'économie sociale et que, par conséquent, il ne fait pas que séparer (cela n'est vrai que pour les associations médiévales, détruites par le capitalisme), mais unit aussi les hommes, qu'il oblige à entrer en rapport par l'intermédiaire du marché. [En substituant aux associations locales et de caste une unité de situation sociale et d'intérêts sociaux dans le cadre d'un même pays et même dans le monde entier. (Note de Lénine.).] C'est cette vision superficielle des choses, engendrée par le désir de « démolir » le capitalisme (en se plaçant à un point de vue utopique) qui a donné à l'auteur le droit de qualifier de sentimentale la critique de Pereire. Mais pourquoi remonter jusqu'à Pereire, cet apôtre depuis longtemps oublié d'un saint-simonisme oublié depuis non moins longtemps ? Ne vaudrait-il pas mieux s'adresser à l'« apôtre » moderne du populisme ? « La production... a perdu son caractère populaire pour prendre un caractère individuel, capitaliste » (M. N.-on : Essais, pp. 321-322). Voyez comment raisonne ce romantique travesti : « La production populaire est devenue individuelle. » Et comme, par « production populaire », l'auteur entend la communauté rurale, il s'agirait donc, selon lui, d'un déclin du caractère social de la production, d'une limitation de la forme sociale de la production. En est-il bien ainsi ? La « communauté » [Système d'exploitation de la terre en commun en Russie avec assolement obligatoire et possession commune des forêts et des pâturages. Caution solidaire, redistribution périodique de lots de terre, impossibilité de refuser le lot attribué, interdiction d'achat et de vente des terres, telles étaient les obligations qu'imposait ce système. Les grands propriétaires et le gouvernement tsariste l'utilisèrent pour renforcer l'oppression et soutirer des prestations. Les populistes voyaient dans la communauté la possibilité d'une voie particulière d'évolution de la Russie vers le socialisme. Dès les années 80 du XIXe siècle, G. Plékhanov mit en évidence l'inconsistance des illusions populistes à propos du « socialisme communautaire » et dans les années 90 Lénine démolit cette théorie.] organisait (à supposer que ce soit exact ; du reste, nous sommes prêts à faire à l'auteur toutes les concessions) la production uniquement dans le cadre de chaque communauté, laquelle était séparée de toutes les autres. Le caractère social de la production ne s'étendait qu'aux membres d'une seule communauté. [D'après la statistique des zemstvos (Recueil général de Blagovechtchenski), une communauté compte en moyenne, dans 123 districts de 22 provinces, 53 feux et 323 personnes des deux sexes. (Note de Lénine.).] Le capitalisme, lui, confère un caractère social à la production dans l'ensemble du pays. L'« individualisme », c'est la destruction des liens sociaux ; mais ceux-ci sont détruits par le marché, qui crée à leur place des liens entre des masses d'individus que ne rattachent entre eux ni la communauté rurale, ni la caste, ni la profession, ni une industrie s'exerçant sur un territoire restreint, etc. Les liens créés par le capitalisme se manifestent sous forme de contradictions et d'antagonismes ; c'est pourquoi notre romantique ne veut pas les voir (bien que la communauté rurale, en tant qu'organisation de la production, n'ait jamais existé sans d'autres formes de contradictions et d'antagonismes propres aux anciens modes de production). Son point de vue utopique fait que sa critique du capitalisme est une critique sentimentale. En 1906, le ministre Stolypine édicta une loi profitable aux koulaks autorisant les paysans à sortir de la communauté et à vendre leur lot de terre. Au cours des neuf ans qui suivirent, plus de 2 000 000 de paysans quittèrent leurs communautés. II. CARACTÈRE PETIT-BOURGEOIS DU ROMANTISME L'idéalisation de la petite production nous révèle un autre trait spécifique de la critique romantique et populiste : son caractère petit-bourgeois. Nous avons vu que le romantique français comme le romantique russe font de la petite production une « organisation sociale », une « forme de production », qu'ils opposent au capitalisme. Nous avons vu aussi que cette opposition n'implique qu'une compréhension très superficielle, qu'elle isole artificiellement et à tort une forme de l'économie marchande (le grand capital industriel) et la condamne, tout en idéalisant utopiquement une autre forme de cette même économie marchande (la petite production). Le malheur des romantiques européens du début du XIXe siècle, comme des romantiques russes de la fin du siècle, c'est qu'ils imaginent dans l'abstrait une petite exploitation en dehors des rapports sociaux de la production, et oublient un petit détail : à savoir que la petite exploitation, celle du continent européen de la période 46 1820-1830, comme celle du paysan russe de la période 1890-1900, est placée en réalité dans les conditions de la production marchande. Le petit producteur, porté aux nues par les romantiques et les populistes, n'est donc en réalité qu'un petit bourgeois placé dans les mêmes rapports contradictoires que tout autre membre de la société capitaliste, et menant comme lui, pour assurer son existence, une lutte qui, d'une part, produit constamment une minorité de gros bourgeois et, d'autre part, rejette la majorité dans les rangs du prolétariat. En réalité, comme chacun le voit et le sait, il n'y a pas de petits producteurs qui ne soient placés entre ces deux classes opposées ; et cette position intermédiaire détermine nécessairement le caractère spécifique de la petite bourgeoisie, sa dualité, sa duplicité, sa sympathie pour la minorité qui sort victorieuse de la lutte, son hostilité à l'égard des « malchanceux », c'est-à-dire de la majorité. Plus l'économie marchande se développe, et plus ces qualités s'accentuent et s'affirment, plus il devient clair que l'idéalisation de la petite production ne traduit qu'un point de vue réactionnaire, petit-bourgeois. Il ne faudrait pas s'abuser sur la signification de ces termes que l'auteur de la Critique de quelques thèses de l'économie politique appliquait à Sismondi. Ils ne signifient nullement que Sismondi défend les petits bourgeois arriérés. Sismondi ne les défend, nulle part : il entend se placer au point de vue des classes laborieuses tout court ; il exprime sa sympathie à tous les représentants de ces classes ; il se réjouit, par exemple, de l'institution d'une législation du travail ; il attaque le capitalisme et en montre les contradictions. En un mot, son point de vue est tout à fait celui de nos populistes. Mais alors, pourquoi le qualifie-t-on de petit bourgeois ? Parce qu'il ne comprend pas le rapport existant entre la petite production (qu'il idéalise) et le grand capital (qu'il attaque). Parce qu'il ne voit pas que le petit producteur si cher à son coeur, le paysan, devient en fait un petit bourgeois. Il ne faut jamais oublier l'explication suivante, qui montre comment les théories des différents auteurs traduisent les intérêts et les points de vue des différentes classes en présence : « Il ne faudrait pas partager cette conception bornée que la petite bourgeoisie a pour principe de vouloir faire triompher un intérêt égoïste de classe. Elle croit au contraire que les conditions particulières de sa libération sont les conditions générales en dehors desquelles la société moderne ne peut être sauvée et la lutte des classes évitée. Il ne faut pas s'imaginer non plus que les représentants démocrates sont tous des shopkeepers (boutiquiers) ou qu'ils s'enthousiasment pour ces derniers. Ils peuvent, par leur culture et leur situation personnelle, être séparés d'eux par un abîme. Ce qui en fait les représentants de la petite bourgeoisie, c'est que leur cerveau ne peut dépasser les limites que le petit bourgeois ne dépasse pas luimême dans sa vie, et que, par conséquent, ils sont théoriquement poussés aux mêmes problèmes et aux mêmes solutions auxquels leur intérêt matériel et leur situation sociale poussent pratiquement les petits bourgeois. Tel est, d'une façon générale, le rapport qui existe entre les représentants politiques et littéraires d'une classe et la classe qu'ils représentent » (K. Marx : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte. Traduit par Bazarov et Stépanov, pp. 179-180). [Voir Karl MARX : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Editions sociales, Paris, 1968.] Ils sont donc vraiment comiques, ces populistes persuadés que si l'on signale le caractère petitbourgeois d'une doctrine, c'est uniquement pour lancer une pointe particulièrement venimeuse, et qu'il s'agit là simplement d'un procédé de polémique. Ils montrent par là qu'ils ne comprennent pas les idées générales de leurs adversaires et, surtout, qu'ils ne comprennent pas les principes mêmes de cette critique du capitalisme avec laquelle ils sont tous « d'accord », ni ce qui la distingue de la critique sentimentale et petite-bourgeoise. La tendance très marquée des populistes à éluder la question même de ces deux sortes de critique, de leur existence en Europe occidentale, de leur position à l'égard de la critique scientifique, montre bien, à elle seule, pourquoi ils se refusent à comprendre cette différence. [Ainsi, Efroussi a écrit deux articles pour montrer ce que Sismondi « pensait des progrès du capitalisme » (Rousskoïé Bogatstvo, n° 7, p. 139), et pourtant il n'a absolument pas compris ce en quoi consistait précisément la pensée de Sismondi. Le collaborateur du Rousskoïé Bogatstvo n'a pas remarqué le caractère petit-bourgeois du point de vue de Sismondi. Et comme, sans aucun doute, Efroussi connaît bien Sismondi, comme il connaît (nous le verrons tout à l'heure) le représentant de la théorie moderne qui a porté sur Sismondi le jugement que nous savons, comme il veut aussi « être d'accord » avec ce représentant de la nouvelle théorie, son incompréhension prend un sens très net : le populiste ne pouvait apercevoir chez le romantique ce qu'il n'aperçoit pas chez lui-même. (Note de Lénine.).] 47 Illustrons cela par un exemple. Dans la rubrique bibliographique de la Rousskaïa Mysl de 1896, n° 5 (pp. 229 et suivantes), nous lisons que « depuis quelque temps un groupe s'est formé qui grandit avec une rapidité étonnante » parmi les intellectuels et est absolument hostile, sur le plan des principes, au populisme. Monsieur le critique indique brièvement les causes et le caractère de cette hostilité ; et l'on doit noter avec reconnaissance qu'il expose très fidèlement l'essentiel du point de vue hostile au populisme. [Certes, il peut paraître étrange qu'on fasse l'éloge de quelqu'un parce qu'il expose fidèlement les idées d'autrui !! Mais que voulez-vous ? Chez les polémistes habituels du Rousskoïé Bogatstvo et de l'ancien Novoïé Slovo MM. Krivenko et Vorontsov, pareille polémique est en effet une très rare exception. (Note de Lénine.).] Monsieur le critique ne partage pas ce point de vue. Il ne comprend pas que les idées d'intérêts de classe, etc., nous obligeaient à rejeter les « idéaux populaires » (« populaires tout court, et non populistes » ; ibid., p. 229), qui seraient le bien-être, la liberté et la conscience de la paysannerie, c'est-à-dire de la majorité de la population. « On nous objectera sûrement, dit monsieur le critique, comme on l'a déjà fait à tant d'autres, que les idéaux d'un auteur paysan (il s'agissait de voeux formulés par un paysan) ont un caractère petit-bourgeois et que, pour cette raison, notre littérature a été jusqu'à présent le porte-parole et le défenseur des intérêts de la petite bourgeoisie. Mais ce n'est là tout simplement qu'un épouvantail à moineaux ! Qui peut-il effrayer, hormis ceux qui ont l'horizon et le niveau intellectuels d'une marchande du quartier Zamoskvorétchié !... » Voilà qui est énergique ! Mais écoutons la suite : «... Le principal critère, tant des conditions de la vie sociale de l'homme que des mesures sociales conscientes, réside pourtant dans le bonheur, le bien-être matériel et moral de la majorité de la population et non dans des catégories économiques, surtout lorsqu'elles sont empruntées à des pays étrangers, où elles sont apparues dans d'autres conditions. Et si telle forme d'existence ou telles mesures destinées à la soutenir ou à la développer conduisent à ce bonheur, que vous les appeliez petites-bourgeoises ou autrement, cela n'y changera rien : cette forme d'existence et ces mesures n'en seront pas moins essentiellement progressives et constitueront de ce fait le plus haut idéal accessible à la société, dans les conditions et dans l'état où elle se trouve. » (ibid., pp. 229-230. Souligné par l'auteur). Se peut-il que monsieur le critique ne se soit pas aperçu que, dans son ardeur polémique, il a sauté pardessus la question ? Il déclare avec la plus grande sévérité qu'accuser le populisme d'être petit-bourgeois, c'est « tout simplement » agiter « un épouvantail », mais il n'apporte aucune preuve à l'appui de cette assertion, si ce n'est la thèse stupéfiante que voici : « Le critère... réside dans le bonheur de la majorité et non dans des catégories économiques. » C'est comme si l'on disait : le critère du temps qu'il fait réside dans ce que ressent la majorité, et non dans les observations météorologiques ! Mais, je vous le demande, qu'est-ce que ces « catégories économiques », sinon une formulation scientifique des conditions économiques et des conditions d'existence de la population, non de la « population » en général, mais de groupes déterminés de la population, occupant une place déterminée dans le régime existant d'économie sociale ? En opposant aux « catégories économiques » la thèse on ne peut plus abstraite du « bonheur de la majorité », monsieur le critique biffe purement et simplement toute l'évolution de la science sociale depuis la fin du siècle dernier et revient aux naïves spéculations rationalistes qui ignorent l'existence de rapports sociaux déterminés et leur développement D'un trait de plume, il biffe tout ce à quoi la pensée humaine, désireuse de comprendre les phénomènes sociaux, est parvenue au prix de siècles de recherches ! S'étant ainsi débarrassé de tout bagage scientifique, monsieur le critique estime la question résolue. En effet, il conclut sans autre forme de procès : « Si telle forme d'existence... conduit à ce bonheur, quel que soit le nom que vous lui donniez, cela n'y changera rien. » Par exemple ! Mais la question est justement de savoir ce qu'est cette forme d'existence ! Et l'auteur lui-même ne vient-il pas d'indiquer que ceux qui voient dans l'économie paysanne un régime particulier (appelez-le « production populaire » ou autrement) ont été pris à partie par d'autres, qui affirment qu'il ne s'agit pas là d'un régime particulier, mais d'un régime petit-bourgeois ordinaire, pareil à celui de toute petite production dans un pays d'économie marchande et de capitalisme ? En 48 effet, s'il découle de la première conception que « ce régime » (« la production populaire ») « conduit au bonheur », il découle de la seconde que « ce régime » (le régime petit-bourgeois) conduit au capitalisme et à rien d'autre, qu'il rejette la « majorité de la population » dans les rangs du prolétariat et transforme une minorité en bourgeoisie rurale (ou industrielle). N'est-il pas évident que monsieur le critique a tiré en l'air et que, dans le fracas de la détonation, il a considéré comme démontré ce que nie la deuxième conception qu'il a si désobligeamment qualifiée d'« épouvantail » ? S'il avait voulu analyser sérieusement la seconde conception, il aurait dû naturellement prouver de deux choses l'une : soit que la « petite bourgeoisie » ne correspond à rien en tant que catégorie scientifique et que l'on peut concevoir un capitalisme et une économie marchande sans petite bourgeoisie (comme le font MM. les populistes, qui reviennent ainsi entièrement au point de vue de Sismondi) ; soit que cette catégorie est inapplicable à la Russie, c'est-à-dire qu'il n'y a chez nous ni capitalisme ni prédominance de l'économie marchande, et que les petits producteurs ne se transforment pas en producteurs de marchandises, qu'on n'observe pas parmi eux le processus déjà indiqué qui rejette la majorité dans le prolétariat et affermit l'« indépendance » de la minorité. Mais quand nous le voyons attribuer la constatation du caractère petit-bourgeois du populisme à un futile désir de « mortifier » messieurs les populistes, et quand nous lisons ensuite la phrase où il parle d'« épouvantail », nous ne pouvons nous empêcher de songer à la fameuse réplique : « De grâce, Kit Kitytch, qui pourrait vous offenser ? Vous seriez le premier à offenser les autres ! » [Kit Kitytch, pour Tit Titytch, riche marchand, personnage de la comédie de A. Ostrovski Tel pâtit qui n'en peut mais. Lénine désigne ici de ce nom les brasseurs d'affaires capitalistes.] III. DE L'ACCROISSEMENT DE LA POPULATION INDUSTRIELLE AUX DÉPENS DE LA POPULATION AGRICOLE Revenons à Sismondi. A côté de l'idéalisation de la petite bourgeoisie, à côté de l'incompréhension romantique du fait que, dans le régime actuel d'économie sociale, la « paysannerie » se transforme en petite bourgeoisie, on trouve chez lui un point de vue très caractéristique au sujet de la diminution de la population agricole au profit de la population industrielle. On sait que ce phénomène — une des manifestations les plus frappantes du développement capitaliste d'un pays — s'observe dans tous les Etats civilisés, et aussi, notamment, en Russie. [Dans la Russie d'Europe, le pourcentage de la population urbaine s'accroît depuis l'abolition du servage. Nous nous bornerons à signaler ici cet indice, le plus connu, encore qu'il soit loin de caractériser pleinement le phénomène envisagé, puisqu'il ne rend pas compte d'importantes particularités propres à la Russie et qui la différencient de l'Europe occidentale. Nous n'analyserons pas ici ces particularités (absence de liberté de déplacement pour les paysans, existence de villages industriels, colonisation intérieure, etc.). (Note de Lénine.).] Economiste éminent de son époque, Sismondi ne pouvait évidemment manquer de voir ce fait qu'il constate franchement, mais dont il ne comprend pas du tout la liaison nécessaire avec le développement du capitalisme (et, d'une façon plus générale, avec la division du travail social, avec le développement de l'économie marchande qui en est la conséquence). Il condamne purement et simplement ce phénomène, où il voit un défaut du « système ». Ayant signalé les immenses progrès de l'agriculture anglaise, Sismondi déclare : « Après avoir admiré ces campagnes si soignées, il faut faire le compte de la population qui les cultive ; elle est moindre de moitié qu'elle ne serait en France sur le même espace de terrain. Aux yeux de quelques économistes, c'est un gain, aux miens c'est une perte » (t. I, p. 239). On comprend pourquoi c'était là un gain aux yeux des idéologues de la bourgeoisie (nous verrons tout à l'heure que la critique scientifique du capitalisme partage cette opinion) : ils y voyaient l'expression des progrès de la richesse bourgeoise, du commerce et de l'industrie. Sismondi, qui se hâte de condamner ce fait, oublie de songer à ses causes. « En France et en Italie, dit-il, où l'on calcule que les quatre cinquièmes de la nation appartiennent à la classe agricole, les quatre cinquièmes de la nation seront nourris avec des blés nationaux, quel que soit le prix des blés étrangers » (t. I, p. 264). Fuit Troja ! pourrait-on dire à ce propos. Il n'est plus aujourd'hui de pays (même parmi les plus agricoles) qui ne soit dans la dépendance complète des prix du blé, c'est-à-dire de la production capitaliste du blé dans le monde. 49 « Si elle (la nation) ne peut augmenter sa population mercantile qu'en exigeant de chacun un plus grand travail pour le même salaire, elle doit craindre l'accroissement de sa population industrielle » (t. I, p. 322). Le lecteur voit que ces réflexions se bornent à des conseils bien intentionnés, totalement dénués de sens et de portée, car le concept de « nation » fait ici artificiellement abstraction des contradictions existant entre les classes qui forment cette « nation ». Comme toujours, Sismondi élude purement et simplement ces contradictions, en souhaitant avec candeur... qu'il n'y ait pas de contradictions. « En Angleterre, l'agriculture n'occupe que 770 199 familles, le commerce et les manufactures, 959 632, les autres états de la société, 413 316. Une si grande aliquote de la population nourrie par la richesse commerciale, sur un total de 2 143 147 familles ou 10 150 615 individus, est vraiment effrayante. Heureusement, la France est bien loin d'avoir un si grand nombre d'ouvriers dont la subsistance tienne aux chances d'un marché éloigné » (t. I, p. 434). En l'occurrence, Sismondi semble oublier que ce « bonheur » ne tient qu'au retard du développement capitaliste de la France. Décrivant les changements qu'il serait « désirable », selon lui, d'apporter au régime actuel (il en sera question plus loin), Sismondi déclare : « Sans doute il s'ensuivrait (de l'application de réformes dans le goût romantique) que plus d'un pays qui ne vit que d'industrie verrait successivement se fermer plusieurs de ses ateliers, et que la population des villes, qui s'était accrue outre mesure, diminuerait bientôt, tandis que celle des campagnes recommencerait à s'accroître » (t. II, p. 367). Cet exemple fait bien ressortir l'inconsistance de la critique sentimentale du capitalisme et le dépit impuissant du petit bourgeois ! Sismondi se plaint, tout simplement, que les choses se passent ainsi et pas autrement. [« Au dernier terme de son évolution, cette école (celle de la critique petite-bourgeoise dont Sismondi était le chef) est tombée dans le lâche marasme des lendemains d'ivresse. » [Karl MARX et Friedrich ENGELS : Manifeste du Parti communiste, Editions sociales, Paris, 1970, p. 77.] (Note de Lénine.).] La tristesse qu'éprouve notre économiste à voir détruit l'Eden de la stupidité et de l'hébétude patriarcale des populations campagnardes est si grande qu'il ne cherche même pas à en démêler les causes. Aussi ne voit-il qu'il existe une liaison nécessaire, indissoluble, entre l'accroissement de la population industrielle, d'une part, et l'économie marchande et le capitalisme, d'autre part. Le développement de l'économie marchande va de pair avec celui de la division sociale du travail. Or, cette dernière réside précisément dans le fait que les diverses branches d'industrie, les différentes formes de traitement de la matière première se détachent l'une après l'autre de l'agriculture et deviennent indépendantes, créant de ce fait la population industrielle. Aussi, discuter de l'économie marchande et du capitalisme sans prendre en considération la loi de l'accroissement relatif de la population industrielle, c'est montrer qu'on n'a pas la moindre idée des caractéristiques essentielles du régime existant d'économie sociale. « La nature du mode capitaliste de production entraîne une diminution constante de la population paysanne par rapport à la population non agricole. Dans l'industrie (au sens étroit du mot), en effet, l'accroissement du capital constant par rapport au capital variable est lié à l'accroissement absolu du capital variable malgré sa diminution relative [Le lecteur peut donc juger de la subtilité d'esprit de M. N.- on qui dans ses Essais convertit sans vergogne la diminution relative du capital variable et du nombre des ouvriers en diminution absolue et en tire une foule de conclusions plus ineptes les unes que les autres sur le « resserrement » du marché intérieur, etc. (Note de Lénine.).] ; tandis que, dans l'agriculture, le capital variable nécessaire à l'exploitation d'un terrain déterminé diminue de façon absolue ; il ne peut donc s'accroître que dans la mesure où de nouvelles terres sont cultivées [C'est précisément cette condition que nous avions en vue quand nous disions que la colonisation intérieure de la Russie venait compliquer les manifestations de la loi suivant laquelle la population industrielle est celle qui s'accroît le plus. Il n'est que de se rappeler la différence qui existe entre le centre de la Russie, peuplé depuis longtemps et où la population industrielle augmente moins dans les villes que dans les villages et les bourgs industriels, et la Nouvelle-Russie, par exemple, peuplée après l'abolition du servage, où les villes se développent avec une rapidité comparable à celle qui s'observe en Amérique. Nous comptons revenir sur cette question une autre fois et l'analyser plus en détail. (Note de Lénine.).], ce qui présuppose à son tour un accroissement plus important encore de la population non agricole » (III, 2, 177). [Karl MARX : Le Capital, livre III, t. III, pp. 28-29.] Là aussi, le point de vue de la théorie moderne est diamétralement opposé à celui du romantisme avec ses doléances sentimentales. 50 Quand on a compris la nécessité d'un phénomène, on l'envisage naturellement d'une tout autre façon et on est capable d'en apprécier les différents aspects. Le phénomène qui nous préoccupe constitue une des contradictions les plus profondes et les plus générales du régime capitaliste. La séparation entre la ville et la campagne, leur opposition et l'exploitation de la campagne par la ville, qu'entraîne partout le développement du capitalisme constituent le produit nécessaire de la prépondérance de la « richesse commerciale » (pour reprendre l'expression de Sismondi) sur la « richesse territoriale » (agricole). C'est pourquoi la prépondérance de la ville sur la campagne (sous les rapports économique, politique, intellectuel et autres) est un fait général et inéluctable qui s'observe dans tous les pays où existent la production marchande et le capitalisme, la Russie y comprise : seuls des romantiques sentimentaux peuvent le déplorer. La théorie scientifique signale au contraire l'élément de progrès que le grand capital industriel apporte dans cette contradiction : « avec la prépondérance toujours croissante de la population des villes qu'elle agglomère dans de grands centres, la production capitaliste... accumule la force motrice historique de la société » [Karl MARX : Le Capital, livre premier, t. II, Editions sociales, Paris, 1969, p. 180.] (die geschichtliche Bewegungskraft der Gesellschaft). [Voir également Die Lage der arbeitenden Klasse in England, 1845 [Friedrich ENGELS : La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, p. 319], où est mis en relief le rôle progressif des centres industriels dans le développement intellectuel de la population. Tout en reconnaissant ce rôle, l'auteur de La Situation de la classe laborieuse en Angleterre n'en a pas moins profondément compris la contradiction qui se manifeste dans la séparation entre la ville et la campagne, comme le prouve son ouvrage de polémique contre Dühring. (Note de Lénine) [Friedrich ENGELS : Anti-Dühring, Editions sociales, Paris, 1956, pp. 329-330.].] Si la prépondérance de la ville est nécessaire, l'afflux de la population dans les villes peut seul paralyser (et paralyse en effet, ainsi que le montre l'histoire) le caractère unilatéral de cette prépondérance. Si la ville se place nécessairement dans une situation privilégiée, laissant la campagne dans un état de subordination, d'inculture, d'inertie, et d'abrutissement, l'afflux de la population rurale vers les villes, le mélange et la fusion des populations agricole et non agricole peuvent seuls arracher la population rurale à son inertie. C'est pourquoi, en réponse aux jérémiades réactionnaires des romantiques, la théorie moderne montre comment ce rapprochement des conditions de vie des populations agricole et non agricole crée les conditions qui permettront de mettre fin à l'opposition entre la ville et la campagne. Mais, demandera-t-on, quel est le point de vue de nos économistes populistes sur cette question ? Le point de vue sentimental et romantique, cela ne fait aucun doute. Loin de comprendre la nécessité d'un accroissement de la population industrielle dans le régime existant d'économie sociale, ils se refusent à voir le fait lui-même, tel cet oiseau qui, devant le danger, se cache la tête sous l'aile. P. Strouvé a indiqué que, dans les raisonnements de M. N.-on sur le capitalisme, l'affirmation que le capital variable diminue d'une manière absolue constitue une erreur grossière (Notes critiques, p. 255) ; qu'il est absurde d'opposer la Russie à l'Occident en invoquant le pourcentage inférieur de la population industrielle, sans tenir compte de l'accroissement de ce pourcentage dû au développement du capitalisme [Le lecteur n'aura pas oublié que Sismondi commettait cette même erreur lorsqu'il parlait du « bonheur » de la France, avec ses 80% de population rurale, comme si c'était là une particularité propre à on ne sait quelle « production populaire », etc., et non l'indice d'un retard dans le développement du capitalisme (Note de Lénine.).] (Sozialpolitisches Centralblatt, 1893, n°1) [Feuille centrale politique et sociale : organe de l'aile droite de la social-démocratie allemande, paraissant depuis 1892.] ; et, comme il fallait s'y attendre, il n'a pas reçu de réponse. Les économistes populistes, qui parlent sans cesse des particularités de la Russie, n'ont même pas su poser la question des particularités réelles de la formation d'une population industrielle en Russie [Cf. VOLGUINE : La Justification du populisme dans les écrits de M. Vorontsov, St-Pétersbourg, 1896, pp. 215-216. (Note de Lénine.).], que nous avons brièvement signalée ci-dessus. Tel est, en théorie, le point de vue des populistes sur cette question. Mais en fait, quand ils dissertent sur la situation des paysans dans les campagnes après l'abolition du servage, les populistes, que le doute théorique ne tourmente guère, reconnaissent l'émigration des paysans évincés de l'agriculture vers les villes et les centres industriels ; et ils se bornent à déplorer le fait, tout comme le déplorait Sismondi. [Il est juste cependant de dire que Sismondi, constatant l'accroissement de la population industrielle dans certains pays et reconnaissant le caractère général de ce phénomène, montre par moments qu'il sait y voir, non pas 51 simplement une « anomalie », etc., mais un changement profond des conditions d'existence de la population, dont on doit dire qu'il a aussi ses bons côtés. Du moins, le raisonnement ci-après sur les méfaits de la division du travail révèle-t-il des idées beaucoup plus profondes que celles de M. Mikhaïlovski, par exemple, qui a forgé de toutes pièces une « formule générale du progrès » au lieu d'analyser les formes précises que prend la division du travail dans les différentes formes d'économie sociale, aux différentes époques de son développement. « Quoique l'uniformité des opérations auxquelles se réduit toute l'activité des ouvriers dans une fabrique semble devoir nuire à leur intelligence, il est juste de dire cependant que, d'après les observations des meilleurs juges, en Angleterre, les ouvriers des manufactures sont supérieurs en intelligence, en instruction et en morale, aux ouvriers des champs » (t. I, 397). Et Sismondi explique pourquoi : « vivant sans cesse ensemble, moins épuisés par la fatigue et pouvant se livrer davantage à la conversation, les idées ont circulé plus rapidement entre eux ». Mais, observe-t-il avec mélancolie, « aucun attachement à l'ordre établi ». (Note de Lénine.).] Quant à la transformation profonde qui s'est opérée en Russie après l'abolition du servage dans les conditions de vie de la masse de la population, transformation qui a ébranlé pour la première fois la sédentarité du paysan à la glèbe, rendu possible son déplacement et rapproché travailleurs agricoles et non agricoles, ruraux et urbains [Cette transformation revêt, elle aussi, des formes différentes dans la zone centrale de la Russie d'Europe et à la périphérie. Ce sont surtout les ouvriers agricoles des provinces centrales à terre noire qui se rendent à la périphérie et aussi, en partie, des ouvriers non agricoles des provinces industrielles, qui apportent leur connaissance des « métiers » et « implantent » l'industrie parmi des populations purement agricoles. Les ouvriers non agricoles qui quittent la zone industrielle se rendent dans toute la Russie, mais principalement dans les capitales et les grands centres industriels ; ce courant industriel, si l'on peut s'exprimer ainsi, est si fort qu'il entraîne une pénurie d'ouvriers agricoles, car ceux-ci quittent les provinces centrales à terre noire pour aller se fixer dans les provinces industrielles (celles de Moscou, d'Iaroslavl, etc.). Cf. S. A. KOROLENKO : Le Travail salarié libre, etc. (Note de Lénine.).] — les populistes n'en ont aperçu ni la portée économique ni la portée morale et éducative (peut-être plus importante encore) ; elle n'a été qu'un prétexte à soupirs sentimentaux et romantiques. IV. LES VOEUX PRATIQUES DU ROMANTISME Essayons maintenant de synthétiser les idées de Sismondi sur le capitalisme (tâche que s'était également assignée Efroussi, comme le lecteur s'en souvient) et d'examiner le programme pratique du romantisme. Nous avons vu que Sismondi a eu le mérite d'être l'un des premiers à montrer les contradictions du capitalisme. Mais, ceci dit, loin de chercher à les analyser et à en expliquer l'origine, l'évolution et la tendance, il y voyait au contraire des déviations de la normale, antinaturelles ou erronées. Et ces « déviations », il les a naïvement combattues par des tirades et des accusations, il a conseillé de les éliminer, etc., comme si ces contradictions ne traduisaient pas les intérêts réels de groupes réels de la population, occupant une place déterminée dans l'ensemble de l'économie contemporaine. C'est là le trait le plus saillant du romantisme : prendre la contradiction des intérêts (profondément enracinée dans le régime même d'économie sociale) pour la contradiction ou l'erreur d'une doctrine, d'un système, voire de certaines mesures, etc. L'étroitesse d'horizon du Kleinbürger [Petit bourgeois.] qui reste lui-même à l'écart des contradictions déjà très prononcées et occupe une position intermédiaire, de transition, entre deux antipodes, s'allie ici à un idéalisme naïf — nous dirions presque : au bureaucratisme —, qui explique le régime social par les opinions des hommes (surtout les détenteurs du pouvoir), et non inversement. Voici quelques exemples des raisonnements de Sismondi : « L'Angleterre, en oubliant les hommes pour les choses, n'a-t-elle pas sacrifié la fin aux moyens ? L'exemple de l'Angleterre est d'autant plus frappant que c'est une nation libre, éclairée, bien gouvernée, et que toutes ses souffrances procèdent uniquement de ce qu'elle a suivi une fausse direction économique » (t. I, p. IX). Chez Sismondi, l'Angleterre est généralement l'exemple destiné à faire peur au continent, tout comme chez nos romantiques, qui s'imaginent apporter quelque chose de nouveau et non les pires vieilleries. « En fixant l'attention de mes lecteurs sur l'Angleterre, je voulais montrer... l'histoire de notre propre avenir, si nous continuons à agir d'après les principes qu'elle a suivis » (t. I, p. XVI). 52 «... sur le continent... tous les Etats qui se croient obligés de suivre l'Angleterre dans sa carrière de manufactures... » (t. II, p. 330). « Aucun spectacle n'est plus étonnant, plus effrayant peut-être que celui que présente l'Angleterre » (t. II, p. 332). [Pour mieux faire ressortir la ressemblance du romantisme russe avec le romantisme européen nous citerons en note des passages empruntés à M. N-on. « Nous n'avons pas voulu profiter de la leçon que nous donnait le développement économique de l'Europe occidentale. Les progrès éclatants du capitalisme en Angleterre nous avaient à ce point frappés, et nous sommes aujourd'hui si frappés des progrès incomparablement plus rapides du capitalisme aux Etats-Unis d'Amérique... », etc. (p. S23). — Vous voyez que même les expressions de M. N.-on ne brillent pas par la nouveauté ! Il est aujourd'hui « frappé » de ce qui « frappait » Sismondi au début du siècle. (Note de Lénine.).] « Il ne faut point oublier que la richesse n'est que la représentation des douceurs et des commodités de la vie » (à la richesse bourgeoise est déjà substituée la richesse tout court !) « et c'est prendre le mot pour la chose que de créer une opulence factice en condamnant la nation à tout ce qui constitue réellement la souffrance et la pauvreté » (t. I, p. 379). « Lorsque les nations n'ont fait que suivre les indications de la nature et profiter de leurs avantages de climat, de sol, d'exposition, de possession de matières premières, elles ne se sont point mises dans une position forcée ; elles n'ont point recherché une opulence apparente, qui se change pour la masse du peuple en misère réelle » (t. I, p. 411). Rien qu'apparente, la richesse bourgeoise !! « Il est alors bien dangereux pour une nation de fermer ses portes au commerce étranger ; on la contraint ainsi en quelque sorte à une fausse activité qui tournera à sa ruine » (t. I, p. 448). [«... La voie que notre économie a suivie ces trente dernières années n'est pas la bonne » (p. 281)... « Nous avons trop longtemps identifié les intérêts du capitalisme avec ceux de l'économie nationale : erreur des plus funestes... Les résultats visibles de l'encouragement donné à l'industrie... nous ont à tel point aveuglés que nous avons totalement perdu de vue et la société et le peuple. Nous ne nous sommes plus rappelés aux dépens de quoi ce développement se produit ; nous avons oublié aussi le but de toute production, quelle qu'elle soit » (p. 298) — sauf de la production capitaliste ! « Le dédain pour notre propre passé... L'implantation du capitalisme »... (p. 283)... « Nous... avons employé tous les moyens pour implanter le capitalisme »... (p. 323)... « Nous avons perdu de vue »... (Ibid.) (Note de Lénine.).] «... Il y a dans le salaire une partie nécessaire, qui doit conserver la vie, la force et la santé de ceux qui le perçoivent... Malheur au gouvernement qui touche à cette partie ; il sacrifie tout ensemble et des victimes humaines, et l'espérance de ses futures richesses... Cette distinction nous amène à comprendre combien est fausse la politique des gouvernements qui ont réduit les classes ouvrières au seul salaire nécessaire pour augmenter les revenus nets des fabricants, des commerçants et des propriétaires » (t. II, pp. 168- 169). [«... Nous n'avons pas contrecarré le développement des formes capitalistes de production, bien qu'elles reposent sur l'expropriation de la paysannerie » (p. 323). (Note de Lénine.).] « Le moment est enfin venu de se demander où l'on veut aller » (t. II, p. 328). « Leur séparation (celle de la classe des propriétaires et de la classe des travailleurs), leur opposition d'intérêt, est la conséquence de l'organisation artificielle que nous avons donnée à la société humaine... L'ordre naturel du progrès social ne tendait point à séparer les hommes d'avec les choses, ou la richesse d'avec le travail ; dans les champs, le propriétaire pouvait demeurer cultivateur ; dans les villes, le capitaliste pouvait demeurer artisan ; la séparation de la classe qui travaille et de celle qui se repose n'était point indispensable à l'existence de la société ni à celle de la production ; nous l'avons introduite pour le plus grand avantage de tous ; il nous appartient de la régler pour en recueillir en effet cet avantage » (t. II, pp. 347-348). « C'est en mettant ainsi les producteurs (c'est-à-dire les patrons et les ouvriers) en opposition avec euxmêmes qu'on leur a fait suivre une route diamétralement contraire à celle de l'intérêt de la société... Dans cette lutte constante pour faire baisser les salaires, l'intérêt social, auquel chacun participe cependant, est oublié par tous » (t. II, pp. 359-360). 53 Et, quelques lignes auparavant, nous trouvons ce rappel des voies que l'histoire nous a léguées : « Dans l'origine des sociétés, chaque homme possède le capital sur lequel son travail s'exerce et presque tous les artisans vivent d'un revenu qui se forme également de profit et de salaire » (t. II, p. 359). [« Au lieu de nous en tenir fermement à nos traditions séculaires, au lieu de développer le principe de la liaison intime du producteur immédiat avec les moyens de production... au lieu d'augmenter la productivité (du paysan), en concentrant entre ses mains les moyens de production... au lieu de tout cela, nous nous sommes engagés dans une voie diamétralement opposée » (pp. 322-323). « Nous avons pris le développement du capitalisme pour le développement de la production populaire... nous avons perdu de vue le fait que le développement de l'un... ne peut se faire qu'au détriment de l'autre » (p. 323). Souligné par nous. (Note de Lénine.).] Cela suffit, croyons-nous. On peut être sûr qu'un lecteur qui ne connaîtrait ni Sismondi ni N.-on serait embarrassé de dire lequel des deux romantiques, celui qui est cité en note ou celui qui l'est dans le texte, professe le point de vue le plus primitif et le plus naïf. Les voeux pratiques de Sismondi, auxquels il a consacré tant de place dans ses Nouveaux principes, sont tout à fait à l'avenant. Ce qui nous distingue d'Adam Smith, dit Sismondi dès le premier livre de son ouvrage, c'est que « nous invoquons presque constamment cette intervention du gouvernement qu'Adam Smith repoussait » (t. I, p. 52). «... A moins... que l'Etat ne corrige la distribution des richesses... » (t. I, p. 80)... « Le législateur peut accorder encore au pauvre quelques autres garanties contre la concurrence universelle » (t. I, p. 81). « La production dut trouver sa mesure dans le revenu social, et ceux qui encouragent une production indéfinie, sans se soucier de connaître ce revenu, poussent une nation à sa ruine, en croyant lui ouvrir le chemin des richesses » (t. I, p. 82). « Lorsqu'il (le progrès de la richesse) est gradué, lorsqu'il est proportionnel avec lui-même, lorsque aucune de ses parties ne suit une marche précipitée, il répand un bien-être universel »... « Peut-être le devoir du gouvernement consisterait-il à ralentir (!!) ces mouvements pour les régulariser » (t. I, pp. 409-410). Quant à l'énorme importance historique du développement des forces productives de la société, qui s'effectue précisément à travers ces contradictions et disproportions, Sismondi n'en a aucune idée ! « Si le gouvernement exerce sur la poursuite de la richesse une action régulatrice et modératrice, elle peut être infiniment bienfaisante » (t. I, p. 413). « Quelques-uns des règlements de commerce, aujourd'hui proscrits par l'opinion universelle, s'ils méritent leur condamnation comme aiguillon à l'industrie, peuvent être justifiés peut-être comme frein » (t. I, p. 415). D'ores et déjà ces raisonnements révèlent chez Sismondi une absence étonnante de flair historique : il ne se doutait même pas que toute la signification historique de la période où il vivait résidait dans la suppression des règlements moyenâgeux. Il ne se rendait pas compte que ses raisonnements ne faisaient que porter de l'eau au moulin des défenseurs de l'ancien régime [En français dans le texte.], encore si puissants alors, même en France, sans parler des autres Etats d'Europe occidentale, où ils régnaient. [Efroussi a vu un certain « courage civique » dans ces regrets et ces aspirations de Sismondi (n° 7, p. 139). Il faut, en effet, du courage civique pour émettre des voeux sentimentaux !! Ouvrez n'importe quel manuel d'histoire à l'usage des collégiens et vous y lirez que, durant le premier quart du XIXe siècle, les Etats d'Europe occidentale étaient organisés d'après un type que le droit constitutionnel désigne sous le nom de Polizeistaat [Etat policier]. Vous y lirez que la mission historique de ce quart de siècle, et aussi du suivant, était précisément de combattre cet Etat. Vous comprendrez alors que le point de vue de Sismondi se ressent de l'esprit borné du petit paysan français de l'époque de la Restauration, que Sismondi offre un exemple de romantisme sentimental petit-bourgeois joint à un invraisemblable manque de maturité civique. (Note de Lénine.).] Ainsi donc, le point de départ des voeux pratiques de Sismondi, c'est la tutelle, le contrôle, la réglementation. Cela découle naturellement et nécessairement de l'ensemble de ses idées. Il vivait justement à l'époque où la grande industrie mécanique faisait ses premiers pas sur le continent européen ; où sous l'influence des machines (notez-le bien : sous l'influence de l'industrie mécanique, et non du « capitalisme » en général) [Le capitalisme est apparu en Angleterre non à la fin du XVIIIe siècle, mais beaucoup plus tôt. (Note de Lénine.).], des transformations radicales et soudaines commençaient à se produire dans les rapports sociaux, transformations qu'on est convenu d'appeler dans la science économique industrial revolution (révolution industrielle). 54 Voici comment celle-ci est caractérisée par l'un des premiers économistes ayant su reconnaître toute la portée du bouleversement qui, aux sociétés patriarcales semi-médiévales, a substitué les sociétés européennes actuelles. «... L'histoire du développement de l'industrie anglaise dans les soixante dernières années (écrit en 1844)... n'a pas d'équivalent dans les annales de l'humanité. Il y a soixante ou quatre-vingts ans, l'Angleterre était un pays comme tous les autres, avec de petites villes, une industrie peu importante et élémentaire, une population rurale clairsemée, mais relativement importante ; et c'est maintenant un pays sans pareil, avec une capitale de 2 millions et demi d'habitants, des villes industrielles colossales, une industrie qui alimente le monde entier, et qui fabrique presque tout à l'aide des machines les plus complexes, une population dense, laborieuse et intelligente, dont les deux tiers sont employés par l'industrie, et qui se compose de classes toutes différentes de celles d'autrefois, qui même constitue une tout autre nation, avec d'autres moeurs et d'autres besoins qu'autrefois. La révolution industrielle a, pour l'Angleterre, la signification qu'a pour la France la révolution politique et la révolution philosophique pour l'Allemagne, et l'écart existant entre l'Angleterre de 1760 et celle de 1844 est au moins aussi grand que celui qui sépare la France de l'ancien régime [En français dans le texte.] et celle de la Révolution de Juillet. » [Engels : Die Lage der arbeitenden Klasse in England (Note de Lénine). [Friedrich ENGELS : La situation de la classe laborieuse en Angleterre, pp. 50-51.].] C'était là « démolition » la plus complète de tous les anciens rapports, profondément enracinés, qui avaient pour base économique la petite production. On conçoit que Sismondi, avec ses conceptions petites-bourgeoises, réactionnaires, ne pouvait comprendre toute la portée de cette « démolition ». On conçoit qu'avant tout et pardessus tout, il ait désiré, prié, demandé, exigé « qu'on mît fin à cette démolition ». [Nous osons espérer que M. N.-on ne nous en voudra pas de lui avoir emprunté cette expression (p. 345), qui nous paraît heureuse et caractéristique au plus haut point. (Note de Lénine.).] « Mettre fin à cette démolition » ? Mais comment ? Avant tout, bien entendu, en favorisant la production populaire... pardon, « patriarcale», la paysannerie et la petite agriculture en général. Sismondi consacre tout un chapitre (t. II, I. VII, ch. VIII) à cette question : « Comment le gouvernement doit protéger la population contre les effets de la concurrence ». « A l'égard de la population agricole, la tâche générale du gouvernement consiste à assurer à ceux qui travaillent une part dans la propriété, ou à favoriser l'exploitation que nous avons nommée patriarcale, de préférence à toutes les autres» (t. II, p. 340). « Un statut d'Elisabeth, qui n'est point observé, prohibe de bâtir, en Angleterre, une cabane rustique (cottage) sans lui allouer au moins un terrain de quatre acres d'étendue. Si cette loi avait été exécutée, aucun mariage parmi les journaliers n'aurait pu se faire sans qu'ils eussent leur cottage, et aucun cottager n'aurait été réduit au dernier degré de misère. C'est quelque chose, mais ce n'est point encore assez ; dans le climat de l'Angleterre, une population de paysans vivrait dans l'indigence avec quatre acres par famille. Aujourd'hui, les cottagers en Angleterre n'ont pour la plupart qu'une acre et demie, ou deux acres de terre, pour lesquelles ils paient un fermage assez élevé... C'est un motif de plus pour que la loi... impose au seigneur, lorsqu'il partage un de ses champs entre plusieurs cottagers, l'obligation de donner à chacun assez de terrain pour qu'il puisse vivre » (t. II, pp. 342-343). [« Nous en tenir à nos traditions séculaires (n'est-ce point là du patriotisme ?)... développer le principe de la liaison intime du producteur immédiat avec les moyens de production, principe dont nous avons hérité... » (M. N.-on, p. 322). « Nous avons quitté la route que nous suivions depuis tant de siècles ; nous abandonnons la production fondée sur la liaison intime du producteur immédiat et des moyens de production, de l'agriculture et des industries de transformation ; nous avons mis à la base de notre politique économique le principe du développement de la production capitaliste qui repose sur l'expropriation des moyens de production, dont sont dépossédés les producteurs immédiats, et qui s'accompagne de toutes sortes de calamités, dont souffre aujourd'hui l'Europe occidentale » (p. 281). Que le lecteur compare cela au point de vue précité des « Européens occidentaux » eux-mêmes sur ces « calamités dont souffre », etc. « Le principe... allouer un terrain aux paysans ou,... procurer des instruments de travail aux producteurs directs » (p. 2)... « Les assises populaires consacrées par les siècles » (p. 75)... « Dans ces chiffres (oui, dans ces chiffres qui montrent « quel est le minimum de terre nécessaire, dans les conditions économiques actuelles, pour couvrir les besoins matériels de la population rurale »), nous avons donc un des éléments de la solution du problème économique, mais rien qu'un élément » (p. 65). Comme vous le voyez, les romantiques d'Europe occidentale n'aimaient 55 pas moins que ceux de Russie chercher dans les « traditions séculaires » une « justification » de la production populaire. (Note de Lénine.).] Le lecteur voit que les voeux du romantisme sont absolument identiques aux voeux et aux programmes des populistes ; comme eux, ils reposent sur la méconnaissance du développement économique réel et sur la tentative absurde de faire revivre, à l'époque de la grande industrie mécanique, d'une concurrence acharnée et de la lutte passionnée des intérêts, des conditions patriarcales qui sont celles d'une antiquité chenue. V. CARACTÈRE RÉACTIONNAIRE DU ROMANTISME Il va de soi que Sismondi ne pouvait ignorer la tendance réelle du développement. C'est pourquoi, tout en réclamant un « encouragement pour la petite culture » (t. II, p. 355), il déclare explicitement qu'il vaudrait mieux imprimer à l'exploitation rurale « une direction diamétralement opposée à celle que suit aujourd'hui l'Angleterre » (t. II, pp. 354-355). [Comparez au programme populiste de M.V.V. : « entraîner l'histoire dans une autre direction ». Cf. Volguine, ouvrage cité, p. 181. (Note de Lénine.).] « L'Angleterre a heureusement le moyen de faire beaucoup pour ses pauvres ruraux en partageant entre eux ses immenses communaux... Si leurs communaux étaient partagés en propriétés franches de 20 à 30 acres, ils (les Anglais) verraient renaître cette classe indépendante et fière de campagnards, cette yeomanry qu'ils s'affligent aujourd'hui de voir presque éteinte » (t. II, pp. 357-358). Les « plans » du romantisme sont donnés pour facilement réalisables, précisément par suite de cette méconnaissance des intérêts réels qui fait le fond du romantisme. « Une telle proposition (la distribution de petits lots de terre aux journaliers, dont l'entretien serait à la charge des grands propriétaires) révoltera probablement les grands propriétaires, qui exercent seuls aujourd'hui, en Angleterre, le pouvoir législatif ; elle n'est pourtant que juste... Les grands propriétaires seuls en ont besoin (des journaliers) pour leur usage ; ils les ont faits, qu'ils les maintiennent » (t. II, p. 357). On ne s'étonnera pas de ces naïvetés, écrites au début du siècle : la « théorie » si primitive du romantisme correspond à un état primitif du capitalisme. Entre le développement réel du capitalisme, l'intelligence théorique de ce développement et la manière d'envisager le capitalisme, il y avait encore concordance à cette époque ; et Sismondi nous apparaît, en tout état de cause, comme un auteur entièrement conséquent et fidèle à lui-même. « Nous avons indiqué ailleurs, dit Sismondi, la protection que cette classe malheureuse (la classe des artisans) trouvait autrefois dans l'établissement des jurandes et des maîtrises... Ce n'est pas leur organisation bizarre et oppressive qu'il s'agit de rétablir... Mais ce que doit se proposer le législateur avant tout, c'est d'élever les gages du travail industriel, c'est de retirer les journaliers de la situation précaire où ils vivent, c'est, enfin, de leur faciliter l'arrivée à ce qu'ils appelleront un état... [Souligné par l'auteur. (Note de Lénine.).] Désormais les ouvriers naissent et meurent ouvriers, tandis qu'autrefois l'état d'ouvrier n'était qu'une préparation, un degré pour arriver à un état supérieur. C'est cette faculté progressive qu'il est essentiel de rétablir. Il faut donner aux maîtres un intérêt à faire passer leurs ouvriers dans un rang supérieur ; il faut que l'homme qui s'engage dans une manufacture commence, il est vrai, par travailler simplement pour un salaire, mais qu'il ait toujours devant lui l'espérance d'arriver, par sa bonne conduite, à une part dans les profits de l'entreprise » (t. II, pp. 344-345). Il serait difficile d'exprimer de façon plus frappante le point de vue du petit bourgeois ! Les corporations, tel est l'idéal de Sismondi ; et s'il fait cette réserve qu'il ne propose pas de les rétablir, il est clair que cela signifie uniquement qu'il faut reprendre le principe, l'idée de la corporation (tout comme les populistes veulent reprendre le principe, l'idée de la communauté agraire, et non cette forme d'association fiscale qu'on désigne aujourd'hui par ce nom), et en rejeter les difformités médiévales. L'absurdité du plan de Sismondi ne venait pas de ce qu'il défendait les corporations dans leur intégrité et voulait les faire revivre intégralement : telle n'était pas son intention. Elle tenait au fait qu'il prenait pour modèle une association née du besoin borné et tout primitif de s'unir que ressentaient les artisans d'une même localité, et qu'il voulait appliquer cette forme, ce modèle, à la société capitaliste où l'élément unificateur, socialisateur, est la grande industrie mécanique qui abat les cloisons médiévales et efface les distinctions de lieu, d'origine et de profession. Tout en concevant la nécessité de l'association, de l'union en général, sous telle ou telle forme, le romantique prend pour modèle une association répondant à des besoins limités d'union au sein d'une société patriarcale, figée, et veut l'appliquer à une société complètement transformée, avec une population mobile, et où la 56 socialisation du travail est réalisée, non pas dans le cadre d'une communauté ou d'une corporation, mais à l'échelle du pays entier, et même de plusieurs pays. [Les populistes commettent exactement la même erreur en ce qui concerne une autre forme d'association (la communauté agraire), qui répondait au besoin limité de s'unir que ressentaient les paysans d'une même localité, liés entre eux par la possession en commun de la terre, des pâturages, etc. (et surtout parce qu'ils se trouvaient sous le pouvoir d'un même seigneur terrien et des mêmes fonctionnaires), mais qui ne répond aucunement aux besoins de l'économie marchande et du capitalisme, lequel abat toutes les cloisons locales, toutes les cloisons entre les castes et entre les ordres, et suscite au sein de la communauté un profond antagonisme entre les différents intérêts économiques. Dans la société capitaliste, le besoin de s'associer, de s'unir, n'a pas diminué, mais s'est au contraire incomparablement accru. Toutefois, il serait absurde de prendre une vieille forme pour satisfaire ce besoin de la société nouvelle. Celle-ci exige d'abord que l'association ne soit pas limitée au cadre d'une localité, d'une caste, d'un ordre ; ensuite, qu'elle ait pour point de départ la diversité des situations et des intérêts créée par le capitalisme et par la différenciation au sein de la paysannerie. Quant à l'association locale, à l'association de caste, qui groupe des paysans très différents par leur situation économique et leurs intérêts, elle devient désormais, en raison de son caractère obligatoire, préjudiciable aussi bien aux paysans eux-mêmes qu'au développement de la société tout entière. (Note de Lénine.).] C'est cette erreur qui vaut au romantique d'être qualifié de réactionnaire, ce terme ne définissant évidemment pas le désir de restaurer purement et simplement les institutions du moyen âge, mais la tentative de mesurer la société nouvelle à l'aune ancienne, patriarcale, et de chercher un modèle dans les usages et traditions de l'ancien temps qui ne répondent plus du tout aux conditions économiques transformées. C'est ce qu'Efroussi n'a pas du tout compris. Le mot réactionnaire appliqué à la théorie de Sismondi, il le prend dans son sens grossier, vulgaire. Et le voilà tout perplexe... Comment ? Un réactionnaire, Sismondi ? Mais ne dit-il pas sans équivoque qu'il n'entend nullement rétablir les corporations ? Et Efroussi conclut qu'il est injuste d'« accuser » Sismondi d'être « rétrograde » ; que, bien au contraire, Sismondi « se faisait une idée juste de l'organisation corporative » et qu'il « a su en reconnaître toute importance historique » (n° 7, p. 147), comme cela ressort, à l'en croire, des recherches historiques de tels ou tels professeurs sur les bons côtés de ladite organisation. Les auteurs pseudo-savants fournissent maintes fois une illustration frappante du proverbe : « les arbres les empêchent de voir la forêt » ! Le point de vue de Sismondi sur les corporations est caractéristique et important du fait précisément, qu'il y rattache ses voeux pratiques. [Voir plus haut, pour nous borner à cet exemple, le titre du chapitre auquel nous avons emprunté les raisonnements relatifs aux corps de métiers (également cités par Efroussi à la page 147). (Note de Lénine.).] C'est pourquoi sa doctrine est qualifiée de réactionnaire. Or, M. Efroussi se met à disserter sans rime ni raison sur les ouvrages historiques modernes qui traitent des corporations ! Le résultat de ces raisonnements pseudo-savants et parfaitement déplacés, c'est qu'Efroussi a éludé ce qui était précisément le fond de la question : la doctrine de Sismondi mérite-t-elle, ou non d'être qualifiée de réactionnaire ? Il n'a pas su voir l'essentiel : le point de vue de Sismondi. « On m'a représenté, dit Sismondi, comme étant, en économie politique, ennemi des progrès de la société, partisan d'institutions barbares et oppressives. Non, je ne veux point de ce qui a été, mais je veux quelque chose de mieux que ce qui est. Je ne puis juger ce qui est qu'en le comparant avec le passé, et je suis loin de vouloir relever d'anciennes ruines quand je démontre par elles les besoins éternels de la société » (t. II, p. 433). Les intentions des romantiques (comme celles des populistes) sont excellentes. Conscients des contradictions du capitalisme, ils sont par là même au-dessus des optimistes aveugles qui nient ces contradictions. Et si l'on qualifie Sismondi de réactionnaire, ce n'est nullement parce qu'il voulait retourner au moyen âge, mais parce que, dans ses voeux pratiques, il « comparait ce qui est avec le passé » et non avec l'avenir ; parce qu'il « démontrait les besoins éternels de la société » [Le fait qu'il s'attachait à démontrer l'existence de ces besoins le place, répétons-le bien, au-dessus des économistes bourgeois bornés. (Note de Lénine.).] par les « ruines » et non par les tendances du développement moderne. C'est ce point de vue petit-bourgeois de Sismondi — lequel le distingue nettement des autres auteurs qui ont également cherché à démontrer, en même temps que lui et après lui, les « besoins 57 éternels de la société » —, qu'Efroussi n'a pas su comprendre. L'erreur d'Efroussi provient de cette interprétation trop étroite des mots « petite-bourgeoise » et « réactionnaire » appliqués à une doctrine, et dont nous avons déjà parlé à propos du premier de ces termes. Ils ne font nullement allusion à des aspirations égoïstes du petit boutiquier ou à un désir d'arrêter le développement social, de revenir en arrière : ils indiquent seulement que le point de vue de l'auteur en question est erroné, que son intelligence et son horizon sont bornés, ce qui lui fait choisir (pour atteindre un but fort louable) des moyens qui, pratiquement, ne peuvent être efficaces, ne peuvent satisfaire que le petit producteur ou rendre service aux défenseurs du passé. Sismondi, par exemple, n'est pas du tout un fanatique de la petite propriété. Il comprend, tout aussi bien que nos populistes actuels, la nécessité de l'union, de l'association. Il souhaite que, dans les entreprises industrielles, « une moitié des bénéfices » soit « répartie entre les ouvriers associés » (t. II, p. 346). Il préconise explicitement un « système d'association » où « tous les progrès de l'art profitent à celui même qui l'exerce » (t. II, p. 438). Définissant son attitude à l'égard des théories d'Owen, de Fourier, de Thompson, de Muiron, célèbres à l'époque, Sismondi déclare : « Je voudrais comme eux qu'il y eût une association entre ceux qui coopèrent au même produit, au lieu de les mettre en opposition les uns avec les autres. Mais je ne regarde point les moyens qu'ils ont proposés pour arriver à cette fin comme pouvant jamais y conduire » (t. II, p. 365). La différence entre Sismondi et ces auteurs réside précisément dans le point de vue. Il est donc tout naturel qu'Efroussi, qui n'a pas compris ce point de vue, ait présenté sous un jour absolument faux l'attitude de Sismondi à l'égard de ces auteurs. « Si Sismondi n'a exercé sur ses contemporains qu'une trop faible influence, lisons-nous dans le Rousskoïé Bogatstvo, n° 8, p. 57, si les réformes sociales qu'il proposait n'ont pas été réalisées, cela s'explique surtout par le fait qu'il était très en avance sur son temps. Il écrivait à une époque où la bourgeoisie fêtait sa lune de miel... On conçoit que, dans ces conditions, demander des réformes sociales, c'était prêcher dans le désert. Mais nous savons que la postérité ne lui était guère plus favorable. Cela vient peut-être de ce que Sismondi écrivait, comme nous l'avons déjà vu, à une époque de transition, et que, tout en désirant de grands changements, il ne pouvait se défaire entièrement du passé. C'est pourquoi il semblait trop radical aux modérés et trop modéré aux représentants de tendances plus radicales. » Tout d'abord, dire que Sismondi « était en avance sur son temps » en raison des réformes qu'il proposait, c'est ne rien comprendre au fond même de la doctrine de Sismondi qui comparait — il le dit lui-même — le présent au passé. Il fallait être d'une myopie extrême (ou d'une extrême partialité en faveur du romantisme, pour ne pas saisir l'esprit et la portée générale de la théorie de Sismondi, en se laissant abuser par le seul fait qu'il se montrait favorable aux lois réglementant le travail dans les fabriques, etc. [Même dans cette question, Sismondi n'était pas « en avance » sur son temps, car il ne faisait qu'approuver ce qui était déjà en train de se réaliser en Angleterre, sans comprendre la relation qui existait, d'une part, entre ces réformes et, d'autre part, la grande industrie mécanique et son rôle historique progressif. (Note de Lénine.).] Ensuite, pour Efroussi, ce qui distingue Sismondi des autres auteurs, c'est uniquement le caractère plus ou moins radical des réformes proposées ; eux allaient plus loin, alors que lui ne pouvait se défaire entièrement du passé. Il s'agit de tout autre chose. La différence entre Sismondi et ces auteurs est beaucoup plus profonde ; elle ne tient pas au fait que les uns allaient plus loin et que les autres étaient timorés [Nous ne voulons pas dire que, sous ce rapport, il n'existe pas une différence entre les auteurs mentionnés ; mais elle n'explique rien et présente sous un jour faux le rôle de Sismondi par rapport aux autres : il semble en résulter qu'ils partageaient le même point de vue et ne se distinguaient que par le caractère plus ou moins radical et conséquent de leurs conclusions. Ce qui importe, ce n'est pas que Sismondi soit « allé » moins loin ; c'est qu'il soit « allé » à reculons, tandis que les autres « allaient » de l'avant. (Note de Lénine.).], mais qu'ils envisageaient le caractère des réformes à accomplir de deux points de vue diamétralement opposés. Sismondi s'attachait à démontrer les « besoins éternels de la société », et ces auteurs faisaient de même. Sismondi était un utopiste, il fondait ses voeux sur une idée abstraite, et non 58 sur des intérêts réels ; ces auteurs étaient également des utopistes, et fondaient eux aussi leurs plans sur une idée abstraite. Mais le caractère de leurs plans différait totalement parce qu'ils envisageaient le développement économique moderne, qui posait cette question des « besoins éternels », de points de vue diamétralement opposés. Les auteurs dont nous parlons anticipaient l'avenir, leur génie devinait les tendances de la « démolition » que l'ancienne industrie mécanique opérait sous leurs yeux. Ils tournaient leurs regards du côté du développement réel ; ils devançaient réellement ce développement, Sismondi, au contraire, lui tournait le dos ; son utopie n'anticipait pas l'avenir, elle restaurait le passé ; il ne regardait pas en avant, mais en arrière ; il rêvait de « mettre un terme à la démolition », à cette « démolition » qui était, pour les écrivains dont nous parlons, le point de départ de leurs utopies. [« Robert Owen, dit Marx, le père des fabriques et des boutiques coopératives, qui... était loin de partager les illusions de ses imitateurs sur la portée (Tragweite) de ces éléments de transformation isolés, n'en prit pas seulement le système de fabrique pour point de départ de ses essais ; il déclara en outre que c'était là théoriquement le point de départ de la « révolution sociale ». (Note de Lénine.) [Karl MARX : Le Capital, livre premier, t. II, p. 178, note].] Voilà pourquoi l'utopie de Sismondi est appelée, avec raison, réactionnaire. Ce qui justifie cette caractéristique c'est, répétons-le, uniquement le fait que Sismondi n'a pas compris le rôle progressif de la « démolition » des anciens rapports sociaux patriarcaux, semi-moyenâgeux, « démolition » que la grande industrie mécanique a commencé d'opérer à la fin du siècle dernier dans les pays d'Europe occidentale. Ce point de vue spécifique de Sismondi perce jusque dans ses raisonnements sur l'« association » en général. « Je désire, dit-il, que la propriété des manufactures soit partagée entre un grand nombre de moyens capitalistes, et non réunie par un seul homme, maître de plusieurs millions... » (t. II, p. 365). Le point de vue du petit bourgeois se manifeste avec plus de relief encore dans cette tirade : « Ce n'est pas la classe des pauvres, c'est celle des journaliers qu'il faut faire disparaître, qu'il faut faire rentrer dans celle des propriétaires » (t. II, p. 308). « Faire rentrer » dans la classe des propriétaires : toute la doctrine de Sismondi est là ! Sismondi ne pouvait manquer de se rendre compte que ses voeux bien intentionnés étaient irréalisables, qu'ils étaient en contradiction flagrante avec les luttes d'intérêts de l'époque. « La tâche d'associer de nouveau les intérêts de ceux qui concourent à la même production... est difficile sans doute ; mais je ne crois point qu'elle le soit autant qu'on pourrait le supposer» (t. II, p. 450). [« Le problème que la société russe doit résoudre se complique de jour en jour. Le capitalisme s'empare de domaines de jour en jour plus vastes... » (Ibid.) (Note de Lénine.).] La conscience que ses voeux et ses aspirations ne correspondent pas aux conditions réelles et à leur évolution engendre tout naturellement chez le romantique le désir de démontrer qu'« il n'est pas trop tard » pour « revenir en arrière », et ainsi de suite. Il cherche à s'appuyer sur le fait que les contradictions du régime actuel ne sont pas encore très développées, que le pays est encore arriéré. « Les peuples conquirent alors le système de liberté où nous sommes entrés (il s'agit de la chute de la féodalité) ; mais au moment où ils brisèrent le joug qu'ils avaient longtemps porté, les hommes de peine ne se trouvèrent point dépouillés de toute propriété. Dans les campagnes, comme métayers, comme censitaires [Paysans se transmettant leur terre par héritage de génération en génération et payant invariablement une même redevance. Ce système était surtout pratiqué en Pologne, en Lituanie, en Biélorussie et dans les steppes longeant la mer Noire.], comme fermiers, ils se trouvèrent associés à la propriété du sol. Dans les villes, comme membres des corporations, des métiers qu'ils avaient formés pour leur défense mutuelle, ils se trouvèrent associés à la propriété de leur industrie. C'est de nos jours, c'est dans ce moment même, que le progrès de la richesse et la concurrence rompent toutes ces associations. La révolution n'est pas même à moitié accomplie » (t. II, p. 437). « Une seule nation, il est vrai, se trouve aujourd'hui dans cette condition forcée ; une seule nation voit contraster sans cesse sa richesse apparente avec l'effroyable misère du dixième de sa population, réduit à vivre de la charité publique. Mais cette nation, si digne sous quelques rapports d'être imitée, si éblouissante même dans ses fautes, a séduit par son exemple tous les hommes d'Etat du continent. Et si ces réflexions ne peuvent plus lui être utiles à elle-même, du moins estimerai-je avoir servi l'humanité et mes compatriotes en montrant les dangers de la carrière qu'elle parcourt, et en établissant par son expérience même, que faire reposer toute l'économie politique sur le principe d'une concurrence sans bornes, c'est... sacrifier l'intérêt de l'humanité à l'action simultanée de toutes les cupidités individuelles » (t. II, p. 368). [« La société russe a une grande tâche à accomplir, une tâche extrêmement difficile, mais 59 non point impossible : elle doit développer les forces productives de la population sous une forme telle que ce soit le peuple tout entier, et non une minorité infime, qui puisse en profiter » (N.-on, p. 343). (Note de Lénine.).] C'est ainsi que Sismondi termine ses Nouveaux principes. Marx a défini avec précision le rôle de Sismondi et de sa théorie dans le passage suivant où l'on trouve d'abord une esquisse des conditions de la vie économique en Europe occidentale qui ont engendré cette théorie (et cela à l'époque où le capitalisme commençait seulement à y créer la grande industrie mécanique), puis un jugement sur cette théorie. [Cf. citations dans le Rousskoïé Bogatstvo, n° 8, p. 57, et n° 6, p. 94, dans l'article de M. N.-on. (Note de Lénine.).] « Les petits bourgeois et les petits paysans du moyen âge étaient les précurseurs de la bourgeoisie moderne. Dans les pays où l'industrie et le commerce sont moins développés, cette classe continue à végéter à côté de la bourgeoisie florissante. Dans les pays où s'épanouit la civilisation moderne, il s'est formé une nouvelle classe de petits bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie ; fraction complémentaire de la société bourgeoise, elle se reconstitue sans cesse ; mais par suite de la concurrence, les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le prolétariat et, qui plus est, avec le développement progressif de la grande industrie, ils voient approcher l'heure où ils disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l'agriculture par des contremaîtres et des domestiques. Dans les pays comme la France, où les paysans forment bien plus de la moitié de la population, il est naturel que des écrivains qui prenaient fait et cause pour le prolétariat contre la bourgeoisie aient appliqué à leur critique du régime bourgeois ces critères petits-bourgeois et paysans et qu'ils aient pris parti pour les ouvriers du point de vue de la petite bourgeoisie. Ainsi se forma le socialisme petit-bourgeois. Sismondi est le chef de cette littérature, non seulement en France, mais en Angleterre aussi. Ce socialisme analysa avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il démontra d'une façon irréfutable les effets meurtriers du machinisme et de la division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l'anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d'extermination industrielle des nations entre elles, la dissolution des vieilles moeurs, des vieilles relations familiales, des vieilles nationalités. [Ce passage est cité par Efroussi dans le n° 8 du Rousskoïé Bogatstvo, p. 57 (à partir du dernier alinéa). (Note de Lénine.).] A en juger toutefois d'après son contenu positif, ou bien ce socialisme entend rétablir les anciens moyens de production et d'échange, et, avec eux, l'ancien régime de propriété et toute l'ancienne société, ou bien il entend faire entrer de force les moyens modernes de production et d'échange dans le cadre étroit de l'ancien régime de propriété qui a été brisé, et fatalement brisé, par eux. Dans l'un et l'autre cas, ce socialisme est à la fois réactionnaire et utopique. Pour la manufacture, le régime corporatif ; pour l'agriculture, le régime patriarcal : voilà son dernier mot. » [Cf. Rousskoïé Bogatstvo, article indiqué, 1894, n° 6, p. 88. Dans la traduction de ce passage par M. N.-on, on compte deux inexactitudes et Une omission. Au lieu de « petits bourgeois et paysans », il traduit « étroitement bourgeois et étroitement paysans ». Au lieu de « pris parti pour les ouvriers » il met « pris parti pour le peuple », bien que dans l'original on lise der Arbeiter. Et il a omis les mots : « fatalement brisé » (gesprengt werden mussten). (Note de Lénine.) [Karl MARX et Friedrich ENGELS : Manifeste du Parti communiste, Editions sociales, Paris, 1970, pp. 74—77.].] Nous nous sommes appliqués à montrer le bien-fondé de ce jugement en analysant chacun des éléments de la doctrine de Sismondi. Nous nous contenterons à présent de relever un curieux procédé utilisé ici par M. Efroussi et qui vient couronner toutes les erreurs dont fourmillent son exposé, sa critique et son appréciation du romantisme. Le lecteur se souvient que, tout au début de son article (dans le n° 7 du Rousskoïé Bogatstvo), Efroussi estime « injuste » et « erroné » de ranger Sismondi parmi les réactionnaires et les utopistes (1. c., p. 138). Et, à l'appui de cette affirmation, il a, premièrement, réalisé ce tour de force de passer complètement sous silence l'essentiel, c'est-à-dire ce qui rattache le point de vue de Sismondi à la situation et aux intérêts d'une classe particulière de la société capitaliste : celle des petits producteurs. Deuxièmement, analysant différentes thèses de la doctrine de Sismondi, Efroussi a, comme nous l'avons indiqué, ou bien montré sous un jour totalement faux la place qu'occupe son auteur par rapport à la théorie moderne, ou bien négligé tout simplement 60 cette théorie et défendu Sismondi en se référant à des savants allemands qui « ne sont pas allés plus loin » que ce dernier. Enfin, troisièmement, Efroussi a tenu à résumer comme suit son jugement sur Sismondi : « Notre (!) opinion sur le rôle de Simonde de Sismondi peut (!!) être résumée en ces termes » empruntés à un économiste allemand (Rousskoïé Bogatstvo, n° 8, p. 57). Suit l'extrait cité plus haut, ou plutôt rien qu'un fragment du jugement porté par cet économiste, car le passage expliquant ce qui rattache la doctrine de Sismondi à une classe particulière de la société moderne, de même que celui dont la conclusion établit définitivement les tendances réactionnaires et utopiques de Sismondi, ont été omis ! Mieux encore : Efroussi ne s'est pas contenté d'arracher à ce contexte un fragment qui ne donne aucune idée de l'appréciation intégrale, et de présenter ainsi sous un faux jour l'attitude de l'économiste cité à l'égard de Sismondi. Il a tenu en outre à idéaliser Sismondi tout en se donnant l'air de rapporter simplement l'opinion de ce même économiste. « Ajoutons, dit Efroussi, que, pour certaines théories, Sismondi est le devancier des économistes modernes les plus remarquables [Comme Adolf Wagner, par exemple ? (K. T.) (Note de Lénine.).] ; rappelons-nous ses idées relatives au revenu du capital et aux crises, son analyse du revenu national, etc. » (Ibid). Ainsi, au lieu d'ajouter à la constatation des mérites de Sismondi, faite par l'économiste allemand, la constatation par ce même économiste du point de vue petit-bourgeois de Sismondi et du caractère réactionnaire de son utopie, Efroussi fait un mérite supplémentaire à Sismondi précisément des parties de sa doctrine (telle son « analyse du revenu national ») qui, de l'avis du même économiste, n'ont absolument rien de scientifique. On nous dira : Efroussi peut fort bien ne pas partager l'opinion selon laquelle l'explication des doctrines économiques doit être recherchée dans la réalité économique ; il peut être profondément convaincu que la théorie de l'« analyse du revenu national » d'A. Wagner est « des plus remarquables ». Nous le croyons volontiers. Mais alors, quel droit avait-il de flirter avec la théorie avec laquelle messieurs les populistes aiment tant exprimer leur « accord », si en réalité il n'a rien compris à la position adoptée par cette théorie vis-à-vis de Sismondi, et s'il a fait tout son possible (et même l'impossible) pour présenter cette position sous un jour absolument faux ? Nous n'aurions pas consacré tant de place à cette question s'il ne s'était agi que d'Efroussi, dont le nom paraît pour ainsi dire pour la première fois dans la presse populiste. Ce qui nous importe ici, ce n'est pas la personnalité d'Efroussi ni même ses conceptions, mais la position des populistes à l'égard de la théorie — qu'ils prétendent partager — de l'illustre économiste allemand. Efroussi n'est nullement une exception. Au contraire, son exemple est typique et, pour le prouver, nous avons constamment mis en parallèle le point de vue et la doctrine de Sismondi avec le point de vue et la doctrine de M.N.-on. [M. V. V., autre économiste populiste, est entièrement solidaire de M. N.-on dans les principales questions indiquées ci-dessus, et ne s'en distingue que par son point de vue plus primitif encore. (Note de Lénine.).] L'analogie s'est révélée complète : les conceptions théoriques, la façon d'envisager le capitalisme et le caractère des conclusions et des voeux pratiques de ces deux auteurs se sont trouvés similaires. Or, les conceptions de M. N.-on pouvant être considérées comme le dernier mot du populisme, nous avons le droit d'en conclure que la doctrine économique des populistes n'est qu'une variété russe du romantisme européen. Il va de soi que les particularités historiques et économiques de la Russie, d'une part, et son retard beaucoup plus considérable, d'autre part, confèrent au populisme des traits distinctifs fortement accusés. Mais ces différences ne sont que d'espèce et, par conséquent, ne changent rien à la similitude du populisme et du romantisme petit-bourgeois. Le trait distinctif le plus saillant, celui qui retient le plus l'attention, c'est peut-être la tendance qu'ont les économistes populistes à masquer leur romantisme en se déclarant « d'accord » avec la théorie moderne et en s'y référant aussi souvent que possible, encore que cette théorie soit nettement hostile au romantisme et qu'elle se soit développée dans une lutte acharnée contre toutes les doctrines petitesbourgeoises. L'analyse de la théorie de Sismondi présente un intérêt tout particulier, précisément parce qu'elle permet d'analyser les procédés généraux utilisés pour les travestissements de ce genre. 61 Nous avons vu que le romantisme et la théorie moderne signalent les mêmes contradictions dans l'économie sociale actuelle. Et les populistes en profitent pour invoquer le fait que la théorie moderne reconnaît l'existence de contradictions qui se traduisent par des crises, par la recherche d'un marché extérieur, par les progrès de la production s'accompagnant d'une diminution de la consommation, par le protectionnisme, par les funestes effets du machinisme, etc., et ainsi de suite. Et ils ont parfaitement raison : la théorie moderne reconnaît en effet toutes ces contradictions, comme les reconnaissait le romantisme. Mais est-il un seul populiste qui se soit jamais demandé en quoi l'analyse scientifique de ces contradictions, qui les ramène aux différents intérêts engendrés par le régime économique existant, se distingue de la méthode qui ne les constate que pour formuler des voeux pieux ? Non, nous ne trouverons chez aucun populiste une étude de cette question, laquelle caractérise précisément ce qui différencie du romantisme la théorie moderne. Les populistes eux aussi ne constatent ces contradictions que pour formuler des voeux pieux. Autre question : est-il un seul populiste qui se soit jamais demandé ce qui distingue la critique sentimentale du capitalisme de sa critique scientifique, dialectique ? Aucun d'eux n'a posé cette question, qui caractérise la seconde différence essentielle entre la théorie moderne et le romantisme. Aucun d'eux n'a jugé utile de prendre pour critère de ses théories le développement actuel des rapports économiques et sociaux (or, l'application de ce critère est justement le trait fondamental de la critique scientifique). Une dernière question, enfin : est-il un seul populiste qui se soit jamais demandé en quoi le point de vue du romantisme, qui idéalise la petite production et déplore la « démolition » de ses assises par le « capitalisme », diffère de celui de la théorie moderne, qui prend pour point de départ de ses raisonnements la grande production capitaliste au moyen des machines et déclare progressive cette « démolition des assises » ? (Nous employons ici cette expression populiste devenue courante, car elle caractérise à merveille le processus de transformation des rapports sociaux sous l'influence de la grande industrie mécanique, processus qui s'est opéré partout, et pas seulement en Russie, avec une brusquerie et une violence qui ont frappé les auteurs s'intéressant aux problèmes sociaux.) Encore une fois, la réponse est : « non ». Pas un populiste ne s'est posé cette question. Aucun d'eux n'a tenté d'appliquer à cette « démolition » en train de s'opérer en Russie les critères qui l'ont fait considérer comme un facteur progressif en Europe occidentale. Ils déplorent tous la démolition des assises et recommandent d'y mettre un terme en assurant, les larmes aux yeux, que c'est cela, la « théorie moderne »... Une comparaison entre leur « théorie », qu'ils présentent comme une solution nouvelle et originale du problème du capitalisme, fondée sur le dernier mot de la science et de l'expérience d'Europe occidentale, et la théorie de Sismondi, montre bien à quelle période primitive du développement du capitalisme et de la pensée sociale remonte l'apparition d'une théorie de ce genre. Mais l'important n'est pas que celle-ci soit vieille. Bien des théories, très vieilles pour l'Europe, seraient tout à fait neuves pour la Russie ! L'important, c'est qu'au moment où cette théorie a pris naissance, c'était déjà une théorie petite-bourgeoise et réactionnaire. VI. LA POSITION DU ROMANTISME ET DE LA THÉORIE SCIENTIFIQUE DANS LA QUESTION DES DROITS SUR LES BLÉS EN ANGLETERRE Nous compléterons la comparaison entre l'idée que se font la théorie romantique et la théorie moderne des principaux aspects de l'économie contemporaine en confrontant leurs réflexions à propos d'une question pratique. L'intérêt de cette confrontation est d'autant plus grand que la question pratique dont il s'agit est l'une des plus importantes du capitalisme, qu'elle a un caractère de principe, et que nous connaissons les opinions à son sujet des deux représentants les plus en vue de ces théories adverses. Nous voulons parler des lois sur les blés en Angleterre et de leur abrogation. [Ces lois sur les blés furent promulguées en Angleterre en 1815. Elles établissaient des droits élevés sur les céréales en provenance de l'étranger et allaient même jusqu'à en interdire complètement l'importation. Ces lois renforçaient la position politique des gros propriétaires fonciers en leur donnant la possibilité de faire monter le prix du blé sur le marché intérieur et de percevoir une rente exorbitante. Une lutte acharnée, qui dura de longues années, s'engagea entre les grands propriétaires fonciers et la bourgeoisie ; elle se termina par l'abolition de ces lois en 1846.] 62 Au cours du deuxième quart de ce siècle, cette question a vivement intéressé les économistes anglais, et aussi ceux du continent : tous comprenaient que ce n'était pas là une question particulière de politique douanière, mais une question générale, celle du libre-échange, de la libre concurrence, des « destinées du capitalisme ». Il s'agissait de couronner l'édifice du capitalisme en mettant intégralement en pratique la libre concurrence ; de déblayer la voie pour que pût s'achever la « démolition » entreprise en Angleterre par la grande industrie mécanique dès la fin du siècle dernier ; d'écarter les obstacles qui gênaient cette « démolition » dans l'agriculture. Et c'est bien ainsi que les deux économistes dont nous allons parler, deux économistes du continent, ont envisagé la question. Sismondi a ajouté à la deuxième édition de ses Nouveaux principes un chapitre spécial intitulé « Des lois sur le commerce des blés » (livre III, chap. X). Il commence par constater que la question est brûlante : « Ces lois, dont une moitié du peuple anglais demande aujourd'hui l'abolition, avec une irritation profonde contre ceux qui les maintiennent, dont l'autre moitié demande le maintien, avec des cris d'indignation contre ceux qui veulent les abolir... » (t. I, p. 251). Analysant la question, Sismondi signale que les intérêts des fermiers anglais exigent l'application de droits d'entrée sur les blés pour assurer un remunerating price (prix rémunérateur). Les intérêts des manufacturiers exigent, au contraire, l'abolition des lois sur les blés, car les manufactures ne peuvent exister sans les marchés extérieurs ; or, le progrès des exportations anglaises était entravé par les lois qui gênaient l'importation. « Les chefs de manufacture ajoutaient que l'engorgement qu'ils rencontraient sur les marchés était encore le produit des mêmes lois ; que les riches du continent ne pouvaient acheter leurs marchandises, parce qu'ils ne trouvaient point à vendre leurs blés » (t. I, pp. 253-254). [Si unilatérale que soit cette explication des fabricants anglais, qui méconnaissent les causes plus profondes des crises et leur caractère inévitable dans le cas d'une faible extension du marché, elle n'en contient pas moins cette idée absolument juste que la réalisation du produit par son écoulement à l'étranger exige, en règle générale, une importation correspondante. Nous recommandons cet argument des fabricants anglais à l'attention des économistes qui éludent la question de la réalisation du produit dans la société capitaliste par ces paroles profondes : « On exportera. » (Note de Lénine.).] « L'ouverture du marché aux blés étrangers ruinerait probablement les propriétaires anglais, et ferait tomber à un prix infiniment bas tous les fermages. C'est un grand mal, sans doute, mais ce n'est pas une injustice » (t. I, p. 254). Et Sismondi de démontrer avec une naïveté extrême que le revenu des propriétaires fonciers doit correspondre au service (sic !!) qu'ils rendent à la « société » (capitaliste ?), etc. Les fermiers, continue Sismondi, « retireront leur capital, en partie du moins, de l'agriculture ». Ce raisonnement de Sismondi (qui s'en contente) révèle le vice fondamental du romantisme, lequel n'accorde pas une attention suffisante au processus du développement économique tel qu'il s'opère dans la réalité. Nous avons vu que Sismondi a lui-même signalé le développement et l'extension graduels du système des grandes fermes en Angleterre. Mais, au lieu d'étudier les causes de ce processus, il se hâte de le condamner. Cette précipitation, ce désir de Sismondi d'imposer à l'histoire ses souhaits pieux, peuvent seuls expliquer qu'il perde de vue la tendance générale au développement du capitalisme dans l'agriculture et l'inévitable accélération de ce processus en cas d'abolition des lois sur les blés, c'est-à-dire le progrès capitaliste de l'agriculture, au lieu de sa décadence que Sismondi lui prophétise. Pourtant Sismondi reste fidèle à lui-même. Dès qu'il a buté sur la contradiction qui caractérise ce processus du capitalisme, il se met naïvement à le « réfuter », cherchant à démontrer coûte que coûte que la voie suivie par la « patrie anglaise » est erronée. « Mais que fera le journalier ?... Le travail cessera, les champs seront changés en vaine pâture... Que deviendront les cinq cent quarante mille familles auxquelles il (l'agriculteur) refusera de l'emploi ? [Pour « prouver » que le capitalisme est mauvais, Sismondi improvise un calcul approximatif (comme ceux 63 qu'affectionne notre romantique russe M.V.V.). 600 000 familles, dit-il, se livrent à l'agriculture. Si les champs sont remplacés par des pâturages, il ne « faudra » pas plus d'un dixième de ce nombre... Moins un auteur se montre capable de comprendre tel ou tel processus dans toute sa complexité, et plus volontiers il recourt à d'enfantins calculs « à vue de nez ». (Note de Lénine.).] A supposer qu'elles fussent propres à toute espèce d'industrie, y a-t-il une industrie aujourd'hui qui soit en état de les recevoir ?... Y at- il un gouvernement qui pût volontairement exposer la moitié de la nation qu'il gouverne à une crise semblable ?... Ceux auxquels on sacrifierait ainsi les agriculteurs y trouveraient-ils eux-mêmes ensuite aucun avantage ? Les mêmes agriculteurs sont les consommateurs les plus rapprochés et les plus sûrs des manufactures anglaises. La cessation de leur consommation porterait à l'industrie un échec plus funeste que la clôture d'un des plus grands marchés étrangers » (pp. 255-256). Et ici entre en scène le fameux « resserrement du marché intérieur » : « Que perdront les manufactures par la cessation de la consommation de toute cette classe des laboureurs anglais qui formait près de la moitié de la nation ? Que perdront les manufactures par la cessation de la consommation des riches, dont les revenus territoriaux seront presque anéantis » (p. 267) ? Notre romantique s'évertue à prouver aux fabricants que les contradictions inhérentes au développement de leur production et de leurs richesses ne sont que la conséquence de leur erreur, de leur imprévoyance. Et, pour les « convaincre » des « dangers » du capitalisme, Sismondi leur dépeint avec force détails la concurrence des blés polonais et russes dont ils sont menacés (pp. 257-261). Il met en oeuvre tous les arguments et essaie même de spéculer sur l'amour-propre des Anglais. « Que deviendra l'honneur de l'Angleterre si l'empereur russe, toutes les fois qu'il voudra obtenir d'elle une concession quelconque, peut l'affamer en fermant les ports de la mer Baltique ? » (p. 268). Rappelez-vous, ami lecteur, comment Sismondi, pour montrer que l'« apologie du pouvoir de l'argent » était une erreur, invoquait cet argument que, dans les échanges, il est facile de frauder... Pour « réfuter » les théoriciens qui font l'apologie des grandes fermes, il indique que les riches fermiers ne peuvent résister à la concurrence de paysans miséreux (voir la citation ci-dessus), et il en revient en fin de compte à sa conclusion favorite, estimant de toute évidence avoir prouvé que la « patrie anglaise » suit une voie « fausse ». « L'exemple de l'Angleterre nous montre que cette pratique (le développement de l'économie monétaire, à laquelle Sismondi oppose « l'habitude de se fournir soi-même ») n'est pas sans danger » (p. 263). « C'est le système d'exploitation (le système d'exploitation par grandes fermes) qui est mauvais, qui repose sur une base dangereuse, et qu'il faut s'efforcer de changer » (p. 266). Une question concrète née de la collision d'intérêts déterminés dans un système économique déterminé se trouve ainsi noyée dans un flot de voeux pieux ! Mais la question avait été posée par les parties intéressées de façon si nette qu'il était vraiment impossible de s'en tenir à pareille « solution » (comme le fait le romantisme pour toutes les autres questions). « Que faut-il faire, cependant ? demande Sismondi désespéré. Faut-il ouvrir ou fermer les ports de l'Angleterre ? Faut-il condamner à la famine et à la mortalité les manufacturiers ou les laboureurs d'Angleterre ? Certes, la question est effrayante ; la position où se trouve le ministère anglais est une des plus épineuses où des hommes d'Etat aient pu se rencontrer» (p. 260). Et une fois de plus, il revient à sa « conclusion générale » sur le « danger » que représente l'exploitation par grandes fermes, sur « le danger de soumettre l'agriculture tout entière à un système de spéculation » (p. 260). Mais « comment pourra-t-on, en Angleterre, prendre ces mesures efficaces, mais lentes cependant, qui remettraient en honneur les petites fermes, tandis que la moitié de la nation, engagée dans les manufactures, souffre de la faim, et que les mesures qu'elle invoque menacent de la faim l'autre moitié de la nation engagée dans l'agriculture ? Je l'ignore. Je crois nécessaire de soumettre la législation du commerce des blés à de grandes modifications ; mais je recommande, à ceux qui demandent son abolition complète, d'examiner soigneusement les questions suivantes » (p. 267). Suivent les sempiternelles doléances suscitées par la crainte d'une décadence de l'agriculture, d'un resserrement du marché intérieur, etc. Ainsi, au premier choc de la réalité, le romantisme a fait complètement fiasco. Il a été contraint de se délivrer à lui-même un testimonium paupertatis [Certificat d'indigence.] et à en accuser réception de sa propre main. 64 Rappelez-vous l'aisance et la simplicité avec lesquelles le romantisme « réglait » toutes les questions « en théorie » ! Le protectionnisme est imprudent ; le capitalisme est une erreur funeste ; la voie suivie par l'Angleterre est erronée et dangereuse ; la production doit marcher de pair avec la consommation, et l'industrie et le commerce, de pair avec l'agriculture ; les machines ne sont avantageuses que lorsque leur introduction entraîne l'augmentation des salaires ou la diminution de la journée de travail ; les moyens de production doivent appartenir aux producteurs ; l'échange ne doit pas gagner de vitesse la production, ni conduire à la spéculation, etc., et ainsi de suite. Le romantisme a voulu réduire au silence chaque contradiction par une phrase sentimentale ; à chaque question il a répondu par un voeu pieux, et il a appelé cet étiquetage des faits de la vie courante une « solution ». Il n'est pas étonnant que ces solutions aient été d'une simplicité et d'un aisance touchantes : elles n'oubliaient qu'un petit détail, à savoir les intérêts réels dont le conflit constituait précisément la contradiction. Et quand le développement de cette contradiction plaça le romantique devant un de ces conflits particulièrement violents — la lutte des partis qui précéda, en Angleterre, l'abrogation des lois sur les blés — notre romantique perdit complètement la tête. Il était si bien dans l'atmosphère nébuleuse des rêveries et des voeux innocents ! Il composait avec tant d'art des tirades applicables à la « société » en général (et qui ne sauraient être appliquées à aucun régime historique déterminé de la société) ! Mais lorsque, quittant ce monde de fantaisie, il se trouva plongé dans le tourbillon de la vie réelle et de la lutte des intérêts, il ne disposait pas du moindre critère pour résoudre les problèmes concrets. Ayant contracté l'habitude des constructions et des solutions abstraites, il ramena la question à cette formule pure et simple : qui faut-il ruiner, la population agricole ou la population industrielle ? Le romantique ne pouvait, bien entendu, faire autrement que de conclure : il ne faut ruiner personne ; il faut «prendre une autre voie»... Mais les contradictions réelles le pressaient de toutes parts, si bien qu'il ne lui était plus possible de regagner la nébuleuse atmosphère des voeux innocents ; et notre romantique s'est vu contraint de donner une réponse. Sismondi en a même donné deux — la première : « je ne sais pas » ; la seconde : « d'une part, on ne peut manquer de considérer, d'autre part, on doit reconnaître... » [Expression ironique prise des oeuvres de Saltykov-Chtchédrine, Le Journal d'un provincial séjournant à Pétersbourg et Les Funérailles.] Le 9 janvier 1848, Karl Marx prononça à Bruxelles, lors d'une réunion publique, son discours sur le libre-échange. [Discours sur le libre-échange. Nous citons d'après la traduction allemande : Rede über die Frage des Freinhandels. (Note de Lénine.).] Contrairement au romantisme pour qui « l'économie politique n'est pas une science de calcul, mais une science morale », il prit pour point de départ de son exposé une analyse simple et objective des intérêts en jeu. Au lieu d'envisager la question des lois sur les blés comme une question de « système » choisi par la nation, ou comme une question de législation (ainsi que le faisait Sismondi), l'orateur commença par la présenter comme un conflit d'intérêts entre fabricants et propriétaires fonciers, et montra comment les fabricants anglais cherchaient à en faire une question nationale, à persuader les ouvriers qu'ils défendaient l'intérêt général. Contrairement au romantique, qui exposait la question sous la forme de considérations dont le législateur devait s'inspirer pour réaliser la réforme, l'orateur la ramena au conflit des intérêts réels des différentes classes de la société anglaise. Il montra qu'au fond, elle se réduisait à la nécessité d'assurer aux fabricants des matières premières à meilleur marché, et il signala la méfiance des ouvriers anglais, qui voyaient « dans les hommes de dévouement, dans un Bowring, un Bright et consorts, leurs plus grands ennemis ». « Ils (les fabricants) construisent à grands frais des palais où la ligue (l'Anti-Corn-Law-League, ou Ligue contre la loi sur les blés) [Cette Ligue fut fondée en 1838 par Cobden et Bright, industriels du textile de Manchester. Elle luttait pour l'abolition des droits sur les céréales, défendait la nécessité du libreéchange. La lutte entre la Ligue qui représentait la bourgeoisie et l'aristocratie terrienne se termina par l'abolition en 1846 des lois sur les blés.] établissait, en quelque sorte, sa demeure officielle ; ils font marcher une armée de missionnaires vers tous les points de l'Angleterre, pour qu'ils prêchent la religion du libre-échange ; ils font imprimer et distribuer gratis des milliers de brochures pour éclairer l'ouvrier sur ses propres intérêts, ils dispensent des sommes énormes pour rendre la presse favorable à leur cause, ils organisent une vaste administration pour diriger les mouvements libre-échangistes, et ils déploient toutes les richesses de leur éloquence dans des meetings publics. C'était dans un de ces meetings qu'un ouvrier s'écria : 65 — « Si les propriétaires fonciers vendaient nos os, vous autres, fabricants, vous seriez les premiers à les acheter, pour les jeter dans un moulin à vapeur et en faire de la farine. Les ouvriers anglais ont très bien compris la signification de la lutte entre les propriétaires fonciers et les capitalistes industriels. Ils savent très bien qu'on voulait rabaisser le prix du pain pour rabaisser le salaire et que le profit industriel augmenterait de ce que la rente aurait diminué. » [Karl MARX : Discours sur la question du libreéchange, Misère de la philosophie, p. 202.] Ainsi, la manière même de poser la question est tout autre que chez Sismondi. Il s'agit 1° d'expliquer la position des différentes classes de la société anglaise dans cette question du point de vue de leurs intérêts, et 2° de mettre en lumière le rôle de la réforme dans l'évolution de l'économie sociale anglaise. Sur ce dernier point, les vues de l'orateur s'accordent avec celles de Sismondi en ce sens que lui aussi y voit non une question particulière, mais une question générale : celle du développement du capitalisme dans son ensemble, celle du « libre-échange » en tant que système. « L'abolition des lois céréales en Angleterre est le plus grand triomphe que le libre-échange ait remporté au XIXe siècle. » « Avec l'abolition des lois sur les blés, la libre concurrence, le régime actuel d'économie sociale sont poussés à l'extrême. » [Die Lage der arbeitenden Klasse in England (1845).] [Cet ouvrage a été écrit d'un point de vue absolument identique avant l'abolition des lois sur les blés (1846), alors que le discours cité dans le texte se rapporte à la période postérieure à cette abolition. Mais peu nous importe cette différence dans le temps : il suffit de comparer les raisonnements cités plus haut de Sismondi, qui datent de 1827, à ce discours prononcé en 1848, pour se rendre compte de l'identité complète des éléments du problème chez les deux auteurs. L'idée de comparer Sismondi à l'économiste allemand venu après lui, nous l'avons empruntée au Handwörterbuch der Staatswissenschaften, B.V., Art. « Sismondi » von Lippert, Seite 679 [tome V, article « Sismondi » par Lippert, page 679). Le parallèle s'est révélé d'un intérêt si palpitant que l'exposé de M. Lippert, de sec... pardon, d'« objectif » qu'il était, est devenu du coup intéressant, animé et même passionné. (Note de Lénine.).] « Pour ces auteurs, la question posée est donc celle-ci : doit-on désirer la continuation du développement du capitalisme, ou bien son arrêt, la recherche d'« autres voies », etc. ? Et nous savons que la réponse affirmative qu'ils ont donnée à cette question apportait en fait une solution à une question plus générale, de principe, celle des « destinées du capitalisme », et non à la question particulière des lois sur les blés en Angleterre. Car le point de vue qu'ils ont adopté à cette occasion a été appliqué beaucoup plus tard à d'autres pays également. Dans les années 40, les deux auteurs professaient la même opinion relativement à l'Allemagne et à l'Amérique [Voir dans Die Neue Zeit les articles de Marx récemment découverts dans le Westphälisches Dampfboot. [Le vapeur westphalien]. (Note de Lénine.).] et déclaraient que, pour celle-ci, la libre concurrence était un facteur de progrès ; en ce qui concerne l'Allemagne, l'un d'eux écrivait, même dans les années 60, qu'elle ne souffrait pas seulement du capitalisme, mais aussi du fait que le capitalisme y était insuffisamment développé. Mais revenons au discours. Nous avons indiqué que le point de vue de l'orateur différait en son principe de celui de Sismondi et ramenait le problème aux intérêts des différentes classes de la société anglaise. Nous trouvons une différence tout aussi profonde dans la façon dont il a posé la question purement théorique du rôle joué par l'abrogation des lois sur les blés dans l'économie sociale. Pour lui, ce n'est pas une question abstraite, portant sur le système que doit adopter l'Angleterre et la voie qu'elle doit choisir (c'est ainsi que Sismondi, lui, pose la question, oubliant que l'Angleterre a un passé et un présent qui déterminent cette voie). Non. Il pose d'emblée le problème sur le terrain du régime social et économique existant ; il se demande quelle doit être l'étape suivante dans le développement de ce régime, après l'abrogation des lois sur les blés. La difficulté était de déterminer la répercussion qu'aurait l'abrogation de ces lois sur l'agriculture, car ses effets sur l'industrie étaient évidents pour tous. Afin d'en démontrer l'utilité pour l'agriculture également, l'Anti-Corn-Law-League avait assigné des prix aux trois meilleurs écrits traitant de l'influence salutaire de l'abrogation de ces lois sur l'agriculture anglaise. L'orateur commence par exposer brièvement les idées des trois lauréats, Hope, Morse et Greg, et distingue d'emblée ce dernier qui, dans son ouvrage, applique de la façon la plus scientifique et la plus rigoureuse les principes établis par l'économie politique classique. 66 Greg, gros fabricant lui-même, s'adresse surtout aux grands fermiers et s'applique à démontrer que l'abrogation des lois sur les blés chassera de l'agriculture les petits fermiers, qui trouveront une ressource dans l'industrie, mais qu'elle sera avantageuse pour les gros fermiers, qui acquerront ainsi la possibilité de prendre la terre à bail à des termes très prolongés, d'engager de plus grands capitaux dans la terre, d'employer plus de machines et d'économiser sur le travail manuel qui sera à meilleur marché quand le prix du pain aura diminué. Quant aux propriétaires fonciers, ils devront se contenter d'une rente moins élevée, car les terrains ingrats, incapables de résister à la concurrence des blés importés à bon marché, cesseront d'être cultivés. L'orateur a eu parfaitement raison de reconnaître que cette prévision et cette franche apologie du capitalisme dans l'agriculture étaient plus scientifiques. L'histoire a justifié cette prédiction. « L'abrogation des lois sur les céréales donna à l'agriculture anglaise une nouvelle et merveilleuse impulsion... La dépopulation des campagnes a suivi pas à pas l'extension et l'intensification de la culture, l'accumulation inouïe du capital incorporé au sol et de celui consacré à son exploitation, l'augmentation des produits sans précédent dans l'histoire de l'agronomie anglaise, l'accroissement des rentes dévolues aux propriétaires fonciers et celui des profits réalisés par les fermiers capitalistes... La condition essentielle du nouveau système était un plus grand déboursé de capital, entraînant nécessairement une concentration plus rapide des fermes. » [Ecrit en 1867 [Karl MARX : Le Capital, Livre premier, t. III, pp. 117-118]. [En ce qui concerne la hausse de la rente, il faut, pour l'expliquer, prendre en considération la loi établie par l'analyse moderne de la rente différentielle, à savoir que la hausse de la rente peut aller de pair avec la diminution du prix du blé. « Lorsque, en Angleterre, les droits sur le blé furent abolis en 1846, les fabricants anglais pensaient qu'ils avaient réduit l'aristocratie des propriétaires fonciers au paupérisme. Au lieu de cela, elle s'enrichit plus que jamais. Comment cela a-t-il pu se produire ? Très simplement. D'abord on exigea désormais des fermiers, par contrat, qu'ils déboursent annuellement 12 l. st. par acre au lieu de 8 ; ensuite les propriétaires fonciers, très largement représentés même a la Chambre des Communes, s'octroyèrent une subvention gouvernementale destinée à permettre des travaux de drainage et d'autres bonifications durables de leurs terres. Comme les plus mauvais terrains ne furent pas totalement éliminés de l'agriculture et qu'ils furent tout au plus utilisés à d'autres fins (la plupart du temps encore provisoirement), les rentes montèrent proportionnellement à l'accroissement du capital investi et l'aristocratie foncière s'en trouva mieux qu'auparavant. » (Das Kapital, III, 2, 259). (Note de Lénine.) [Karl MARX : Le Capital, livre troisième, t. III, pp. 112-113].] Mais, bien entendu, l'orateur ne s'est pas contenté de reconnaître la justesse plus grande des raisonnements de Greg. Dans la bouche de ce dernier, c'étaient des arguments de libre-échangiste dissertant sur l'agriculture anglaise en général et tendant à démontrer les avantages que l'ensemble de la nation retirerait de l'abrogation des lois sur les blés. L'exposé antérieur montre que tel n'était pas l'avis de l'orateur. Il a expliqué que la baisse du prix du pain, tant vantée par les libres-échangistes, signifiait nécessairement une diminution des salaires, la baisse du prix de la marchandise « travail » (ou plus exactement : force de travail) ; que la diminution du prix du pain ne pourrait jamais compenser pour l'ouvrier celle de son salaire, car, premièrement, si le prix du pain diminue, il sera plus difficile à l'ouvrier d'économiser sur le pain pour pouvoir acheter d'autres objets ; et, deuxièmement, les progrès de l'industrie rendent meilleur marché les articles de consommation en substituant l'eau-devie à la bière, la pomme de terre au pain, le coton à la laine et au lin, et en faisant baisser de ce fait le niveau des besoins et le niveau d'existence de l'ouvrier. Nous voyons ainsi qu'à première vue l'orateur pose les éléments du problème comme Sismondi ; il reconnaît, lui aussi, que le libre-échange entraîne inévitablement la ruine des petits fermiers, la misère des ouvriers dans l'industrie et l'agriculture. Nos populistes, qui se distinguent, notamment, par un art inimitable de la « citation », arrêtent d'ordinaire leurs « extraits » à cet endroit et déclarent avec une entière satisfaction qu'ils sont tout à fait « d'accord ». Mais ces procédés montrent simplement, tout d'abord, qu'ils ne comprennent pas la différence énorme, que nous avons indiquée ci-dessus, dans la façon de poser le problème ; ensuite, qu'ils ne voient pas que la distinction essentielle entre la théorie moderne et le romantisme ne fait que commencer ici : le romantique se détourne des problèmes concrets du développement réel pour se plonger dans ses rêves ; le réaliste, au contraire, prend les faits établis en guise de critères qui lui serviront à trouver la solution précise de tel ou tel problème concret. 67 Après avoir prédit l'amélioration prochaine de la situation des ouvriers, l'orateur poursuit : « Là-dessus, les économistes vous diront : Eh bien, nous convenons que la concurrence parmi les ouvriers, qui certes n'aura pas diminué sous le régime du libre-échange, ne tardera pas à mettre les salaires en accord avec le bas prix des marchandises. Mais d'autre part le bas prix des marchandises augmentera la consommation ; la plus grande consommation exigera une plus grande production, laquelle sera suivie d'une plus forte demande de bras, et à cette plus forte demande de bras succédera une hausse de salaires. Toute cette argumentation revient à ceci : le libre-échange augmente les forces productives. Si l'industrie va croissant, si la richesse, si le pouvoir productif, si, en un mot, le capital productif augmente la demande du travail, le prix du travail et, par conséquent, le salaire augmentent également. La meilleure condition pour l'ouvrier, c'est l'accroissement du capital. Et il faut en convenir. [Souligné par nous. (Note de Lénine.).] Si le capital reste stationnaire, l'industrie ne restera pas seulement stationnaire, mais elle déclinera, et, en ce cas, l'ouvrier en sera la première victime, il périra avant le capitaliste. Et dans le cas où le capital va croissant, c'est-à-dire, comme on l'a déjà dit, dans le cas le meilleur pour l'ouvrier, quel sera son sort ? Il périra également... » Et l'orateur explique d'une manière détaillée, en s'appuyant sur les données des économistes anglais, comment la concentration du capital accentue la division du travail, laquelle déprécie la force de travail en substituant le travail simple au travail qualifié ; comment les machines évincent l'ouvrier ; comment le gros capital ruine les petits producteurs et les petits rentiers et conduit à l'aggravation des crises, qui augmentent encore le nombre des chômeurs. La conclusion de son analyse, c'est que le libre-échange n'est autre chose que le libre développement du capital. Ainsi, l'orateur a su trouver le critère permettant de résoudre le problème qui, à première vue, conduisait à l'impasse devant laquelle, s'était arrêté Sismondi : le libre-échange, aussi bien que son contraire, mènent tous deux à la ruine des ouvriers. Ce critère, c'est le développement des forces productives. Cette façon de poser la question sur le terrain historique a tout de suite fait ses preuves : au lieu de comparer le capitalisme à une société abstraite, telle qu'elle doit être (c'est-à-dire, en somme, à une utopie), l'auteur l'a comparé aux stades précédents de l'économie sociale ; il a comparé entre eux les différents stades du capitalisme dans leur succession, et il a constaté que les forces productives de la société se développaient grâce au développement du capitalisme. Appliquant à l'argumentation des libres-échangistes la critique scientifique, il a su se garder de l'erreur habituelle des romantiques qui, déniant toute valeur à cette argumentation, « jettent l'enfant avec l'eau sale » ; il a su en extraire le bon grain, c'est-à-dire constater l'immense progrès technique, qui est hors de doute. Avec la finesse d'esprit qui les caractérise, nos populistes en auraient certainement conclu que cet auteur, qui se place si ouvertement du côté du grand capital contre le petit producteur, est « un apologiste du pouvoir de l'argent », d'autant plus qu'il déclarait à la face de l'Europe continentale étendre les conclusions tirées de la vie anglaise à sa patrie également, où la grande industrie mécanique faisait alors ses premiers pas, encore timides. Or, c'est précisément grâce à cet exemple (ainsi qu'à tant d'autres exemples analogues tirés de l'histoire de l'Europe occidentale) qu'ils auraient pu étudier une chose qu'ils ne peuvent (ou peut-être ne veulent ?) pas comprendre, à savoir que reconnaître le caractère progressif du grand capital par rapport à la petite production, ce n'est pas en faire l'« apologie » tant s'en faut. Il n'est que de comparer le chapitre de Sismondi exposé plus haut au discours en question pour se rendre compte que ce dernier lui est bien supérieur et au point de vue théorique, et par son hostilité à toute « apologie ». L'orateur a défini les contradictions qui accompagnent le développement du grand capital d'une façon beaucoup plus précise, plus complète, plus directe et plus franche que ne l'ont jamais fait les romantiques. Mais pas une fois il ne s'est abaissé à des phrases sentimentales pour déplorer ce développement. Pas une fois il n'a soufflé mot d'une éventuelle possibilité de « s'écarter de la voie suivie ». Il comprenait fort bien que cette formule sert simplement à masquer le fait qu'on « s'écarte » soi-même de la question qui vous est posée par la vie, c'est-à-dire par la réalité économique, par le développement économique, par les intérêts que ce développement a suscités. Le critère parfaitement scientifique dont nous avons parlé lui a permis de résoudre le problème, tout en demeurant un réaliste conséquent. « Ne croyez pas, Messieurs, dit l'orateur, qu'en faisant la critique de la liberté commerciale nous ayons l'intention de défendre le système protectionniste. » 68 Et il indique que, dans le régime économique et social actuel, le libre-échange et le protectionnisme ont l'un et l'autre leur raison d'être ; il signale brièvement la « démolition », par le capitalisme, de l'ancienne vie économique et des vieux rapports semi-patriarcaux d'Europe occidentale en Angleterre et sur le continent ; il souligne ce fait social que, dans certaines conditions, le libre-échange hâte cette « démolition ». [Ce rôle progressif de l'abolition des lois sur les blés avait été nettement signalé, dès avant cette abolition par l'auteur de La Situation (ouvrage cité, p. 179) qui soulignait tout particulièrement l'effet de cette mesure sur la prise de conscience des producteurs. (Note de Lénine.).] « C'est seulement dans ce sens... Messieurs, conclut l'orateur, que je vote en faveur du libre-échange. » [Pour désarmer la censure, Lénine a changé (ou supprimé) quelques mots de la partie citée par lui du Discours sur la question du libre-échange de Marx. C'est ainsi que les mots « hâte la révolution sociale » ont été remplacés par « hâte cette « démolition », et le membre de phrase : « c'est seulement dans ce sens révolutionnaire » a été repris sous la forme : « c'est seulement dans ce sens ». (Voir Karl MARX : Misère de la philosophie, p. 213.).] Ecrit au printemps 1897. Paru pour la première fois dans la revue Novoïé Slovo, fascicules 7-10, avril-juillet 1897. Signé : K. T-ne Réimprimé en 1898 dans le recueil : Vladimir Iline, Etudes et articles économiques, St-Pétersbourg, OEuvres, Paris-Moscou, t. 2, pp. 129-268
  4. OVNI?

    J'ai trouvé le Lys dans la Vallée en version intégrale sur le net ! Du Balzac alors que je suis de passage à Tours, ça sonne bien... Pour les connaisseurs, il y a une belle anti-antinomie (c'est plus savant que conformité) entre La Princesse de Clèves et Le Lys dans la Vallée... Je vous laisse chercher.
  5. OVNI?

    Je pensais arrêter ce bouzin infernal ! Même pas... J'hésite entre Lacan et Tolstoï... Tolstoï : 900 pages d'un coup ! Lacan, Heu 30 pages suffisent largement... Je vois quand même qu'on dévie sur les calamars... Bon signe tout ça... Je me demande malgré tout si j'ai pas fait entrer un peu de nécessaire déprise de soi, de la salutaire posture d'éloignement du sérieux ontologique qui tue... (sa race ) Je ne suis pas certain que ontologique soit bien à sa place ici, mais "c'est comme si que" comme disent les gosses !
  6. OVNI?

    Fort en tête ? grippe mal en point mon bon moussié ! Savez quoi, j'adore cette phrase ! "Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes..." Et même tout le livre que je vous conseille derechef à lire... Moins abrutissant que 9354 pages d'inepties écrites par des gens qui veulent à tous prix avoir raison sur tout et sur tous à propose de phénomènes auquel tout le monde s'en tape... Si j'ose dire ! J'ai lu il y a déjà un moment que certains étudiants glissaient des livres entiers à l'intérieur de leur thèse ce qui prouvait que celles-ci n'étaient jamais lues... Et bien je vous conseille la merveilleuse lecture de ce livre là, ici, tout droit devant vos grands yeux esbaubis... La magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant d'éclat que dans les dernières années du règne de Henri second. Ce prince était galant, bien fait et amoureux ; quoique sa passion pour Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, eût commencé il y avait plus de vingt ans, elle n'en était pas moins violente, et il n'en donnait pas des témoignages moins éclatants. Comme il réussissait admirablement dans tous les exercices du corps, il en faisait une de ses plus grandes occupations. C'étaient tous les jours des parties de chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues, ou de semblables divertissements ; les couleurs et les chiffres de madame de Valentinois paraissaient partout, et elle paraissait elle-même avec tous les ajustements que pouvait avoir mademoiselle de La Marck, sa petite-fille, qui était alors à marier. La présence de la reine autorisait la sienne. Cette princesse était belle, quoiqu'elle eût passé la première jeunesse ; elle aimait la grandeur, la magnificence et les plaisirs. Le roi l'avait épousée lorsqu'il était encore duc d'Orléans, et qu'il avait pour aîné le dauphin, qui mourut à Tournon, prince que sa naissance et ses grandes qualités destinaient à remplir dignement la place du roi François premier, son père. L'humeur ambitieuse de la reine lui faisait trouver une grande douceur à régner ; il semblait qu'elle souffrît sans peine l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois, et elle n'en témoignait aucune jalousie ; mais elle avait une si profonde dissimulation, qu'il était difficile de juger de ses sentiments, et la politique l'obligeait d'approcher cette duchesse de sa personne, afin d'en approcher aussi le roi. Ce prince aimait le commerce des femmes, même de celles dont il n'était pas amoureux : il demeurait tous les jours chez la reine à l'heure du cercle, où tout ce qu'il y avait de plus beau et de mieux fait, de l'un et de l'autre sexe, ne manquait pas de se trouver. Jamais cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes admirablement bien faits ; et il semblait que la nature eût pris plaisir à placer ce qu'elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes. Madame Élisabeth de France, qui fut depuis reine d'Espagne, commençait à faire paraître un esprit surprenant et cette incomparable beauté qui lui a été si funeste. Marie Stuart, reine d'Écosse, qui venait d'épouser monsieur le dauphin, et qu'on appelait la reine Dauphine, était une personne parfaite pour l'esprit et pour le corps : elle avait été élevée à la cour de France, elle en avait pris toute la politesse, et elle était née avec tant de dispositions pour toutes les belles choses, que, malgré sa grande jeunesse, elle les aimait et s'y connaissait mieux que personne. La reine, sa belle-mère, et Madame, soeur du roi, aimaient aussi les vers, la comédie et la musique. Le goût que le roi François premier avait eu pour la poésie et pour les lettres régnait encore en France ; et le roi son fils aimant les exercices du corps, tous les plaisirs étaient à la cour. Mais ce qui rendait cette cour belle et majestueuse était le nombre infini de princes et de grands seigneurs d'un mérite extraordinaire. Ceux que je vais nommer étaient, en des manières différentes, l'ornement et l'admiration de leur siècle. Le roi de Navarre attirait le respect de tout le monde par la grandeur de son rang et par celle qui paraissait en sa personne. Il excellait dans la guerre, et le duc de Guise lui donnait une émulation qui l'avait porté plusieurs fois à quitter sa place de général, pour aller combattre auprès de lui comme un simple soldat, dans les lieux les plus périlleux. Il est vrai aussi que ce duc avait donné des marques d'une valeur si admirable et avait eu de si heureux succès, qu'il n'y avait point de grand capitaine qui ne dût le regarder avec envie. Sa valeur était soutenue de toutes les autres grandes qualités : il avait un esprit vaste et profond, une âme noble et élevée, et une égale capacité pour la guerre et pour les affaires. Le cardinal de Lorraine, son frère, était né avec une ambition démesurée, avec un esprit vif et une éloquence admirable, et il avait acquis une science profonde, dont il se servait pour se rendre considérable en défendant la religion catholique qui commençait d'être attaquée. Le chevalier de Guise, que l'on appela depuis le grand prieur, était un prince aimé de tout le monde, bien fait, plein d'esprit, plein d'adresse, et d'une valeur célèbre par toute l'Europe. Le prince de Condé, dans un petit corps peu favorisé de la nature, avait une âme grande et hautaine, et un esprit qui le rendait aimable aux yeux même des plus belles femmes. Le duc de Nevers, dont la vie était glorieuse par la guerre et par les grands emplois qu'il avait eus, quoique dans un âge un peu avancé, faisait les délices de la cour. Il avait trois fils parfaitement bien faits : le second, qu'on appelait le prince de Clèves, était digne de soutenir la gloire de son nom ; il était brave et magnifique, et il avait une prudence qui ne se trouve guère avec la jeunesse. Le vidame de Chartres, descendu de cette ancienne maison de Vendôme, dont les princes du sang n'ont point dédaigné de porter le nom, était également distingué dans la guerre et dans la galanterie. Il était beau, de bonne mine, vaillant, hardi, libéral ; toutes ces bonnes qualités étaient vives et éclatantes ; enfin, il était seul digne d'être comparé au duc de Nemours, si quelqu'un lui eût pu être comparable. Mais ce prince était un chef-d'oeuvre de la nature ; ce qu'il avait de moins admirable était d'être l'homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son visage et dans ses actions, que l'on n'a jamais vu qu'à lui seul ; il avait un enjouement qui plaisait également aux hommes et aux femmes, une adresse extraordinaire dans tous ses exercices, une manière de s'habiller qui était toujours suivie de tout le monde, sans pouvoir être imitée, et enfin, un air dans toute sa personne, qui faisait qu'on ne pouvait regarder que lui dans tous les lieux où il paraissait. Il n'y avait aucune dame dans la cour, dont la gloire n'eût été flattée de le voir attaché à elle ; peu de celles à qui il s'était attaché se pouvaient vanter de lui avoir résisté, et même plusieurs à qui il n'avait point témoigné de passion n'avaient pas laissé d'en avoir pour lui. Il avait tant de douceur et tant de disposition à la galanterie, qu'il ne pouvait refuser quelques soins à celles qui tâchaient de lui plaire : ainsi il avait plusieurs maîtresses, mais il était difficile de deviner celle qu'il aimait véritablement. Il allait souvent chez la reine dauphine ; la beauté de cette princesse, sa douceur, le soin qu'elle avait de plaire à tout le monde, et l'estime particulière qu'elle témoignait à ce prince, avaient souvent donné lieu de croire qu'il levait les yeux jusqu'à elle. Messieurs de Guise, dont elle était nièce, avaient beaucoup augmenté leur crédit et leur considération par son mariage ; leur ambition les faisait aspirer à s'égaler aux princes du sang, et à partager le pouvoir du connétable de Montmorency. Le roi se reposait sur lui de la plus grande partie du gouvernement des affaires, et traitait le duc de Guise et le maréchal de Saint-André comme ses favoris. Mais ceux que la faveur ou les affaires approchaient de sa personne ne s'y pouvaient maintenir qu'en se soumettant à la duchesse de Valentinois ; et quoiqu'elle n'eût plus de jeunesse ni de beauté, elle le gouvernait avec un empire si absolu, que l'on peut dire qu'elle était maîtresse de sa personne et de l'État. Le roi avait toujours aimé le connétable, et sitôt qu'il avait commencé à régner, il l'avait rappelé de l'exil où le roi François premier l'avait envoyé. La cour était partagée entre messieurs de Guise et le connétable, qui était soutenu des princes du sang. L'un et l'autre parti avait toujours songé à gagner la duchesse de Valentinois. Le duc d'Aumale, frère du duc de Guise, avait épousé une de ses filles ; le connétable aspirait à la même alliance. Il ne se contentait pas d'avoir marié son fils aîné avec madame Diane, fille du roi et d'une dame de Piémont, qui se fit religieuse aussitôt qu'elle fut accouchée. Ce mariage avait eu beaucoup d'obstacles, par les promesses que monsieur de Montmorency avait faites à mademoiselle de Piennes, une des filles d'honneur de la reine ; et bien que le roi les eût surmontés avec une patience et une bonté extrême, ce connétable ne se trouvait pas encore assez appuyé, s'il ne s'assurait de madame de Valentinois, et s'il ne la séparait de messieurs de Guise, dont la grandeur commençait à donner de l'inquiétude à cette duchesse. Elle avait retardé, autant qu'elle avait pu, le mariage du dauphin avec la reine d'Écosse : la beauté et l'esprit capable et avancé de cette jeune reine, et l'élévation que ce mariage donnait à messieurs de Guise, lui étaient insupportables. Elle haïssait particulièrement le cardinal de Lorraine ; il lui avait parlé avec aigreur, et même avec mépris. Elle voyait qu'il prenait des liaisons avec la reine ; de sorte que le connétable la trouva disposée à s'unir avec lui, et à entrer dans son alliance, par le mariage de mademoiselle de La Marck, sa petite fille, avec monsieur d'Anville, son second fils, qui succéda depuis à sa charge sous le règne de Charles IX. Le connétable ne crut pas trouver d'obstacles dans l'esprit de monsieur d'Anville pour un mariage, comme il en avait trouvé dans l'esprit de monsieur de Montmorency ; mais, quoique les raisons lui en fussent cachées, les difficultés n'en furent guère moindres. Monsieur d'Anville était éperdument amoureux de la reine dauphine, et, quelque peu d'espérance qu'il eût dans cette passion, il ne pouvait se résoudre à prendre un engagement qui partagerait ses soins. Le maréchal de Saint-André était le seul dans la cour qui n'eût point pris de parti. Il était un des favoris, et sa faveur ne tenait qu'à sa personne : le roi l'avait aimé dès le temps qu'il était dauphin ; et depuis, il l'avait fait maréchal de France, dans un âge où l'on n'a pas encore accoutumé de prétendre aux moindres dignités. Sa faveur lui donnait un éclat qu'il soutenait par son mérite et par l'agrément de sa personne, par une grande délicatesse pour sa table et pour ses meubles, et par la plus grande magnificence qu'on eût jamais vue en un particulier. La libéralité du roi fournissait à cette dépense ; ce prince allait jusqu'à la prodigalité pour ceux qu'il aimait ; il n'avait pas toutes les grandes qualités, mais il en avait plusieurs, et surtout celle d'aimer la guerre et de l'entendre ; aussi avait-il eu d'heureux succès et si on en excepte la bataille de Saint-Quentin, son règne n'avait été qu'une suite de victoires. Il avait gagné en personne la bataille de Renty ; le Piémont avait été conquis ; les Anglais avaient été chassés de France, et l'empereur Charles-Quint avait vu finir sa bonne fortune devant la ville de Metz, qu'il avait assiégée inutilement avec toutes les forces de l'Empire et de l'Espagne. Néanmoins, comme le malheur de Saint-Quentin avait diminué l'espérance de nos conquêtes, et que, depuis, la fortune avait semblé se partager entre les deux rois, ils se trouvèrent insensiblement disposés à la paix. La duchesse douairière de Lorraine avait commencé à en faire des propositions dans le temps du mariage de monsieur le dauphin ; il y avait toujours eu depuis quelque négociation secrète. Enfin, Cercamp, dans le pays d'Artois, fut choisi pour le lieu où l'on devait s'assembler. Le cardinal de Lorraine, le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André s'y trouvèrent pour le roi ; le duc d'Albe et le prince d'Orange, pour Philippe II ; et le duc et la duchesse de Lorraine furent les médiateurs. Les principaux articles étaient le mariage de madame Élisabeth de France avec Don Carlos, infant d'Espagne, et celui de Madame soeur du roi, avec monsieur de Savoie. Le roi demeura cependant sur la frontière, et il y reçut la nouvelle de la mort de Marie, reine d'Angleterre. Il envoya le comte de Randan à Élisabeth, pour la complimenter sur son avènement à la couronne ; elle le reçut avec joie. Ses droits étaient si mal établis, qu'il lui était avantageux de se voir reconnue par le roi. Ce comte la trouva instruite des intérêts de la cour de France, et du mérite de ceux qui la composaient ; mais surtout il la trouva si remplie de la réputation du duc de Nemours, elle lui parla tant de fois de ce prince, et avec tant d'empressement, que, quand monsieur de Randan fut revenu, et qu'il rendit compte au roi de son voyage, il lui dit qu'il n'y avait rien que monsieur de Nemours ne pût prétendre auprès de cette princesse, et qu'il ne doutait point qu'elle ne fût capable de l'épouser. Le roi en parla à ce prince dès le soir même ; il lui fit conter par monsieur de Randan toutes ses conversations avec Élisabeth, et lui conseilla de tenter cette grande fortune. Monsieur de Nemours crut d'abord que le roi ne lui parlait pas sérieusement ; mais comme il vit le contraire : -- Au moins, Sire, lui dit-il, si je m'embarque dans une entreprise chimérique, par le conseil et pour le service de Votre Majesté, je la supplie de me garder le secret, jusqu'à ce que le succès me justifie vers le public, et de vouloir bien ne me pas faire paraître rempli d'une assez grande vanité, pour prétendre qu'une reine, qui ne m'a jamais vu, me veuille épouser par amour. Le roi lui promit de ne parler qu'au connétable de ce dessein, et il jugea même le secret nécessaire pour le succès. Monsieur de Randan conseillait à monsieur de Nemours d'aller en Angleterre sur le simple prétexte de voyager ; mais ce prince ne put s'y résoudre. Il envoya Lignerolles qui était un jeune homme d'esprit, son favori, pour voir les sentiments de la reine, et pour tâcher de commencer quelque liaison. En attendant l'événement de ce voyage, il alla voir le duc de Savoie, qui était alors à Bruxelles avec le roi d'Espagne. La mort de Marie d'Angleterre apporta de grands obstacles à la paix ; l'assemblée se rompit à la fin de novembre, et le roi revint à Paris. Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l'on doit croire que c'était une beauté parfaite, puisqu'elle donna de l'admiration dans un lieu où l'on était si accoutumé à voir de belles personnes. Elle était de la même maison que le vidame de Chartres, et une des plus grandes héritières de France. Son père était mort jeune, et l'avait laissée sous la conduite de madame de Chartres, sa femme, dont le bien, la vertu et le mérite étaient extraordinaires. Après avoir perdu son mari, elle avait passé plusieurs années sans revenir à la cour. Pendant cette absence, elle avait donné ses soins à l'éducation de sa fille ; mais elle ne travailla pas seulement à cultiver son esprit et sa beauté ; elle songea aussi à lui donner de la vertu et à la lui rendre aimable. La plupart des mères s'imaginent qu'il suffit de ne parler jamais de galanterie devant les jeunes personnes pour les en éloigner. Madame de Chartres avait une opinion opposée ; elle faisait souvent à sa fille des peintures de l'amour ; elle lui montrait ce qu'il a d'agréable pour la persuader plus aisément sur ce qu'elle lui en apprenait de dangereux ; elle lui contait le peu de sincérité des hommes, leurs tromperies et leur infidélité, les malheurs domestiques où plongent les engagements ; et elle lui faisait voir, d'un autre côté, quelle tranquillité suivait la vie d'une honnête femme, et combien la vertu donnait d'éclat et d'élévation à une personne qui avait de la beauté et de la naissance. Mais elle lui faisait voir aussi combien il était difficile de conserver cette vertu, que par une extrême défiance de soi-même, et par un grand soin de s'attacher à ce qui seul peut faire le bonheur d'une femme, qui est d'aimer son mari et d'en être aimée. Cette héritière était alors un des grands partis qu'il y eût en France ; et quoiqu'elle fût dans une extrême jeunesse, l'on avait déjà proposé plusieurs mariages. Madame de Chartres, qui était extrêmement glorieuse, ne trouvait presque rien digne de sa fille ; la voyant dans sa seizième année, elle voulut la mener à la cour. Lorsqu'elle arriva, le vidame alla au-devant d'elle ; il fut surpris de la grande beauté de mademoiselle de Chartres, et il en fut surpris avec raison. La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l'on n'a jamais vu qu'à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage et sa personne étaient pleins de grâce et de charmes. Le lendemain qu'elle fut arrivée, elle alla pour assortir des pierreries chez un Italien qui en trafiquait par tout le monde. Cet homme était venu de Florence avec la reine, et s'était tellement enrichi dans son trafic, que sa maison paraissait plutôt celle d'un grand seigneur que d'un marchand. Comme elle y était, le prince de Clèves y arriva. Il fut tellement surpris de sa beauté, qu'il ne put cacher sa surprise ; et mademoiselle de Chartres ne put s'empêcher de rougir en voyant l'étonnement qu'elle lui avait donné. Elle se remit néanmoins, sans témoigner d'autre attention aux actions de ce prince que celle que la civilité lui devait donner pour un homme tel qu'il paraissait. Monsieur de Clèves la regardait avec admiration, et il ne pouvait comprendre qui était cette belle personne qu'il ne connaissait point. Il voyait bien par son air, et par tout ce qui était à sa suite, qu'elle devait être d'une grande qualité. Sa jeunesse lui faisait croire que c'était une fille ; mais ne lui voyant point de mère, et l'Italien qui ne la connaissait point l'appelant madame, il ne savait que penser, et il la regardait toujours avec étonnement. Il s'aperçut que ses regards l'embarrassaient, contre l'ordinaire des jeunes personnes qui voient toujours avec plaisir l'effet de leur beauté ; il lui parut même qu'il était cause qu'elle avait de l'impatience de s'en aller, et en effet elle sortit assez promptement. Monsieur de Clèves se consola de la perdre de vue, dans l'espérance de savoir qui elle était ; mais il fut bien surpris quand il sut qu'on ne la connaissait point. Il demeura si touché de sa beauté, et de l'air modeste qu'il avait remarqué dans ses actions, qu'on peut dire qu'il conçut pour elle dès ce moment une passion et une estime extraordinaires. Il alla le soir chez Madame, soeur du roi. Cette princesse était dans une grande considération, par le crédit qu'elle avait sur le roi, son frère ; et ce crédit était si grand, que le roi, en faisant la paix, consentait à rendre le Piémont, pour lui faire épouser le duc de Savoie. Quoiqu'elle eût désiré toute sa vie de se marier, elle n'avait jamais voulu épouser qu'un souverain, et elle avait refusé pour cette raison le roi de Navarre lorsqu'il était duc de Vendôme, et avait toujours souhaité monsieur de Savoie ; elle avait conservé de l'inclination pour lui depuis qu'elle l'avait vu à Nice, à l'entrevue du roi François premier et du pape Paul troisième. Comme elle avait beaucoup d'esprit, et un grand discernement pour les belles choses, elle attirait tous les honnêtes gens, et il y avait de certaines heures où toute la cour était chez elle. Monsieur de Clèves y vint à son ordinaire ; il était si rempli de l'esprit et de la beauté de mademoiselle de Chartres, qu'il ne pouvait parler d'autre chose. Il conta tout haut son aventure, et ne pouvait se lasser de donner des louanges à cette personne qu'il avait vue, qu'il ne connaissait point. Madame lui dit qu'il n'y avait point de personne comme celle qu'il dépeignait, et que s'il y en avait quelqu'une, elle serait connue de tout le monde. Madame de Dampierre, qui était sa dame d'honneur et amie de madame de Chartres, entendant cette conversation, s'approcha de cette princesse, et lui dit tout bas que c'était sans doute mademoiselle de Chartres que monsieur de Clèves avait vue. Madame se retourna vers lui, et lui dit que s'il voulait revenir chez elle le lendemain, elle lui ferait voir cette beauté dont il était si touché. Mademoiselle de Chartres parut en effet le jour suivant ; elle fut reçue des reines avec tous les agréments qu'on peut s'imaginer, et avec une telle admiration de tout le monde, qu'elle n'entendait autour d'elle que des louanges. Elle les recevait avec une modestie si noble, qu'il ne semblait pas qu'elle les entendît, ou du moins qu'elle en fût touchée. Elle alla ensuite chez Madame, soeur du roi. Cette princesse, après avoir loué sa beauté, lui conta l'étonnement qu'elle avait donné à monsieur de Clèves. Ce prince entra un moment après. -- Venez, lui dit-elle, voyez si je ne vous tiens pas ma parole, et si en vous montrant mademoiselle de Chartres, je ne vous fais pas voir cette beauté que vous cherchiez ; remerciez-moi au moins de lui avoir appris l'admiration que vous aviez déjà pour elle. Monsieur de Clèves sentit de la joie de voir que cette personne qu'il avait trouvée si aimable était d'une qualité proportionnée à sa beauté ; il s'approcha d'elle, et il la supplia de se souvenir qu'il avait été le premier à l'admirer, et que, sans la connaître, il avait eu pour elle tous les sentiments de respect et d'estime qui lui étaient dus. Le chevalier de Guise et lui, qui étaient amis, sortirent ensemble de chez Madame. Ils louèrent d'abord mademoiselle de Chartres sans se contraindre. Ils trouvèrent enfin qu'ils la louaient trop, et ils cessèrent l'un et l'autre de dire ce qu'ils en pensaient ; mais ils furent contraints d'en parler les jours suivants, partout où ils se rencontrèrent. Cette nouvelle beauté fut longtemps le sujet de toutes les conversations. La reine lui donna de grandes louanges, et eut pour elle une considération extraordinaire ; la reine dauphine en fit une de ses favorites, et pria madame de Chartres de la mener souvent chez elle. Mesdames, filles du roi, l'envoyaient chercher pour être de tous leurs divertissements. Enfin, elle était aimée et admirée de toute la cour, excepté de madame de Valentinois. Ce n'est pas que cette beauté lui donnât de l'ombrage : une trop longue expérience lui avait appris qu'elle n'avait rien à craindre auprès du roi ; mais elle avait tant de haine pour le vidame de Chartres, qu'elle avait souhaité d'attacher à elle par le mariage d'une de ses filles, et qui s'était attaché à la reine, qu'elle ne pouvait regarder favorablement une personne qui portait son nom, et pour qui il faisait paraître une grande amitié. Le prince de Clèves devint passionnément amoureux de mademoiselle de Chartres, et souhaitait ardemment de l'épouser ; mais il craignait que l'orgueil de madame de Chartres ne fût blessé de donner sa fille à un homme qui n'était pas l'aîné de sa maison. Cependant cette maison était si grande, et le comte d'Eu, qui en était l'aîné, venait d'épouser une personne si proche de la maison royale, que c'était plutôt la timidité que donne l'amour, que de véritables raisons, qui causaient les craintes de monsieur de Clèves. Il avait un grand nombre de rivaux : le chevalier de Guise lui paraissait le plus redoutable par sa naissance, par son mérite, et par l'éclat que la faveur donnait à sa maison. Ce prince était devenu amoureux de mademoiselle de Chartres le premier jour qu'il l'avait vue ; il s'était aperçu de la passion de monsieur de Clèves, comme monsieur de Clèves s'était aperçu de la sienne. Quoiqu'ils fussent amis, l'éloignement que donnent les mêmes prétentions ne leur avait pas permis de s'expliquer ensemble ; et leur amitié s'était refroidie, sans qu'ils eussent eu la force de s'éclaircir. L'aventure qui était arrivée à monsieur de Clèves, d'avoir vu le premier mademoiselle de Chartres, lui paraissait un heureux présage, et semblait lui donner quelque avantage sur ses rivaux ; mais il prévoyait de grands obstacles par le duc de Nevers son père. Ce duc avait d'étroites liaisons avec la duchesse de Valentinois : elle était ennemie du vidame, et cette raison était suffisante pour empêcher le duc de Nevers de consentir que son fils pensât à sa nièce. Madame de Chartres, qui avait eu tant d'application pour inspirer la vertu à sa fille, ne discontinua pas de prendre les mêmes soins dans un lieu où ils étaient si nécessaires, et où il y avait tant d'exemples si dangereux. L'ambition et la galanterie étaient l'âme de cette cour, et occupaient également les hommes et les femmes. Il y avait tant d'intérêts et tant de cabales différentes, et les dames y avaient tant de part, que l'amour était toujours mêlé aux affaires, et les affaires à l'amour. Personne n'était tranquille, ni indifférent ; on songeait à s'élever, à plaire, à servir ou à nuire ; on ne connaissait ni l'ennui, ni l'oisiveté, et on était toujours occupé des plaisirs ou des intrigues. Les dames avaient des attachements particuliers pour la reine, pour la reine dauphine, pour la reine de Navarre, pour Madame, soeur du roi, ou pour la duchesse de Valentinois. Les inclinations, les raisons de bienséance, ou le rapport d'humeur faisaient ces différents attachements. Celles qui avaient passé la première jeunesse et qui faisaient profession d'une vertu plus austère étaient attachées à la reine. Celles qui étaient plus jeunes et qui cherchaient la joie et la galanterie faisaient leur cour à la reine dauphine. La reine de Navarre avait ses favorites ; elle était jeune et elle avait du pouvoir sur le roi son mari : il était joint au connétable, et avait par là beaucoup de crédit. Madame, soeur du roi, conservait encore de la beauté, et attirait plusieurs dames auprès d'elle. La duchesse de Valentinois avait toutes celles qu'elle daignait regarder ; mais peu de femmes lui étaient agréables ; et excepté quelques-unes qui avaient sa familiarité et sa confiance, et dont l'humeur avait du rapport avec la sienne, elle n'en recevait chez elle que les jours où elle prenait plaisir à avoir une cour comme celle de la reine. Toutes ces différentes cabales avaient de l'émulation et de l'envie les unes contre les autres : les dames qui les composaient avaient aussi de la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants ; les intérêts de grandeur et d'élévation se trouvaient souvent joints à ces autres intérêts moins importants, mais qui n'étaient pas moins sensibles. Ainsi il y avait une sorte d'agitation sans désordre dans cette cour, qui la rendait très agréable, mais aussi très dangereuse pour une jeune personne. Madame de Chartres voyait ce péril, et ne songeait qu'aux moyens d'en garantir sa fille. Elle la pria, non pas comme sa mère, mais comme son amie, de lui faire confidence de toutes les galanteries qu'on lui dirait, et elle lui promit de lui aider à se conduire dans des choses où l'on était souvent embarrassée quand on était jeune. Le chevalier de Guise fit tellement paraître les sentiments et les desseins qu'il avait pour mademoiselle de Chartres, qu'ils ne furent ignorés de personne. Il ne voyait néanmoins que de l'impossibilité dans ce qu'il désirait ; il savait bien qu'il n'était point un parti qui convînt à mademoiselle de Chartres, par le peu de biens qu'il avait pour soutenir son rang ; et il savait bien aussi que ses frères n'approuveraient pas qu'il se mariât, par la crainte de l'abaissement que les mariages des cadets apportent d'ordinaire dans les grandes maisons. Le cardinal de Lorraine lui fit bientôt voir qu'il ne se trompait pas ; il condamna l'attachement qu'il témoignait pour mademoiselle de Chartres, avec une chaleur extraordinaire ; mais il ne lui en dit pas les véritables raisons. Ce cardinal avait une haine pour le vidame, qui était secrète alors, et qui éclata depuis. Il eût plutôt consenti à voir son frère entrer dans tout autre alliance que dans celle de ce vidame ; et il déclara si publiquement combien il en était éloigné, que madame de Chartres en fut sensiblement offensée. Elle prit de grands soins de faire voir que le cardinal de Lorraine n'avait rien à craindre, et qu'elle ne songeait pas à ce mariage. Le vidame prit la même conduite, et sentit, encore plus que madame de Chartres, celle du cardinal de Lorraine, parce qu'il en savait mieux la cause. Le prince de Clèves n'avait pas donné des marques moins publiques de sa passion, qu'avait fait le chevalier de Guise. Le duc de Nevers apprit cet attachement avec chagrin. Il crut néanmoins qu'il n'avait qu'à parler à son fils, pour le faire changer de conduite ; mais il fut bien surpris de trouver en lui le dessein formé d'épouser mademoiselle de Chartres. Il blâma ce dessein ; il s'emporta et cacha si peu son emportement, que le sujet s'en répandit bientôt à la cour, et alla jusqu'à madame de Chartres. Elle n'avait pas mis en doute que monsieur de Nevers ne regardât le mariage de sa fille comme un avantage pour son fils ; elle fut bien étonnée que la maison de Clèves et celle de Guise craignissent son alliance, au lieu de la souhaiter. Le dépit qu'elle eut lui fit penser à trouver un parti pour sa fille, qui la mît au-dessus de ceux qui se croyaient au-dessus d'elle. Après avoir tout examiné, elle s'arrêta au prince dauphin, fils du duc de Montpensier. Il était lors à marier, et c'était ce qu'il y avait de plus grand à la cour. Comme madame de Chartres avait beaucoup d'esprit, qu'elle était aidée du vidame qui était dans une grande considération, et qu'en effet sa fille était un parti considérable, elle agit avec tant d'adresse et tant de succès, que monsieur de Montpensier parut souhaiter ce mariage, et il semblait qu'il ne s'y pouvait trouver de difficultés. Le vidame, qui savait l'attachement de monsieur d'Anville pour la reine dauphine, crut néanmoins qu'il fallait employer le pouvoir que cette princesse avait sur lui, pour l'engager à servir mademoiselle de Chartres auprès du roi et auprès du prince de Montpensier, dont il était ami intime. Il en parla à cette reine, et elle entra avec joie dans une affaire où il s'agissait de l'élévation d'une personne qu'elle aimait beaucoup ; elle le témoigna au vidame, et l'assura que, quoiqu'elle sût bien qu'elle ferait une chose désagréable au cardinal de Lorraine, son oncle, elle passerait avec joie par-dessus cette considération, parce qu'elle avait sujet de se plaindre de lui, et qu'il prenait tous les jours les intérêts de la reine contre les siens propres. Les personnes galantes sont toujours bien aises qu'un prétexte leur donne lieu de parler à ceux qui les aiment. Sitôt que le vidame eut quitté madame la dauphine, elle ordonna à Châtelart, qui était favori de monsieur d'Anville, et qui savait la passion qu'il avait pour elle, de lui aller dire, de sa part, de se trouver le soir chez la reine. Châtelart reçut cette commission avec beaucoup de joie et de respect. Ce gentilhomme était d'une bonne maison de Dauphiné ; mais son mérite et son esprit le mettaient au-dessus de sa naissance. Il était reçu et bien traité de tout ce qu'il y avait de grands seigneurs à la cour, et la faveur de la maison de Montmorency l'avait particulièrement attaché à monsieur d'Anville. Il était bien fait de sa personne, adroit à toutes sortes d'exercices ; il chantait agréablement, il faisait des vers, et avait un esprit galant et passionné qui plut si fort à monsieur d'Anville, qu'il le fit confident de l'amour qu'il avait pour la reine dauphine. Cette confidence l'approchait de cette princesse, et ce fut en la voyant souvent qu'il prit le commencement de cette malheureuse passion qui lui ôta la raison, et qui lui coûta enfin la vie. Monsieur d'Anville ne manqua pas d'être le soir chez la reine ; il se trouva heureux que madame la dauphine l'eût choisi pour travailler à une chose qu'elle désirait, et il lui promit d'obéir exactement à ses ordres ; mais madame de Valentinois, ayant été avertie du dessein de ce mariage, l'avait traversé avec tant de soin, et avait tellement prévenu le roi que, lorsque monsieur d'Anville lui en parla, il lui fit paraître qu'il ne l'approuvait pas, et lui ordonna même de le dire au prince de Montpensier. L'on peut juger ce que sentit madame de Chartres par la rupture d'une chose qu'elle avait tant désirée, dont le mauvais succès donnait un si grand avantage à ses ennemis, et faisait un si grand tort à sa fille. La reine dauphine témoigna à mademoiselle de Chartres, avec beaucoup d'amitié, le déplaisir qu'elle avait de lui avoir été inutile : -- Vous voyez, lui dit-elle, que j'ai un médiocre pouvoir ; je suis si haïe de la reine et de la duchesse de Valentinois, qu'il est difficile que par elles, ou par ceux qui sont dans leur dépendance, elles ne traversent toujours toutes les choses que je désire. Cependant, ajouta-t-elle, je n'ai jamais pensé qu'à leur plaire ; aussi elles ne me haïssent qu'à cause de la reine ma mère, qui leur a donné autrefois de l'inquiétude et de la jalousie. Le roi en avait été amoureux avant qu'il le fût de madame de Valentinois ; et dans les premières années de son mariage, qu'il n'avait point encore d'enfants, quoiqu'il aimât cette duchesse, il parut quasi résolu de se démarier pour épouser la reine ma mère. Madame de Valentinois qui craignait une femme qu'il avait déjà aimée, et dont la beauté et l'esprit pouvaient diminuer sa faveur, s'unit au connétable, qui ne souhaitait pas aussi que le roi épousât une soeur de messieurs de Guise. Ils mirent le feu roi dans leurs sentiments, et quoiqu'il haït mortellement la duchesse de Valentinois, comme il aimait la reine, il travailla avec eux pour empêcher le roi de se démarier ; mais pour lui ôter absolument la pensée d'épouser la reine ma mère, ils firent son mariage avec le roi d'Écosse, qui était veuf de madame Magdeleine, soeur du roi, et ils le firent parce qu'il était le plus prêt à conclure, et manquèrent aux engagements qu'on avait avec le roi d'Angleterre, qui la souhaitait ardemment. Il s'en fallait peu même que ce manquement ne fît une rupture entre les deux rois. Henri VIII ne pouvait se consoler de n'avoir pas épousé la reine ma mère ; et, quelque autre princesse française qu'on lui proposât, il disait toujours qu'elle ne remplacerait jamais celle qu'on lui avait ôtée. Il est vrai aussi que la reine ma mère était une parfaite beauté, et que c'est une chose remarquable que, veuve d'un duc de Longueville, trois rois aient souhaité de l'épouser ; son malheur l'a donnée au moindre, et l'a mise dans un royaume où elle ne trouve que des peines. On dit que je lui ressemble : je crains de lui ressembler aussi par sa malheureuse destinée, et, quelque bonheur qui semble se préparer pour moi, je ne saurais croire que j'en jouisse. Mademoiselle de Chartres dit à la reine que ces tristes pressentiments étaient si mal fondés, qu'elle ne les conserverait pas longtemps, et qu'elle ne devait point douter que son bonheur ne répondît aux apparences. Personne n'osait plus penser à mademoiselle de Chartres, par la crainte de déplaire au roi, ou par la pensée de ne pas réussir auprès d'une personne qui avait espéré un prince du sang. Monsieur de Clèves ne fut retenu par aucune de ces considérations. La mort du duc de Nevers, son père, qui arriva alors, le mit dans une entière liberté de suivre son inclination, et, sitôt que le temps de la bienséance du deuil fut passé, il ne songea plus qu'aux moyens d'épouser mademoiselle de Chartres. Il se trouvait heureux d'en faire la proposition dans un temps où ce qui s'était passé avait éloigné les autres partis, et où il était quasi assuré qu'on ne la lui refuserait pas. Ce qui troublait sa joie, était la crainte de ne lui être pas agréable, et il eût préféré le bonheur de lui plaire à la certitude de l'épouser sans en être aimé. Le chevalier de Guise lui avait donné quelque sorte de jalousie ; mais comme elle était plutôt fondée sur le mérite de ce prince que sur aucune des actions de mademoiselle de Chartres, il songea seulement à tâcher de découvrir qu'il était assez heureux pour qu'elle approuvât la pensée qu'il avait pour elle. Il ne la voyait que chez les reines, ou aux assemblées ; il était difficile d'avoir une conversation particulière. Il en trouva pourtant les moyens, et il lui parla de son dessein et de sa passion avec tout le respect imaginable ; il la pressa de lui faire connaître quels étaient les sentiments qu'elle avait pour lui, et il lui dit que ceux qu'il avait pour elle étaient d'une nature qui le rendrait éternellement malheureux, si elle n'obéissait que par devoir aux volontés de madame sa mère. Comme mademoiselle de Chartres avait le coeur très noble et très bien fait, elle fut véritablement touchée de reconnaissance du procédé du prince de Clèves. Cette reconnaissance donna à ses réponses et à ses paroles un certain air de douceur qui suffisait pour donner de l'espérance à un homme aussi éperdument amoureux que l'était ce prince : de sorte qu'il se flatta d'une partie de ce qu'il souhaitait. Elle rendit compte à sa mère de cette conversation, et madame de Chartres lui dit qu'il y avait tant de grandeur et de bonnes qualités dans monsieur de Clèves, et qu'il faisait paraître tant de sagesse pour son âge, que, si elle sentait son inclination portée à l'épouser, elle y consentirait avec joie. Mademoiselle de Chartres répondit qu'elle lui remarquait les mêmes bonnes qualités, qu'elle l'épouserait même avec moins de répugnance qu'un autre, mais qu'elle n'avait aucune inclination particulière pour sa personne. Dès le lendemain, ce prince fit parler à madame de Chartres ; elle reçut la proposition qu'on lui faisait, et elle ne craignit point de donner à sa fille un mari qu'elle ne pût aimer, en lui donnant le prince de Clèves. Les articles furent conclus ; on parla au roi, et ce mariage fut su de tout le monde. Monsieur de Clèves se trouvait heureux, sans être néanmoins entièrement content. Il voyait avec beaucoup de peine que les sentiments de mademoiselle de Chartres ne passaient pas ceux de l'estime et de la reconnaissance, et il ne pouvait se flatter qu'elle en cachât de plus obligeants, puisque l'état où ils étaient lui permettait de les faire paraître sans choquer son extrême modestie. Il ne se passait guère de jours qu'il ne lui en fît ses plaintes. -- Est-il possible, lui disait-il, que je puisse n'être pas heureux en vous épousant ? Cependant il est vrai que je ne le suis pas. Vous n'avez pour moi qu'une sorte de bonté qui ne peut me satisfaire ; vous n'avez ni impatience, ni inquiétude, ni chagrin ; vous n'êtes pas plus touchée de ma passion que vous le seriez d'un attachement qui ne serait fondé que sur les avantages de votre fortune, et non pas sur les charmes de votre personne. -- Il y a de l'injustice à vous plaindre, lui répondit-elle ; je ne sais ce que vous pouvez souhaiter au-delà de ce que je fais, et il me semble que la bienséance ne permet pas que j'en fasse davantage. -- Il est vrai, lui répliqua-t-il, que vous me donnez de certaines apparences dont je serais content, s'il y avait quelque chose au-delà ; mais au lieu que la bienséance vous retienne, c'est elle seule qui vous fait faire ce que vous faites. Je ne touche ni votre inclination ni votre coeur, et ma présence ne vous donne ni de plaisir ni de trouble. -- Vous ne sauriez douter, reprit-elle, que je n'aie de la joie de vous voir, et je rougis si souvent en vous voyant, que vous ne sauriez douter aussi que votre vue ne me donne du trouble. -- Je ne me trompe pas à votre rougeur, répondit-il ; c'est un sentiment de modestie, et non pas un mouvement de votre coeur, et je n'en tire que l'avantage que j'en dois tirer. Mademoiselle de Chartres ne savait que répondre, et ces distinctions étaient au-dessus de ses connaissances. Monsieur de Clèves ne voyait que trop combien elle était éloignée d'avoir pour lui des sentiments qui le pouvaient satisfaire, puisqu'il lui paraissait même qu'elle ne les entendait pas. Le chevalier de Guise revint d'un voyage peu de jours avant les noces. Il avait vu tant d'obstacles insurmontables au dessein qu'il avait eu d'épouser mademoiselle de Chartres, qu'il n'avait pu se flatter d'y réussir ; et néanmoins il fut sensiblement affligé de la voir devenir la femme d'un autre. Cette douleur n'éteignit pas sa passion, et il ne demeura pas moins amoureux. Mademoiselle de Chartres n'avait pas ignoré les sentiments que ce prince avait eus pour elle. Il lui fit connaître, à son retour, qu'elle était cause de l'extrême tristesse qui paraissait sur son visage, et il avait tant de mérite et tant d'agréments, qu'il était difficile de le rendre malheureux sans en avoir quelque pitié. Aussi ne se pouvait-elle défendre d'en avoir ; mais cette pitié ne la conduisait pas à d'autres sentiments : elle contait à sa mère la peine que lui donnait l'affection de ce prince. Madame de Chartres admirait la sincérité de sa fille, et elle l'admirait avec raison, car jamais personne n'en a eu une si grande et si naturelle ; mais elle n'admirait pas moins que son coeur ne fût point touché, et d'autant plus, qu'elle voyait bien que le prince de Clèves ne l'avait pas touchée, non plus que les autres. Cela fut cause qu'elle prit de grands soins de l'attacher à son mari, et de lui faire comprendre ce qu'elle devait à l'inclination qu'il avait eue pour elle, avant que de la connaître, et à la passion qu'il lui avait témoignée en la préférant à tous les autres partis, dans un temps où personne n'osait plus penser à elle. Ce mariage s'acheva, la cérémonie s'en fit au Louvre ; et le soir, le roi et les reines vinrent souper chez madame de Chartres avec toute la cour, où ils furent reçus avec une magnificence admirable. Le chevalier de Guise n'osa se distinguer des autres, et ne pas assister à cette cérémonie ; mais il y fut si peu maître de sa tristesse, qu'il était aisé de la remarquer. Monsieur de Clèves ne trouva pas que mademoiselle de Chartres eût changé de sentiment en changeant de nom. La qualité de son mari lui donna de plus grands privilèges ; mais elle ne lui donna pas une autre place dans le coeur de sa femme. Cela fit aussi que pour être son mari, il ne laissa pas d'être son amant, parce qu'il avait toujours quelque chose à souhaiter au-delà de sa possession ; et, quoiqu'elle vécût parfaitement bien avec lui, il n'était pas entièrement heureux. Il conservait pour elle une passion violente et inquiète qui troublait sa joie ; la jalousie n'avait point de part à ce trouble : jamais mari n'a été si loin d'en prendre, et jamais femme n'a été si loin d'en donner. Elle était néanmoins exposée au milieu de la cour ; elle allait tous les jours chez les reines et chez Madame. Tout ce qu'il y avait d'hommes jeunes et galants la voyaient chez elle et chez le duc de Nevers, son beau-frère, dont la maison était ouverte à tout le monde ; mais elle avait un air qui inspirait un si grand respect, et qui paraissait si éloigné de la galanterie, que le maréchal de Saint-André, quoique audacieux et soutenu de la faveur du roi, était touché de sa beauté, sans oser le lui faire paraître que par des soins et des devoirs. Plusieurs autres étaient dans le même état ; et madame de Chartres joignait à la sagesse de sa fille une conduite si exacte pour toutes les bienséances, qu'elle achevait de la faire paraître une personne où l'on ne pouvait atteindre. La duchesse de Lorraine, en travaillant à la paix, avait aussi travaillé pour le mariage du duc de Lorraine, son fils. Il avait été conclu avec madame Claude de France, seconde fille du roi. Les noces en furent résolues pour le mois de février. Cependant le duc de Nemours était demeuré à Bruxelles, entièrement rempli et occupé de ses desseins pour l'Angleterre. Il en recevait ou y envoyait continuellement des courriers : ses espérances augmentaient tous les jours, et enfin Lignerolles lui manda qu'il était temps que sa présence vînt achever ce qui était si bien commencé. Il reçut cette nouvelle avec toute la joie que peut avoir un jeune homme ambitieux, qui se voit porté au trône par sa seule réputation. Son esprit s'était insensiblement accoutumé à la grandeur de cette fortune, et, au lieu qu'il l'avait rejetée d'abord comme une chose où il ne pouvait parvenir, les difficultés s'étaient effacées de son imagination, et il ne voyait plus d'obstacles. Il envoya en diligence à Paris donner tous les ordres nécessaires pour faire un équipage magnifique, afin de paraître en Angleterre avec un éclat proportionné au dessein qui l'y conduisait, et il se hâta lui-même de venir à la cour pour assister au mariage de monsieur de Lorraine. Il arriva la veille des fiançailles ; et dès le même soir qu'il fut arrivé, il alla rendre compte au roi de l'état de son dessein, et recevoir ses ordres et ses conseils pour ce qu'il lui restait à faire. Il alla ensuite chez les reines. Madame de Clèves n'y était pas, de sorte qu'elle ne le vit point, et ne sut pas même qu'il fût arrivé. Elle avait ouï parler de ce prince à tout le monde, comme de ce qu'il y avait de mieux fait et de plus agréable à la cour ; et surtout madame la dauphine le lui avait dépeint d'une sorte, et lui en avait parlé tant de fois, qu'elle lui avait donné de la curiosité, et même de l'impatience de le voir. Elle passa tout le jour des fiançailles chez elle à se parer, pour se trouver le soir au bal et au festin royal qui se faisaient au Louvre. Lorsqu'elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure ; le bal commença, et comme elle dansait avec monsieur de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, comme de quelqu'un qui entrait, et à qui on faisait place. Madame de Clèves acheva de danser et pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna, et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir être que monsieur de Nemours, qui passait par-dessus quelques sièges pour arriver où l'on dansait. Ce prince était fait d'une sorte, qu'il était difficile de n'être pas surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là, où le soin qu'il avait pris de se parer augmentait encore l'air brillant qui était dans sa personne ; mais il était difficile aussi de voir madame de Clèves pour la première fois, sans avoir un grand étonnement. Monsieur de Nemours fut tellement surpris de sa beauté, que, lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle un murmure de louanges. Le roi et les reines se souvinrent qu'ils ne s'étaient jamais vus, et trouvèrent quelque chose de singulier de les voir danser ensemble sans se connaître. Ils les appelèrent quand ils eurent fini, sans leur donner le loisir de parler à personne, et leur demandèrent s'ils n'avaient pas bien envie de savoir qui ils étaient, et s'ils ne s'en doutaient point. -- Pour moi, Madame, dit monsieur de Nemours, je n'ai pas d'incertitude ; mais comme madame de Clèves n'a pas les mêmes raisons pour deviner qui je suis que celles que j'ai pour la reconnaître, je voudrais bien que Votre Majesté eût la bonté de lui apprendre mon nom. -- Je crois, dit madame la dauphine, qu'elle le sait aussi bien que vous savez le sien. -- Je vous assure, Madame, reprit madame de Clèves, qui paraissait un peu embarrassée, que je ne devine pas si bien que vous pensez. -- Vous devinez fort bien, répondit madame la dauphine ; et il y a même quelque chose d'obligeant pour monsieur de Nemours, à ne vouloir pas avouer que vous le connaissez sans l'avoir jamais vu. La reine les interrompit pour faire continuer le bal ; monsieur de Nemours prit la reine dauphine. Cette princesse était d'une parfaite beauté, et avait paru telle aux yeux de monsieur de Nemours, avant qu'il allât en Flandre ; mais de tout le soir, il ne put admirer que madame de Clèves. Le chevalier de Guise, qui l'adorait toujours, était à ses pieds, et ce qui se venait de passer lui avait donné une douleur sensible. Il prit comme un présage, que la fortune destinait monsieur de Nemours à être amoureux de madame de Clèves ; et soit qu'en effet il eût paru quelque trouble sur son visage, ou que la jalousie fit voir au chevalier de Guise au-delà de la vérité, il crut qu'elle avait été touchée de la vue de ce prince, et il ne put s'empêcher de lui dire que monsieur de Nemours était bien heureux de commencer à être connu d'elle, par une aventure qui avait quelque chose de galant et d'extraordinaire. Madame de Clèves revint chez elle, l'esprit si rempli de tout ce qui s'était passé au bal, que, quoiqu'il fût fort tard, elle alla dans la chambre de sa mère pour lui en rendre compte ; et elle lui loua monsieur de Nemours avec un certain air qui donna à madame de Chartres la même pensée qu'avait eue le chevalier de Guise. Le lendemain, la cérémonie des noces se fit. Madame de Clèves y vit le duc de Nemours avec une mine et une grâce si admirables, qu'elle en fut encore plus surprise. Les jours suivants, elle le vit chez la reine dauphine, elle le vit jouer à la paume avec le roi, elle le vit courre la bague, elle l'entendit parler ; mais elle le vit toujours surpasser de si loin tous les autres, et se rendre tellement maître de la conversation dans tous les lieux où il était, par l'air de sa personne et par l'agrément de son esprit, qu'il fit, en peu de temps, une grande impression dans son coeur. Il est vrai aussi que, comme monsieur de Nemours sentait pour elle une inclination violente, qui lui donnait cette douceur et cet enjouement qu'inspirent les premiers désirs de plaire, il était encore plus aimable qu'il n'avait accoutumé de l'être ; de sorte que, se voyant souvent, et se voyant l'un et l'autre ce qu'il y avait de plus parfait à la cour, il était difficile qu'ils ne se plussent infiniment. La duchesse de Valentinois était de toutes les parties de plaisir, et le roi avait pour elle la même vivacité et les mêmes soins que dans les commencements de sa passion. Madame de Clèves, qui était dans cet âge où l'on ne croit pas qu'une femme puisse être aimée quand elle a passé vingt-cinq ans, regardait avec un extrême étonnement l'attachement que le roi avait pour cette duchesse, qui était grand-mère, et qui venait de marier sa petite-fille. Elle en parlait souvent à madame de Chartres : -- Est-il possible, Madame, lui disait-elle, qu'il y ait si longtemps que le roi en soit amoureux ? Comment s'est-il pu attacher à une personne qui était beaucoup plus âgée que lui, qui avait été maîtresse de son père, et qui l'est encore de beaucoup d'autres, à ce que j'ai ouï dire ? -- Il est vrai, répondit-elle, que ce n'est ni le mérite, ni la fidélité de madame de Valentinois, qui a fait naître la passion du roi, ni qui l'a conservée, et c'est aussi en quoi il n'est pas excusable ; car si cette femme avait eu de la jeunesse et de la beauté jointes à sa naissance, qu'elle eût eu le mérite de n'avoir jamais rien aimé, qu'elle eût aimé le roi avec une fidélité exacte, qu'elle l'eût aimé par rapport à sa seule personne, sans intérêt de grandeur, ni de fortune, et sans se servir de son pouvoir que pour des choses honnêtes ou agréables au roi même, il faut avouer qu'on aurait eu de la peine à s'empêcher de louer ce prince du grand attachement qu'il a pour elle. Si je ne craignais, continua madame de Chartres, que vous disiez de moi ce que l'on dit de toutes les femmes de mon âge qu'elles aiment à conter les histoires de leur temps, je vous apprendrais le commencement de la passion du roi pour cette duchesse, et plusieurs choses de la cour du feu roi, qui ont même beaucoup de rapport avec celles qui se passent encore présentement. -- Bien loin de vous accuser, reprit madame de Clèves, de redire les histoires passées, je me plains, Madame, que vous ne m'ayez pas instruite des présentes, et que vous ne m'ayez point appris les divers intérêts et les diverses liaisons de la cour. Je les ignore si entièrement, que je croyais, il y a peu de jours, que monsieur le connétable était fort bien avec la reine. -- Vous aviez une opinion bien opposée à la vérité, répondit madame de Chartres. La reine hait monsieur le connétable, et si elle a jamais quelque pouvoir, il ne s'en apercevra que trop. Elle sait qu'il a dit plusieurs fois au roi que, de tous ses enfants, il n'y avait que les naturels qui lui ressemblassent. -- Je n'eusse jamais soupçonné cette haine, interrompit madame de Clèves, après avoir vu le soin que la reine avait d'écrire à monsieur le connétable pendant sa prison, la joie qu'elle a témoignée à son retour, et comme elle l'appelle toujours mon compère, aussi bien que le roi. -- Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, répondit madame de Chartres, vous serez souvent trompée : ce qui paraît n'est presque jamais la vérité. "Mais pour revenir à madame de Valentinois, vous savez qu'elle s'appelle Diane de Poitiers ; sa maison est très illustre, elle vient des anciens ducs d'Aquitaine, son aïeule était fille naturelle de Louis XI, et enfin il n'y a rien que de grand dans sa naissance. Saint-Vallier, son père, se trouva embarrassé dans l'affaire du connétable de Bourbon, dont vous avez ouï parler. Il fut condamné à avoir la tête tranchée, et conduit sur l'échafaud. Sa fille, dont la beauté était admirable, et qui avait déjà plu au feu roi, fit si bien (je ne sais par quels moyens) qu'elle obtint la vie de son père. On lui porta sa grâce, comme il n'attendait que le coup de la mort ; mais la peur l'avait tellement saisi, qu'il n'avait plus de connaissance, et il mourut peu de jours après. Sa fille parut à la cour comme la maîtresse du roi. Le voyage d'Italie et la prison de ce prince interrompirent cette passion. Lorsqu'il revint d'Espagne, et que mademoiselle la régente alla au-devant de lui à Bayonne, elle mena toutes ses filles, parmi lesquelles était mademoiselle de Pisseleu, qui a été depuis la duchesse d'Étampes. Le roi en devint amoureux. Elle était inférieure en naissance, en esprit et en beauté à madame de Valentinois, et elle n'avait au-dessus d'elle que l'avantage de la grande jeunesse. Je lui ai ouï dire plusieurs fois qu'elle était née le jour que Diane de Poitiers avait été mariée ; la haine le lui faisait dire, et non pas la vérité : car je suis bien trompée, si la duchesse de Valentinois n'épousa monsieur de Brézé, grand sénéchal de Normandie, dans le même temps que le roi devint amoureux de madame d'Étampes. Jamais il n'y a eu une si grande haine que l'a été celle de ces deux femmes. La duchesse de Valentinois ne pouvait pardonner à madame d'Étampes de lui avoir ôté le titre de maîtresse du roi. Madame d'Étampes avait une jalousie violente contre madame de Valentinois, parce que le roi conservait un commerce avec elle. Ce prince n'avait pas une fidélité exacte pour ses maîtresses ; il y en avait toujours une qui avait le titre et les honneurs ; mais les dames que l'on appelait de la petite bande le partageaient tour à tour. La perte du dauphin, son fils, qui mourut à Tournon, et que l'on crut empoisonné, lui donna une sensible affliction. Il n'avait pas la même tendresse, ni le même goût pour son second fils, qui règne présentement ; il ne lui trouvait pas assez de hardiesse, ni assez de vivacité. Il s'en plaignit un jour à madame de Valentinois, et elle lui dit qu'elle voulait le faire devenir amoureux d'elle, pour le rendre plus vif et plus agréable. Elle y réussit comme vous le voyez ; il y a plus de vingt ans que cette passion dure, sans qu'elle ait été altérée ni par le temps, ni par les obstacles. "Le feu roi s'y opposa d'abord ; et soit qu'il eût encore assez d'amour pour madame de Valentinois pour avoir de la jalousie, ou qu'il fût poussé par la duchesse d'Étampes, qui était au désespoir que monsieur le dauphin fût attaché à son ennemie, il est certain qu'il vit cette passion avec une colère et un chagrin dont il donnait tous les jours des marques. Son fils ne craignit ni sa colère, ni sa haine, et rien ne put l'obliger à diminuer son attachement, ni à le cacher ; il fallut que le roi s'accoutumât à le souffrir. Aussi cette opposition à ses volontés l'éloigna encore de lui, et l'attacha davantage au duc d'Orléans, son troisième fils. C'était un prince bien fait, beau, plein de feu et d'ambition, d'une jeunesse fougueuse, qui avait besoin d'être modéré, mais qui eût fait aussi un prince d'une grande élévation, si l'âge eût mûri son esprit. "Le rang d'aîné qu'avait le dauphin, et la faveur du roi qu'avait le duc d'Orléans, faisaient entre eux une sorte d'émulation, qui allait jusqu'à la haine. Cette émulation avait commencé dès leur enfance, et s'était toujours conservée. Lorsque l'Empereur passa en France, il donna une préférence entière au duc d'Orléans sur monsieur le dauphin, qui la ressentit si vivement, que, comme cet Empereur était à Chantilly, il voulut obliger monsieur le connétable à l'arrêter, sans attendre le commandement du roi. Monsieur le connétable ne le voulut pas, le roi le blâma dans la suite, de n'avoir pas suivi le conseil de son fils ; et lorsqu'il l'éloigna de la cour, cette raison y eut beaucoup de part. "La division des deux frères donna la pensée à la duchesse d'Étampes de s'appuyer de monsieur le duc d'Orléans, pour la soutenir auprès du roi contre madame de Valentinois. Elle y réussit : ce prince, sans être amoureux d'elle, n'entra guère moins dans ses intérêts, que le dauphin était dans ceux de madame de Valentinois. Cela fit deux cabales dans la cour, telles que vous pouvez vous les imaginer ; mais ces intrigues ne se bornèrent pas seulement à des démêlés de femmes. "L'Empereur, qui avait conservé de l'amitié pour le duc d'Orléans, avait offert plusieurs fois de lui remettre le duché de Milan. Dans les propositions qui se firent depuis pour la paix, il faisait espérer de lui donner les dix-sept provinces, et de lui faire épouser sa fille. Monsieur le dauphin ne souhaitait ni la paix, ni ce mariage. Il se servit de monsieur le connétable, qu'il a toujours aimé, pour faire voir au roi de quelle importance il était de ne pas donner à son successeur un frère aussi puissant que le serait un duc d'Orléans, avec l'alliance de l'Empereur et les dix-sept provinces. Monsieur le connétable entra d'autant mieux dans les sentiments de monsieur le dauphin, qu'il s'opposait par là à ceux de madame d'Étampes, qui était son ennemie déclarée, et qui souhaitait ardemment l'élévation de monsieur le duc d'Orléans. "Monsieur le dauphin commandait alors l'armée du roi en Champagne et avait réduit celle de l'Empereur en une telle extrémité, qu'elle eût péri entièrement, si la duchesse d'Étampes, craignant que de trop grands avantages ne nous fissent refuser la paix et l'alliance de l'Empereur pour monsieur le duc d'Orléans, n'eût fait secrètement avertir les ennemis de surprendre Épernay et Château-Thierry, qui étaient pleins de vivres. Ils le firent, et sauvèrent par ce moyen toute leur armée. "Cette duchesse ne jouit pas longtemps du succès de sa trahison. Peu après, monsieur le duc d'Orléans mourut à Farmoutier, d'une espèce de maladie contagieuse. Il aimait une des plus belles femmes de la cour, et en était aimé. Je ne vous la nommerai pas, parce qu'elle a vécu depuis avec tant de sagesse et qu'elle a même caché avec tant de soin la passion qu'elle avait pour ce prince, qu'elle a mérité que l'on conserve sa réputation. Le hasard fit qu'elle reçut la nouvelle de la mort de son mari, le même jour qu'elle apprit celle de monsieur d'Orléans ; de sorte qu'elle eut ce prétexte pour cacher sa véritable affliction, sans avoir la peine de se contraindre. "Le roi ne survécut guère le prince son fils, il mourut deux ans après. Il recommanda à monsieur le dauphin de se servir du cardinal de Tournon et de l'amiral d'Annebauld, et ne parla point de monsieur le connétable, qui était pour lors relégué à Chantilly. Ce fut néanmoins la première chose que fit le roi, son fils, de le rappeler, et de lui donner le gouvernement des affaires. "Madame d'Étampes fut chassée, et reçut tous les mauvais traitements qu'elle pouvait attendre d'une ennemie toute-puissante ; la duchesse de Valentinois se vengea alors pleinement, et de cette duchesse et de tous ceux qui lui avaient déplu. Son pouvoir parut plus absolu sur l'esprit du roi, qu'il ne paraissait encore pendant qu'il était dauphin. Depuis douze ans que ce prince règne, elle est maîtresse absolue de toutes choses ; elle dispose des charges et des affaires ; elle a fait chasser le cardinal de Tournon, le chancelier Ollivier, et Villeroy. Ceux qui ont voulu éclairer le roi sur sa conduite ont péri dans cette entreprise. Le comte de Taix, grand maître de l'artillerie, qui ne l'aimait pas, ne put s'empêcher de parler de ses galanteries, et surtout de celle du comte de Brissac, dont le roi avait déjà eu beaucoup de jalousie ; néanmoins elle fit si bien, que le comte de Taix fut disgracié ; on lui ôta sa charge ; et, ce qui est presque incroyable, elle la fit donner au comte de Brissac, et l'a fait ensuite maréchal de France. La jalousie du roi augmenta néanmoins d'une telle sorte, qu'il ne put souffrir que ce maréchal demeurât à la cour ; mais la jalousie, qui est aigre et violente en tous les autres, est douce et modérée en lui par l'extrême respect qu'il a pour sa maîtresse ; en sorte qu'il n'osa éloigner son rival, que sur le prétexte de lui donner le gouvernement de Piémont. Il y a passé plusieurs années ; il revint, l'hiver dernier, sur le prétexte de demander des troupes et d'autres choses nécessaires pour l'armée qu'il commande. Le désir de revoir madame de Valentinois, et la crainte d'en être oublié, avait peut-être beaucoup de part à ce voyage. Le roi le reçut avec une grande froideur. Messieurs de Guise qui ne l'aiment pas, mais qui n'osent le témoigner à cause de madame de Valentinois, se servirent de monsieur le vidame, qui est son ennemi déclaré, pour empêcher qu'il n'obtînt aucune des choses qu'il était venu demander. Il n'était pas difficile de lui nuire : le roi le haïssait, et sa présence lui donnait de l'inquiétude ; de sorte qu'il fut contraint de s'en retourner sans remporter aucun fruit de son voyage, que d'avoir peut-être rallumé dans le coeur de madame de Valentinois des sentiments que l'absence commençait d'éteindre. Le roi a bien eu d'autres sujets de jalousie ; mais ou il ne les a pas connus, ou il n'a osé s'en plaindre. "Je ne sais, ma fille, ajouta madame de Chartres, si vous ne trouverez point que je vous ai plus appris de choses, que vous n'aviez envie d'en savoir. -- Je suis très éloignée, Madame, de faire cette plainte, répondit madame de Clèves ; et sans la peur de vous importuner, je vous demanderais encore plusieurs circonstances que j'ignore. La passion de monsieur de Nemours pour madame de Clèves fut d'abord si violente, qu'elle lui ôta le goût et même le souvenir de toutes les personnes qu'il avait aimées, et avec qui il avait conservé des commerces pendant son absence. Il ne prit pas seulement le soin de chercher des prétextes pour rompre avec elles ; il ne put se donner la patience d'écouter leurs plaintes, et de répondre à leurs reproches. Madame la dauphine, pour qui il avait eu des sentiments assez passionnés, ne put tenir dans son coeur contre madame de Clèves. Son impatience pour le voyage d'Angleterre commença même à se ralentir, et il ne pressa plus avec tant d'ardeur les choses qui étaient nécessaires pour son départ. Il allait souvent chez la reine dauphine, parce que madame de Clèves y allait souvent, et il n'était pas fâché de laisser imaginer ce que l'on avait cru de ses sentiments pour cette reine. Madame de Clèves lui paraissait d'un si grand prix, qu'il se résolut de manquer plutôt à lui donner des marques de sa passion, que de hasarder de la faire connaître au public. Il n'en parla pas même au vidame de Chartres, qui était son ami intime, et pour qui il n'avait rien de caché. Il prit une conduite si sage, et s'observa avec tant de soin, que personne ne le soupçonna d'être amoureux de madame de Clèves, que le chevalier de Guise ; et elle aurait eu peine à s'en apercevoir elle-même, si l'inclination qu'elle avait pour lui ne lui eût donné une attention particulière pour ses actions, qui ne lui permît pas d'en douter. Elle ne se trouva pas la même disposition à dire à sa mère ce qu'elle pensait des sentiments de ce prince, qu'elle avait eue à lui parler de ses autres amants ; sans avoir un dessein formé de lui cacher, elle ne lui en parla point. Mais madame de Chartres ne le voyait que trop, aussi bien que le penchant que sa fille avait pour lui. Cette connaissance lui donna une douleur sensible ; elle jugeait bien le péril où était cette jeune personne, d'être aimée d'un homme fait comme monsieur de Nemours pour qui elle avait de l'inclination. Elle fut entièrement confirmée dans les soupçons qu'elle avait de cette inclination par une chose qui arriva peu de jours après. Le maréchal de Saint-André, qui cherchait toutes les occasions de faire voir sa magnificence, supplia le roi, sur le prétexte de lui montrer sa maison, qui ne venait que d'être achevée, de lui vouloir faire l'honneur d'y aller souper avec les reines. Ce maréchal était bien aise aussi de faire paraître aux yeux de madame de Clèves cette dépense éclatante qui allait jusqu'à la profusion. Quelques jours avant celui qui avait été choisi pour ce souper, le roi dauphin, dont la santé était assez mauvaise, s'était trouvé mal, et n'avait vu personne. La reine, sa femme, avait passé tout le jour auprès de lui. Sur le soir, comme il se portait mieux, il fit entrer toutes les personnes de qualité qui étaient dans son antichambre. La reine dauphine s'en alla chez elle ; elle y trouva madame de Clèves et quelques autres dames qui étaient le plus dans sa familiarité. Comme il était déjà assez tard, et qu'elle n'était point habillée, elle n'alla pas chez la reine ; elle fit dire qu'on ne la voyait point, et fit apporter ses pierreries afin d'en choisir pour le bal du maréchal de Saint-André, et pour en donner à madame de Clèves, à qui elle en avait promis. Comme elles étaient dans cette occupation, le prince de Condé arriva. Sa qualité lui rendait toutes les entrées libres. La reine dauphine lui dit qu'il venait sans doute de chez le roi son mari, et lui demanda ce que l'on y faisait. -- L'on dispute contre monsieur de Nemours, Madame, répondit-il ; et il défend avec tant de chaleur la cause qu'il soutient, qu'il faut que ce soit la sienne. Je crois qu'il a quelque maîtresse qui lui donne de l'inquiétude quand elle est au bal, tant il trouve que c'est une chose fâcheuse pour un amant, que d'y voir la personne qu'il aime. -- Comment ! reprit madame la dauphine, monsieur de Nemours ne veut pas que sa maîtresse aille au bal ? J'avais bien cru que les maris pouvaient souhaiter que leurs femmes n'y allassent pas ; mais pour les amants, je n'avais jamais pensé qu'ils pussent être de ce sentiment. -- Monsieur de Nemours trouve, répliqua le prince de Condé, que le bal est ce qu'il y a de plus insupportable pour les amants, soit qu'ils soient aimés, ou qu'ils ne le soient pas. Il dit que s'ils sont aimés, ils ont le chagrin de l'être moins pendant plusieurs jours ; qu'il n'y a point de femme que le soin de sa parure n'empêche de songer à son amant ; qu'elles en sont entièrement occupées ; que ce soin de se parer est pour tout le monde, aussi bien que pour celui qu'elles aiment ; que lorsqu'elles sont au bal, elles veulent plaire à tous ceux qui les regardent ; que, quand elles sont contentes de leur beauté, elles en ont une joie dont leur amant ne fait pas la plus grande partie. Il dit aussi que, quand on n'est point aimé, on souffre encore davantage de voir sa maîtresse dans une assemblée ; que plus elle est admirée du public, plus on se trouve malheureux de n'en être point aimé ; que l'on craint toujours que sa beauté ne fasse naître quelque amour plus heureux que le sien. Enfin il trouve qu'il n'y a point de souffrance pareille à celle de voir sa maîtresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de n'y être pas. Madame de Clèves ne faisait pas semblant d'entendre ce que disait le prince de Condé ; mais elle l'écoutait avec attention. Elle jugeait aisément quelle part elle avait à l'opinion que soutenait monsieur de Nemours, et surtout à ce qu'il disait du chagrin de n'être pas au bal où était sa maîtresse, parce qu'il ne devait pas être à celui du maréchal de Saint-André, et que le roi l'envoyait au-devant du duc de Ferrare. La reine dauphine riait avec le prince de Condé, et n'approuvait pas l'opinion de monsieur de Nemours. -- Il n'y a qu'une occasion, Madame, lui dit ce prince où monsieur de Nemours consente que sa maîtresse aille au bal, qu'alors que c'est lui qui le donne ; et il dit que l'année passée qu'il en donna un à Votre Majesté, ii trouva que sa maîtresse lui faisait une faveur d'y venir, quoiqu'elle ne semblât que vous y suivre ; que c'est toujours faire une grâce à un amant, que d'aller prendre sa part a un plaisir qu'il donne ; que c'est aussi une chose agréable pour l'amant, que sa maîtresse le voie le maître d'un lieu où est toute la cour, et qu'elle le voie se bien acquitter d'en faire les honneurs. -- Monsieur de Nemours avait raison, dit la reine dauphine en souriant, d'approuver que sa maîtresse allât au bal. Il y avait alors un si grand nombre de femmes à qui il donnait cette qualité, que si elles n'y fussent point venues, il y aurait eu peu de monde. Sitôt que le prince de Condé avait commencé à conter les sentiments de monsieur de Nemours sur le bal, madame de Clèves avait senti une grande envie de ne point aller à celui du maréchal de Saint-André. Elle entra aisément dans l'opinion qu'il ne fallait pas aller chez un homme dont on était aimée, et elle fut bien aise d'avoir une raison de sévérité pour faire une chose qui était une faveur pour monsieur de Nemours ; elle emporta néanmoins la parure que lui avait donnée la reine dauphine ; mais le soir, lorsqu'elle la montra à sa mère, elle lui dit qu'elle n'avait pas dessein de s'en servir ; que le maréchal de Saint-André prenait tant de soin de faire voir qu'il était attaché à elle, qu'elle ne doutait point qu'il ne voulût aussi faire croire qu'elle aurait part au divertissement qu'il devait donner au roi, et que, sous prétexte de faire l'honneur de chez lui, il lui rendrait des soins dont peut-être elle serait embarrassée. Madame de Chartres combattit quelque temps l'opinion de sa fille, comme la trouvant particulière ; mais voyant qu'elle s'y opiniâtrait, elle s'y rendit, et lui dit qu'il fallait donc qu'elle fît la malade pour avoir un prétexte de n'y pas aller, parce que les raisons qui l'en empêchaient ne seraient pas approuvées, et qu'il fallait même empêcher qu'on ne les soupçonnât. Madame de Clèves consentit volontiers à passer quelques jours chez elle, pour ne point aller dans un lieu où monsieur de Nemours ne devait pas être ; et il partit sans avoir le plaisir de savoir qu'elle n'irait pas. Il revint le lendemain du bal, il sut qu'elle ne s'y était pas trouvée ; mais comme il ne savait pas que l'on eût redit devant elle la conversation de chez le roi dauphin, il était bien éloigné de croire qu'il fût assez heureux pour l'avoir empêchée d'y aller. Le lendemain, comme il était chez la reine, et qu'il parlait à madame la dauphine, madame de Chartres et madame de Clèves y vinrent, et s'approchèrent de cette princesse. Madame de Clèves était un peu négligée, comme une personne qui s'était trouvée mal ; mais son visage ne répondait pas à son habillement. -- Vous voilà si belle, lui dit madame la dauphine, que je ne saurais croire que vous ayez été malade. Je pense que monsieur le prince de Condé, en vous contant l'avis de monsieur de Nemours sur le bal, vous a persuadée que vous feriez une faveur au maréchal de Saint-André d'aller chez lui, et que c'est ce qui vous a empêchée d'y venir. Madame de Clèves rougit de ce que madame la dauphine devinait si juste, et de ce qu'elle disait devant monsieur de Nemours ce qu'elle avait deviné. Madame de Chartres vit dans ce moment pourquoi sa fille n'avait pas voulu aller au bal ; et pour empêcher que monsieur de Nemours ne le jugeât aussi bien qu'elle, elle prit la parole avec un air qui semblait être appuyé sur la vérité. -- Je vous assure, Madame, dit-elle à madame la dauphine, que Votre Majesté fait plus d'honneur à ma fille qu'elle n'en mérite. Elle était véritablement malade ; mais je crois que si je ne l'en eusse empêchée, elle n'eût pas laissé de vous suivre et de se montrer aussi changée qu'elle était, pour avoir le plaisir de voir tout ce qu'il y a eu d'extraordinaire au divertissement d'hier au soir. Madame la dauphine crut ce que disait madame de Chartres, monsieur de Nemours fut bien fâché d'y trouver de l'apparence ; néanmoins la rougeur de madame de Clèves lui fit soupçonner que ce que madame la dauphine avait dit n'était pas entièrement éloigné de la vérité. Madame de Clèves avait d'abord été fâchée que monsieur de Nemours eût eu lieu de croire que c'était lui qui l'avait empêchée d'aller chez le maréchal de Saint-André ; mais ensuite elle sentit quelque espèce de chagrin, que sa mère lui en eût entièrement ôté l'opinion. Quoique l'assemblée de Cercamp eût été rompue, les négociations pour la paix avaient toujours continué, et les choses s'y disposèrent d'une telle sorte que, sur la fin de février, on se rassembla à Câteau-Cambresis. Les mêmes députés y retournèrent ; et l'absence du maréchal de Saint-André défit monsieur de Nemours du rival qui lui était plus redoutable, tant par l'attention qu'il avait à observer ceux qui approchaient madame de Clèves, que par le progrès qu'il pouvait faire auprès d'elle. Madame de Chartres n'avait pas voulu laisser voir à sa fille qu'elle connaissait ses sentiments pour le prince, de peur de se rendre suspecte sur les choses qu'elle avait envie de lui dire. Elle se mit un jour à parler de lui ; elle lui en dit du bien, et y mêla beaucoup de louanges empoisonnées sur la sagesse qu'il avait d'être incapable de devenir amoureux, et sur ce qu'il ne se faisait qu'un plaisir, et non pas un attachement sérieux du commerce des femmes. "Ce n'est pas, ajouta-t-elle, que l'on ne l'ait soupçonné d'avoir une grande passion pour la reine dauphine ; je vois même qu'il y va très souvent, et je vous conseille d'éviter, autant que vous pourrez, de lui parler, et surtout en particulier, parce que, madame la dauphine vous traitant comme elle fait, on dirait bientôt que vous êtes leur confidente, et vous savez combien cette réputation est désagréable. Je suis d'avis, si ce bruit continue, que vous alliez un peu moins chez madame la dauphine, afin de ne vous pas trouver mêlée dans des aventures de galanterie." Madame de Clèves n'avait jamais ouï parler de monsieur de Nemours et de madame la dauphine ; elle fut si surprise de ce que lui dit sa mère, et elle crut si bien voir combien elle s'était trompée dans tout ce qu'elle avait pensé des sentiments de ce prince, qu'elle en changea de visage. Madame de Chartres s'en aperçut : il vint du monde dans ce moment, madame de Clèves s'en alla chez elle, et s'enferma dans son cabinet. L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit, de connaître, par ce que lui venait de dire sa mère, l'intérêt qu'elle prenait à monsieur de Nemours : elle n'avait encore osé se l'avouer à elle-même. Elle vit alors que les sentiments qu'elle avait pour lui étaient ceux que monsieur de Clèves lui avait tant demandés ; elle trouva combien il était honteux de les avoir pour un autre que pour un mari qui les méritait. Elle se sentit blessée et embarrassée de la crainte que monsieur de Nemours ne la voulût faire servir de prétexte à madame la dauphine, et cette pensée la détermina à conter à madame de Chartres ce qu'elle ne lui avait point encore dit. Elle alla le lendemain matin dans sa chambre pour exécuter ce qu'elle avait résolu ; mais elle trouva que madame de Chartres avait un peu de fièvre, de sorte qu'elle ne voulut pas lui parler. Ce mal paraissait néanmoins si peu de chose, que madame de Clèves ne laissa pas d'aller l'après dînée chez madame la dauphine : elle était dans son cabinet avec deux ou trois dames qui étaient le plus avant dans sa familiarité. -- Nous parlions de monsieur de Nemours, lui dit cette reine en la voyant, et nous admirions combien il est changé depuis son retour de Bruxelles. Devant que d'y aller, il avait un nombre infini de maîtresses, et c'était même un défaut en lui ; car il ménageait également celles qui avaient du mérite et celles qui n'en avaient pas. Depuis qu'il est revenu, il ne connaît ni les unes ni les autres ; il n'y a jamais eu un si grand changement ; je trouve même qu'il y en a dans son humeur, et qu'il est moins gai que de coutume. Madame de Clèves ne répondit rien ; et elle pensait avec honte qu'elle aurait pris tout ce que l'on disait du changement de ce prince pour des marques de sa passion, si elle n'avait point été détrompée. Elle se sentait quelque aigreur contre madame la dauphine, de lui voir chercher des raisons et s'étonner d'une chose dont apparemment elle savait mieux la vérité que personne. Elle ne put s'empêcher de lui en témoigner quelque chose ; et comme les autres dames s'éloignèrent, elle s'approcha d'elle, et lui dit tout bas : -- Est-ce aussi pour moi, Madame, que vous venez de parler, et voudriez-vous me cacher que vous fussiez celle qui a fait changer de conduite à monsieur de Nemours ? -- Vous êtes injuste, lui dit madame la dauphine ; vous savez que je n'ai rien de caché pour vous. Il est vrai que monsieur de Nemours, devant que d'aller à Bruxelles, a eu, je crois, intention de me laisser entendre qu'il ne me haïssait pas ; mais depuis qu'il est revenu, il ne m'a pas même paru qu'il se souvînt des choses qu'il avait faites, et j'avoue que j'ai de la curiosité de savoir ce qui l'a fait changer. Il sera bien difficile que je ne le démêle, ajouta-t-elle : le vidame de Chartres, qui est son ami intime, est amoureux d'une personne sur qui j'ai quelque pouvoir, et je saurai par ce moyen ce qui a fait ce changement. Madame la dauphine parla d'un air qui persuada madame de Clèves, et elle se trouva, malgré elle, dans un état plus calme et plus doux que celui où elle était auparavant. Lorsqu'elle revint chez sa mère, elle sut qu'elle était beaucoup plus mal qu'elle ne l'avait laissée. La fièvre lui avait redoublé, et, les jours suivants, elle augmenta de telle sorte, qu'il parut que ce serait une maladie considérable. Madame de Clèves était dans une affliction extrême, elle ne sortait point de la chambre de sa mère ; monsieur de Clèves y passait aussi presque tous les jours, et par l'intérêt qu'il prenait à madame de Chartres, et pour empêcher sa femme de s'abandonner à la tristesse, mais pour avoir aussi le plaisir de la voir ; sa passion n'était point diminuée. Monsieur de Nemours, qui avait toujours eu beaucoup d'amitié pour lui, n'avait pas cessé de lui en témoigner depuis son retour de Bruxelles. Pendant la maladie de madame de Chartres, ce prince trouva le moyen de voir plusieurs fois madame de Clèves, en faisant semblant de chercher son mari, ou de le venir prendre pour le mener promener. Il le cherchait même à des heures où il savait bien qu'il n'y était pas, et sous le prétexte de l'attendre, il demeurait dans l'antichambre de madame de Chartres, où il y avait toujours plusieurs personnes de qualité. Madame de Clèves y venait souvent, et, pour être affligée, elle n'en paraissait pas moins belle à monsieur de Nemours. Il lui faisait voir combien il prenait d'intérêt à son affliction, et il lui en parlait avec un air si doux et si soumis, qu'il la persuadait aisément que ce n'était pas de madame la dauphine dont il était amoureux. Elle ne pouvait s'empêcher d'être troublée de sa vue, et d'avoir pourtant du plaisir à le voir ; mais quand elle ne le voyait plus, et qu'elle pensait que ce charme qu'elle trouvait dans sa vue était le commencement des passions, il s'en fallait peu qu'elle ne crût le haïr par la douleur que lui donnait cette pensée. Madame de Chartres empira si considérablement, que l'on commença à désespérer de sa vie ; elle reçut ce que les médecins lui dirent du péril où elle était, avec un courage digne de sa vertu et de sa piété. Après qu'ils furent sortis, elle fit retirer tout le monde, et appeler madame de Clèves. -- Il faut nous quitter, ma fille, lui dit-elle, en lui tendant la main ; le péril où je vous laisse, et le besoin que vous avez de moi, augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter. Vous avez de l'inclination pour monsieur de Nemours ; je ne vous demande point de me l'avouer : je ne suis plus en état de me servir de votre sincérité pour vous conduire. Il y a déjà longtemps que je me suis aperçue de cette inclination ; mais je ne vous en ai pas voulu parler d'abord, de peur de vous en faire apercevoir vous-même. Vous ne la connaissez que trop présentement ; vous êtes sur le bord du précipice : il faut de grands efforts et de grandes violences pour vous retenir. Songez ce que vous devez à votre mari ; songez ce que vous vous devez à vous-même, et pensez que vous allez perdre cette réputation que vous vous êtes acquise, et que je vous ai tant souhaitée. Ayez de la force et du courage, ma fille, retirez-vous de la cour, obligez votre mari de vous emmener ; ne craignez point de prendre des partis trop rudes et trop difficiles, quelque affreux qu'ils vous paraissent d'abord ; ils seront plus doux dans les suites que les malheurs d'une galanterie. Si d'autres raisons que celles de la vertu et de votre devoir vous pouvaient obliger à ce que je souhaite, je vous dirais que, si quelque chose était capable de troubler le bonheur que j'espère en sortant de ce monde, ce serait de vous voir tomber comme les autres femmes ; mais si ce malheur vous doit arriver, je reçois la mort avec joie, pour n'en être pas le témoin. Madame de Clèves fondait en larmes sur la main de sa mère, qu'elle tenait serrée entre les siennes, et madame de Chartres se sentant touchée elle-même : -- Adieu, ma fille, lui dit-elle, finissons une conversation qui nous attendrit trop l'une et l'autre, et souvenez-vous, si vous pouvez, de tout ce que je viens de vous dire. Elle se tourna de l'autre côté en achevant ces paroles, et commanda à sa fille d'appeler ses femmes, sans vouloir l'écouter, ni parler davantage. Madame de Clèves sortit de la chambre de sa mère en l'état que l'on peut s'imaginer, et madame de Chartres ne songea plus qu'à se préparer à la mort. Elle vécut encore deux jours, pendant lesquels elle ne voulut plus revoir sa fille, qui était la seule chose à quoi elle se sentait attachée. Madame de Clèves était dans une affliction extrême ; son mari ne la quittait point, et sitôt que madame de Chartres fut expirée, il l'emmena à la campagne, pour l'éloigner d'un lieu qui ne faisait qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais vu de pareille ; quoique la tendresse et la reconnaissance y eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentait qu'elle avait de sa mère, pour se défendre contre monsieur de Nemours, ne laissait pas d'y en avoir beaucoup. Elle se trouvait malheureuse d'être abandonnée à elle-même, dans un temps où elle était si peu maîtresse de ses sentiments, et où elle eût tant souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la plaindre et lui donner de la force. La manière dont monsieur de Clèves en usait pour elle lui faisait souhaiter plus fortement que jamais, de ne manquer à rien de ce qu'elle lui devait. Elle lui témoignait aussi plus d'amitié et plus de tendresse qu'elle n'avait encore fait ; elle ne voulait point qu'il la quittât, et il lui semblait qu'à force de s'attacher à lui, il la défendrait contre monsieur de Nemours. Ce prince vint voir monsieur de Clèves à la campagne. Il fit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à madame de Clèves ; mais elle ne le voulut point recevoir, et, sentant bien qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable, elle avait fait une forte résolution de s'empêcher de le voir, et d'en éviter toutes les occasions qui dépendraient d'elle. Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et promit à sa femme de s'en retourner le lendemain ; il ne revint néanmoins que le jour d'après. -- Je vous attendis tout hier, lui dit madame de Clèves, lorsqu'il arriva ; et je vous dois faire des reproches de n'être pas venu, comme vous me l'aviez promis. Vous savez que si je pouvais sentir une nouvelle affliction en l'état où je suis, ce serait la mort de madame de Tournon, que j'ai apprise ce matin. J'en aurais été touchée quand je ne l'aurais point connue ; c'est toujours une chose digne de pitié, qu'une femme jeune et belle comme celle-là soit morte en deux jours ; mais de plus, c'était une des personnes du monde qui me plaisait davantage, et qui paraissait avoir autant de sagesse que de mérite. -- Je fus très fâché de ne pas revenir hier, répondit monsieur de Clèves ; mais j'étais si nécessaire à la consolation d'un malheureux, qu'il m'était impossible de le quitter. Pour madame de Tournon, je ne vous conseille pas d'en être affligée, si vous la regrettez comme une femme pleine de sagesse, et digne de votre estime. -- Vous m'étonnez, reprit madame de Clèves, et je vous ai ouï dire plusieurs fois qu'il n'y avait point de femme à la cour que vous estimassiez davantage. -- Il est vrai, répondit-il, mais les femmes sont incompréhensibles, et, quand je les vois toutes, je me trouve si heureux de vous avoir, que je ne saurais assez admirer mon bonheur. -- Vous m'estimez plus que je ne vaux, répliqua madame de Clèves en soupirant, et il n'est pas encore temps de me trouver digne de vous. Apprenez-moi, je vous en supplie, ce qui vous a détrompé de madame de Tournon. -- Il y a longtemps que je le suis, répliqua-t-il, et que je sais qu'elle aimait le comte de Sancerre, à qui elle donnait des espérances de l'épouser. -- Je ne saurais croire, interrompit madame de Clèves, que madame de Tournon, après cet éloignement si extraordinaire qu'elle a témoigné pour le mariage depuis qu'elle est veuve, et après les déclarations publiques qu'elle a faites de ne se remarier jamais, ait donné des espérances à Sancerre. -- Si elle n'en eût donné qu'à lui, répliqua monsieur de Clèves, il ne faudrait pas s'étonner ; mais ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'elle en donnait aussi à Estouteville dans le même temps ; et je vais vous apprendre toute cette histoire. SECONDE PARTIE "Vous savez l'amitié qu'il y a entre Sancerre et moi ; néanmoins il devint amoureux de madame de Tournon, il y a environ deux ans, et me le cacha avec beaucoup de soin, aussi bien qu'à tout le reste du monde. J'étais bien éloigné de le soupçonner. Madame de Tournon paraissait encore inconsolable de la mort de son mari, et vivait dans une retraite austère. La soeur de Sancerre était quasi la seule personne qu'elle vit, et c'était chez elle qu'il en était devenu amoureux. "Un soir qu'il devait y avoir une comédie au Louvre, et que l'on n'attendait plus que le roi et madame de Valentinois pour commencer, l'on vint dire qu'elle s'était trouvée mal, et que le roi ne viendrait pas. On jugea aisément que le mal de cette duchesse était quelque démêlé avec le roi. Nous savions les jalousies qu'il avait eues du maréchal de Brissac, pendant qu'il avait été à la cour ; mais il était retourné en Piémont depuis quelques jours, et nous ne pouvions imaginer le sujet de cette brouillerie. "Comme j'en parlais avec Sancerre, monsieur d'Anville arriva dans la salle, et me dit tout bas que le roi était dans une affliction et dans une colère qui faisaient pitié ; qu'en un raccommodement qui s'était fait entre lui et madame de Valentinois, il y avait quelques jours, sur des démêlés qu'ils avaient eus pour le maréchal de Brissac, le roi lui avait donné une bague, et l'avait priée de la porter ; que pendant qu'elle s'habillait pour venir à la comédie, il avait remarqué qu'elle n'avait point cette bague, et lui en avait demandé la raison ; qu'elle avait paru étonnée de ne la pas avoir ; qu'elle l'avait demandée à ses femmes, lesquelles par malheur, ou faute d'être bien instruites, avaient répondu qu'il y avait quatre ou cinq jours qu'elles ne l'avaient vue. "Ce temps est précisément celui du départ du maréchal de Brissac, continua monsieur d'Anville ; le roi n'a point douté qu'elle ne lui ait donné la bague en lui disant adieu. Cette pensée a réveillé si vivement toute cette jalousie, qui n'était pas encore bien éteinte, qu'il s'est emporté contre son ordinaire, et lui a fait mille reproches. Il vient de rentrer chez lui, très affligé ; mais je ne sais s'il l'est davantage de l'opinion que madame de Valentinois a sacrifié sa bague, que de la crainte de lui avoir déplu par sa colère. "Sitôt que monsieur d'Anville eut achevé de me conter cette nouvelle, je me rapprochai de Sancerre pour la lui apprendre ; je la lui dis comme un secret que l'on venait de me confier, et dont je lui défendais d'en parler. "Le lendemain matin, j'allai d'assez bonne heure chez ma belle-soeur ; je trouvai madame de Tournon au chevet de son lit. Elle n'aimait pas madame de Valentinois, et elle savait bien que ma belle-soeur n'avait pas sujet de s'en louer. Sancerre avait été chez elle au sortir de la comédie. Il lui avait appris la brouillerie du roi avec cette duchesse, et madame de Tournon était venue la conter à ma belle-soeur, sans savoir ou sans faire réflexion que c'était moi qui l'avait apprise à son amant. "Sitôt que je m'approchai de ma belle-soeur, elle dit à madame de Tournon que l'on pouvait me confier ce qu'elle venait de lui dire, et sans attendre la permission de madame de Tournon elle me conta mot pour mot tout ce que j'avais dit à Sancerre le soir précédent. Vous pouvez juger comme j'en fus étonné. Je regardai madame de Tournon, elle me parut embarrassée. Son embarras me donna du soupçon ; je n'avais dit la chose qu'à Sancerre, il m'avait quitté au sortir de la comédie sans m'en dire la raison ; je me souvins de lui avoir ouï extrêmement louer madame de Tournon. Toutes ces choses m'ouvrirent les yeux, et je n'eus pas de peine à démêler qu'il avait une galanterie avec elle, et qu'il l'avait vue depuis qu'il m'avait quitté. "Je fus si piqué de voir qu'il me cachait cette aventure, que je dis plusieurs choses qui firent connaître à madame de Tournon l'imprudence qu'elle avait faite ; je la remis à son carrosse, et je l'assurai, en la quittant, que j'enviais le bonheur de celui qui lui avait appris la brouillerie du roi et de madame de Valentinois. "Je m'en allai à l'heure même trouver Sancerre, je lui fis des reproches, et je lui dis que je savais sa passion pour madame de Tournon, sans lui dire comment je l'avais découverte. Il fut contraint de me l'avouer. Je lui contai ensuite ce qui me l'avait apprise, et il m'apprit aussi le détail de leur aventure ; il me dit que, quoiqu'il fût cadet de sa maison, et très éloigné de pouvoir prétendre un aussi bon parti, que néanmoins elle était résolue de l'épouser. L'on ne peut être plus surpris que je le fus. Je dis à Sancerre de presser la conclusion de son mariage, et qu'il n'y avait rien qu'il ne dût craindre d'une femme qui avait l'artifice de soutenir aux yeux du public un personnage si éloigné de la vérité. Il me répondit qu'elle avait été véritablement affligée, mais que l'inclination qu'elle avait eue pour lui avait surmonté cette affliction, et qu'elle n'avait pu laisser paraître tout d'un coup un si grand changement. Il me dit encore plusieurs autres raisons pour l'excuser, qui me firent voir à quel point il en était amoureux ; il m'assura qu'il la ferait consentir que je susse la passion qu'il avait pour elle, puisque aussi bien c'était elle-même qui me l'avait apprise. Il l'y obligea en effet, quoique avec beaucoup de peine, et je fus ensuite très avant dans leur confidence. "Je n'ai jamais vu une femme avoir une conduite si honnête et si agréable à l'égard de son amant ; néanmoins j'étais toujours choqué de son affectation à paraître encore affligée. Sancerre était si amoureux et si content de la manière dont elle en usait pour lui, qu'il n'osait quasi la presser de conclure leur mariage, de peur qu'elle ne crût qu'il le souhaitait plutôt par intérêt que par une véritable passion. Il lui en parla toutefois, et elle lui parut résolue à l'épouser ; elle commença même à quitter cette retraite où elle vivait, et à se remettre dans le monde. Elle venait chez ma belle-soeur à des heures où une partie de la cour s'y trouvait. Sancerre n'y venait que rarement ; mais ceux qui y étaient tous les soirs, et qui l'y voyaient souvent, la trouvaient très aimable. "Peu de temps après qu'elle eut commencé à quitter la solitude, Sancerre crut voir quelque refroidissement dans la passion qu'elle avait pour lui. Il m'en parla plusieurs fois, sans que je fisse aucun fondement sur ses plaintes ; mais à la fin, comme il me dit qu'au lieu d'achever leur mariage, elle semblait l'éloigner, je commençai à croire qu'il n'avait pas de tort d'avoir de l'inquiétude. Je lui répondis que quand la passion de madame de Tournon diminuerait après avoir duré deux ans, il ne faudrait pas s'en étonner ; que quand même sans être diminuée, elle ne serait pas assez forte pour l'obliger à l'épouser, qu'il ne devrait pas s'en plaindre ; que ce mariage, à l'égard du public, lui ferait un extrême tort, non seulement parce qu'il n'était pas un assez bon parti pour elle, mais par le préjudice qu'il apporterait à sa réputation ; qu'ainsi tout ce qu'il pouvait souhaiter, était qu'elle ne le trompât point et qu'elle ne lui donnât pas de fausses espérances. Je lui dis encore que si elle n'avait pas la force de l'épouser, ou qu'elle lui avouât qu'elle en aimait quelque autre, il ne fallait point qu'il s'emportât, ni qu'il se plaignît ; mais qu'il devrait conserver pour elle de l'estime et de la reconnaissance. "Je vous donne, lui dis-je, le conseil que je prendrais pour moi-même ; car la sincérité me touche d'une telle sorte, que je crois que si ma maîtresse, et même ma femme, m'avouait que quelqu'un lui plût, j'en serais affligé sans en être aigri. Je quitterais le personnage d'amant ou de mari, pour la conseiller et pour la plaindre." Ces paroles firent rougir madame de Clèves, et elle y trouva un certain rapport avec l'état où elle était, qui la surprit, et qui lui donna un trouble dont elle fut longtemps à se remettre. "Sancerre parla à madame de Tournon, continua monsieur de Clèves, il lui dit tout ce que je lui avais conseillé, mais elle le rassura avec tant de soin, et parut si offensée de ses soupçons, qu'elle les lui ôta entièrement. Elle remit néanmoins leur mariage après un voyage qu'il allait faire, et qui devait être assez long ; mais elle se conduisit si bien jusqu'à son départ, et en parut si affligée, que je crus, aussi bien que lui, qu'elle l'aimait véritablement. Il partit, il y a environ trois mois pendant son absence, j'ai peu vu madame de Tournon ; vous m'avez entièrement occupé, et je savais seulement qu'il devait bientôt revenir. "Avant-hier, en arrivant à Paris, j'appris qu'elle était morte ; j'envoyai savoir chez lui si on n'avait point eu de ses nouvelles. On me manda qu'il était arrivé de la veille, qui était précisément le jour de la mort de madame de Tournon. J'allai le voir à l'heure même, me doutant bien de l'état où je le trouverais ; mais son affliction passait de beaucoup ce que je m'en étais imaginé. "Je n'ai jamais vu une douleur si profonde et si tendre ; dès le moment qu'il me vit, il m'embrassa, fondant en larmes : Je ne la verrai plus, me dit-il, je ne la verrai plus, elle est morte ! je n'en étais pas digne, mais je la suivrai bientôt. "Après cela il se tut ; et puis, de temps en temps redisant toujours : Elle est morte, et je ne la verrai plus ! il revenait aux cris et aux larmes, et demeurait comme un homme qui n'avait plus de raison. Il me dit qu'il n'avait pas reçu souvent de ses lettres pendant son absence, mais qu'il ne s'en était pas étonné, parce qu'il la connaissait et qu'il savait la peine qu'elle avait à hasarder de ses lettres. Il ne doutait point qu'il ne l'eût épousée à son retour ; il la regardait comme la plus aimable et la plus fidèle personne qui eût jamais été, il s'en croyait tendrement aimé ; il la perdait dans le moment qu'il pensait s'attacher à elle pour jamais. Toutes ces pensées le plongeaient dans une affliction violente, dont il était entièrement accablé ; et j'avoue que je ne pouvais m'empêcher d'en être touché. "Je fus néanmoins contraint de le quitter pour aller chez le roi ; je lui promis que je reviendrais bientôt. Je revins en effet, et je ne fus jamais si surpris, que de le trouver tout différent de ce que je l'avais quitté. Il était debout dans sa chambre, avec un visage furieux, marchant et s'arrêtant comme s'il eût été hors de lui-même. - Venez, venez, me dit-il, venez voir l'homme du monde le plus désespéré ; je suis plus malheureux mille fois que je n'étais tantôt, et ce que je viens d'apprendre de madame de Tournon est pire que sa mort. "Je crus que la douleur le troublait entièrement, et je ne pouvais m'imaginer qu'il y eût quelque chose de pire que la mort d'une maîtresse que l'on aime, et dont on est aimé. Je lui dis que tant que son affliction avait eu des bornes, je l'avais approuvée, et que j'y étais entré ; mais que je ne le plaindrais plus s'il s'abandonnait au désespoir, et s'il perdait la raison. -- Je serais trop heureux de l'avoir perdue, et la vie aussi, s'écria-t-il : madame de Tournon m'était infidèle, et j'apprends son infidélité et sa trahison le lendemain que j'ai appris sa mort, dans un temps où mon âme est remplie et pénétrée de la plus vive douleur et de la plus tendre amour que l'on ait jamais senties ; dans un temps où son idée est dans mon coeur comme la plus parfaite chose qui ait jamais été, et la plus parfaite à mon égard ; je trouve que je suis trompé, et qu'elle ne mérite pas que je la pleure ; cependant j'ai la même affection de sa mort que si elle m'était fidèle, et je sens son infidélité comme si elle n'était point morte. Si j'avais appris son changement avant sa mort, la jalousie, la colère, la rage m'auraient rempli, et m'auraient endurci en quelque sorte contre la douleur de sa perte ; mais je suis dans un état où je ne puis ni m'en consoler, ni la haïr. "Vous pouvez juger si je fus surpris de ce que me disait Sancerre ; je lui demandai comment il avait su ce qu'il venait de me dire. Il me conta qu'un moment après que j'étais sorti de sa chambre, Estouteville, qui est son ami intime, mais qui ne savait pourtant rien de son amour pour madame de Tournon, l'était venu voir ; que d'abord qu'il avait été assis, il avait commencé à pleurer et qu'il lui avait dit qu'il lui demandait pardon de lui avoir caché ce qu'il lui allait apprendre ; qu'il le priait d'avoir pitié de lui ; qu'il venait lui ouvrir son coeur, et qu'il voyait l'homme du monde le plus affligé de la mort de madame de Tournon. "Ce nom, me dit Sancerre, m'a tellement surpris, que, quoique mon premier mouvement ait été de lui dire que j'en étais plus affligé que lui, je n'ai pas eu néanmoins la force de parler. Il a continué, et m'a dit qu'il était amoureux d'elle depuis six mois ; qu'il avait toujours voulu me le dire, mais qu'elle le lui avait défendu expressément, et avec tant d'autorité, qu'il n'avait osé lui désobéir ; qu'il lui avait plu quasi dans le même temps qu'il l'avait aimée ; qu'ils avaient caché leur passion à tout le monde ; qu'il n'avait jamais été chez elle publiquement ; qu'il avait eu le plaisir de la consoler de la mort de son mari ; et qu'enfin il l'allait épouser dans le temps qu'elle était morte ; mais que ce mariage, qui était un effet de passion, aurait paru un effet de devoir et d'obéissance ; qu'elle avait gagné son père pour se faire commander de l'épouser, afin qu'il n'y eût pas un trop grand changement dans sa conduite, qui avait été si éloignée de se remarier. "Tant qu'Estouteville m'a parlé, me dit Sancerre, j'ai ajouté foi a ses paroles, parce que j'y ai trouvé de la vraisemblance, et que le temps où il m'a dit qu'il avait commencé à aimer madame de Tournon est précisément celui où elle m'a paru changée ; mais un moment après, je l'ai cru un menteur, ou du moins un visionnaire. J'ai été prêt à le lui dire ; j'ai passé ensuite à vouloir m'éclaircir, je l'ai questionné, je lui ai fait paraître des doutes ; enfin j'ai tant fait pour m'assurer de mon malheur, qu'il m'a demandé si je connaissais l'écriture de madame de Tournon. Il a mis sur mon lit quatre de ses lettres et son portrait ; mon frère est entré dans ce moment. Estouteville avait le visage si plein de larmes, qu'il a été contraint de sortir pour ne se pas laisser voir ; il m'a dit qu'il reviendrait ce soir requérir ce qu'il me laissait ; et moi je chassai mon frère, sur le prétexte de me trouver mal, par l'impatience de voir ces lettres que l'on m'avait laissées, et espérant d'y trouver quelque chose qui ne me persuaderait pas tout ce qu'Estouteville venait de me dire. Mais hélas ! que n'y ai-je point trouvé ? Quelle tendresse ! quels serments ! quelles assurances de l'épouser ! quelles lettres ! Jamais elle ne m'en a écrit de semblables. Ainsi, ajouta-t-il, j'éprouve à la fois la douleur de la mort et celle de l'infidélité ; ce sont deux maux que l'on a souvent comparés, mais qui n'ont jamais été sentis en même temps par la même personne. J'avoue, à ma honte, que je sens encore plus sa perte que son changement, je ne puis la trouver assez coupable pour consentir à sa mort. Si elle vivait, j'aurais le plaisir de lui faire des reproches, et de me venger d'elle en lui faisant connaître son injustice. Mais je ne la verrai plus, reprenait-il, je ne la verrai plus ; ce mal est le plus grand de tous les maux. Je souhaiterais de lui rendre la vie aux dépens de la mienne. Quel souhait ! si elle revenait elle vivrait pour Estouteville. Que j'étais heureux hier ! s'écriait-il, que j'étais heureux ! j'étais l'homme du monde le plus affligé ; mais mon affliction était raisonnable, et je trouvais quelque douceur à penser que je ne devais jamais me consoler. Aujourd'hui, tous mes sentiments sont injustes. Je paye à une passion feinte qu'elle a eue pour moi le même tribut de douleur que je croyais devoir à une passion véritable. Je ne puis ni haïr, ni aimer sa mémoire ; je ne puis me consoler ni m'affliger. Du moins, me dit-il, en se retournant tout d'un coup vers moi, faites, je vous en conjure, que je ne voie jamais Estouteville ; son nom seul me fait horreur. Je sais bien que je n'ai nul sujet de m'en plaindre ; c'est ma faute de lui avoir caché que j'aimais madame de Tournon ; s'il l'eût su il ne s'y serait peut-être pas attaché, elle ne m'aurait pas été infidèle ; il est venu me chercher pour me confier sa douleur ; il me fait pitié. Et ! c'est avec raison, s'écriait-il ; il aimait madame de Tournon, il en était aimé, et il ne la verra jamais ; je sens bien néanmoins que je ne saurais m'empêcher de le haïr. Et encore une fois, je vous conjure de faire en sorte que je ne le voie point. "Sancerre se remit ensuite à pleurer, à regretter madame de Tournon, à lui parler, et à lui dire les choses du monde les plus tendres ; il repassa ensuite à la haine, aux plaintes, aux reproches et aux imprécations contre elle. Comme je le vis dans un état si violent, je connus bien qu'il me fallait quelque secours pour m'aider à calmer son esprit. J'envoyai quérir son frère, que je venais de quitter chez le roi ; j'allai lui parler dans l'antichambre avant qu'il entrât, et je lui contai l'état où était Sancerre. Nous donnâmes des ordres pour empêcher qu'il ne vît Estouteville, et nous employâmes une partie de la nuit à tâcher de le rendre capable de raison. Ce matin je l'ai encore trouvé plus affligé ; son frère est demeuré auprès de lui, et je suis revenu auprès de vous." -- L'on ne peut être plus surprise que je le suis, dit alors madame de Clèves, et je croyais madame de Tournon incapable d'amour et de tromperie. -- L'adresse et la dissimulation, reprit monsieur de Clèves, ne peuvent aller plus loin qu'elle les a portées. Remarquez que quand Sancerre crut qu'elle était changée pour lui, elle l'était véritablement, et qu'elle commençait à aimer Estouteville. Elle disait à ce dernier qu'il la consolait de la mort de son mari, et que c'était lui qui était cause qu'elle quittait cette grande retraite, et il paraissait à Sancerre que c'était parce que nous avions résolu qu'elle ne témoignerait plus d'être si affligée. Elle faisait valoir à Estouteville de cacher leur intelligence, et de paraître obligée à l'épouser par le commandement de son père, comme un effet du soin qu'elle avait de sa réputation ; et c'était pour abandonner Sancerre, sans qu'il eût sujet de s'en plaindre. Il faut que je m'en retourne, continua monsieur de Clèves, pour voir ce malheureux, et je crois qu'il faut que vous reveniez aussi à Paris. Il est temps que vous voyiez le monde, et que vous receviez ce nombre infini de visites, dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser. Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le lendemain. Elle se trouva plus tranquille sur monsieur de Nemours qu'elle n'avait été ; tout ce que lui avait dit madame de Chartres en mourant, et la douleur de sa mort, avaient fait une suspension à ses sentiments, qui lui faisait croire qu'ils étaient entièrement effacés. Dès le même soir qu'elle fut arrivée, madame la dauphine la vint voir, et après lui avoir témoigné la part qu'elle avait prise à son affliction, elle lui dit que, pour la détourner de ces tristes pensées, elle voulait l'instruire de tout ce qui s'était passé à la cour en son absence ; elle lui conta ensuite plusieurs choses particulières. -- Mais ce que j'ai le plus d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle, c'est qu'il est certain que monsieur de Nemours est passionnément amoureux, et que ses amis les plus intimes, non seulement ne sont point dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est la personne qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort pour lui faire négliger ou abandonner, pour mieux dire, les espérances d'une couronne. Madame la dauphine conta ensuite tout ce qui s'était passé sur l'Angleterre. -- J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de monsieur d'Anville ; et il m'a dit ce matin que le roi envoya quérir, hier au soir, monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à revenir, et qui écrit au roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la reine d'Angleterre les retardements de monsieur de Nemours ; qu'elle commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de parole positive, elle en avait assez dit pour faire hasarder un voyage. Le roi lut cette lettre à monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler sérieusement, comme il avait fait dans les commencements, ne fit que rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit que toute l'Europe condamnerait son imprudence, s'il hasardait d'aller en Angleterre comme un prétendu mari de la reine, sans être assuré du succès. "Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrais mal mon temps, de faire ce voyage présentement que le roi d'Espagne fait de si grandes instances pour épouser cette reine. Ce ne serait peut-être pas un rival bien redoutable dans une galanterie ; mais je pense que dans un mariage Votre Majesté ne me conseillerait pas de lui disputer quelque chose. - Je vous le conseillerais en cette occasion, reprit le roi ; mais vous n'aurez rien à lui disputer ; je sais qu'il a d'autres pensées ; et quand il n'en aurait pas, la reine Marie s'est trop mal trouvée du joug de l'Espagne, pour croire que sa soeur le veuille reprendre, et qu'elle se laisse éblouir à l'éclat de tant de couronnes jointes ensemble. - Si elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit monsieur de Nemours, il y a apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le milord Courtenay, il y a déjà quelques années ; il était aussi aimé de la reine Marie, qui l'aurait épousé du consentement de toute l'Angleterre, sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa soeur Élisabeth le touchaient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord Courtenay, et la déterminèrent enfin à épouser le roi d'Espagne. Je crois qu'Élisabeth, qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord et qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a tant souffert pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu. -- Je serais de votre avis, repartit le roi, si Courtenay vivait encore ; mais j'ai su, depuis quelques jours, qu'il est mort à Padoue, où il était relégué. Je vois bien, ajouta-t-il, en quittant monsieur de Nemours, qu'il faudrait faire votre mariage comme on ferait celui de monsieur le dauphin, et envoyer épouser la reine d'Angleterre par des ambassadeurs. "Monsieur d'Anville et monsieur le vidame, qui étaient chez le roi avec monsieur de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il est occupé, qui le détourne d'un si grand dessein. Le vidame, qui le voit de plus près que personne, a dit à madame de Martigues que ce prince est tellement changé qu'il ne le reconnaît plus ; et ce qui l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes heures particulières où il se dérobe, en sorte qu'il croit qu'il n'a point d'intelligence avec la personne qu'il aime ; et c'est ce qui fait méconnaître monsieur de Nemours de lui voir aimer une femme qui ne répond point à son amour." Quel poison pour madame de Clèves, que le discours de madame la dauphine ! Le moyen de ne se pas reconnaître pour cette personne dont on ne savait point le nom ? et le moyen de n'être pas pénétrée de reconnaissance et de tendresse, en apprenant, par une voie qui ne lui pouvait être suspecte, que ce prince, qui touchait déjà son coeur, cachait sa passion à tout le monde, et négligeait pour l'amour d'elle les espérances d'une couronne. Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle sentit, et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si madame la dauphine l'eut regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses qu'elle venait de dire ne lui étaient pas indifférentes ; mais comme elle n'avait aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler, sans y faire de réflexion. -- Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire, m'a appris tout ce détail, m'en croit mieux instruite que lui ; et il a une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la seule personne qui puisse faire de si grands changements en monsieur de Nemours. Ces dernières paroles de madame la dauphine donnèrent une autre sorte de trouble à madame de Clèves, que celui qu'elle avait eu quelques moments auparavant. -- Je serais aisément de l'avis de monsieur d'Anville, répondit-elle ; et il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une princesse telle que vous, pour faire mépriser la reine d'Angleterre. -- Je vous l'avouerais si je le savais, repartit madame la dauphine, et je le saurais s'il était véritable. Ces sortes de passions n'échappent point à la vue de celles qui les causent ; elles s'en aperçoivent les premières. Monsieur de Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères complaisances ; mais il y a néanmoins une si grande différence de la manière dont il a vécu avec moi, à celle dont il y vit présentement, que je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence qu'il a pour la couronne d'Angleterre. "Je m'oublie avec vous, ajouta madame la dauphine, et je ne me souviens pas qu'il faut que j'aille voir Madame. Vous savez que la paix est quasi conclue ; mais vous ne savez pas que le roi d'Espagne n'a voulu passer aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du prince don Carlos, son fils. Le roi a eu beaucoup de peine à s'y résoudre ; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable ; ce n'est pas une chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du roi d'Espagne, surtout à elle qui a toute la joie que donne la première jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendait d'épouser un jeune prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si le roi en elle trouvera toute l'obéissance qu'il désire ; il m'a chargée de la voir parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien différente ; j'irai me réjouir avec Madame, soeur du roi. Tout est arrêté pour son mariage avec monsieur de Savoie ; et il sera ici dans peu de temps. Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si entière de se marier. La cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne l'a jamais vue, et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres beautés." Après ces paroles, madame la dauphine quitta madame de Clèves, et, le lendemain, le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours suivants, le roi et les reines allèrent voir madame de Clèves. Monsieur de Nemours, qui avait attendu son retour avec une extrême impatience, et qui souhaitait ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortirait, et qu'apparemment il ne reviendrait plus personne. Il réussit dans son dessein, et il arriva comme les dernières visites en sortaient. Cette princesse était sur son lit ; il faisait chaud, et la vue de monsieur de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuait pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps sans pouvoir parler. Madame de Clèves n'était pas moins interdite, de sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin monsieur de Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction ; madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avait faite ; et enfin, elle dit que, quand le temps aurait diminué la violence de sa douleur, il lui en demeurerait toujours une si forte impression, que son humeur en serait changée. -- Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit monsieur de Nemours, font de grands changements dans l'esprit ; et pour moi, je ne me reconnais pas depuis que je suis revenu de Flandre. Beaucoup de gens ont remarqué ce changement, et même madame la dauphine m'en parlait encore hier. -- Il est vrai, repartit madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je crois lui en avoir ouï dire quelque chose. -- Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua monsieur de Nemours, qu'elle s'en soit aperçue ; mais je voudrais qu'elle ne fût pas seule à s'en apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a pour elles, que par les choses qui ne les regardent point ; et, n'osant leur faire paraître qu'on les aime, on voudrait du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de personne. L'on voudrait qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté, dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher ; mais ce n'est pas une chose difficile pour peu qu'elles soient aimables ; ce qui est difficile, c'est de ne s'abandonner pas au plaisir de les suivre ; c'est de les éviter, par la peur de laisser paraître au public, et quasi à elles-mêmes, les sentiments que l'on a pour elles. Et ce qui marque encore mieux un véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on était, et de n'avoir plus d'ambition, ni de plaisir, après avoir été toute sa vie occupé de l'un et de l'autre. Madame de Clèves entendait aisément la part qu'elle avait à ces paroles. Il lui semblait qu'elle devait y répondre, et ne les pas souffrir. Il lui semblait aussi qu'elle ne devait pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle. Elle croyait devoir parler, et croyait ne devoir rien dire. Le discours de monsieur de Nemours lui plaisait et l'offensait quasi également ; elle y voyait la confirmation de tout ce que lui avait fait penser madame la dauphine ; elle y trouvait quelque chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et de trop intelligible. L'inclination qu'elle avait pour ce prince lui donnait un trouble dont elle n'était pas maîtresse. Les paroles les plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que les déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeurait donc sans répondre, et monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont il n'aurait peut-être pas tiré de mauvais présages, si l'arrivée de monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite. Ce prince venait conter à sa femme des nouvelles de Sancerre ; mais elle n'avait pas une grande curiosité pour la suite de cette aventure. Elle était si occupée de ce qui se venait de passer, qu'à peine pouvait-elle cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver, elle connut bien qu'elle s'était trompée, lorsqu'elle avait cru n'avoir plus que de l'indifférence pour monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avait dit avait fait toute l'impression qu'il pouvait souhaiter, et l'avait entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince s'accordaient trop bien avec ses paroles, pour laisser quelque doute à cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas aimer ; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque. C'était une entreprise difficile, dont elle connaissait déjà les peines ; elle savait que le seul moyen d'y réussir était d'éviter la présence de ce prince ; et comme son deuil lui donnait lieu d'être plus retirée que de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les lieux où il la pouvait voir. Elle était dans une tristesse profonde ; la mort de sa mère en paraissait la cause, et l'on n'en cherchait point d'autre. Monsieur de Nemours était désespéré de ne la voir presque plus ; et sachant qu'il ne la trouverait dans aucune assemblée et dans aucun des divertissements ou était toute la cour, il ne pouvait se résoudre d'y paraître ; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisait des parties les mêmes jours qu'il y avait des assemblées chez les reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il savait bien que madame de Clèves ne serait pas. Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal ; mais quand il se porta mieux, qu'il vit du monde, et entre autres monsieur de Nemours qui, sur le prétexte d'être encore faible, y passait la plus grande partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvait plus demeurer ; elle n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y vint. Il y avait trop longtemps qu'elle ne l'avait vu, pour se résoudre à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre par des discours qui ne semblaient que généraux, mais qu'elle entendait néanmoins parce qu'ils avaient du rapport à ce qu'il lui avait dit chez elle, qu'il allait à la chasse pour rêver, et qu'il n'allait point aux assemblées parce qu'elle n'y était pas. Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avait prise de sortir de chez son mari, lorsqu'il y serait ; ce fut toutefois en se faisant une extrême violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyait, et en fut sensiblement touché Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme : mais enfin il s'aperçut qu'elle ne voulait pas être dans sa chambre lorsqu'il y avait du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit qu'elle ne croyait pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les soirs avec ce qu'il y avait de plus jeune à la cour ; qu'elle le suppliait de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle n'avait accoutumé ; que la vertu et la présence de sa mère autorisaient beaucoup de choses, qu'une femme de son âge ne pouvait soutenir. Monsieur de Clèves, qui avait naturellement beaucoup de douceur et de complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui dit qu'il ne voulait pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle fut prête de lui dire que le bruit était dans le monde, que monsieur de Nemours était amoureux d'elle ; mais elle n'eut pas la force de le nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avait si bonne opinion d'elle. Quelques jours après, le roi était chez la reine à l'heure du cercle ; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions étaient partagées sur la croyance que l'on y devait donner. La reine y ajoutait beaucoup de foi ; elle soutint qu'après tant de choses qui avaient été prédites, et que l'on avait vu arriver, on ne pouvait douter qu'il n'y eût quelque certitude dans cette science. D'autres soutenaient que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvaient véritables faisait bien voir que ce n'était qu'un effet du hasard. -- J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit le roi ; mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans l'astrologie. Tout le monde l'alla voir ; j'y allai comme les autres, mais sans lui dire qui j'étais, et je menai monsieur de Guise, et d'Escars ; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres. Peut-être qu'il me connaissait ; cependant il me dit une chose qui ne me convenait pas, s'il m'eût connu. Il me prédit que je serais tué en duel. Il dit ensuite à monsieur de Guise qu'il serait tué par derrière et à d'Escars qu'il aurait la tête cassée d'un coup de pied de cheval. Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, comme si on l'eût accusé de devoir fuir. D'Escars ne fut guère satisfait de trouver qu'il devait finir par un accident si malheureux. Enfin nous sortîmes tous très malcontents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à monsieur de Guise et à d'Escars ; mais il n'y a guère d'apparence que je sois tué en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d'Espagne et moi ; et quand nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je le fisse appeler comme le roi mon père fit appeler Charles-Quint. Après le malheur que le roi conta qu'on lui avait prédit, ceux qui avaient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent d'accord qu'il n'y fallait donner aucune croyance. -- Pour moi, dit tout haut monsieur de Nemours, je suis l'homme du monde qui dois le moins y en avoir ; et se tournant vers madame de Clèves, auprès de qui il était : On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j'aurais la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, Madame, si je dois croire aux prédictions. Madame la dauphine qui crut par ce que monsieur de Nemours avait dit tout haut, que ce qu'il disait tout bas était quelque fausse prédiction qu'on lui avait faite, demanda à ce prince ce qu'il disait à madame de Clèves. S'il eût eu moins de présence d'esprit, il eût été surpris de cette demande. Mais prenant la parole sans hésiter : -- Je lui disais, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serais élevé à une si haute fortune, que je n'oserais même y prétendre. -- Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit madame la dauphine en souriant, et pensant à l'affaire d'Angleterre, je ne vous conseille pas de décrier l'astrologie, et vous pourriez trouver des raisons pour la soutenir. Madame de Clèves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine ; mais elle entendait bien aussi que la fortune dont monsieur de Nemours voulait parler n'était pas d'être roi d'Angleterre. Comme il y avait déjà assez longtemps de la mort de sa mère, il fallait qu'elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme elle avait accoutumé. Elle voyait monsieur de Nemours chez madame la dauphine, elle le voyait chez monsieur de Clèves, où il venait souvent avec d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire remarquer ; mais elle ne le voyait plus qu'avec un trouble dont il s'apercevait aisément. Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards, et à lui parler moins qu'à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient d'un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince qu'il ne lui était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s'en fût peut-être pas aperçu ; mais il avait déjà été aimé tant de fois, qu'il était difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimait. Il voyait bien que le chevalier de Guise était son rival, et ce prince connaissait que monsieur de Nemours était le sien. Il était le seul homme de la cour qui eût démêlé cette vérité ; son intérêt l'avait rendu plus clairvoyant que les autres ; la connaissance qu'ils avaient de leurs sentiments leur donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans éclater néanmoins par aucun démêlé ; mais ils étaient opposés en tout. Ils étaient toujours de différent parti dans les courses de bague, dans les combats, à la barrière et dans tous les divertissements où le roi s'occupait ; et leur émulation était si grande, qu'elle ne se pouvait cacher. L'affaire d'Angleterre revenait souvent dans l'esprit de madame de Clèves : il lui semblait que monsieur de Nemours ne résisterait point aux conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine que ce dernier n'était point encore de retour, et elle l'attendait avec impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se serait informée avec soin de l'état de cette affaire, mais le même sentiment qui lui donnait de la curiosité l'obligeait à la cacher, et elle s'enquérait seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur de la reine Élisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi, qu'elle trouva plus beau qu'elle n'avait envie de le trouver ; et elle ne put s'empêcher de dire qu'il était flatté. -- Je ne le crois pas, reprit madame la dauphine, qui était présente ; cette princesse a la réputation d'être belle, et d'avoir un esprit fort au-dessus du commun, et je sais bien qu'on me l'a proposée toute ma vie pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de Boulen, sa mère. Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que son visage avait quelque chose de vif et de singulier, et qu'elle n'avait aucune ressemblance avec les autres beautés anglaises. -- Il me semble aussi, reprit madame de Clèves, que l'on dit qu'elle était née en France. -- Ceux qui l'ont cru se sont trompés, répondit madame la dauphine, et je vais vous conter son histoire en peu de mots. "Elle était d'une bonne maison d'Angleterre. Henri VIII avait été amoureux de sa soeur et de sa mère, et l'on a même soupçonné qu'elle était sa fille. Elle vint ici avec la soeur de Henri VII, qui épousa le roi Louis XII. Cette princesse, qui était jeune et galante, eut beaucoup de peine à quitter la cour de France après la mort de son mari ; mais Anne de Boulen, qui avait les mêmes inclinations que sa maîtresse, ne se put résoudre à en partir. Le feu roi en était amoureux, et elle demeura fille d'honneur de la reine Claude. Cette reine mourut, et madame Marguerite soeur du roi, duchesse d'Alençon, et depuis reine de Navarre, dont vous avez vu les contes, la prit auprès d'elle, et elle prit auprès de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna ensuite en Angleterre et y charma tout le monde ; elle avait les manières de France qui plaisent à toutes les nations ; elle chantait bien, elle dansait admirablement ; on la mit fille de la reine Catherine d'Aragon, et le roi Henri VIII en devint éperdument amoureux. "Le cardinal de Wolsey, son favori et son premier ministre, avait prétendu au pontificat ; et mal satisfait de l'Empereur, qui ne l'avait pas soutenu dans cette prétention, il résolut de s'en venger, et d'unir le roi, son maître, à la France. Il mit dans l'esprit de Henri VIII que son mariage avec la tante de l'Empereur était nul, et lui proposa d'épouser la duchesse d'Alençon, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui avait de l'ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait conduire au trône. Elle commença à donner au roi d'Angleterre des impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi à favoriser à Rome le divorce de Henri, sur l'espérance du mariage de madame d'Alençon. Le cardinal de Wolsey se fit députer en France sur d'autres prétextes, pour traiter cette affaire ; mais son maître ne put se résoudre à souffrir qu'on en fît seulement la proposition et il lui envoya un ordre à Calais, de ne point parler de ce mariage. "Au retour de France, le cardinal de Wolsey fut reçu avec des honneurs pareils à ceux que l'on rendait au roi même ; jamais favori n'a porté l'orgueil et la vanité à un si haut point. Il ménagea une entrevue entre les deux rois, qui se fit à Boulogne. François premier donna la main à Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir. Ils se traitèrent tour à tour avec une magnificence extraordinaire, et se donnèrent des habits pareils à ceux qu'ils avaient fait faire pour eux-mêmes. Je me souviens d'avoir ouï dire que ceux que le feu roi envoya au roi d'Angleterre étaient de satin cramoisi, chamarré en triangle, avec des perles et des diamants, et la robe de velours blanc brodé d'or. Après avoir été quelques jours à Boulogne, ils allèrent encore à Calais. Anne de Boulen était logée chez Henri VIII avec le train d'une reine, et François premier lui fit les mêmes présents et lui rendit les mêmes honneurs que si elle l'eût été. Enfin, après une passion de neuf années, Henry l'épousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu'il demandait à Rome depuis longtemps. Le pape prononça les fulminations contre lui avec précipitation et Henri en fut tellement irrité, qu'il se déclara chef de la religion, et entraîna toute l'Angleterre dans le malheureux changement où vous la voyez. "Anne de Boulen ne jouit pas longtemps de sa grandeur ; car lorsqu'elle la croyait plus assurée par la mort de Catherine d'Aragon, un jour qu'elle assistait avec toute la cour à des courses de bague que faisait le vicomte de Rochefort, son frère, le roi en fut frappé d'une telle jalousie, qu'il quitta brusquement le spectacle, s'en vint à Londres, et laissa ordre d'arrêter la reine, le vicomte de Rochefort et plusieurs autres, qu'il croyait amants ou confidents de cette princesse. Quoique cette jalousie parût née dans ce moment, il y avait déjà quelque temps qu'elle lui avait été inspirée par la vicomtesse de Rochefort, qui, ne pouvant souffrir la liaison étroite de son mari avec la reine, la fit regarder au roi comme une amitié criminelle ; en sorte que ce prince, qui d'ailleurs était amoureux de Jeanne Seymour, ne songea qu'à se défaire d'Anne de Boulen. En moins de trois semaines, il fit faire le procès à cette reine et à son frère, leur fit couper la tête, et épousa Jeanne Seymour. Il eut ensuite plusieurs femmes, qu'il répudia, ou qu'il fit mourir, et entre autres Catherine Howard, dont la comtesse de Rochefort était confidente, et qui eut la tête coupée avec elle. Elle fut ainsi punie des crimes qu'elle avait supposés à Anne de Boulen, et Henri VIII mourut étant devenu d'une grosseur prodigieuse." Toutes les dames, qui étaient présentes au récit de madame la dauphine, la remercièrent de les avoir si bien instruites de la cour d'Angleterre, et entre autres madame de Clèves, qui ne put s'empêcher de lui faire encore plusieurs questions sur la reine Élisabeth. La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les belles personnes de la cour, pour les envoyer à la reine sa mère. Le jour qu'on achevait celui de madame de Clèves, madame la dauphine vint passer l'après-dînée chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y trouver ; il ne laissait échapper aucune occasion de voir madame de Clèves, sans laisser paraître néanmoins qu'il les cherchât. Elle était si belle, ce jour-là, qu'il en serait devenu amoureux quand il ne l'aurait pas été. Il n'osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le plaisir qu'il avait à la regarder. Madame la dauphine demanda à monsieur de Clèves un petit portrait qu'il avait de sa femme, pour le voir auprès de celui que l'on achevait ; tout le monde dit son sentiment de l'un et de l'autre, et madame de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l'on venait d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la boîte où il était, et, après y avoir travaillé, il le remit sur la table. Il y avait longtemps que monsieur de Nemours souhaitait d'avoir le portrait de madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui qui était à monsieur de Clèves, il ne put résister à l'envie de le dérober à un mari qu'il croyait tendrement aimé ; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu'un autre. Madame la dauphine était assise sur le lit, et parlait bas à madame de Clèves, qui était debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n'était qu'à demi fermé, monsieur de Nemours, le dos contre la table, qui était au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas de peine à deviner que c'était son portrait, et elle en fut si troublée, que madame la dauphine remarqua qu'elle ne l'écoutait pas, et lui demanda tout haut ce qu'elle regardait. Monsieur de Nemours se tourna à ces paroles ; il rencontra les yeux de madame de Clèves, qui étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu'il n'était pas impossible qu'elle eût vu ce qu'il venait de faire. Madame de Clèves n'était pas peu embarrassée. La raison voulait qu'elle demandât son portrait ; mais en le demandant publiquement, c'était apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle, et en le lui demandant en particulier, c'était quasi l'engager à lui parler de sa passion. Enfin elle jugea qu'il valait mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvait faire, sans qu'il sût même qu'elle la lui faisait. Monsieur de Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause s'approcha d'elle, et lui dit tout bas : -- Si vous avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me laisser croire que vous l'ignorez, je n'ose vous en demander davantage. Et il se retira après ces paroles, et n'attendit point sa réponse. Madame la dauphine sortit pour s'aller promener, suivie de toutes les dames, et monsieur de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un portrait de madame de Clèves. Il sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable ; il aimait la plus aimable personne de la cour, il s'en faisait aimer malgré elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première jeunesse. Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin ; comme on trouvait la boîte où il devait être, l'on ne soupçonna point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il était tombé par hasard. Monsieur de Clèves était affligé de cette perte, et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa femme, mais d'une manière qui faisait voir qu'il ne le pensait pas, qu'elle avait sans doute quelque amant caché, à qui elle avait donné ce portrait, ou qui l'avait dérobé, et qu'un autre qu'un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boîte. Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l'esprit de madame de Clèves. Elles lui donnèrent des remords ; elle fit réflexion à la violence de l'inclination qui l'entraînait vers monsieur de Nemours ; elle trouva qu'elle n'était plus maîtresse de ses paroles et de son visage ; elle pensa que Lignerolles était revenu ; qu'elle ne craignait plus l'affaire d'Angleterre ; qu'elle n'avait plus de soupçons sur madame la dauphine ; qu'enfin il n'y avait plus rien qui la pût défendre, et qu'il n'y avait de sûreté pour elle qu'en s'éloignant. Mais comme elle n'était pas maîtresse de s'éloigner, elle se trouvait dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait le plus grand des malheurs, qui était de laisser voir à monsieur de Nemours l'inclination qu'elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils qu'elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de s'embarquer dans une galanterie. Ce que monsieur de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en parlant de madame de Tournon, lui revint dans l'esprit ; il lui sembla qu'elle lui devait avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps ; ensuite elle fut étonnée de l'avoir eue, elle y trouva de la folie, et retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre. La paix était signée ; madame Élisabeth, après beaucoup de répugnance, s'était résolue à obéir au roi son père. Le duc d'Albe avait été nommé pour venir l'épouser au nom du roi catholique, et il devait bientôt arriver. L'on attendait le duc de Savoie, qui venait épouser Madame, soeur du roi, et dont les noces se devaient faire en même temps. Le roi ne songeait qu'à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il pût faire paraître l'adresse et la magnificence de sa cour. On proposa tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des comédies, mais le roi trouva ces divertissements trop particuliers, et il en voulut d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où les étrangers seraient reçus, et dont le peuple pourrait être spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie dans le dessein du roi, et surtout le duc de Ferrare, monsieur de Guise, et monsieur de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes d'exercices. Le roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du tournoi. L'on fit publier par tout le royaume, qu'en la ville de Paris le pas était ouvert au quinzième juin, par Sa Majesté Très Chrétienne, et par les princes Alphonse d'Este, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours pour être tenu contre tous venants : à commencer le premier combat à cheval en lice, en double pièce, quatre coups de lance et un pour les dames ; le deuxième combat, à coups d'épée, un à un, ou deux à deux, à la volonté des maîtres du camp ; le troisième combat à pied, trois coups de pique et six coups d'épée ; que les tenants fourniraient de lances, d'épées et de piques, au choix des assaillants ; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait mis hors des rangs ; qu'il y aurait quatre maîtres de camp pour donner les ordres, et que ceux des assaillants qui auraient le plus rompu et le mieux fait, auraient un prix dont la valeur serait à la discrétion des juges ; que tous les assaillants, tant français qu'étrangers, seraient tenus de venir toucher à l'un des écus qui seraient pendus au perron au bout de la lice, ou à plusieurs, selon leur choix ; que là ils trouveraient un officier d'armes, qui les recevrait pour les enrôler selon leur rang et selon les écus qu'ils auraient touchés ; que les assaillants seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur écu, avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le commencement du tournoi ; qu'autrement, ils n'y seraient point reçus sans le congé des tenants. On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venait du château des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui allait se rendre aux écuries royales. Il y avait des deux côtés des échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formaient des espèces de galeries qui faisaient un très bel effet à la vue, et qui pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et seigneurs ne furent plus occupés que du soin d'ordonner ce qui leur était nécessaire pour paraître avec éclat, et pour mêler dans leurs chiffres, ou dans leurs devises, quelque chose de galant qui eût rapport aux personnes qu'ils aimaient. Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le roi fit une partie de paume avec monsieur de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de Chartres. Les reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les dames, et entre autres de madame de Clèves. Après que la partie fut finie, comme l'on sortait du jeu de paume, Châtelart s'approcha de la reine dauphine, et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les mains une lettre de galanterie qui était tombée de la poche de monsieur de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui regardait ce prince, dit à Châtelart de la lui donner, elle la prit, et suivit la reine sa belle-mère, qui s'en allait avec le roi voir travailler à la lice. Après que l'on y eût été quelque temps, le roi fit amener des chevaux qu'il avait fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à tous ceux qui l'avaient suivi. Le roi et monsieur de Nemours se trouvèrent sur les plus fougueux ; ces chevaux se voulurent jeter l'un à l'autre. Monsieur de Nemours, par la crainte de blesser le roi, recula brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manège, avec tant de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L'intérêt qu'elle y prenait lui donna une appréhension et un trouble qu'elle ne songea pas à cacher ; elle s'approcha de lui avec les reines, et avec un visage si changé, qu'un homme moins intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu : aussi le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état où était madame de Clèves qu'à celui où était monsieur de Nemours. Le coup que ce prince s'était donné lui causa un si grand éblouissement, qu'il demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenaient. Quand il la releva, il vit d'abord madame de Clèves ; il connut sur son visage la pitié qu'elle avait de lui, et il la regarda d'une sorte qui pût lui faire juger combien il en était touché. Il fit ensuite des remerciements aux reines de la bonté qu'elles lui témoignaient, et des excuses de l'état où il avait été devant elles. Le roi lui ordonna de s'aller reposer. Madame de Clèves, après s'être remise de la frayeur qu'elle avait eue, fit bientôt réflexion aux marques qu'elle en avait données. Le chevalier de Guise ne la laissa pas longtemps dans l'espérance que personne ne s'en serait aperçu ; il lui donna la main pour la conduire hors de la lice. -- Je suis plus à plaindre que monsieur de Nemours. Madame, lui dit-il ; pardonnez-moi si je sors de ce profond respect que j'ai toujours eu pour vous, et si je vous fais paraître la vive douleur que je sens de ce que je viens de voir : c'est la première fois que j'ai été assez hardi pour vous parler, et ce sera aussi la dernière. La mort, ou du moins un éloignement éternel, m'ôteront d'un lieu où je ne puis plus vivre, puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi. Madame de Clèves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme si elle n'eût pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de Guise. Dans un autre temps elle aurait été offensée qu'il lui eût parlé des sentiments qu'il avait pour elle ; mais dans ce moment elle ne sentit que l'affliction de voir qu'il s'était aperçu de ceux qu'elle avait pour monsieur de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si pénétré de douleur que, dès ce jour, il prit la résolution de ne penser jamais à être aimé de madame de Clèves. Mais pour quitter cette entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse, il en fallait quelque autre dont la grandeur pût l'occuper. Il se mit dans l'esprit de prendre Rhodes, dont il avait déjà eu quelque pensée ; et quand la mort l'ôta du monde dans la fleur de sa jeunesse, et dans le temps qu'il avait acquis la réputation d'un des plus grands princes de son siècle, le seul regret qu'il témoigna de quitter la vie fut de n'avoir pu exécuter une si belle résolution, dont il croyait le succès infaillible par tous les soins qu'il en avait pris. Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l'esprit bien occupé de ce qui s'était passé. Monsieur de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement et comme un homme qui ne se sentait pas de l'accident qui lui était arrivé. Il paraissait même plus gai que de coutume ; et la joie de ce qu'il croyait avoir vu lui donnait un air qui augmentait encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu'il entra, et il n'y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant de le voir. Le roi sortit d'un cabinet où il était et, le voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son aventure. Monsieur de Nemours passa auprès de madame de Clèves et lui dit tout bas : -- J'ai reçu aujourd'hui des marques de votre pitié, Madame ; mais ce n'est pas de celles dont je suis le plus digne. Madame de Clèves s'était bien doutée que ce prince s'était aperçu de la sensibilité qu'elle avait eue pour lui, et ses paroles lui firent voir qu'elle ne s'était pas trompée. Ce lui était une grande douleur, de voir qu'elle n'était plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir laissé paraître au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que monsieur de Nemours les connût ; mais cette dernière douleur n'était pas si entière, et elle était mêlée de quelque sorte de douceur. La reine dauphine, qui avait une extrême impatience de savoir ce qu'il y avait dans la lettre que Châtelart lui avait donnée, s'approcha de madame de Clèves : - Allez lire cette lettre, lui dit-elle ; elle s'adresse à monsieur de Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, gardez-la ; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me dire si vous en connaissez l'écriture. Madame la dauphine quitta madame de Clèves après ces paroles, et la laissa si étonnée et dans un si grand saisissement, qu'elle fut quelque temps sans pouvoir sortir de sa place. L'impatience et le trouble où elle était ne lui permirent pas de demeurer chez la reine ; elle s'en alla chez elle ; quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avait accoutumé de se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante ; ses pensées étaient si confuses, qu'elle n'en avait aucune distincte, et elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu'elle ne connaissait point, et qu'elle n'avait jamais sentie. Sitôt qu'elle fut dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle : LETTRE "Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui vous paraît en moi soit un effet de ma légèreté ; je veux vous apprendre que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous parle de votre infidélité ; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse, et j'ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis surprise moi-même, que j'aie pu ne vous en rien faire paraître. Jamais douleur n'a été pareille à la mienne. Je croyais que vous aviez pour moi une passion violente ; je ne vous cachais plus celle que j'avais pour vous, et dans le temps que je vous la laissais voir tout entière, j'appris que vous me trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les apparences, vous me sacrifiez à cette nouvelle maîtresse. Je le sus le jour de la course de bague ; c'est ce qui fit que je n'y allais point. Je feignis d'être malade pour cacher le désordre de mon esprit ; mais je le devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore d'être fort mal, afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle sorte j'en devais user avec vous ; je pris et je quittai vingt fois les mêmes résolutions ; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma douleur, et je résolus de ne vous la point faire paraître. Je voulus blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion s'affaiblissait d'elle-même. Je crus diminuer par là le prix du sacrifice que vous en faisiez ; je ne voulus pas que vous eussiez le plaisir de montrer combien je vous aimais pour en paraître plus aimable. Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour jeter dans l'esprit de celle à qui vous les donniez, que l'on cessait de vous aimer. Je ne voulus pas qu'elle eut le plaisir d'apprendre que je savais qu'elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon désespoir et par mes reproches. Je pensais que je ne vous punirais pas assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu'une légère douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m'aimiez plus. Je trouvai qu'il fallait que vous m'aimassiez pour sentir le mal de n'être point aimé, que j'éprouvais si cruellement. Je crus que si quelque chose pouvait rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c'était de vous faire voir que les miens étaient changés ; mais de vous le faire voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n'eusse pas eu la force de vous l'avouer. Je m'arrêtai à cette résolution ; mais qu'elle me fut difficile à prendre, et qu'en vous revoyant elle me parut impossible à exécuter ! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par mes pleurs ; l'état où j'étais encore par ma santé me servit à vous déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi ; néanmoins, je me faisais une si grande violence pour vous dire et pour vous écrire que je vous aimais, que vous vîtes plus tôt que je n'avais eu dessein de vous laisser voir, que mes sentiments étaient changés. Vous en fûtes blessé ; vous vous en plaignîtes. Je tâchais de vous rassurer ; mais c'était d'une manière si forcée, que vous en étiez encore mieux persuadé que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que j'avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre coeur vous fit revenir vers moi, à mesure que vous voyiez que je m'éloignais de vous. J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance ; il m'a paru que vous m'aimiez mieux que vous n'aviez jamais fait, et je vous ai fait voir que je ne vous aimais plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez entièrement abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai eu aussi des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de moi ; mais votre retour et votre discrétion n'ont pu réparer votre légèreté. Votre coeur a été partagé entre moi et une autre, vous m'avez trompée ; cela suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous, comme je croyais mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous êtes si surpris. Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois, sans savoir néanmoins ce qu'elle avait lu. Elle voyait seulement que monsieur de Nemours ne l'aimait pas comme elle l'avait pensé, et qu'il en aimait d'autres qu'il trompait comme elle. Quelle vue et quelle connaissance pour une personne de son humeur, qui avait une passion violente, qui venait d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeait indigne, et à un autre qu'elle maltraitait pour l'amour de lui ! Jamais affliction n'a été si piquante et si vive : il lui semblait que ce qui faisait l'aigreur de cette affliction était ce qui s'était passé dans cette journée, et que, si monsieur de Nemours n'eût point eu lieu de croire qu'elle l'aimait, elle ne se fût pas souciée qu'il en eût aimé une autre. Mais elle se trompait elle-même ; et ce mal qu'elle trouvait si insupportable était la jalousie avec toutes les horreurs dont elle peut être accompagnée. Elle voyait par cette lettre que monsieur de Nemours avait une galanterie depuis longtemps. Elle trouvait que celle qui avait écrit la lettre avait de l'esprit et du mérite ; elle lui paraissait digne d'être aimée ; elle lui trouvait plus de courage qu'elle ne s'en trouvait à elle-même, et elle enviait la force qu'elle avait eue de cacher ses sentiments à monsieur de Nemours. Elle voyait, par la fin de la lettre, que cette personne se croyait aimée ; elle pensait que la discrétion que ce prince lui avait fait paraître, et dont elle avait été si touchée, n'était peut-être que l'effet de la passion qu'il avait pour cette autre personne, à qui il craignait de déplaire. Enfin elle pensait tout ce qui pouvait augmenter son affliction et son désespoir. Quels retours ne fit-elle point sur elle-même ! quelles réflexions sur les conseils que sa mère lui avait donnés ! Combien se repentit-elle de ne s'être pas opiniâtrée à se séparer du commerce du monde, malgré monsieur de Clèves, ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avait eue de lui avouer l'inclination qu'elle avait pour monsieur de Nemours ! Elle trouvait qu'elle aurait mieux fait de la découvrir à un mari dont elle connaissait la bonté, et qui aurait eu intérêt à la cacher, que de la laisser voir à un homme qui en était indigne, qui la trompait, qui la sacrifiait peut-être, et qui ne pensait à être aimé d'elle que par un sentiment d'orgueil et de vanité. Enfin, elle trouva que tous les maux qui lui pouvaient arriver, et toutes les extrémités où elle se pouvait porter, étaient moindres que d'avoir laissé voir à monsieur de Nemours qu'elle l'aimait, et de connaître qu'il en aimait une autre. Tout ce qui la consolait était de penser au moins, qu'après cette connaissance, elle n'avait plus rien à craindre d'elle-même, et qu'elle serait entièrement guérie de l'inclination qu'elle avait pour ce prince. Elle ne pensa guère à l'ordre que madame la dauphine lui avait donné de se trouver à son coucher ; elle se mit au lit et feignit de se trouver mal, en sorte que quand monsieur de Clèves revint de chez le roi, on lui dit qu'elle était endormie ; mais elle était bien éloignée de la tranquillité qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avait entre les mains. Madame de Clèves n'était pas la seule personne dont cette lettre troublait le repos. Le vidame de Chartres, qui l'avait perdue, et non pas monsieur de Nemours, en était dans une extrême inquiétude ; il avait passé tout le soir chez monsieur de Guise, qui avait donné un grand souper au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de la cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies lettres. Le vidame de Chartres dit qu'il en avait une sur lui, plus jolie que toutes celles qui avaient jamais été écrites. On le pressa de la montrer : il s'en défendit. Monsieur de Nemours lui soutint qu'il n'en avait point, et qu'il ne parlait que par vanité. Le vidame lui répondit qu'il poussait sa discrétion à bout, que néanmoins il ne montrerait pas la lettre ; mais qu'il en lirait quelques endroits, qui feraient juger que peu d'hommes en recevaient de pareilles. En même temps, il voulut prendre cette lettre, et ne la trouva point ; il la chercha inutilement, on lui en fit la guerre ; mais il parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il se retira plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec impatience, pour voir s'il n'y avait point laissé la lettre qui lui manquait. Comme il la cherchait encore, un premier valet de chambre de la reine le vint trouver, pour lui dire que la vicomtesse d'Uzès avait cru nécessaire de l'avertir en diligence, que l'on avait dit chez la reine qu'il était tombé une lettre de galanterie de sa poche pendant qu'il était au jeu de paume ; que l'on avait raconté une grande partie de ce qui était dans la lettre ; que la reine avait témoigné beaucoup de curiosité de la voir ; qu'elle l'avait envoyé demander à un de ses gentilshommes servants, mais qu'il avait répondu qu'il l'avait laissée entre les mains de Châtelart. Le premier valet de chambre dit encore beaucoup d'autres choses au vidame de Chartres, qui achevèrent de lui donner un grand trouble. Il sortit à l'heure même pour aller chez un gentilhomme qui était ami intime de Châtelart ; il le fit lever, quoique l'heure fût extraordinaire, pour aller demander cette lettre, sans dire qui était celui qui la demandait, et qui l'avait perdue. Châtelart, qui avait l'esprit prévenu qu'elle était à monsieur de Nemours, et que ce prince était amoureux de madame la dauphine, ne douta point que ce ne fût lui qui la faisait redemander. Il répondit avec une maligne joie, qu'il avait remis la lettre entre les mains de la reine dauphine. Le gentilhomme vint faire cette réponse au vidame de Chartres. Elle augmenta l'inquiétude qu'il avait déjà, et y en joignit encore de nouvelles ; après avoir été longtemps irrésolu sur ce qu'il devait faire, il trouva qu'il n'y avait que monsieur de Nemours qui pût lui aider à sortir de l'embarras où il était. Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne commençait qu'à paraître. Ce prince dormait d'un sommeil tranquille ; ce qu'il avait vu, le jour précédent, de madame de Clèves, ne lui avait donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé par le vidame de Chartres ; et il lui demanda si c'était pour se venger de ce qu'il lui avait dit pendant le souper, qu'il venait troubler son repos. Le vidame lui fit bien juger par son visage, qu'il n'y avait rien que de sérieux au sujet qui l'amenait. -- Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui dit-il. Je sais bien que vous ne m'en devez pas être obligé, puisque c'est dans un temps où j'ai besoin de votre secours ; mais je sais bien aussi que j'aurais perdu de votre estime, si je vous avais appris tout ce que je vais vous dire, sans que la nécessité m'y eût contraint. J'ai laissé tomber cette lettre dont je parlais hier au soir ; il m'est d'une conséquence extrême, que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle a été vue de beaucoup de gens qui étaient dans le jeu de paume où elle tomba hier ; vous y étiez aussi et je vous demande en grâce, de vouloir bien dire que c'est vous qui l'avez perdue. -- Il faut que vous croyiez que je n'ai point de maîtresse, reprit monsieur de Nemours en souriant, pour me faire une pareille proposition, et pour vous imaginer qu'il n'y ait personne avec qui je me puisse brouiller en laissant croire que je reçois de pareilles lettres. -- Je vous prie, dit le vidame, écoutez-moi sérieusement. Si vous avez une maîtresse, comme je n'en doute point, quoique je ne sache pas qui elle est, il vous sera aisé de vous justifier, et je vous en donnerai les moyens infaillibles ; quand vous ne vous justifieriez pas auprès d'elle, il ne vous en peut coûter que d'être brouillé pour quelques moments. Mais moi, par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde ; et d'un autre côté, je m'attire une haine implacable, qui me coûtera ma fortune, et peut-être quelque chose de plus. -- Je ne puis entendre tout ce que vous me dites répondit monsieur de Nemours ; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de l'intérêt qu'une grande princesse prenait à vous ne sont pas entièrement faux. -- Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres ; et plût à Dieu qu'ils le fussent : je ne me trouverais pas dans l'embarras où je me trouve ; mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé, pour vous faire voir tout ce que j'ai à craindre. "Depuis que je suis à la cour, la reine m'a toujours traité avec beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avais eu lieu de croire qu'elle avait de la bonté pour moi ; néanmoins, il n'y avait rien de particulier, et je n'avais jamais songé à avoir d'autres sentiments pour elle que ceux du respect. J'étais même fort amoureux de madame de Thémines ; il est aisé de juger en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup d'amour pour elle quand on en est aimé ; et je l'étais. Il y a près de deux ans que, comme la cour était à Fontainebleau, je me trouvai deux ou trois fois en conversation avec la reine, à des heures où il y avait très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisait, et qu'elle entrait dans tout ce que je disais. Un jour entre autres, on se mit à parler de la confiance. Je dis qu'il n'y avait personne en qui j'en eusse une entière ; que je trouvais que l'on se repentait toujours d'en avoir, et que je savais beaucoup de choses dont je n'avais jamais parlé. La reine me dit qu'elle m'en estimait davantage, qu'elle n'avait trouvé personne en France qui eût du secret, et que c'était ce qui l'avait le plus embarrassée, parce que cela lui avait ôté le plaisir de donner sa confiance ; que c'était une chose nécessaire dans la vie, que d'avoir quelqu'un à qui on pût parler, et surtout pour les personnes de son rang. Les jours suivants, elle reprit encore plusieurs fois la même conversation ; elle m'apprit même des choses assez particulières qui se passaient. Enfin, il me sembla qu'elle souhaitait de s'assurer de mon secret, et qu'elle avait envie de me confier les siens. Cette pensée m'attacha à elle, je fus touché de cette distinction, et je lui fis ma cour avec beaucoup plus d'assiduité que je n'avais accoutumé. Un soir que le roi et toutes les dames s'étaient allés promener à cheval dans la forêt, où elle n'avait pas voulu aller parce qu'elle s'était trouvée un peu mal, je demeurai auprès d'elle ; elle descendit au bord de l'étang, et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté. Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et m'ordonna de la suivre. "Je veux vous parler, me dit-elle ; et vous verrez par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies." Elle s'arrêta à ces paroles, et me regardant fixement : "Vous êtes amoureux, continua-t-elle, et parce que vous ne vous fiez peut-être à personne, vous croyez que votre amour n'est pas su ; mais il est connu, et même des personnes intéressées. On vous observe, on sait les lieux où vous voyez votre maîtresse, on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle est ; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir des malheurs où vous pouvez tomber." Voyez, je vous prie, quel piège me tendait la reine, et combien il était difficile de n'y pas tomber. Elle voulait savoir si j'étais amoureux ; et en ne me demandant point de qui je l'étais, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire plaisir, elle m'ôtait la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par dessein. "Cependant, contre toutes sortes d'apparences, je démêlai la vérité. J'étais amoureux de madame de Thémines ; mais quoiqu'elle m'aimât, je n'étais pas assez heureux pour avoir des lieux particuliers à la voir, et pour craindre d'y être surpris ; et ainsi je vis bien que ce ne pouvait être elle dont la reine voulait parler. Je savais bien aussi que j'avais un commerce de galanterie avec une autre femme moins belle et moins sévère que madame de Thémines, et qu'il n'était pas impossible que l'on eût découvert le lieu où je la voyais ; mais comme je m'en souciais peu, il m'était aisé de me mettre à couvert de toutes sortes de périls en cessant de la voir. Ainsi je pris le parti de ne rien avouer à la reine, et de l'assurer au contraire, qu'il y avait très longtemps que j'avais abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvais espérer de l'être, parce que je les trouvais quasi toutes indignes d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avait que quelque chose fort au-dessus d'elles qui pût m'engager. "Vous ne me répondez pas sincèrement, répliqua la reine ; je sais le contraire de ce que vous me dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle ; mais je ne veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les apprendre : je vous donne deux jours pour y penser ; mais après ce temps-là, songez bien à ce que vous me direz, et souvenez-vous que si, dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le pardonnerai de ma vie." "La reine me quitta après m'avoir dit ces paroles sans attendre ma réponse. Vous pouvez croire que je demeurai l'esprit bien rempli de ce qu'elle me venait de dire. Les deux jours qu'elle m'avait donnés pour y penser ne me parurent pas trop longs pour me déterminer. Je voyais qu'elle voulait savoir si j'étais amoureux, et qu'elle ne souhaitait pas que je le fusse. Je voyais les suites et les conséquences du parti que j'allais prendre ; ma vanité n'était pas peu flattée d'une liaison particulière avec une reine, et une reine dont la personne est encore extrêmement aimable. D'un autre côté, j'aimais madame de Thémines, et quoique je lui fisse une espèce d'infidélité pour cette autre femme dont je vous ai parlé, je ne me pouvais résoudre à rompre avec elle. Je voyais aussi le péril où je m'exposais en trompant la reine, et combien il était difficile de la tromper ; néanmoins, je ne pus me résoudre à refuser ce que la fortune m'offrait, et je pris le hasard de tout ce que ma mauvaise conduite pouvait m'attirer. Je rompis avec cette femme dont on pouvait découvrir le commerce, et j'espérai de cacher celui que j'avais avec madame de Thémines. "Au bout des deux jours que la reine m'avait donnés, comme j'entrais dans la chambre où toutes les dames étaient au cercle, elle me dit tout haut, avec un air grave qui me surprit : "Avez-vous pensé à cette affaire dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité ? - Oui, Madame, lui répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté. -- Venez ce soir à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, et j'achèverai de vous donner mes ordres." Je fis une profonde révérence sans rien répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avait marquée. Je la trouvai dans la galerie où était son secrétaire et quelqu'une de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi, et me mena à l'autre bout de la galerie. "Eh bien ! me dit-elle, est-ce après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire ? et la manière dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez sincèrement ? -- C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui répondis-je, que je n'ai rien à vous dire ; et je jure à Votre Majesté, avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour aucune femme de la cour. -- Je le veux croire, repartit la reine, parce que je le souhaite ; et je le souhaite, parce que je désire que vous soyez entièrement attaché à moi, et qu'il serait impossible que je fusse contente de votre amitié si vous étiez amoureux. On ne peut se fier à ceux qui le sont ; on ne peut s'assurer de leur secret. Ils sont trop distraits et trop partagés, et leur maîtresse leur fait une première occupation qui ne s'accorde point avec la manière dont je veux que vous soyez attaché à moi. Souvenez-vous donc que c'est sur la parole que vous me donnez, que vous n'avez aucun engagement, que je vous choisis pour vous donner toute ma confiance. Souvenez-vous que je veux la vôtre tout entière ; que je veux que vous n'ayez ni ami, ni amie, que ceux qui me seront agréables, et que vous abandonniez tout autre soin que celui de me plaire. Je ne vous ferai pas perdre celui de votre fortune ; je la conduirai avec plus d'application que vous-même, et, quoi que je fasse pour vous, je m'en tiendrai trop bien récompensée, si je vous trouve pour moi tel que je l'espère. Je vous choisis pour vous confier tous mes chagrins, et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne sont pas médiocres. Je souffre en apparence, sans beaucoup de peine, l'attachement du roi pour la duchesse de Valentinois ; mais il m'est insupportable. Elle gouverne le roi, elle le trompe, elle me méprise, tous mes gens sont à elle. La reine, ma belle-fille, fière de sa beauté et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le connétable de Montmorency est maître du roi et du royaume ; il me hait, et m'a donné des marques de sa haine, que je ne puis oublier. Le maréchal de Saint-André est un jeune favori audacieux, qui n'en use pas mieux avec moi que les autres. Le détail de mes malheurs vous ferait pitié ; je n'ai osé jusqu'ici me fier à personne, je me fie à vous ; faites que je ne m'en repente point, et soyez ma seule consolation." Les yeux de la reine rougirent en achevant ces paroles ; je pensai me jeter à ses pieds, tant je fus véritablement touché de la bonté qu'elle me témoignait. Depuis ce jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore." TROISIEME PARTIE Cependant, quelque rempli et quelque occupé que je fusse de cette nouvelle liaison avec la reine, je tenais à madame de Thémines par une inclination naturelle que je ne pouvais vaincre. Il me parut qu'elle cessait de m'aimer, et, au lieu que, si j'eusse été sage, je me fusse servi du changement qui paraissait en elle pour aider à me guérir, mon amour en redoubla, et je me conduisais si mal, que la reine eut quelque connaissance de cet attachement. La jalousie est naturelle aux personnes de sa nation, et peut-être que cette princesse a pour moi des sentiments plus vifs qu'elle ne pense elle-même. Mais enfin le bruit que j'étais amoureux lui donna de si grandes inquiétudes et de si grands chagrins que je me crus cent fois perdu auprès d'elle. Je la rassurai enfin à force de soins, de soumissions et de faux serments ; mais je n'aurais pu la tromper longtemps, si le changement de madame de Thémines ne m'avait détaché d'elle malgré moi. Elle me fit voir qu'elle ne m'aimait plus ; et j'en fus si persuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter davantage, et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle m'écrivit cette lettre que j'ai perdue. J'appris par là qu'elle avait su le commerce que j'avais eu avec cette autre femme dont je vous ai parlé, et que c'était la cause de son changement. Comme je n'avais plus rien alors qui me partageât, la reine était assez contente de moi ; mais comme les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par sa volonté, je le suis devenu de madame de Martigues, pour qui j'avais déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle était Villemontais, fille de la reine dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï ; la discrétion que je lui fais paraître, et dont elle ne sait pas toutes les raisons, lui est agréable. La reine n'a aucun soupçon sur son sujet ; mais elle en a un autre qui n'est guère moins fâcheux. Comme madame de Martigues est toujours chez la reine dauphine, j'y vais aussi beaucoup plus souvent que de coutume. La reine s'est imaginé que c'est de cette princesse que je suis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui est égal au sien, et la beauté et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle, lui donnent une jalousie qui va jusqu'à la fureur, et une haine contre sa belle-fille qu'elle ne saurait plus cacher. Le cardinal de Lorraine, qui me paraît depuis longtemps aspirer aux bonnes grâces de la reine, et qui voit bien que j'occupe une place qu'il voudrait remplir, sous prétexte de raccommoder madame la dauphine avec elle, est entré dans les différends qu'elles ont eu ensemble. Je ne doute pas qu'il n'ait démêlé le véritable sujet de l'aigreur de la reine, et je crois qu'il me rend toutes sortes de mauvais offices, sans lui laisser voir qu'il a dessein de me les rendre. Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que mon malheur m'a fait mettre dans ma poche, pour la rendre à madame de Thémines. Si la reine voit cette lettre, elle connaîtra que je l'ai trompée, et que presque dans le temps que je la trompais pour madame de Thémines, je trompais madame de Thémines pour une autre ; jugez quelle idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je ? Elle sait qu'on l'a remise entre les mains de madame la dauphine ; elle croira que Châtelart a reconnu l'écriture de cette reine, et que la lettre est d'elle ; elle s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie est peut-être elle-même ; enfin, il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées. Ajoutez à cela que je suis vivement touché de madame de Martigues ; qu'assurément madame la dauphine lui montrera cette lettre qu'elle croira écrite depuis peu ; ainsi je serai également brouillé, et avec la personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que je dois le plus craindre. Voyez après cela si je n'ai pas raison de vous conjurer de dire que la lettre est à vous, et de vous demander, en grâce, de l'aller retirer des mains de madame la dauphine." -- Je vois bien, dit monsieur de Nemours, que l'on ne peut être dans un plus grand embarras que celui où vous êtes, et il faut avouer que vous le méritez. On m'a accusé de n'être pas un amant fidèle, et d'avoir plusieurs galanteries à la fois ; mais vous me passez de si loin, que je n'aurais seulement osé imaginer les choses que vous avez entreprises. Pouviez-vous prétendre de conserver madame de Thémines en vous engageant avec la reine ? et espériez-vous de vous engager avec la reine et de la pouvoir tromper ? Elle est italienne et reine, et par conséquent pleine de soupçons, de jalousie et d'orgueil ; quand votre bonne fortune, plutôt que votre bonne conduite, vous a ôté des engagements où vous étiez, vous en avez pris de nouveaux, et vous vous êtes imaginé qu'au milieu de la cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, sans que la reine s'en aperçût. Vous ne pouviez prendre trop de soins de lui ôter la honte d'avoir fait les premiers pas. Elle a pour vous une passion violente : votre discrétion vous empêche de me le dire, et la mienne de vous le demander ; mais enfin elle vous aime, elle a de la défiance, et la vérité est contre vous. -- Est-ce à vous à m'accabler de réprimandes, interrompit le vidame, et votre expérience ne vous doit-elle pas donner de l'indulgence pour mes fautes ? Je veux pourtant bien convenir que j'ai tort ; mais songez, je vous conjure, à me tirer de l'abîme où je suis. Il me paraît qu'il faudrait que vous vissiez la reine dauphine sitôt qu'elle sera éveillée, pour lui redemander cette lettre, comme l'ayant perdue. -- Je vous ai déjà dit, reprit monsieur de Nemours, que la proposition que vous me faites est un peu extraordinaire, et que mon intérêt particulier m'y peut faire trouver des difficultés ; mais de plus, si l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paraît difficile de persuader qu'elle soit tombée de la mienne. -- Je croyais vous avoir appris, répondit le vidame, que l'on a dit à la reine dauphine que c'était de la vôtre qu'elle était tombée. -- Comment ! reprit brusquement monsieur de Nemours, qui vit dans ce moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvait faire auprès de madame de Clèves, l'on a dit à la reine dauphine que c'est moi qui ai laissé tomber cette lettre ? -- Oui, reprit le vidame, on le lui a dit. Et ce qui a fait cette méprise, c'est qu'il y avait plusieurs gentilshommes des reines dans une des chambres du jeu de paume où étaient nos habits, et que vos gens et les miens les ont été quérir. En même temps la lettre est tombée ; ces gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru qu'elle était à vous, et les autres à moi. Châtelart qui l'a prise et à qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avait donnée à la reine dauphine, comme une lettre qui était à vous ; et ceux qui en ont parlé à la reine ont dit par malheur qu'elle était à moi ; ainsi vous pouvez faire aisément ce que je souhaite, et m'ôter de l'embarras où je suis. Monsieur de Nemours avait toujours fort aimé le vidame de Chartres, et ce qu'il était à madame de Clèves le lui rendait encore plus cher. Néanmoins il ne pouvait se résoudre à prendre le hasard qu'elle entendît parler de cette lettre, comme d'une chose où il avait intérêt. Il se mit à rêver profondément, et le vidame se doutant à peu près du sujet de sa rêverie : -- Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec votre maîtresse, et même vous me donneriez lieu de croire que c'est avec la reine dauphine, si le peu de jalousie que je vous vois de monsieur d'Anville ne m'en ôtait la pensée ; mais, quoi qu'il en soit, il est juste que vous ne sacrifiez pas votre repos au mien, et je veux bien vous donner les moyens de faire voir à celle que vous : voilà un billet de madame d'Amboise, qui est amie de madame de Thémines, et à qui elle s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue ; mon nom est sur le billet ; et ce qui est dedans prouve sans aucun doute que la lettre que l'on me redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas un moment, et d'aller dès ce matin chez madame la dauphine. Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet de madame d'Amboise ; néanmoins son dessein n'était pas de voir la reine dauphine, et il trouvait qu'il avait quelque chose de plus pressé à faire. Il ne doutait pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à madame de Clèves, et il ne pouvait supporter qu'une personne qu'il aimait si éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une autre. Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvait être éveillée, et lui fit dire qu'il ne demanderait pas à avoir l'honneur de la voir à une heure si extraordinaire, si une affaire de conséquence ne l'y obligeait. Madame de Clèves était encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes pensées, qu'elle avait eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement surprise, lorsqu'on lui dit que monsieur de Nemours la demandait ; l'aigreur où elle était ne la fit pas balancer à répondre qu'elle était malade, et qu'elle ne pouvait lui parler. Ce prince ne fut pas blessé de ce refus, une marque de froideur dans un temps où elle pouvait avoir de la jalousie n'était pas un mauvais augure. Il alla à l'appartement de monsieur de Clèves, et lui dit qu'il venait de celui de madame sa femme : qu'il était bien fâché de ne la pouvoir entretenir, parce qu'il avait à lui parler d'une affaire importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et monsieur de Clèves le mena à l'heure même dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et son étonnement de voir entrer monsieur de Nemours conduit par son mari. Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissait d'une lettre, où l'on avait besoin de son secours pour les intérêts du vidame, qu'elle verrait avec monsieur de Nemours ce qu'il y avait à faire, et que, pour lui, il s'en allait chez le roi qui venait de l'envoyer quérir. Monsieur de Nemours demeura seul auprès de madame de Clèves, comme il le pouvait souhaiter. -- Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si madame la dauphine ne vous a point parlé d'une lettre que Châtelart lui remit hier entre les mains. -- Elle m'en a dit quelque chose, répondit madame de Clèves ; mais je ne vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intérêts de mon oncle, et je vous puis assurer qu'il n'y est pas nommé. -- Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, il n'y est pas nommé, néanmoins elle s'adresse à lui, et il lui est très important que vous la retiriez des mains de madame la dauphine. -- J'ai peine à comprendre, reprit madame de Clèves, pourquoi il lui importe que cette lettre soit vue, et pourquoi il faut la redemander sous son nom. -- Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter, Madame, dit monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt voir la vérité, et vous apprendrez des choses si importantes pour monsieur le vidame, que je ne les aurais pas même confiées à monsieur le prince de Clèves, si je n'avais eu besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir. -- Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me dire serait inutile, répondit madame de Clèves avec un air assez sec, et il vaut mieux que vous alliez trouver la reine dauphine et que, sans chercher de détours, vous lui disiez l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque aussi bien on lui a dit qu'elle vient de vous. L'aigreur que monsieur de Nemours voyait dans l'esprit de madame de Clèves lui donnait le plus sensible plaisir qu'il eût jamais eu, et balançait son impatience de se justifier. -- Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit à madame la dauphine ; mais je n'ai aucun intérêt à cette lettre, et elle s'adresse à monsieur le vidame. -- Je le crois, répliqua madame de Clèves ; mais on a dit le contraire à la reine dauphine, et il ne lui paraîtra pas vraisemblable que les lettres de monsieur le vidame tombent de vos poches. C'est pourquoi à moins que vous n'ayez quelque raison que je ne sais point, à cacher la vérité à la reine dauphine, je vous conseille de la lui avouer. -- Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il, la lettre ne s'adresse pas à moi, et s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader, ce n'est pas madame la dauphine. Mais Madame, comme il s'agit en ceci de la fortune de monsieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choses qui sont même dignes de votre curiosité. Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle était prête à l'écouter, et monsieur de Nemours lui conta le plus succinctement qu'il lui fut possible, tout ce qu'il venait d'apprendre du vidame. Quoique ce fussent des choses propres à donner de l'étonnement, et à être écoutées avec attention, madame de Clèves les entendit avec une froideur si grande qu'il semblait qu'elle ne les crût pas véritables, ou qu'elles lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette situation, jusqu'à ce que monsieur de Nemours lui parlât du billet de madame d'Amboise, qui s'adressait au vidame de Chartres et qui était la preuve de tout ce qu'il lui venait de dire. Comme madame de Clèves savait que cette femme était amie de madame de Thémines, elle trouva une apparence de vérité à ce que lui disait monsieur de Nemours, qui lui fit penser que la lettre ne s'adressait peut être pas à lui. Cette pensée la tira tout d'un coup et malgré elle, de là froideur qu'elle avait eue jusqu'alors. Ce prince, après lui avoir lu ce billet qui faisait sa justification, le lui présenta pour le lire et lui dit qu'elle en pouvait connaître l'écriture ; elle ne put s'empêcher de le prendre, de regarder le dessus pour voir s'il s'adressait au vidame de Chartres, et de le lire tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandait était la même qu'elle avait entre les mains. Monsieur de Nemours lui dit encore tout ce qu'il crut propre à la persuader ; et comme on persuade aisément une vérité agréable, il convainquit madame de Clèves qu'il n'avait point de part à cette lettre. Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras et le péril où était le vidame, à le blâmer de sa méchante conduite, à chercher les moyens de le secourir ; elle s'étonna du procédé de la reine, elle avoua à monsieur de Nemours qu'elle avait la lettre, enfin sitôt qu'elle le crut innocent, elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les mêmes choses qu'elle semblait d'abord ne daigner pas entendre. Ils convinrent qu'il ne fallait point rendre la lettre à la reine dauphine, de peur qu'elle ne la montrât à madame de Martigues, qui connaissait l'écriture de madame de Thémines et qui aurait aisément deviné par l'intérêt qu'elle prenait au vidame, qu'elle s'adressait à lui. Ils trouvèrent aussi qu'il ne fallait pas confier à la reine dauphine tout ce qui regardait la reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, sous le prétexte des affaires de son onde, entrait avec plaisir à garder tous les secrets que monsieur de Nemours lui confiait. Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du vidame, et la liberté où il se trouvait de l'entretenir lui eût donné une hardiesse qu'il n'avait encore osé prendre, si l'on ne fût venu dire à madame de Clèves que la reine dauphine lui ordonnait de l'aller trouver. Monsieur de Nemours fut contraint de se retirer ; il alla trouver le vidame pour lui dire qu'après l'avoir quitté, il avait pensé qu'il était plus à propos de s'adresser à madame de Clèves qui était sa nièce, que d'aller droit à madame la dauphine. Il ne manqua pas de raisons pour faire approuver ce qu'il avait fait et pour en faire espérer un bon succès. Cependant madame de Clèves s'habilla en diligence pour aller chez la reine. A peine parut-elle dans sa chambre, que cette princesse la fit approcher et lui dit tout bas : -- Il y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La reine a entendu parler de la lettre que je vous donnai hier ; elle croit que c'est le vidame de Chartres qui l'a laissé tomber. Vous savez qu'elle y prend quelque intérêt : elle a fait chercher cette lettre, elle l'a fait demander à Châtelart ; il a dit qu'il me l'avait donnée : on me l'est venu demander sur le prétexte que c'était une jolie lettre qui donnait de la curiosité à la reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez, je crus qu'elle s'imaginerait que je vous l'avais mise entre les mains à cause du vidame votre oncle, et qu'il y aurait une grande intelligence entre lui et moi. Il m'a déjà paru qu'elle souffrait avec peine qu'il me vît souvent, de sorte que j'ai dit que la lettre était dans les habits que j'avais hier, et que ceux qui en avaient la clef étaient sortis. Donnez-moi promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la lui envoie, et que je la lise avant que de l'envoyer pour voir si je n'en connaîtrai point l'écriture. Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée qu'elle n'avait pensé. -- Je ne sais, Madame comment vous ferez, répondit-elle ; car monsieur de Clèves, à qui je l'avais donnée à lire, l'a rendue à monsieur de Nemours qui est venu dès ce matin le prier de vous la redemander. Monsieur de Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avait, et il a eu la faiblesse de céder aux prières que monsieur de Nemours lui a faites de la lui rendre. -- Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puisse jamais être, repartit madame la dauphine, et vous avez tort d'avoir rendu cette lettre à monsieur de Nemours ; puisque c'était moi qui vous l'avais donnée, vous ne deviez point la rendre sans ma permission. Que voulez-vous que je dise à la reine, et que pourra-t-elle s'imaginer ? Elle croira et avec apparence que cette lettre me regarde, et qu'il y a quelque chose entre le vidame et moi. Jamais on ne lui persuadera que cette lettre soit à monsieur de Nemours. -- Je suis très affligée, répondit madame de Clèves, de l'embarras que je vous cause. Je le crois aussi grand qu'il est ; mais c'est la faute de monsieur de Clèves et non pas la mienne. -- C'est la vôtre, répliqua madame la dauphine, de lui avoir donné la lettre, et il n'y a que vous de femme au monde qui fasse confidence à son mari de toutes les choses qu'elle sait. -- Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua madame de Clèves ; mais songez à réparer ma faute et non pas à l'examiner. -- Ne vous souvenez-vous point, à peu près, de ce qui est dans cette lettre ? dit alors la reine dauphine. -- Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai relue plus d'une fois. -- Si cela est, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout à l'heure la faire écrire d'une main inconnue. Je l'enverrai à la reine : elle ne la montrera pas à ceux qui l'ont vue. Quand elle le ferait, je soutiendrai toujours que c'est celle que Châtelart m'a donnée, et il n'oserait dire le contraire. Madame de Clèves entra dans cet expédient, et d'autant plus qu'elle pensait qu'elle enverrait quérir monsieur de Nemours pour ravoir la lettre même, afin de la faire copier mot à mot, et d'en faire à peu près imiter l'écriture, et elle crut que la reine y serait infailliblement trompée. Sitôt qu'elle fut chez elle, elle conta à son mari l'embarras de madame la dauphine, et le pria d'envoyer chercher monsieur de Nemours. On le chercha ; il vint en diligence. Madame de Clèves lui dit tout ce qu'elle avait déjà appris à son mari, et lui demanda la lettre ; mais monsieur de Nemours répondit qu'il l'avait déjà rendue au vidame de Chartres qui avait eu tant de joie de la ravoir et de se trouver hors du péril qu'il aurait couru, qu'il l'avait renvoyée à l'heure même à l'amie de madame de Thémines. Madame de Clèves se retrouva dans un nouvel embarras, et enfin après avoir bien consulté, ils résolurent de faire la lettre de mémoire. Ils s'enfermèrent pour y travailler ; on donna ordre à la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya tous les gens de monsieur de Nemours. Cet air de mystère et de confidence n'était pas d'un médiocre charme pour ce prince, et même pour madame de Clèves. La présence de son mari et les intérêts du vidame de Chartres la rassuraient en quelque sorte sur ses scrupules. Elle ne sentait que le plaisir de voir monsieur de Nemours, elle en avait une joie pure et sans mélange qu'elle n'avait jamais sentie : cette joie lui donnait une liberté et un enjouement dans l'esprit que monsieur de Nemours ne lui avait jamais vus, et qui redoublaient son amour. Comme il n'avait point eu encore de si agréables moments, sa vivacité en était augmentée ; et quand madame de Clèves voulut commencer à se souvenir de la lettre et à l'écrire, ce prince, au lieu de lui aider sérieusement, ne faisait que l'interrompre et lui dire des choses plaisantes. Madame de Clèves entra dans le même esprit de gaieté, de sorte qu'il y avait déjà longtemps qu'ils étaient enfermés, et on était déjà venu deux fois de la part de la reine dauphine pour dire à madame de Clèves de se dépêcher, qu'ils n'avaient pas encore fait la moitié de la lettre. Monsieur de Nemours était bien aise de faire durer un temps qui lui était si agréable, et oubliait les intérêts de son ami. Madame de Clèves ne s'ennuyait pas, et oubliait aussi les intérêts de son oncle. Enfin à peine, à quatre heures, la lettre était-elle achevée, et elle était si mal, et l'écriture dont on la fit copier ressemblait si peu à celle que l'on avait eu dessein d'imiter, qu'il eût fallu que la reine n'eût guère pris de soin d'éclaircir la vérité pour ne la pas connaître. Aussi n'y fut-elle pas trompée, quelque soin que l'on prît de lui persuader que cette lettre s'adressait à monsieur de Nemours. Elle demeura convaincue, non seulement qu'elle était au vidame de Chartres ; mais elle crut que la reine dauphine y avait part, et qu'il y avait quelque intelligence entre eux. Cette pensée augmenta tellement la haine qu'elle avait pour cette princesse, qu'elle ne lui pardonna jamais, et qu'elle la persécuta jusqu'à ce qu'elle l'eût fait sortir de France. Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d'elle, et soit que le cardinal de Lorraine se fût déjà rendu maître de son esprit, ou que l'aventure de cette lettre qui lui fit voir qu'elle était trompée lui aidât à démêler les autres tromperies que le vidame lui avait déjà faites, il est certain qu'il ne put jamais se raccommoder sincèrement avec elle. Leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite à la conjuration d'Amboise où il se trouva embarrassé. Après qu'on eut envoyé la lettre à madame la dauphine, monsieur de Clèves et monsieur de Nemours s'en allèrent. Madame de Clèves demeura seule, et sitôt qu'elle ne fut plus soutenue par cette joie que donne la présence de ce que l'on aime, elle revint comme d'un songe ; elle regarda avec étonnement la prodigieuse différence de l'état où elle était le soir, d'avec celui où elle se trouvait alors ; elle se remit devant les yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avait fait paraître à monsieur de Nemours, tant qu'elle avait cru que la lettre de madame de Thémines s'adressait à lui ; quel calme et quelle douceur avaient succédé à cette aigreur, sitôt qu'il l'avait persuadée que cette lettre ne le regardait pas. Quand elle pensait qu'elle s'était reproché comme un crime, le jour précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité que la seule compassion pouvait avoir fait naître et que, par son aigreur, elle lui avait fait paraître des sentiments de jalousie qui étaient des preuves certaines de passion, elle ne se reconnaissait plus elle-même. Quand elle pensait encore que monsieur de Nemours voyait bien qu'elle connaissait son amour, qu'il voyait bien aussi que malgré cette connaissance elle ne l'en traitait pas plus mal en présence même de son mari, qu'au contraire elle ne l'avait jamais regardé si favorablement, qu'elle était cause que monsieur de Clèves l'avait envoyé quérir, et qu'ils venaient de passer une après-dînée ensemble en particulier, elle trouvait qu'elle était d'intelligence avec monsieur de Nemours, qu'elle trompait le mari du monde qui méritait le moins d'être trompé, et elle était honteuse de paraître si peu digne d'estime aux yeux même de son amant. Mais ce qu'elle pouvait moins supporter que tout le reste, était le souvenir de l'état où elle avait passé la nuit, et les cuisantes douleurs que lui avait causées la pensée que monsieur de Nemours aimait ailleurs et qu'elle était trompée. Elle avait ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles de la défiance et de la jalousie ; elle n'avait pensé qu'à se défendre d'aimer monsieur de Nemours, et elle n'avait point encore commencé à craindre qu'il en aimât une autre. Quoique les soupçons que lui avait donnés cette lettre fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux sur le hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions de défiance et de jalousie qu'elle n'avait jamais eues. Elle fut étonnée de n'avoir point encore pensé combien il était peu vraisemblable qu'un homme comme monsieur de Nemours, qui avait toujours fait paraître tant de légèreté parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et durable. Elle trouva qu'il était presque impossible qu'elle pût être contente de sa passion. "Mais quand je le pourrais être, disait-elle, qu'en veux-je faire ? Veux-je la souffrir ? Veux-je y répondre ? Veux-je m'engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à monsieur de Clèves ? Veux-je me manquer à moi-même ? Et veux-je enfin m'exposer aux cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l'amour ? Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne malgré moi. Toutes mes résolutions sont inutiles ; je pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il faut m'arracher de la présence de monsieur de Nemours ; il faut m'en aller à la campagne, quelque bizarre que puisse paraître mon voyage ; et si monsieur de Clèves s'opiniâtre à l'empêcher ou à en vouloir savoir les raisons, peut-être lui ferai-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui apprendre." Elle demeura dans cette résolution, et passa tout le soir chez elle, sans aller savoir de madame la dauphine ce qui était arrivé de la fausse lettre du vidame. Quand monsieur de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle voulait aller à la campagne, qu'elle se trouvait mal et qu'elle avait besoin de prendre l'air. Monsieur de Clèves, à qui elle paraissait d'une beauté qui ne lui persuadait pas que ses maux fussent considérables, se moqua d'abord de la proposition de ce voyage, et lui répondit qu'elle oubliait que les noces des princesses et le tournoi s'allaient faire, et qu'elle n'avait pas trop de temps pour se préparer à y paraître avec la même magnificence que les autres femmes. Les raisons de son mari ne la firent pas changer de dessein ; elle le pria de trouver bon que pendant qu'il irait à Compiègne avec le roi, elle allât à Coulommiers, qui était une belle maison à une journée de Paris, qu'ils faisaient bâtir avec soin. Monsieur de Clèves y consentit ; elle y alla dans le dessein de n'en pas revenir sitôt, et le roi partit pour Compiègne, où il ne devait être que peu de jours. Monsieur de Nemours avait eu bien de la douleur de n'avoir point revu madame de Clèves depuis cette après-dînée qu'il avait passée avec elle si agréablement et qui avait augmenté ses espérances. Il avait une impatience de la revoir qui ne lui donnait point de repos, de sorte que quand le roi revint à Paris, il résolut d'aller chez sa soeur, la duchesse de Mercoeur, qui était à la campagne assez près de Coulommiers. Il proposa au vidame d'y aller avec lui, qui accepta aisément cette proposition ; et monsieur de Nemours la fit dans l'espérance de voir madame de Clèves et d'aller chez elle avec le vidame. Madame de Mercoeur les reçut avec beaucoup de joie, et ne pensa qu'à les divertir et à leur donner tous les plaisirs de la campagne. Comme ils étaient à la chasse à courir le cerf, monsieur de Nemours s'égara dans la forêt. En s'enquérant du chemin qu'il devait tenir pour s'en retourner, il sut qu'il était proche de Coulommiers. A ce mot de Coulommiers, sans faire aucune réflexion et sans savoir quel était son dessein, il alla à toute bride du côté qu'on le lui montrait. Il arriva dans la forêt, et se laissa conduire au hasard par des routes faites avec soin, qu'il jugea bien qui conduisaient vers le château. Il trouva au bout de ces routes un pavillon, dont le dessous était un grand salon accompagné de deux cabinets, dont l'un était ouvert sur un jardin de fleurs, qui n'était séparé de la forêt que par des palissades, et le second donnait sur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, et il se serait arrêté à en regarder la beauté, sans qu'il vit venir par cette allée du parc monsieur et madame de Clèves, accompagnés d'un grand nombre de domestiques. Comme il ne s'était pas attendu à trouver monsieur de Clèves, qu'il avait laissé auprès du roi, son premier mouvement le porta à se cacher : il entra dans le cabinet qui donnait sur le jardin de fleurs, dans la pensée d'en ressortir par une porte qui était ouverte sur la forêt ; mais voyant que madame de Clèves et son mari s'étaient assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuraient dans le parc, et qu'ils ne pouvaient venir à lui sans passer dans le lieu où étaient monsieur et madame de Clèves, il ne put se refuser le plaisir de voir cette princesse, ni résister à la curiosité d'écouter la conversation avec un mari qui lui donnait plus de jalousie qu'aucun de ses rivaux. Il entendit que monsieur de Clèves disait à sa femme : -- Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris ? Qui vous peut retenir à la campagne ? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la solitude qui m'étonne et qui m'afflige parce qu'il nous sépare. Je vous trouve même plus triste que de coutume, et je crains que vous n'ayez quelque sujet d'affliction. -- Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec un air embarrassé ; mais le tumulte de la cour est si grand, et il y a toujours un si grand monde chez vous, qu'il est impossible que le corps et l'esprit ne se lassent, et que l'on ne cherche du repos. -- Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne de votre âge. Vous êtes chez vous et dans la cour, d'une sorte à ne vous pas donner de lassitude, et je craindrais plutôt que vous ne fussiez bien aise d'être séparée de moi. -- Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée, reprit-elle avec un embarras qui augmentait toujours ; mais je vous supplie de me laisser ici. Si vous y pouviez demeurer, j'en aurais beaucoup de joie, pourvu que vous y demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais. -- Ah ! Madame ! s'écria monsieur de Clèves, votre air et vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule, que je ne sais point, et je vous conjure de me les dire. Il la pressa longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger ; et après qu'elle se fût défendue d'une manière qui augmentait toujours la curiosité de son mari, elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés ; puis tout d'un coup prenant la parole et le regardant : -- Ne me contraignez point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour. -- Que me faites-vous envisager, Madame ! s'écria monsieur de Clèves. Je n'oserais vous le dire de peur de vous offenser. Madame de Clèves ne répondit point ; et son silence achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avait pensé : -- Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas. -- Eh bien, Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à son mari, mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons de m'éloigner de la cour, et que je veux éviter les périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque de faiblesse, et je ne craindrais pas d'en laisser paraître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la cour, ou si j'avais encore madame de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons, si j'ai des sentiments qui vous déplaisent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on en a jamais eu ; conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si vous pouvez. Monsieur de Clèves était demeuré pendant tout ce discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avait pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il jeta les yeux sur elle qu'il la vit à ses genoux le visage couvert de larmes, et d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant : -- Ayez pitié de moi, vous-même, Madame, lui dit-il, j'en suis digne ; et pardonnez si dans les premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds pas, comme je dois, à un procédé comme le vôtre. Vous me paraissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de femmes au monde ; mais aussi je me trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous m'avez donné de la passion dès le premier moment que je vous ai vue, vos rigueurs et votre possession n'ont pu l'éteindre : elle dure encore ; je n'ai jamais pu vous donner de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous donne cette crainte ? Depuis quand vous plaît-il ? Qu'a-t-il fait pour vous plaire ? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à votre coeur ? Je m'étais consolé en quelque sorte de ne l'avoir pas touché par la pensée qu'il était incapable de l'être. Cependant un autre fait ce que je n'ai pu faire. J'ai tout ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant ; mais il est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé comme le vôtre. Il est trop noble pour ne me pas donner une sûreté entière ; il me console même comme votre amant. La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont d'un prix infini : vous m'estimez assez pour croire que je n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je n'en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité que jamais une femme ait donnée à son mari. Mais, Madame, achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez éviter. -- Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle ; je suis résolue de ne vous le pas dire, et je crois que la prudence ne veut pas que je vous le nomme. -- Ne craignez point, Madame, reprit monsieur de Clèves, je connais trop le monde pour ignorer que la considération d'un mari n'empêche pas que l'on ne soit amoureux de sa femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non pas s'en plaindre ; et encore une fois, Madame, je vous conjure de m'apprendre ce que j'ai envie de savoir. -- Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle ; j'ai de la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu que je vous ai fait n'a pas été par faiblesse, et il faut plus de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre de la cacher. Monsieur de Nemours ne perdait pas une parole de cette conversation ; et ce que venait de dire madame de Clèves ne lui donnait guère moins de jalousie qu'à son mari. Il était si éperdument amoureux d'elle, qu'il croyait que tout le monde avait les mêmes sentiments. Il était véritable aussi qu'il avait plusieurs rivaux ; mais il s'en imaginait encore davantage, et son esprit s'égarait à chercher celui dont madame de Clèves voulait parler. Il avait cru bien des fois qu'il ne lui était pas désagréable, et il avait fait ce jugement sur des choses qui lui parurent si légères dans ce moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût donné une passion qui devait être bien violente pour avoir recours à un remède si extraordinaire. Il était si transporté qu'il ne savait quasi ce qu'il voyait, et il ne pouvait pardonner à monsieur de Clèves de ne pas assez presser sa femme de lui dire ce nom qu'elle lui cachait. Monsieur de Clèves faisait néanmoins tous ses efforts pour le savoir ; et, après qu'il l'en eut pressée inutilement : -- Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content de ma sincérité ; ne m'en demandez pas davantage, et ne me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de faire. Contentez-vous de l'assurance que je vous donne encore, qu'aucune de mes actions n'a fait paraître mes sentiments, et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu m'offenser. -- Ah ! Madame, reprit tout d'un coup monsieur de Clèves, je ne vous saurais croire. Je me souviens de l'embarras où vous fûtes le jour que votre portrait se perdit. Vous avez donné, Madame, vous avez donné ce portrait qui m'était si cher et qui m'appartenait si légitimement. Vous n'avez pu cacher vos sentiments ; vous aimez, on le sait ; votre vertu vous a jusqu'ici garantie du reste. -- Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez penser qu'il y ait quelque déguisement dans un aveu comme le mien, qu'aucune raison ne m'obligeait à vous faire ! Fiez-vous à mes paroles ; c'est par un assez grand prix que j'achète la confiance que je vous demande. Croyez, je vous en conjure, que je n'ai point donné mon portrait : il est vrai que je le vis prendre ; mais je ne voulus pas faire paraître que je le voyais, de peur de m'exposer à me faire dire des choses que l'on ne m'a encore osé dire. -- Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimait, reprit monsieur de Clèves, et quelles marques de passion vous a-t-on données ? -- Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire des détails qui me font honte à moi-même de les avoir remarqués, et qui ne m'ont que trop persuadée de ma faiblesse. -- Vous avez raison, Madame, reprit-il ; je suis injuste. Refusez-moi toutes les fois que je vous demanderai de pareilles choses ; mais ne vous offensez pourtant pas si je vous les demande. Dans ce moment plusieurs de leurs gens, qui étaient demeurés dans les allées, vinrent avertir monsieur de Clèves qu'un gentilhomme venait le chercher de la part du roi, pour lui ordonner de se trouver le soir à Paris. Monsieur de Clèves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire à sa femme, sinon qu'il la suppliait de venir le lendemain, et qu'il la conjurait de croire que quoiqu'il fût affligé, il avait pour elle une tendresse et une estime dont elle devait être satisfaite. Lorsque ce prince fut parti, que madame de Clèves demeura seule, qu'elle regarda ce qu'elle venait de faire, elle en fut si épouvantée, qu'à peine put-elle s'imaginer que ce fût une vérité. Elle trouva qu'elle s'était ôté elle-même le coeur et l'estime de son mari, et qu'elle s'était creusé un abîme dont elle ne sortirait jamais. Elle se demandait pourquoi elle avait fait une chose si hasardeuse, et elle trouvait qu'elle s'y était engagée sans en avoir presque eu le dessein. La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvait point d'exemple, lui en faisait voir tout le péril. Mais quand elle venait à penser que ce remède, quelque violent qu'il fût, était le seul qui la pouvait défendre contre monsieur de Nemours, elle trouvait qu'elle ne devait point se repentir, et qu'elle n'avait point trop hasardé. Elle passa toute la nuit, pleine d'incertitude, de trouble et de crainte, mais enfin le calme revint dans son esprit. Elle trouva même de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un mari qui le méritait si bien, qui avait tant d'estime et tant d'amitié pour elle, et qui venait de lui en donner encore des marques par la manière dont il avait reçu ce qu'elle lui avait avoué. Cependant monsieur de Nemours était sorti du lieu où il avait entendu une conversation qui le touchait si sensiblement, et s'était enfoncé dans la forêt. Ce qu'avait dit madame de Clèves de son portrait lui avait redonné la vie, en lui faisant connaître que c'était lui qu'elle ne haïssait pas. Il s'abandonna d'abord à cette joie ; mais elle ne fut pas longue, quand il fit réflexion que la même chose qui lui venait d'apprendre qu'il avait touché le coeur de madame de Clèves le devait persuader aussi qu'il n'en recevrait jamais nulle marque, et qu'il était impossible d'engager une personne qui avait recours à un remède si extraordinaire. Il sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir réduite à cette extrémité. Il trouva de la gloire à s'être fait aimer d'une femme si différente de toutes celles de son sexe ; enfin, il se trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La nuit le surprit dans la forêt, et il eut beaucoup de peine à retrouver le chemin de chez madame de Mercoeur. Il y arriva à la pointe du jour. Il fut assez embarrassé de rendre compte de ce qui l'avait retenu ; il s'en démêla le mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour même à Paris avec le vidame. Ce prince était si rempli de sa passion, et si surpris de ce qu'il avait entendu, qu'il tomba dans une imprudence assez ordinaire, qui est de parler en termes généraux de ses sentiments particuliers, et de conter ses propres aventures sous des noms empruntés. En revenant il tourna la conversation sur l'amour, il exagéra le plaisir d'être amoureux d'une personne digne d'être aimée. Il parla des effets bizarres de cette passion et enfin ne pouvant renfermer en lui-même l'étonnement que lui donnait l'action de madame de Clèves, il la conta au vidame, sans lui nommer la personne, et sans lui dire qu'il y eût aucune part ; mais il la conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration que le vidame soupçonna aisément que cette histoire regardait ce prince. Il le pressa extrêmement de le lui avouer. Il lui dit qu'il connaissait depuis longtemps qu'il avait quelque passion violente, et qu'il y avait de l'injustice de se défier d'un homme qui lui avait confié le secret de sa vie. Monsieur de Nemours était trop amoureux pour avouer son amour ; il l'avait toujours caché au vidame, quoique ce fût l'homme de la cour qu'il aimât le mieux. Il lui répondit qu'un de ses amis lui avait conté cette aventure et lui avait fait promettre de n'en point parler, et qu'il le conjurait aussi de garder ce secret. Le vidame l'assura qu'il n'en parlerait point ; néanmoins monsieur de Nemours se repentit de lui en avoir tant appris. Cependant, monsieur de Clèves était allé trouver le roi, le coeur pénétré d'une douleur mortelle. Jamais mari n'avait eu une passion si violente pour sa femme, et ne l'avait tant estimée. Ce qu'il venait d'apprendre ne lui ôtait pas l'estime ; mais elle lui en donnait d'une espèce différente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. Ce qui l'occupait le plus était l'envie de deviner celui qui avait su lui plaire. Monsieur de Nemours lui vint d'abord dans l'esprit, comme ce qu'il y avait de plus aimable à la cour, et le chevalier de Guise et le maréchal de Saint-André, comme deux hommes qui avaient pensé à lui plaire et qui lui rendaient encore beaucoup de soins ; de sorte qu'il s'arrêta à croire qu'il fallait que ce fût l'un des trois. Il arriva au Louvre, et le roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avait choisi pour conduire Madame en Espagne ; qu'il avait cru que personne ne s'acquitterait mieux que lui de cette commission, et que personne aussi ne ferait tant d'honneur à la France que madame de Clèves. Monsieur de Clèves reçut l'honneur de ce choix comme il le devait, et le regarda même comme une chose qui éloignerait sa femme de la cour, sans qu'il parût de changement dans sa conduite. Néanmoins le temps de ce départ était encore trop éloigné pour être un remède à l'embarras où il se trouvait. Il écrivit à l'heure même à madame de Clèves, pour lui apprendre ce que le roi venait de lui dire, et lui manda encore qu'il voulait absolument qu'elle revînt à Paris. Elle y revint comme il l'ordonnait, et lorsqu'ils se virent, ils se trouvèrent tous deux dans une tristesse extraordinaire. Monsieur de Clèves lui parla comme le plus honnête homme du monde, et le plus digne de ce qu'elle avait fait. -- Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il ; vous avez plus de force et plus de vertu que vous ne pensez. Ce n'est point aussi la crainte de l'avenir qui m'afflige. Je ne suis affligé que de vous voir pour un autre des sentiments que je n'ai pu vous donner. -- Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle ; je meurs de honte en vous en parlant. Épargnez-moi, je vous en conjure, de si cruelles conversations ; réglez ma conduite ; faites que je ne voie personne. C'est tout ce que je vous demande. Mais trouvez bon que je ne vous parle plus d'une chose qui me fait paraître si peu digne de vous, et que je trouve si indigne de moi. -- Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il ; j'abuse de votre douceur et de votre confiance. Mais aussi ayez quelque compassion de l'état où vous m'avez mis, et songez que, quoi que vous m'ayez dit, vous me cachez un nom qui me donne une curiosité avec laquelle je ne saurais vivre. Je ne vous demande pourtant pas de la satisfaire ; mais je ne puis m'empêcher de vous dire que je crois que celui que je dois envier est le maréchal de Saint-André, le duc de Nemours ou le chevalier de Guise -- Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je ne vous donnerai aucun lieu, par mes réponses, de diminuer ni de fortifier vos soupçons. Mais si vous essayez de les éclaircir en m'observant, vous me donnerez un embarras qui paraîtra aux yeux de tout le monde Au nom de Dieu, continua-t-elle, trouvez bon que, sur le prétexte de quelque maladie, je ne voie personne. -- Non, Madame, répliqua-t-il, on démêlerait bientôt que ce serait une chose supposée ; et de plus, je ne me veux fier qu'à vous-même : c'est le chemin que mon coeur me conseille de prendre, et la raison me conseille aussi. De l'humeur dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je vous donne des bornes plus étroites que je ne pourrais vous en prescrire. Monsieur de Clèves ne se trompait pas : la confiance qu'il témoignait à sa femme la fortifiait davantage contre monsieur de Nemours, et lui faisait prendre des résolutions plus austères qu'aucune contrainte n'aurait pu faire. Elle alla donc au Louvre et chez la reine dauphine à son ordinaire ; mais elle évitait la présence et les yeux de monsieur de Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie qu'il avait de se croire aimé d'elle. Il ne voyait rien dans ses actions qui ne lui persuadât le contraire. Il ne savait quasi si ce qu'il avait entendu n'était point un songe, tant il y trouvait peu de vraisemblance. La seule chose qui l'assurait qu'il ne s'était pas trompé était l'extrême tristesse de madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour la cacher : peut-être que des regards et des paroles obligeantes n'eussent pas tant augmenté l'amour de monsieur de Nemours que faisait cette conduite austère. Un soir que monsieur et madame de Clèves étaient chez la reine, quelqu'un dit que le bruit courait que le roi mènerait encore un grand seigneur de la cour, pour aller conduire Madame en Espagne. Monsieur de Clèves avait les yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce serait peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de Saint-André. Il remarqua qu'elle n'avait point été émue de ces deux noms, ni de la proposition qu'ils fissent ce voyage avec elle. Cela lui fit croire que pas un des deux n'était celui dont elle craignait la présence et voulant s'éclaircir de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la reine, où était le roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il revint auprès de sa femme, et lui dit tout bas qu'il venait d'apprendre que ce serait monsieur de Nemours qui irait avec eux en Espagne. Le nom de monsieur de Nemours et la pensée d'être exposée à le voir tous les jours pendant un long voyage en présence de son mari, donna un tel trouble à madame de Clèves, qu'elle ne le put cacher ; et voulant y donner d'autres raisons : -- C'est un choix bien désagréable pour vous, répondit-elle, que celui de ce prince. Il partagera tous les honneurs, et il me semble que vous devriez essayer de faire choisir quelque autre. -- Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit monsieur de Clèves, qui vous fait appréhender que monsieur de Nemours ne vienne avec moi. Le chagrin que vous en avez vient d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que j'aurais appris d'une autre femme, par la joie qu'elle en aurait eue. Mais ne craignez point ; ce que je viens de vous dire n'est pas véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose que je ne croyais déjà que trop. Il sortit après ces paroles, ne voulant pas augmenter par sa présence l'extrême embarras où il voyait sa femme. Monsieur de Nemours entra dans cet instant et remarqua d'abord l'état où était madame de Clèves. Il s'approcha d'elle, et lui dit tout bas qu'il n'osait par respect lui demander ce qui la rendait plus rêveuse que de coutume. La voix de monsieur de Nemours la fit revenir, et le regardant sans avoir entendu ce qu'il venait de lui dire, pleine de ses propres pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès d'elle : -- Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos. -- Hélas ! Madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop ; de quoi pouvez-vous vous plaindre ? Je n'ose vous parler, je n'ose même vous regarder : je ne vous approche qu'en tremblant. Par où me suis-je attiré ce que vous venez de me dire, et pourquoi me faites-vous paraître que j'ai quelque part au chagrin où je vous vois ? Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à monsieur de Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il n'avait fait en toute sa vie. Elle le quitta, sans lui répondre, et s'en revint chez elle, l'esprit plus agité qu'elle ne l'avait jamais eu. Son mari s'aperçut aisément de l'augmentation de son embarras. Il vit qu'elle craignait qu'il ne lui parlât de ce qui s'était passé. Il la suivit dans un cabinet où elle était entrée. -- Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il, je ne vous dirai rien qui puisse vous déplaire ; je vous demande pardon de la surprise que je vous ai faite tantôt. J'en suis assez puni, par ce que j'ai appris. Monsieur de Nemours était de tous les hommes celui que je craignais le plus. Je vois le péril où vous êtes ; ayez du pouvoir sur vous pour l'amour de vous-même, et s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne vous le demande point comme un mari, mais comme un homme dont vous faites tout le bonheur, et qui a pour vous une passion plus tendre et plus violente que celui que votre coeur lui préfère. Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières paroles, et eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée et fondant en larmes elle l'embrassa avec une tendresse et une douleur qui le mirent dans un état peu différent du sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien dire, et se séparèrent sans avoir la force de se parler. Les préparatifs pour le mariage de Madame étaient achevés. Le duc d'Albe arriva pour l'épouser. Il fut reçu avec toute la magnificence et toutes les cérémonies qui se pouvaient faire dans une pareille occasion. Le roi envoya au-devant de lui le prince de Condé, les cardinaux de Lorraine et de Guise, les ducs de Lorraine, de Ferrare, d'Aumale, de Bouillon, de Guise et de Nemours. Ils avaient plusieurs gentilshommes, et grand nombre de pages vêtus de leurs livrées. Le roi attendit lui-même le duc d'Albe à la première porte du Louvre, avec les deux cents gentilshommes servants, et le connétable à leur tête. Lorsque ce duc fut proche du roi, il voulut lui embrasser les genoux ; mais le roi l'en empêcha et le fit marcher à son côté jusque chez la reine et chez Madame, à qui le duc d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son maître. Il alla ensuite chez madame Marguerite soeur du roi, lui faire les compliments de monsieur de Savoie, et l'assurer qu'il arriverait dans peu de jours. L'on fit de grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe, et au prince d'Orange qui l'avait accompagné, les beautés de la cour. Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver, quelque envie qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son mari qui lui commanda absolument d'y aller. Ce qui l'y déterminait encore davantage était l'absence de monsieur de Nemours. Il était allé au-devant de monsieur de Savoie et après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir presque toujours auprès de lui, pour lui aider à toutes les choses qui regardaient les cérémonies de ses noces. Cela fit que madame de Clèves ne rencontra pas ce prince aussi souvent qu'elle avait accoutumé, et elle s'en trouvait dans quelque sorte de repos. Le vidame de Chartres n'avait pas oublié la conversation qu'il avait eue avec monsieur de Nemours. Il lui était demeuré dans l'esprit que l'aventure que ce prince lui avait contée était la sienne propre, et il l'observait avec tant de soin, que peut-être aurait-il démêlé la vérité, sans que l'arrivée du duc d'Albe et celle de monsieur de Savoie firent un changement et une occupation dans la cour, qui l'empêcha de voir ce qui aurait pu l'éclairer. L'envie de s'éclaircir, ou plutôt la disposition naturelle que l'on a de conter tout ce que l'on sait à ce que l'on aime, fit qu'il redit à madame de Martigues l'action extraordinaire de cette personne, qui avait avoué à son mari la passion qu'elle avait pour un autre. Il l'assura que monsieur de Nemours était celui qui avait inspiré cette violente passion, et il la conjura de lui aider à observer ce prince. Madame de Martigues fut bien aise d'apprendre ce que lui dit le vidame ; et la curiosité qu'elle avait toujours vue à madame la dauphine pour ce qui regardait monsieur de Nemours lui donnait encore plus d'envie de pénétrer cette aventure. Peu de jour avant celui que l'on avait choisi pour la cérémonie du mariage, la reine dauphine donnait à souper au roi son beau-père et à la duchesse de Valentinois. Madame de Clèves, qui était occupée à s'habiller, alla au Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle trouva un gentilhomme qui la venait quérir de la part de madame la dauphine. Comme elle entrait dans la chambre, cette princesse lui cria, de dessus son lit où elle était, qu'elle l'attendait avec une grande impatience. -- Je crois, Madame, lui répondit-elle, que je ne dois pas vous remercier de cette impatience, et qu'elle est sans doute causée par quelque autre chose que par l'envie de me voir. -- Vous avez raison, répliqua la reine dauphine ; mais néanmoins vous devez m'en être obligée ; car je veux vous apprendre une aventure que je suis assurée que vous serez bien aise de savoir. Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et par bonheur pour elle, elle n'avait pas le jour au visage. -- Vous savez, lui dit cette reine, l'envie que nous avions de deviner ce qui causait le changement qui paraît au duc de Nemours : je crois le savoir, et c'est une chose qui vous surprendra. Il est éperdument amoureux et fort aimé d'une des plus belles personnes de la cour. Ces paroles, que madame de Clèves ne pouvait s'attribuer, puisqu'elle ne croyait pas que personne sût qu'elle aimait ce prince, lui causèrent une douleur qu'il est aisé de s'imaginer. -- Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive surprendre d'un homme de l'âge de monsieur de Nemours et fait comme il est. - Ce n'est pas aussi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit étonner ; mais c'est de savoir que cette femme qui aime monsieur de Nemours ne lui en a jamais donné aucune marque, et que la peur qu'elle a eue de n'être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a avouée à son mari, afin qu'il l'ôtât de la cour. Et c'est monsieur de Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis. Si madame de Clèves avait eu d'abord de la douleur par la pensée qu'elle n'avait aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n'y en avoir que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit pendant que la reine continuait de parler, si occupée de ce qu'elle disait qu'elle ne prenait pas garde à cet embarras. Lorsque madame de Clèves fut un peu remise : -- Cette histoire ne me paraît guère vraisemblable, Madame, répondit-elle, et je voudrais bien savoir qui vous l'a contée. -- C'est madame de Martigues, répliqua madame la dauphine, qui l'a apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu'il en est amoureux ; il la lui a confiée comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-même. Il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et ne lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé ; mais le vidame de Chartres n'en doute point. Comme la reine dauphine achevait ces paroles, quelqu'un s'approcha du lit. Madame de Clèves était tournée d'une sorte qui l'empêchait de voir qui c'était ; mais elle n'en douta pas, lorsque madame la dauphine se récria avec un air de gaieté et de surprise. -- Le voilà lui-même, et je veux lui demander ce qui en est. Madame de Clèves connut bien que c'était le duc de Nemours, comme ce l'était en effet. Sans se tourner de son côté, elle s'avança avec précipitation vers madame la dauphine, et lui dit tout bas qu'il fallait bien se garder de lui parler de cette aventure ; qu'il l'avait confiée au vidame de Chartres ; et que ce serait une chose capable de les brouiller. Madame la dauphine lui répondit, en riant, qu'elle était trop prudente, et se retourna vers monsieur de Nemours. Il était paré pour l'assemblée du soir, et, prenant la parole avec cette grâce qui lui était si naturelle : -- Je crois, Madame, lui dit-il, que je puis penser sans témérité, que vous parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein de me demander quelque chose, et que madame de Clèves s'y oppose. -- Il est vrai, répondit madame la dauphine ; mais je n'aurai pas pour elle la complaisance que j'ai accoutumé d'avoir. Je veux savoir de vous si une histoire que l'on m'a contée est véritable, et si vous n'êtes pas celui qui êtes amoureux, et aimé d'une femme de la cour, qui vous cache sa passion avec soin et qui l'a avouée à son mari. Le trouble et l'embarras de madame de Clèves étaient au-delà de tout ce que l'on peut s'imaginer, et si la mort se fût présentée pour la tirer de cet état, elle l'aurait trouvée agréable. Mais monsieur de Nemours était encore plus embarrassé, s'il est possible. Le discours de madame la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu'il n'était pas haï, en présence de madame de Clèves, qui était la personne de la cour en qui elle avait le plus de confiance, et qui en avait aussi le plus en elle, lui donnait une si grande confusion de pensées bizarres, qu'il lui fut impossible d'être maître de son visage. L'embarras où il voyait madame de Clèves par sa faute, et la pensée du juste sujet qu'il lui donnait de le haïr, lui causa un saisissement qui ne lui permit pas de répondre. Madame la dauphine voyant à quel point il était interdit : -- Regardez-le, regardez-le, dit-elle à madame de Clèves, et jugez si cette aventure n'est pas la sienne. Cependant monsieur de Nemours revenant de son premier trouble, et voyant l'importance de sortir d'un pas si dangereux, se rendit maître tout d'un coup de son esprit et de son visage. -- J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut être plus surpris et plus affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite le vidame de Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes amis que je lui avais confiée. Je pourrais m'en venger, continua-t-il en souriant avec un air tranquille, qui ôta quasi à madame la dauphine les soupçons qu'elle venait d'avoir. Il m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre importance ; mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi vous me faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le vidame ne peut pas dire qu'elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualité d'un homme amoureux me peut convenir ; mais pour celle d'un homme aimé, je ne crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner. Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à madame la dauphine, qui eût du rapport à ce qu'il lui avait fait paraître en d'autres temps, afin de lui détourner l'esprit des pensées qu'elle avait pu avoir. Elle crut bien aussi entendre ce qu'il disait ; mais sans y répondre, elle continua à lui faire la guerre de son embarras -- J'ai été troublé, Madame, lui répondit-il, pour l'intérêt de mon ami, et par les justes reproches qu'il me pourrait faire d'avoir redit une chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l'a néanmoins confiée qu'à demi, et il ne m'a pas nommé la personne qu'il aime. Je sais seulement qu'il est l'homme du monde le plus amoureux et le plus à plaindre. -- Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua madame la dauphine, puisqu'il est aimé ? -- Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une personne, qui aurait une véritable passion, pût la découvrir à son mari ? Cette personne ne connaît pas sans doute l'amour, et elle a pris pour lui une légère reconnaissance de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne se peut flatter d'aucune espérance ; mais, tout malheureux qu'il est, il se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de l'aimer, et il ne changerait pas son état contre celui du plus heureux amant du monde. -- Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit madame la dauphine, et je commence à croire que ce n'est pas de vous dont vous parlez. Il ne s'en faut guère, continua-t-elle, que je ne sois de l'avis de madame de Clèves, qui soutient que cette aventure ne peut être véritable. -- Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être, reprit madame de Clèves qui n'avait point encore parlé ; et quand il serait possible qu'elle le fût, par où l'aurait-on pu savoir? Il n'y a pas d'apparence qu'une femme, capable d'une chose si extraordinaire, eût la faiblesse de la raconter ; apparemment son mari ne l'aurait pas racontée non plus, ou ce serait un mari bien indigne du procédé que l'on aurait eu avec lui. Monsieur de Nemours, qui vit les soupçons de madame de Clèves sur son mari, fut bien aise de les lui confirmer. Il savait que c'était le plus redoutable rival qu'il eût à détruire. -- La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir peut-être davantage que l'on ne lui en a dit peuvent faire faire bien des imprudences à un mari. Madame de Clèves était à la dernière épreuve de sa force et de son courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation, elle allait dire qu'elle se trouvait mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de Valentinois entra, qui dit à madame la dauphine que le roi allait arriver. Cette reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de Nemours s'approcha de madame de Clèves, comme elle la voulait suivre. -- Je donnerais ma vie, Madame, lui dit-il, pour vous parler un moment ; mais de tout ce que j'aurais d'important à vous dire, rien ne me le paraît davantage que de vous supplier de croire que si j'ai dit quelque chose où madame la dauphine puisse prendre part, je l'ai fait par des raisons qui ne la regardent pas. Madame de Clèves ne fit pas semblant d'entendre monsieur de Nemours ; elle le quitta sans le regarder et se mit à suivre le roi qui venait d'entrer. Comme il y avait beaucoup de monde, elle s'embarrassa dans sa robe, et fit un faux pas : elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un lieu où elle n'avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle. Monsieur de Clèves vint au Louvre et fut étonné de n'y pas trouver sa femme : on lui dit l'accident qui lui était arrivé. Il s'en retourna à l'heure même pour apprendre de ses nouvelles ; il la trouva au lit, et il sut que son mal n'était pas considérable. Quand il eut été quelque temps auprès d'elle, il s'aperçut qu'elle était dans une tristesse si excessive qu'il en fut surpris. -- Qu'avez-vous, Madame ? lui dit-il. Il me paraît que vous avez quelque autre douleur que celle dont vous vous plaignez ? -- J'ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir, répondit-elle ; quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire ou, pour mieux dire, folle que j'ai eue en vous ? Ne méritais-je pas le secret, et quand je ne l'aurais pas mérité, votre propre intérêt ne vous y engageait-il pas ? Fallait-il que la curiosité de savoir un nom que je ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un pour tâcher de le découvrir ? Ce ne peut être que cette seule curiosité qui vous ait fait faire une si cruelle imprudence, les suites en sont aussi fâcheuses qu'elles pouvaient l'être. Cette aventure est sue, et on me la vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal intérêt. -- Que me dites-vous, Madame ? lui répondit-il. Vous m'accusez d'avoir conté ce qui s'est passé entre vous et moi, et vous m'apprenez que la chose est sue ? Je ne me justifie pas de l'avoir redite ; vous ne le sauriez croire, et il faut sans doute que vous ayez pris pour vous ce que l'on vous a dit de quelque autre. -- Ah ! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne ; il n'y a point une autre femme capable de la même chose. Le hasard ne peut l'avoir fait inventer ; on ne l'a jamais imaginée, et cette pensée n'est jamais tombée dans un autre esprit que le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure ; elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de monsieur de Nemours. -- Monsieur de Nemours ! s'écria monsieur de Clèves, avec une action qui marquait du transport et du désespoir. Quoi ! monsieur de Nemours sait que vous l'aimez, et que je le sais ? -- Vous voulez toujours choisir monsieur de Nemours plutôt qu'un autre, répliqua-t-elle : je vous ai dit que je ne vous répondrai jamais sur vos soupçons. J'ignore si monsieur de Nemours sait la part que j'ai dans cette aventure et celle que vous lui avez donnée ; mais il l'a contée au vidame de Chartres et lui a dit qu'il la savait d'un de ses amis, qui ne lui avait pas nommé la personne. Il faut que cet ami de monsieur de Nemours soit des vôtres, et que vous vous soyez fié à lui pour tâcher de vous éclaircir. -- A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, reprit monsieur de Clèves, et voudrait-on éclaircir ses soupçons au prix d'apprendre à quelqu'un ce que l'on souhaiterait de se cacher à soi-même ? Songez plutôt Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie. -- N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en soupçonner, et puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable de parler à quelque autre ? L'aveu que madame de Clèves avait fait à son mari était une si grande marque de sa sincérité, et elle niait si fortement de s'être confiée à personne, que monsieur de Clèves ne savait que penser. D'un autre côté, il était assuré de n'avoir rien redit ; c'était une chose que l'on ne pouvait avoir devinée, elle était sue ; ainsi il fallait que ce fût par l'un des deux. Mais ce qui lui causait une douleur violente, était de savoir que ce secret était entre les mains de quelqu'un, et qu'apparemment il serait bientôt divulgué. Madame de Clèves pensait à peu près les mêmes choses, elle trouvait également impossible que son mari eût parlé, et qu'il n'eût pas parlé. Ce qu'avait dit monsieur de Nemours que la curiosité pouvait faire faire des imprudences à un mari, lui paraissait se rapporter si juste à l'état de monsieur de Clèves, qu'elle ne pouvait croire que ce fût une chose que le hasard eût fait dire ; et cette vraisemblance la déterminait à croire que monsieur de Clèves avait abusé de la confiance qu'elle avait en lui. Ils étaient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées, qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence, que pour redire les mêmes choses qu'ils avaient déjà dites plusieurs fois, et demeurèrent le coeur et l'esprit plus éloignés et plus altérés qu'ils ne les avaient encore eus. Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. Monsieur de Clèves avait épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir une femme qu'il adorait, touchée de passion pour un autre. Il ne lui restait plus de courage ; il croyait même n'en devoir pas trouver dans une chose où sa gloire et son honneur étaient si vivement blessés. Il ne savait plus que penser de sa femme ; il ne voyait plus quelle conduite il lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-même ; et il ne trouvait de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin, après une agitation et une incertitude très longues, voyant qu'il devait bientôt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il alla trouver madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissait pas de démêler entre eux qui avait manqué au secret ; mais qu'il s'agissait de faire voir que l'histoire que l'on avait contée était une fable où elle n'avait aucune part ; qu'il dépendait d'elle de le persuader à monsieur de Nemours et aux autres ; qu'elle n'avait qu'à agir avec lui, avec la sévérité et la froideur qu'elle devait avoir pour un homme qui lui témoignait de l'amour ; que par ce procédé elle lui ôterait aisément l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui ; qu'ainsi, il ne fallait point s'affliger de tout ce qu'il aurait pu penser, parce que, si dans la suite elle ne faisait paraître aucune faiblesse, toutes ses pensées se détruiraient aisément, et que surtout il fallait qu'elle allât au Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire. Après ces paroles, monsieur de Clèves quitta sa femme sans attendre sa réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et la colère où elle était contre monsieur de Nemours lui fit croire qu'elle trouverait aussi beaucoup de facilité à l'exécuter ; mais il lui parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y paraître avec un visage tranquille et un esprit libre ; néanmoins comme elle devait porter la robe de madame la dauphine, et que c'était une chose où elle avait été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y avait pas moyen d'y renoncer, sans faire beaucoup de bruit et sans en faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur elle-même ; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer, et pour s'abandonner à tous les sentiments dont elle était agitée. Elle s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se présentait à elle avec le plus de violence, était d'avoir sujet de se plaindre de monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le justifier. Elle ne pouvait douter qu'il n'eût conté cette aventure au vidame de Chartres ; il l'avait avoué, et elle ne pouvait douter aussi, par la manière dont il avait parlé, qu'il ne sût que l'aventure la regardait. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'était devenue l'extrême discrétion de ce prince dont elle avait été si touchée ? "Il a été discret, disait-elle, tant qu'il a cru être malheureux ; mais une pensée d'un bonheur, même incertain, a fini sa discrétion. Il n'a pu s'imaginer qu'il était aimé, sans vouloir qu'on le sût. Il a dit tout ce qu'il pouvait dire ; je n'ai pas avoué que c'était lui que j'aimais, il l'a soupçonné, et il a laissé voir ses soupçons. S'il eût eu des certitudes, il en aurait usé de la même sorte. J'ai eu tort de croire qu'il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C'est pourtant pour cet homme, que j'ai cru si différent du reste des hommes, que je me trouve comme les autres femmes, étant si éloignée de leur ressembler. J'ai perdu le coeur et l'estime d'un mari qui devait faire ma félicité. Je serai bientôt regardée de tout le monde comme une personne qui a une folle et violente passion. Celui pour qui je l'ai ne l'ignore plus ; et c'est pour éviter ces malheurs que j'ai hasardé tout mon repos et même ma vie" Ces tristes réflexions étaient suivies d'un torrent de larmes ; mais quelque douleur dont elle se trouvât accablée, elle sentait bien qu'elle aurait eu la force de les supporter, si elle avait été satisfaite de monsieur de Nemours. Ce prince n'était pas dans un état plus tranquille. L'imprudence, qu'il avait faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites de cette imprudence lui donnaient un déplaisir mortel. Il ne pouvait se représenter, sans être accablé, l'embarras, le trouble et l'affliction où il avait vu madame de Clèves. Il était inconsolable de lui avoir dit des choses sur cette aventure, qui bien que galantes par elles-mêmes, lui paraissaient, dans ce moment, grossières et peu polies, puisqu'elles avaient fait entendre à madame de Clèves qu'il n'ignorait pas qu'elle était cette femme qui avait une passion violente et qu'il était celui pour qui elle l'avait. Tout ce qu'il eût pu souhaiter, eût été une conversation avec elle ; mais il trouvait qu'il la devait craindre plutôt que de la désirer. "Qu'aurais-je à lui dire ? s'écriait-il. Irai-je encore lui montrer ce que je ne lui ai déjà que trop fait connaître ? Lui ferai-je voir que je sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je l'aimais ? Commencerai-je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de lui paraître un homme devenu hardi par des espérances ? Puis-je penser seulement à l'approcher, et oserais-je lui donner l'embarras de soutenir ma vue ? Par où pourrais-je me justifier ? Je n'ai point d'excuse, je suis indigne d'être regardé de madame de Clèves, et je n'espère pas aussi qu'elle me regarde jamais. Je ne lui ai donné par ma faute de meilleurs moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchait et qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence le bonheur et la gloire d'être aimé de la plus aimable et de la plus estimable personne du monde ; mais si j'avais perdu ce bonheur, sans qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle, ce me serait une consolation ; et je sens plus dans ce moment le mal que je lui ai fait que celui que je me suis fait auprès d'elle." Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes choses. L'envie de parler à madame de Clèves lui venait toujours dans l'esprit. Il songea à en trouver les moyens, il pensa à lui écrire ; mais enfin, il trouva qu'après la faute qu'il avait faite, et de l'humeur dont elle était, le mieux qu'il pût faire était de lui témoigner un profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir même qu'il n'osait se présenter devant elle, et d'attendre ce que le temps, le hasard et l'inclination qu'elle avait pour lui, pourraient faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avait faite, de peur de fortifier ses soupçons. Les fiançailles de Madame, qui se faisaient le lendemain, et le mariage qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour que madame de Clèves et monsieur de Nemours cachèrent aisément au public leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla même qu'en passant à madame de Clèves de la conversation qu'elles avaient eue avec monsieur de Nemours, et monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à sa femme de tout ce qui s'était passé : de sorte qu'elle ne se trouva pas dans un aussi grand embarras qu'elle l'avait imaginé. Les fiançailles se firent au Louvre, et, après le festin et le bal, toute la maison royale alla coucher à l'évêché comme c'était la coutume. Le matin, le duc d'Albe, qui n'était jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de drap d'or mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de pierreries, et il avait une couronne fermée sur la tête. Le prince d'Orange, habillé aussi magnifiquement avec ses livrées, et tous les Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de Villeroi, où il était logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l'évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église : le roi menait Madame, qui avait aussi une couronne fermée, et sa robe portée par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville. La reine marchait ensuite, mais sans couronne. Après elle, venait la reine dauphine, Madame soeur du roi, madame de Lorraine, et la reine de Navarre, leurs robes portées par des princesses. Les reines et les princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des mêmes couleurs qu'elles étaient vêtues : en sorte que l'on connaissait à qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur l'échafaud qui était préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des mariages. On retourna ensuite dîner à l'évêché et, sur les cinq heures, on en partit pour aller au palais, où se faisait le festin, et où le parlement, les cours souveraines et la maison de ville étaient priés d'assister. Le roi, les reines, les princes et princesses mangèrent sur la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d'Albe assis auprès de la nouvelle reine d'Espagne. Au-dessous des degrés de la table de marbre et à la main droite du roi, était une table pour les ambassadeurs, les archevêques et les chevaliers de l'ordre, et de l'autre côté, une table pour messieurs du parlement. Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servait le Roi de grand-maître, monsieur le prince de Condé, de panetier, et le duc de Nemours, d'échanson. Après que les tables furent levées, le bal commença : il fut interrompu par des ballets et par des machines extraordinaires. On le reprit ensuite ; et enfin, après minuit, le roi et toute la cour s'en retournèrent au Louvre. Quelque triste que fût madame de Clèves, elle ne laissa pas de paraître aux yeux de tout le monde, et surtout aux yeux de monsieur de Nemours, d'une beauté incomparable. Il n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette cérémonie lui en donnât plusieurs moyens ; mais il lui fit voir tant de tristesse et une crainte si respectueuse de l'approcher qu'elle ne le trouva plus si coupable, quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet sur le coeur de madame de Clèves. Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les galeries et sur les échafauds qui leur avaient été destinés. Les quatre tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisaient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France. Le roi n'avait point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il portait toujours à cause de madame de Valentinois qui était veuve. Monsieur de Ferrare et toute sa suite avaient du jaune et du rouge ; monsieur de Guise parut avec de l'incarnat et du blanc. On ne savait d'abord par quelle raison il avait ces couleurs ; mais on se souvint que c'étaient celles d'une belle personne qu'il avait aimée pendant qu'elle était fille, et qu'il aimait encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire paraître. Monsieur de Nemours avait du jaune et du noir ; on en chercha inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à le deviner : elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimait le jaune, et qu'elle était fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvait mettre. Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion, puisque madame de Clèves n'en mettant point, on ne pouvait soupçonner que ce fût la sienne. Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume, on ne savait à qui donner l'avantage. Monsieur de Nemours avait un agrément dans toutes ses actions qui pouvait faire pencher en sa faveur des personnes moins intéressées que madame de Clèves. Sitôt qu'elle le vit paraître au bout de la lice, elle sentit une émotion extraordinaire et à toutes les courses de ce prince, elle avait de la peine à cacher sa joie, lorsqu'il avait heureusement fourni sa carrière. Sur le soir, comme tout était presque fini et que l'on était près de se retirer, le malheur de l'État fit que le roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery qui était extrêmement adroit, qu'il se mît sur la lice. Le comte supplia le roi de l'en dispenser, et allégua toutes les excuses dont il put s'aviser, mais le roi quasi en colère, lui fit dire qu'il le voulait absolument. La reine manda au roi qu'elle le conjurait de ne plus courir ; qu'il avait si bien fait, qu'il devait être content, et qu'elle le suppliait de revenir auprès d'elle. Il répondit que c'était pour l'amour d'elle qu'il allait courir encore, et entra dans la barrière. Elle lui renvoya monsieur de Savoie pour le prier une seconde fois de revenir ; mais tout fut inutile. Il courut, les lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui donna dans l'oeil et y demeura. Ce prince tomba du coup, ses écuyers et monsieur de Montmorency, qui était un des maréchaux du camp, coururent à lui. Ils furent étonnés de le voir si blessé ; mais le roi ne s'étonna point. Il dit que c'était peu de chose, et qu'il pardonnait au comte de Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un accident si funeste dans une journée destinée à la joie. Sitôt que l'on eut porté le roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa plaie, ils la trouvèrent très considérable. Monsieur le connétable se souvint dans ce moment, de la prédiction que l'on avait faite au roi, qu'il serait tué dans un combat singulier ; et il ne douta point que la prédiction ne fût accomplie. Le roi d'Espagne, qui était alors à Bruxelles, étant averti de cet accident, envoya son médecin, qui était un homme d'une grande réputation ; mais il jugea le roi sans espérance. Une cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés n'était pas dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement ; néanmoins, tous les mouvements étaient cachés, et l'on ne paraissait occupé que de l'unique inquiétude de la santé du roi. Les reines, les princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre. Madame de Clèves, sachant qu'elle était obligée d'y être, qu'elle y verrait monsieur de Nemours, qu'elle ne pourrait cacher à son mari l'embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule présence de ce prince le justifiait à ses yeux, et détruisait toutes ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade. La cour était trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si son mal était faux ou véritable. Son mari seul pouvait en connaître la vérité, mais elle n'était pas fâchée qu'il la connût. Ainsi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparait ; et, remplie de ses propres pensées, elle avait toute la liberté de s'y abandonner. Tout le monde était chez le roi. Monsieur de Clèves venait à de certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le même procédé qu'il avait toujours eu, hors que, quand ils étaient seuls, il y avait quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne lui avait point reparlé de tout ce qui s'était passé ; et elle n'avait pas eu la force, et n'avait pas même jugé à propos de reprendre cette conversation. Monsieur de Nemours, qui s'était attendu à trouver quelques moments à parler à madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du roi se trouva si considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et d'autant plus admirable qu'il perdait la vie par un accident si malheureux, qu'il mourait à la fleur de son âge, heureux, adoré de ses peuples, et aimé d'une maîtresse qu'il aimait éperdument. La veille de sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa soeur, avec monsieur de Savoie, sans cérémonie. L'on peut juger en quel état était la duchesse de Valentinois. La reine ne permit point qu'elle vît le roi, et lui envoya demander les cachets de ce prince et les pierreries de la couronne qu'elle avait en garde. Cette duchesse s'enquit si le roi était mort ; et comme on lui eut répondu que non : -- Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains. Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine mère, le roi et la reine sa femme. Monsieur de Nemours menait la reine mère. Comme ils commençaient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit à la reine sa belle-fille, que c'était à elle à passer la première ; mais il fut aisé de voir qu'il y avait plus d'aigreur que de bienséance dans ce compliment. QUATRIEME PARTIE Le cardinal de Lorraine s'était rendu maître absolu de l'esprit de la reine mère ; le vidame de Chartres n'avait plus aucune part dans ses bonnes grâces, et l'amour qu'il avait pour madame de Martigues et pour la liberté l'avait même empêché de sentir cette perte, autant qu'elle méritait d'être sentie. Ce cardinal, pendant les dix jours de la maladie du roi, avait eu le loisir de former ses desseins et de faire prendre à la reine des résolutions conformes à ce qu'il avait projeté ; de sorte que sitôt que le roi fut mort, la reine ordonna au connétable de demeurer aux Tournelles auprès du corps du feu roi, pour faire les cérémonies ordinaires. Cette commission l'éloignait de tout, et lui ôtait la liberté d'agir. Il envoya un courrier au roi de Navarre pour le faire venir en diligence, afin de s'opposer ensemble à la grande élévation où il voyait que messieurs de Guise allaient parvenir. On donna le commandement des armées au duc de Guise, et les finances au cardinal de Lorraine. La duchesse de Valentinois fut chassée de la cour ; on fit revenir le cardinal de Tournon, ennemi déclaré du connétable, et le chancelier Olivier, ennemi déclaré de la duchesse de Valentinois. Enfin, la cour changea entièrement de face. Le duc de Guise prit le même rang que les princes du sang à porter le manteau du roi aux cérémonies des funérailles : lui et ses frères furent entièrement les maîtres, non seulement par le crédit du cardinal sur l'esprit de la reine, mais parce que cette princesse crut qu'elle pourrait les éloigner, s'ils lui donnaient de l'ombrage, et qu'elle ne pourrait éloigner le connétable, qui était appuyé des princes du sang. Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le connétable vint au Louvre et fut reçu du roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui parler en particulier ; mais le roi appela messieurs de Guise, et lui dit devant eux, qu'il lui conseillait de se reposer ; que les finances et le commandement des armées étaient donnés, et que lorsqu'il aurait besoin de ses conseils, il l'appellerait auprès de sa personne. Il fut reçu de la reine mère encore plus froidement que du roi, et elle lui fit même des reproches de ce qu'il avait dit au feu roi, que ses enfants ne lui ressemblaient point. Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement ; ses plaintes furent inutiles, on l'éloigna de la cour sous le prétexte de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir au roi de Navarre une fausse lettre du roi d'Espagne, qui l'accusait de faire des entreprises sur ses places ; on lui fit craindre pour ses terres ; enfin, on lui inspira le dessein de s'en aller en Béarn. La reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de madame Élisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse ; et ainsi il ne demeura personne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la maison de Guise. Quoique ce fût une chose fâcheuse pour monsieur de Clèves de ne pas conduire madame Élisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre par la grandeur de celui qu'on lui préférait ; mais il regrettait moins cet emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'était une chose qui éloignait sa femme de la cour, sans qu'il parût qu'il eût dessein de l'en éloigner. Peu de jours après la mort du roi, on résolut d'aller à Reims pour le sacre. Sitôt qu'on parla de ce voyage, madame de Clèves, qui avait toujours demeuré chez elle, feignant d'être malade, pria son mari de trouver bon qu'elle ne suivît point la cour, et qu'elle s'en allât à Coulommiers prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne voulait point pénétrer si c'était la raison de sa santé qui l'obligeait à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentait qu'elle ne le fît point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avait déjà résolue : quelque bonne opinion qu'il eût de la vertu de sa femme, il voyait bien que la prudence ne voulait pas qu'il l'exposât plus longtemps à la vue d'un homme qu'elle aimait. Monsieur de Nemours sut bientôt que madame de Clèves ne devait pas suivre la cour ; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et la veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le pouvait permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son intention. Comme il entra dans la cour, il trouva madame de Nevers et madame de Martigues qui en sortaient, et qui lui dirent qu'elles l'avaient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui ne se peut comparer qu'à celui qu'eut madame de Clèves, quand on lui dit que monsieur de Nemours venait pour la voir. La crainte qu'elle eut qu'il ne lui parlât de sa passion, l'appréhension de lui répondre trop favorablement, l'inquiétude que cette visite pouvait donner à son mari, la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un Si grand embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose du monde qu'elle souhaitait peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à monsieur de Nemours, qui était dans son antichambre, pour lui dire qu'elle venait de se trouver mal, et qu'elle était bien fâchée de ne pouvoir recevoir l'honneur qu'il lui voulait faire. Quelle douleur pour ce prince de ne pas voir madame de Clèves, et de ne la pas voir parce qu'elle ne voulait pas qu'il la vît ! Il s'en allait le lendemain ; il n'avait plus rien à espérer du hasard. Il ne lui avait rien dit depuis cette conversation de chez madame la dauphine, et il avait lieu de croire que la faute d'avoir parlé au vidame avait détruit toutes ses espérances ; enfin il s'en allait avec tout ce qui peut aigrir une vive douleur. Sitôt que madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avait donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui avaient fait refuser disparurent ; elle trouva même qu'elle avait fait une faute, et si elle eût ôsé ou qu'il eût encore été assez à temps, elle l'aurait fait rappeler. Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent chez la reine dauphine ; monsieur de Clèves y était. Cette princesse leur demanda d'où elles venaient ; elles lui dirent qu'elles venaient de chez monsieur de Clèves, où elles avaient passé une partie de l'après-dînée avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avaient laissé que monsieur de Nemours. Ces paroles, qu'elles croyaient si indifférentes, ne l'étaient pas pour monsieur de Clèves. Quoiqu'il dût bien s'imaginer que monsieur de Nemours pouvait trouver souvent des occasions de parler à sa femme, néanmoins la pensée qu'il était chez elle, qu'il y était seul et qu'il lui pouvait parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son coeur avec plus de violence qu'elle n'avait encore fait. Il lui fut impossible de demeurer chez la reine ; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi il revenait, et s'il avait dessein d'aller interrompre monsieur de Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verrait rien qui lui pût faire juger si ce prince y était encore : il sentit du soulagement en voyant qu'il n'y était plus, et il trouva de la douceur à penser qu'il ne pouvait y avoir demeuré longtemps. Il s'imagina que ce n'était peut-être pas monsieur de Nemours, dont il devait être jaloux : et quoiqu'il n'en doutât point, il cherchait à en douter ; mais tant de choses l'en auraient persuadé, qu'il ne demeurait pas longtemps dans cette incertitude qu'il désirait. Il alla d'abord dans la chambre de sa femme, et après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avait fait et qui elle avait vu ; elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommait point monsieur de Nemours, il lui demanda, en tremblant, si c'était tout ce qu'elle avait vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince et de n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse. Comme elle ne l'avait point vu, elle ne le lui nomma point, et monsieur de Clèves reprenant la parole avec un ton qui marquait son affliction : -- Et monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou l'avez-vous oublié ? -- Je ne l'ai point vu, en effet, répondit-elle ; je me trouvais mal, et j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses. -- Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit monsieur de Clèves. Puisque vous avez vu tout le monde, pourquoi des distinctions pour monsieur de Nemours ? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre ? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue ? Pourquoi lui laissez-vous voir que vous la craignez ? Pourquoi lui faites-vous connaître que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui ? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs de l'incivilité ? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour lui ? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs hors l'indifférence. -- Je ne croyais pas, reprit madame de Clèves, quelque soupçon que vous ayez sur monsieur de Nemours, que vous pussiez me faire des reproches de ne l'avoir pas vu. -- Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien fondés : Pourquoi ne le pas voir s'il ne vous a rien dit ? Mais, Madame, il vous a parlé ; si son silence seul vous avait témoigné sa passion, elle n'aurait pas fait en vous une si grande impression. Vous n'avez pu me dire la vérité tout entière ; vous m'en avez caché la plus grande partie ; vous vous êtes repentie même du peu que vous m'avez avoué et vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes ma femme, je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un autre. Cet autre est le plus aimable de la cour, et il vous voit tous les jours, il sait que vous l'aimez. Eh ! j'ai pu croire, s'écria-t-il, que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui. Il faut que j'aie perdu la raison pour avoir cru qu'il fût possible. -- Je ne sais, reprit tristement madame de Clèves, si vous avez eu tort de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien ; mais je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez justice ? -- N'en doutez pas, Madame, répliqua monsieur de Clèves, vous vous êtes trompée ; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que celles que j'attendais de vous. Comment pouviez-vous espérer que je conservasse de la raison ? Vous aviez donc oublié que je vous aimais éperdument et que j'étais votre mari ? L'un des deux peut porter aux extrémités : que ne peuvent point les deux ensemble ? Eh ! que ne font-ils point aussi ! continua-t-il, je n'ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître. Je ne me trouve plus digne de vous ; vous ne me paraissez plus digne de moi. Je vous adore, je vous hais ; je vous offense, je vous demande pardon ; je vous admire, j'ai honte de vous admirer. Enfin il n'y a plus en moi ni de calme ni de raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à Coulommiers, et depuis le jour que vous apprîtes de madame la dauphine que l'on savait votre aventure. Je ne saurais démêler par où elle a été sue, ni ce qui se passa entre monsieur de Nemours et vous sur ce sujet : vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me l'expliquer. Je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez rendu le plus malheureux homme du monde. Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles et partit le lendemain sans la voir ; mais il lui écrivit une lettre pleine d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si touchante et si remplie d'assurances de sa conduite passée et de celle qu'elle aurait à l'avenir, que, comme ses assurances étaient fondées sur la vérité et que c'était en effet ses sentiments, cette lettre fit de l'impression sur monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme ; joint que monsieur de Nemours allant trouver le roi aussi bien que lui, il avait le repos de savoir qu'il ne serait pas au même lieu que madame de Clèves. Toutes les fois que cette princesse parlait à son mari, la passion qu'il lui témoignait, l'honnêteté de son procédé, l'amitié qu'elle avait pour lui, et ce qu'elle lui devait, faisaient des impressions dans son coeur qui affaiblissaient l'idée de monsieur de Nemours ; mais ce n'était que pour quelque temps ; et cette idée revenait bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant. Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son absence ; ensuite elle lui parut cruelle. Depuis qu'elle l'aimait, il ne s'était point passé de jour qu'elle n'eût craint ou espéré de le rencontrer et elle trouva une grande peine à penser qu'il n'était plus au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât. Elle s'en alla à Coulommiers ; et en y allant, elle eut soin d'y faire porter de grands tableaux qu'elle avait fait copier sur des originaux qu'avait fait faire madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet. Toutes les actions remarquables qui s'étaient passées du règne du roi étaient dans ces tableaux. Il y avait entre autres le siège de Metz, et tous ceux qui s'y étaient distingués étaient peints fort ressemblants. Monsieur de Nemours était de ce nombre, et c'était peut-être ce qui avait donné envie à madame de Clèves d'avoir ces tableaux. Madame de Martigues, qui n'avait pu partir avec la cour, lui promit d'aller passer quelques jours à Coulommiers. La faveur de la reine qu'elles partageaient ne leur avait point donné d'envie ni d'éloignement l'une de l'autre ; elles étaient amies, sans néanmoins se confier leurs sentiments. Madame de Clèves savait que madame de Martigues aimait le vidame ; mais madame de Martigues ne savait pas que madame de Clèves aimât monsieur de Nemours, ni qu'elle en fût aimée. La qualité de nièce du vidame rendait madame de Clèves plus chère à madame de Martigues ; et madame de Clèves l'aimait aussi comme une personne qui avait une passion aussi bien qu'elle, et qui l'avait pour l'ami intime de son amant. Madame de Martigues vint à Coulommiers, comme elle l'avait promis à madame de Clèves ; elle la trouva dans une vie fort solitaire. Cette princesse avait même cherché le moyen d'être dans une solitude entière, et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses domestiques. Elle venait dans ce pavillon où monsieur de Nemours l'avait écoutée ; elle entrait dans le cabinet qui était ouvert sur le jardin. Ses femmes et ses domestiques demeuraient dans l'autre cabinet, ou sous le pavillon, et ne venaient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame de Martigues n'avait jamais vu Coulommiers ; elle fut surprise de toutes les beautés qu'elle y trouva et surtout de l'agrément de ce pavillon. Madame de Clèves et elle y passaient tous les soirs. La liberté de se trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissait pas finir la conversation entre deux jeunes personnes, qui avaient des passions violentes dans le coeur ; et quoiqu'elles ne s'en fissent point de confidence, elles trouvaient un grand plaisir à se parler. Madame de Martigues aurait eu de la peine à quitter Coulommiers, si, en le quittant, elle n'eût dû aller dans un lieu où était le vidame. Elle partit pour aller à Chambord, où la cour était alors. Le sacre avait été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on devait passer le reste de l'été dans le château de Chambord, qui était nouvellement bâti. La reine témoigna une grande joie de revoir madame de Martigues ; et après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui demanda des nouvelles de madame de Clèves, et de ce qu'elle faisait à la campagne. Monsieur de Nemours et monsieur de Clèves étaient alors chez cette reine. Madame de Martigues, qui avait trouvé Coulommiers admirable, en conta toutes les beautés, et elle s'étendit extrêmement sur la description de ce pavillon de la forêt et sur le plaisir qu'avait madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur de Nemours, qui connaissait assez le lieu pour entendre ce qu'en disait madame de Martigues, pensa qu'il n'était pas impossible qu'il y pût voir madame de Clèves, sans être vu que d'elle. Il fit quelques questions à madame de Martigues pour s'en éclaircir encore ; et monsieur de Clèves qui l'avait toujours regardé pendant que madame de Martigues avait parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passait dans l'esprit. Les questions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette pensée ; en sorte qu'il ne douta point qu'il n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il ne se trompait pas dans ses soupçons. Ce dessein entra si fortement dans l'esprit de monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer aux moyens de l'exécuter, dès le lendemain matin, il demanda congé au roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu'il inventa. Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage ; mais il résolut de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que monsieur de Nemours, et de venir lui-même caché découvrir quel succès aurait ce voyage ; mais craignant que son départ ne parût extraordinaire, et que monsieur de Nemours, en étant averti, ne prît d'autres mesures, il résolut de se fier à un gentilhomme qui était à lui, dont il connaissait la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il se trouvait. Il lui dit quelle avait été jusqu'alors la vertu de madame de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de monsieur de Nemours, de l'observer exactement, de voir s'il n'irait point à Coulommiers, et s'il n'entrerait point la nuit dans le jardin. Le gentilhomme qui était très capable d'une telle commission, s'en acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit monsieur de Nemours jusqu'à un village, à une demi-lieue de Coulommiers, où ce prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'était pour y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi ; il passa le village et alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeait que monsieur de Nemours pouvait passer ; il ne se trompa point dans tout ce qu'il avait pensé. Sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, et quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément monsieur de Nemours. Il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendrait personne, et pour choisir le lieu par où il pourrait passer le plus aisément. Les palissades étaient fort hautes, et il y en avait encore derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer ; en sorte qu'il était assez difficile de se faire passage. Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins ; sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où était madame de Clèves. Il vit beaucoup de lumières dans le cabinet, toutes les fenêtres en étaient ouvertes ; et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres, qui servait de porte, pour voir ce que faisait madame de Clèves. Il vit qu'elle était seule ; mais il la vit d'une si admirable beauté, qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisait chaud, et elle n'avait rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés. Elle était sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avait plusieurs corbeilles pleines de rubans ; elle en choisit quelques-uns, et monsieur de Nemours remarqua que c'étaient des mêmes couleurs qu'il avait portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisait des noeuds à une canne des Indes, fort extraordinaire, qu'il avait portée quelque temps, et qu'il avait donnée à sa soeur, à qui madame de Clèves l'avait prise sans faire semblant de la reconnaître pour avoir été à monsieur de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandaient sur son visage les sentiments qu'elle avait dans le coeur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table, vis-à-vis du tableau du siège de Metz, où était le portrait de monsieur de Nemours ; elle s'assit, et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner. On ne peut exprimer ce que sentit monsieur de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu'il adorait ; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant. Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeurait immobile à regarder madame de Clèves, sans songer que les moments lui étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devait attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin ; il crut qu'il le pourrait faire avec plus de sûreté, parce qu'elle serait plus éloignée de ses femmes ; mais voyant qu'elle demeurait dans le cabinet, il prit la résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble n'eut-il point ! Quelle crainte de lui déplaire ! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avait tant de douceur, et de le voir devenir plein de sévérité et de colère ! Il trouva qu'il y avait eu de la folie, non pas à venir voir madame de Clèves sans être vu, mais à penser de s'en faire voir ; il vit tout ce qu'il n'avait point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre au milieu de la nuit, une personne à qui il n'avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne devait pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle aurait une juste colère du péril où il l'exposait, par les accidents qui pouvaient arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que lui donnait tout ce qu'il avait vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble qu'une écharpe qu'il avait s'embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le reconnaître et sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de trouble qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se trouvait mal ; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour donner le temps à monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'était trompée, et que c'était un effet de son imagination d'avoir cru voir monsieur de Nemours. Elle savait qu'il était à Chambord, elle ne trouvait nulle apparence qu'il eût entrepris une chose si hasardeuse ; elle eut envie plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le jardin s'il y avait quelqu'un. Peut-être souhaitait-elle, autant qu'elle le craignait, d'y trouver monsieur de Nemours ; mais enfin la raison et la prudence l'emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva qu'il valait mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre le hasard de s'en éclaircir. Elle fut longtemps à se résoudre à sortir d'un lieu dont elle pensait que ce prince était peut-être si proche, et il était quasi jour quand elle revint au château. Monsieur de Nemours était demeuré dans le jardin, tant qu'il avait vu de la lumière ; il n'avait pu perdre l'espérance de revoir madame de Clèves, quoiqu'il fût persuadé qu'elle l'avait reconnu, et qu'elle n'était sortie que pour l'éviter ; mais, voyant qu'on fermait les portes, il jugea bien qu'il n'avait plus rien à espérer. Il vint reprendre son cheval tout proche du lieu où attendait le gentilhomme de monsieur de Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même village, d'où il était parti le soir. Monsieur de Nemours se résolut d'y passer tout le jour, afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir si madame de Clèves aurait encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à être vue ; quoiqu'il eût une joie sensible de l'avoir trouvée si remplie de son idée, il était néanmoins très affligé de lui avoir vu un mouvement si naturel de le fuir. La passion n'a jamais été si tendre et si violente qu'elle l'était alors en ce prince. Il s'en alla sous des saules, le long d'un petit ruisseau qui coulait derrière la maison où il était caché. Il s'éloigna le plus qu'il lui fut possible, pour n'être vu ni entendu de personne ; il s'abandonna aux transports de son amour, et son coeur en fut tellement pressé qu'il fut contraint de laisser couler quelques larmes ; mais ces larmes n'étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre, elles étaient mêlées de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans l'amour. Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu'il en était amoureux ; quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours eue pour lui, quoiqu'elle l'aimât. "Car, enfin, elle m'aime, disait-il ; elle m'aime, je n'en saurais douter ; les plus grands engagements et les plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que j'en ai eues. Cependant je suis traité avec la même rigueur que si j'étais haï ; j'ai espéré au temps, je n'en dois plus rien attendre ; je la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même. Si je n'étais point aimé, je songerais à plaire ; mais je plais, on m'aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement dois-je attendre dans ma destinée ? Quoi ! je serai aimé de la plus aimable personne du monde, et je n'aurai cet excès d'amour que donnent les premières certitudes d'être aimé, que pour mieux sentir la douleur d'être maltraité ! Laissez-moi voir que vous m'aimez, belle princesse, s'écria-t-il, laissez-moi voir vos sentiments ; pourvu que je les connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m'accablez. Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait ; pouvez-vous l'avoir regardé avec tant de douceur, et m'avoir fui moi-même si cruellement ? Que craignez-vous ? Pourquoi mon amour vous est-il si redoutable ? Vous m'aimez, vous me le cachez inutilement ; vous-même m'en avez donné des marques involontaires. Je sais mon bonheur ; laissez-m'en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je sois malheureux ? Qu'elle était belle cette nuit ! Comment ai-je pu résister à l'envie de me jeter à ses pieds ? Si je l'avais fait, je l'aurais peut-être empêchée de me fuir, mon respect l'aurait rassurée ; mais peut-être elle ne m'a pas reconnu ; je m'afflige plus que je ne dois, et la vue d'un homme, à une heure si extraordinaire, l'a effrayée." Ces mêmes pensées occupèrent tout le jour monsieur de Nemours ; il attendit la nuit avec impatience ; et quand elle fut venue, il reprit le chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monsieur de Clèves, qui s'était déguisé afin d'être moins remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il l'avait suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le même jardin. Ce prince connut bientôt que madame de Clèves n'avait pas voulu hasarder qu'il essayât encore de la voir ; toutes les portes étaient fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s'il ne verrait point de lumières ; mais ce fut inutilement. Madame de Clèves s'étant doutée que monsieur de Nemours pourrait revenir, était demeurée dans sa chambre ; elle avait appréhendé de n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avait pas voulu se mettre au hasard de lui parler d'une manière si peu conforme à la conduite qu'elle avait eue jusqu'alors. Quoique monsieur de Nemours n'eût aucune espérance de la voir, il ne put se résoudre à sortir si tôt d'un lieu où elle était si souvent. Il passa la nuit entière dans le jardin, et trouva quelque consolation à voir du moins les mêmes objets qu'elle voyait tous les jours. Le soleil était levé devant qu'il pensât à se retirer ; mais enfin la crainte d'être découvert l'obligea à s'en aller. Il lui fut impossible de s'éloigner sans voir madame de Clèves ; et il alla chez madame de Mercoeur, qui était alors dans cette maison qu'elle avait proche de Coulommiers. Elle fut extrêmement surprise de l'arrivée de son frère. Il inventa une cause de son voyage, assez vraisemblable pour la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu'il l'obligea à lui proposer d'elle-même d'aller chez madame de Clèves. Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et monsieur de Nemours dit à sa soeur qu'il la quitterait à Coulommiers, pour s'en retourner en diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter à Coulommiers, dans la pensée de l'en laisser partir la première ; et il crut avoir trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves. Comme ils arrivèrent, elle se promenait dans une grande allée qui borde le parterre. La vue de monsieur de Nemours ne lui causa pas un médiocre trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu'elle avait vu la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de colère, par la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvait dans ce qu'il avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses indifférentes ; et néanmoins, il trouva l'art d'y faire paraître tant d'esprit, tant de complaisance et tant d'admiration pour madame de Clèves, qu'il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu'elle avait eue d'abord. Lorsqu'il se sentit rassuré de sa première crainte, il témoigna une extrême curiosité d'aller voir le pavillon de la forêt. Il en parla comme du plus agréable lieu du monde et en fit même une description si particulière, que madame de Mercoeur lui dit qu'il fallait qu'il y eût été plusieurs fois pour en connaître si bien toutes les beautés. -- Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que monsieur de Nemours y ait jamais entré ; c'est un lieu qui n'est achevé que depuis peu. -- Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai été, reprit monsieur de Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point être bien aise que vous ayez oublié de m'y avoir vu. Madame de Mercoeur, qui regardait la beauté des jardins, n'avait point d'attention à ce que disait son frère. Madame de Clèves rougit, et baissant les yeux sans regarder monsieur de Nemours : -- Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu ; et si vous y avez été, c'est sans que je l'aie su. -- Il est vrai, Madame, répliqua monsieur de Nemours, que j'y ai été sans vos ordres, et j'y ai passé les plus doux et les plus cruels moments de ma vie. Madame de Clèves entendait trop bien tout ce que disait ce prince, mais elle n'y répondit point ; elle songea à empêcher madame de Mercoeur d'aller dans ce cabinet, parce que le portrait de monsieur de Nemours y était, et qu'elle ne voulait pas qu'elle l'y vît. Elle fit si bien que le temps se passa insensiblement, et madame de Mercoeur parla de s'en retourner. Mais quand madame de Clèves vit que monsieur de Nemours et sa soeur ne s'en allaient pas ensemble, elle jugea bien à quoi elle allait être exposée ; elle se trouva dans le même embarras où elle s'était trouvée à Paris et elle prit aussi le même parti. La crainte que cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons qu'avait son mari ne contribua pas peu à la déterminer ; et pour éviter que monsieur de Nemours ne demeurât seul avec elle, elle dit à madame de Mercoeur qu'elle l'allait conduire jusqu'au bord de la forêt, et elle ordonna que son carrosse la suivît. La douleur qu'eut ce prince de trouver toujours cette même continuation des rigueurs en madame de Clèves fut si violente qu'il en pâlit dans le même moment. Madame de Mercoeur lui demanda s'il se trouvait mal ; mais il regarda madame de Clèves, sans que personne s'en aperçût, et il lui fit juger par ses regards qu'il n'avait d'autre mal que son désespoir. Cependant il fallut qu'il les laissât partir sans oser les suivre, et après ce qu'il avait dit, il ne pouvait plus retourner avec sa soeur ; ainsi, il revint à Paris, et en partit le lendemain. Le gentilhomme de monsieur de Clèves l'avait toujours observé : il revint aussi à Paris, et, comme il vit monsieur de Nemours parti pour Chambord, il prit la poste afin d'y arriver devant lui, et de rendre compte de son voyage. Son maître attendait son retour, comme ce qui allait décider du malheur de toute sa vie. Sitôt qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu'il n'avait que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque temps saisi d'affliction, la tête baissée sans pouvoir parler ; enfin, il lui fit signe de la main de se retirer : -- Allez, dit-il, je vois ce que vous avez à me dire ; mais je n'ai pas la force de l'écouter. -- Je n'ai rien à vous apprendre, répondit le gentilhomme, sur quoi on puisse faire de jugement assuré. Il est vrai que monsieur de Nemours a entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu'il a été le jour d'après à Coulommiers avec madame de Mercoeur. -- C'est assez, répliqua monsieur de Clèves, c'est assez, en lui faisant encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin d'un plus grand éclaircissement. Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son désespoir. Il n'y en a peut-être jamais eu un plus violent, et peu d'hommes d'un aussi grand courage et d'un coeur aussi passionné que monsieur de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause l'infidélité d'une maîtresse et la honte d'être trompé par une femme. Monsieur de Clèves ne put résister à l'accablement où il se trouva. La fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de si grands accidents, que dès ce moment sa maladie parut très dangereuse. On en donna avis à madame de Clèves ; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il était encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si glacé pour elle, qu'elle en fut extrêmement surprise et affligée. Il lui parut même qu'il recevait avec peine les services qu'elle lui rendait ; mais enfin, elle pensa que c'était peut-être un effet de sa maladie. D'abord qu'elle fut à Blois, où la cour était alors, monsieur de Nemours ne put s'empêcher d'avoir de la joie de savoir qu'elle était dans le même lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez monsieur de Clèves, sur le prétexte de savoir de ses nouvelles ; mais ce fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et avait une douleur violente de l'état où elle le voyait. Monsieur de Nemours était désespéré qu'elle fût si affligée ; il jugeait aisément combien cette affliction renouvelait l'amitié qu'elle avait pour monsieur de Clèves, et combien cette amitié faisait une diversion dangereuse à la passion qu'elle avait dans le coeur. Ce sentiment lui donna un chagrin mortel pendant quelque temps ; mais l'extrémité du mal de monsieur de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il vit que madame de Clèves serait peut-être en liberté de suivre son inclination, et qu'il pourrait trouver dans l'avenir une suite de bonheur et de plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pensée, tant elle lui donnait de trouble et de transports, et il en éloignait son esprit par la crainte de se trouver trop malheureux, s'il venait à perdre ses espérances. Cependant monsieur de Clèves était presque abandonné des médecins. Un des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très fâcheuse, il dit sur le matin qu'il voulait reposer. Madame de Clèves demeura seule dans sa chambre ; il lui parut qu'au lieu de reposer, il avait beaucoup d'inquiétude. Elle s'approcha et se vint mettre à genoux devant son lit le visage tout couvert de larmes. Monsieur de Clèves avait résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu'il avait contre elle ; mais les soins qu'elle lui rendait, et son affliction, qui lui paraissait quelquefois véritable, et qu'il regardait aussi quelquefois comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des sentiments si opposés et si douloureux, qu'il ne les put renfermer en lui-même. -- Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour une mort que vous causez, et qui ne vous peut donner la douleur que vous faites paraître. Je ne suis plus en état de vous faire des reproches, continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie et par la douleur ; mais je meurs du cruel déplaisir que vous m'avez donné. Fallait-il qu'une action aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me parler à Coulommiers eût si peu de suite ? Pourquoi m'éclairer sur la passion que vous aviez pour monsieur de Nemours, si votre vertu n'avait pas plus d'étendue pour y résister? Je vous aimais jusqu'à être bien aise d'être trompé, je l'avoue à ma honte ; j'ai regretté ce faux repos dont vous m'avez tiré. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement tranquille dont jouissent tant de maris ? J'eusse, peut-être, ignoré toute ma vie que vous aimiez monsieur de Nemours. Je mourrai, ajouta-t-il ; mais sachez que vous me rendez la mort agréable, et qu'après m'avoir ôté l'estime et la tendresse que j'avais pour vous, la vie me ferait horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la passer avec une personne que j'ai tant aimée, et dont j'ai été si cruellement trompé, ou pour vivre séparé de cette même personne, et en venir à un éclat et à des violences si opposées à mon humeur et à la passion que j'avais pour vous ? Elle a été au-delà de ce que vous en avez vu, Madame ; je vous en ai caché la plus grande partie, par la crainte de vous importuner, ou de perdre quelque chose de votre estime, par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais votre coeur ; encore une fois, je meurs sans regret, puisque je n'ai pu l'avoir, et que je ne puis plus le désirer. Adieu, Madame, vous regretterez quelque jour un homme qui vous aimait d'une passion véritable et légitime. Vous sentirez le chagrin que trouvent les personnes raisonnables dans ces engagements, et vous connaîtrez la différence d'être aimée comme je vous aimais, à l'être par des gens qui, en vous témoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur de vous séduire. Mais ma mort vous laissera en liberté, ajouta-t-il, et vous pourrez rendre monsieur de Nemours heureux, sans qu'il vous en coûte des crimes. Qu'importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus, et faut-il que j'aie la faiblesse d'y jeter les yeux ! Madame de Clèves était si éloignée de s'imaginer que son mari pût avoir des soupçons contre elle, qu'elle écouta toutes ces paroles sans les comprendre, et sans avoir d'autre idée, sinon qu'il lui reprochait son inclination pour monsieur de Nemours ; enfin, sortant tout d'un coup de son aveuglement : -- Moi, des crimes ! s'écria-t-elle ; la pensée même m'en est inconnue. La vertu la plus austère ne peut inspirer d'autre conduite que celle que j'ai eue ; et je n'ai jamais fait d'action dont je n'eusse souhaité que vous eussiez été témoin. -- Eussiez-vous souhaité, répliqua monsieur de Clèves, en la regardant avec dédain, que je l'eusse été des nuits que vous avez passées avec monsieur de Nemours ? Ah ! Madame, est-ce de vous dont je parle, quand je parle d'une femme qui a passé des nuits avec un homme ? -- Non, Monsieur, reprit-elle ; non, ce n'est pas de moi dont vous parlez. Je n'ai jamais passé ni de nuits ni de moments avec monsieur de Nemours. Il ne m'a jamais vue en particulier ; je ne l'ai jamais souffert, ni écouté, et j'en ferais tous les serments... -- N'en dites pas davantage, interrompit monsieur de Clèves ; de faux serments ou un aveu me feraient peut-être une égale peine. Madame de Clèves ne pouvait répondre ; ses larmes et sa douleur lui ôtaient la parole ; enfin, faisant un effort : -- Regardez-moi du moins ; écoutez-moi, lui dit-elle. S'il n'y allait que de mon intérêt, je souffrirais ces reproches ; mais il y va de votre vie. Écoutez-moi, pour l'amour de vous-même : il est impossible qu'avec tant de vérité, je ne vous persuade mon innocence. -- Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader ! s'écria-t-il ; mais que me pouvez-vous dire ? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas été à Coulommiers avec sa soeur ? Et n'avait-il pas passé les deux nuits précédentes avec vous dans le jardin de la forêt ? -- Si c'est là mon crime, répliqua-t-elle, il m'est aisé de me justifier. Je ne vous demande point de me croire ; mais croyez tous vos domestiques, et sachez si j'allai dans le jardin de la forêt la veille que monsieur de Nemours vint à Coulommiers, et si je n'en sortis pas le soir d'auparavant deux heures plus tôt que je n'avais accoutumé. Elle lui conta ensuite comme elle avait cru voir quelqu'un dans ce jardin. Elle lui avoua qu'elle avait cru que c'était monsieur de Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la vérité se persuade si aisément lors même qu'elle n'est pas vraisemblable, que monsieur de Clèves fut presque convaincu de son innocence. -- Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire. Je me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me pourrait faire regretter la vie. Vous m'avez éclairci trop tard ; mais ce me sera toujours un soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne de l'estime que j'aie eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore avoir la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère, et que, s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre. Il voulut continuer ; mais une faiblesse lui ôta la parole. Madame de Clèves fit venir les médecins ; ils le trouvèrent presque sans vie. Il languit néanmoins encore quelques jours, et mourut enfin avec une constance admirable. Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente, qu'elle perdit quasi l'usage de la raison. La reine la vint voir avec soin, et la mena dans un couvent, sans qu'elle sût où on la conduisait. Ses belles-soeurs la ramenèrent à Paris, qu'elle n'était pas encore en état de sentir distinctement sa douleur. Quand elle commença d'avoir la force de l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avait perdu, qu'elle considéra qu'elle était la cause de sa mort, et que c'était par la passion qu'elle avait eue pour un autre qu'elle en était cause, l'horreur qu'elle eut pour elle-même et pour monsieur de Nemours ne se peut représenter. Ce prince n'osa dans ces commencements lui rendre d'autres soins que ceux que lui ordonnait la bienséance. Il connaissait assez madame de Clèves, pour croire qu'un plus grand empressement lui serait désagréable ; mais ce qu'il apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devait avoir longtemps la même conduite. Un écuyer qu'il avait lui conta que le gentilhomme de monsieur de Clèves, qui était son ami intime, lui avait dit, dans sa douleur de la perte de son maître, que le voyage de monsieur de Nemours à Coulommiers était cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de ce discours ; mais après y avoir fait réflexion, il devina une partie de la vérité, et il jugea bien quels seraient d'abord les sentiments de madame de Clèves et quel éloignement elle aurait de lui, si elle croyait que le mal de son mari eût été causé par la jalousie. Il crut qu'il ne fallait pas même la faire sitôt souvenir de son nom ; et il suivit cette conduite, quelque pénible qu'elle lui parût. Il fit un voyage à Paris, et ne put s'empêcher néanmoins d'aller à sa porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la voyait, et qu'elle avait même défendu qu'on lui rendît compte de ceux qui l'iraient chercher. Peut-être que ces ordres si exacts étaient donnés en vue de ce prince, et pour ne point entendre parler de lui. Monsieur de Nemours était trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument privé de la vue de madame de Clèves. Il résolut de trouver des moyens, quelque difficiles qu'ils pussent être, de sortir d'un état qui lui paraissait si insupportable. La douleur de cette princesse passait les bornes de la raison. Ce mari mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle, ne lui sortait point de l'esprit. Elle repassait incessamment tout ce qu'elle lui devait, et elle se faisait un crime de n'avoir pas eu de la passion pour lui, comme si c'eût été une chose qui eût été en son pouvoir. Elle ne trouvait de consolation qu'à penser qu'elle le regrettait autant qu'il méritait d'être regretté, et qu'elle ne ferait dans le reste de sa vie que ce qu'il aurait été bien aise qu'elle eût fait s'il avait vécu. Elle avait pensé plusieurs fois comment il avait su que monsieur de Nemours était venu à Coulommiers ; elle ne soupçonnait pas ce prince de l'avoir conté, et il lui paraissait même indifférent qu'il l'eût redit, tant elle se croyait guérie et éloignée de la passion qu'elle avait eue pour lui. Elle sentait néanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il était cause de la mort de son mari, et elle se souvenait avec peine de la crainte que monsieur de Clèves lui avait témoignée en mourant qu'elle ne l'épousât ; mais toutes ces douleurs se confondaient dans celle de la perte de son mari, et elle croyait n'en avoir point d'autre. Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de cette violente affliction où elle était, et passa dans un état de tristesse et de langueur. Madame de Martigues fit un voyage à Paris, et la vit avec soin pendant le séjour qu'elle y fit. Elle l'entretint de la cour et de tout ce qui s'y passait ; et quoique madame de Clèves ne parût pas y prendre intérêt, madame de Martigues ne laissait pas de lui en parler pour la divertir. Elle lui conta des nouvelles du vidame, de monsieur de Guise, et de tous les autres qui étaient distingués par leur personne ou par leur mérite. -- Pour monsieur de Nemours, dit-elle, je ne sais si les affaires ont pris dans son coeur la place de la galanterie ; mais il a bien moins de joie qu'il n'avait accoutumé d'en avoir, il paraît fort retiré du commerce des femmes. Il fait souvent des voyages à Paris, et je crois même qu'il y est présentement. Le nom de monsieur de Nemours surprit madame de Clèves et la fit rougir. Elle changea de discours, et madame de Martigues ne s'aperçut point de son trouble. Le lendemain, cette princesse, qui cherchait des occupations conformes à l'état où elle était, alla proche de chez elle voir un homme qui faisait des ouvrages de soie d'une façon particulière ; et elle y fut dans le dessein d'en faire faire de semblables. Après qu'on les lui eut montrés, elle vit la porte d'une chambre où elle crut qu'il y en avait encore ; elle dit qu'on la lui ouvrît. Le maître répondit qu'il n'en avait pas la clef, et qu'elle était occupée par un homme qui y venait quelquefois pendant le jour pour dessiner de belles maisons et des jardins que l'on voyait de ses fenêtres. -- C'est l'homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il ; il n'a guère la mine d'être réduit à gagner sa vie. Toutes les fois qu'il vient céans, je le vois toujours regarder les maisons et les jardins ; mais je ne le vois jamais travailler. Madame de Clèves écoutait ce discours avec une grande attention. Ce que lui avait dit madame de Martigues, que monsieur de Nemours était quelquefois à Paris, se joignit dans son imagination à cet homme bien fait qui venait proche de chez elle, et lui fit une idée de monsieur de Nemours, et de monsieur de Nemours appliqué à la voir, qui lui donna un trouble confus, dont elle ne savait pas même la cause. Elle alla vers les fenêtres pour voir où elles donnaient ; elle trouva qu'elles voyaient tout son jardin et la face de son appartement. Et, lorsqu'elle fut dans sa chambre, elle remarqua aisément cette même fenêtre où l'on lui avait dit que venait cet homme. La pensée que c'était monsieur de Nemours changea entièrement la situation de son esprit ; elle ne se trouva plus dans un certain triste repos qu'elle commençait à goûter, elle se sentit inquiète et agitée. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-même, elle sortit, et alla prendre l'air dans un jardin hors des faubourgs, où elle pensait être seule. Elle crut en y arrivant qu'elle ne s'était pas trompée ; elle ne vit aucune apparence qu'il y eût quelqu'un, et elle se promena assez longtemps. Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut, au bout d'une allée, dans l'endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle vit un homme couché sur des bancs, qui paraissait enseveli dans une rêverie profonde, et elle reconnut que c'était monsieur de Nemours. Cette vue l'arrêta tout court. Mais ses gens qui la suivaient firent quelque bruit, qui tira monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder qui avait causé le bruit qu'il avait entendu, il se leva de sa place pour éviter la compagnie qui venait vers lui, et tourna dans une autre allée, en faisant une révérence fort basse, qui l'empêcha même de voir ceux qu'il saluait. S'il eût su ce qu'il évitait, avec quelle ardeur serait-il retourné sur ses pas ! Mais il continua à suivre l'allée, et madame de Clèves le vit sortir par une porte de derrière où l'attendait son carrosse. Quel effet produisit cette vue d'un moment dans le coeur de madame de Clèves ! Quelle passion endormie se ralluma dans son coeur, et avec quelle violence ! Elle s'alla asseoir dans le même endroit d'où venait de sortir monsieur de Nemours ; elle y demeura comme accablée. Ce prince se présenta à son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui était au monde, l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect jusqu'à sa douleur, songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la cour, dont il faisait les délices, pour aller regarder les murailles qui la refermaient, pour venir rêver dans des lieux où il ne pouvait prétendre de la rencontrer ; enfin un homme digne d'être aimé par son seul attachement, et pour qui elle avait une inclination si violente, qu'elle l'aurait aimé, quand il ne l'aurait pas aimée ; mais de plus, un homme d'une qualité élevée et convenable à la sienne. Plus de devoir, plus de vertu qui s'opposassent à ses sentiments ; tous les obstacles étaient levés, et il ne restait de leur état passé que la passion de monsieur de Nemours pour elle, et que celle qu'elle avait pour lui. Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la mort de monsieur de Clèves l'avait assez occupée, pour avoir empêché qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de monsieur de Nemours les amena en foule dans son esprit ; mais, quand il en eut été pleinement rempli, et qu'elle se souvint aussi que ce même homme, qu'elle regardait comme pouvant l'épouser, était celui qu'elle avait aimé du vivant de son mari, et qui était la cause de sa mort, que même en mourant, il lui avait témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu était si blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvait guère moins de crime à épouser monsieur de Nemours qu'elle en avait trouvé à l'aimer pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna à ces réflexions si contraires à son bonheur ; elle les fortifia encore de plusieurs raisons qui regardaient son repos et les maux qu'elle prévoyait en épousant ce prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle était, elle s'en revint chez elle, persuadée qu'elle devait fuir sa vue comme une chose entièrement opposée à son devoir. Mais cette persuasion, qui était un effet de sa raison et de sa vertu, n'entraînait pas son coeur. Il demeurait attaché à monsieur de Nemours avec une violence qui la mettait dans un état digne de compassion, et qui ne lui laissa plus de repos ; elle passa une des plus cruelles nuits qu'elle eût jamais passées. Le matin, son premier mouvement fut d'aller voir s'il n'y aurait personne à la fenêtre qui donnait chez elle ; elle y alla, elle y vit monsieur de Nemours. Cette vue la surprit, et elle se retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu'il avait été reconnu. Il avait souvent désiré de l'être, depuis que sa passion lui avait fait trouver ces moyens de voir madame de Clèves ; et lorsqu'il n'espérait pas d'avoir ce plaisir, il allait rêver dans le même jardin où elle l'avait trouvé. Lassé enfin d'un état si malheureux et si incertain, il résolut de tenter quelque voie d'éclaircir sa destinée. "Que veux-je attendre ? disait-il ; il y a longtemps que je sais que j'en suis aimé ; elle est libre, elle n'a plus de devoir à m'opposer. Pourquoi me réduire à la voir sans en être vu, et sans lui parler ? Est-il possible que l'amour m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu si différent de ce que j'ai été dans les autres passions de ma vie ? J'ai dû respecter la douleur de madame de Clèves ; mais je la respecte trop longtemps, et je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a pour moi." Après ces réflexions, il songea aux moyens dont il devait se servir pour la voir. Il crut qu'il n'y avait plus rien qui l'obligeât à cacher sa passion au vidame de Chartres ; il résolut de lui en parler, et de lui dire le dessein qu'il avait pour sa nièce. Le vidame était alors à Paris : tout le monde y était venu donner ordre à son équipage et à ses habits, pour suivre le roi, qui devait conduire la reine d'Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le vidame, et lui fit un aveu sincère de tout ce qu'il lui avait caché jusqu'alors, à la réserve des sentiments de madame de Clèves dont il ne voulut pas paraître instruit. Le vidame reçut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de joie, et l'assura que sans savoir ses sentiments, il avait souvent pensé, depuis que madame de Clèves était veuve, qu'elle était la seule personne digne de lui. Monsieur de Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler, et de savoir quelles étaient ses dispositions. Le vidame lui proposa de le mener chez elle ; mais monsieur de Nemours crut qu'elle en serait choquée parce qu'elle ne voyait encore personne. Ils trouvèrent qu'il fallait que monsieur le vidame la priât de venir chez lui, sur quelque prétexte, et que monsieur de Nemours y vînt par un escalier dérobé, afin de n'être vu de personne. Cela s'exécuta comme ils l'avaient résolu : madame de Clèves vint ; le vidame l'alla recevoir, et la conduisit dans un grand cabinet, au bout de son appartement. Quelque temps après, monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'eût conduit. Madame de Clèves fut extrêmement surprise de le voir : elle rougit, et essaya de cacher sa rougeur. Le vidame parla d'abord de choses différentes, et sortit, supposant qu'il avait quelque ordre à donner. Il dit à madame de Clèves qu'il la priait de faire les honneurs de chez lui, et qu'il allait rentrer dans un moment. L'on ne peut exprimer ce que sentirent monsieur de Nemours et madame de Clèves, de se trouver seuls et en état de se parler pour la première fois. Ils demeurèrent quelque temps sans rien dire ; enfin, monsieur de Nemours rompant le silence : -- Pardonnerez-vous à monsieur de Chartres, Madame, lui dit-il, de m'avoir donné l'occasion de vous voir, et de vous entretenir, que vous m'avez toujours si cruellement ôtée ? -- Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d'avoir oublié l'état où je suis, et à quoi il expose ma réputation. En prononçant ces paroles, elle voulut s'en aller ; et monsieur de Nemours, la retenant : -- Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, personne ne sait que je suis ici, et aucun hasard n'est à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi ; si ce n'est par bonté, que ce soit du moins pour l'amour de vous-même, et pour vous délivrer des extravagances où m'emporterait infailliblement une passion dont je ne suis plus le maître. Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu'elle avait pour monsieur de Nemours, et le regardant avec des yeux pleins de douceur et de charmes : -- Mais qu'espérez-vous, lui dit-elle, de la complaisance que vous me demandez ? Vous vous repentirez, peut-être, de l'avoir obtenue, et je me repentirai infailliblement de vous l'avoir accordée. Vous méritez une destinée plus heureuse que celle que vous avez eue jusqu'ici, et que celle que vous pouvez trouver à l'avenir, à moins que vous ne la cherchiez ailleurs ! -- Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs ! Et y en a-t-il d'autre que d'être aimé de vous ? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je ne saurais croire, Madame, que vous ignoriez ma passion, et que vous ne la connaissiez pour la plus véritable et la plus violente qui sera jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des choses qui vous sont inconnues? Et à quelle épreuve l'avez-vous mise par vos rigueurs ? -- Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y résous, répondit madame de Clèves en s'asseyant, je le ferai avec une sincérité que vous trouverez malaisément dans les personnes de mon sexe. Je ne vous dirai point que je n'ai pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi ; peut-être ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue donc, non seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu tel que vous pouvez souhaiter qu'il m'ait paru. -- Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible que vous n'en ayez point été touchée ? Et oserais-je vous demander s'il n'a fait aucune impression dans votre coeur ? -- Vous en avez dû juger par ma conduite, lui répliqua-t-elle ; mais je voudrais bien savoir ce que vous en avez pensé. -- Il faudrait que je fusse dans un état plus heureux pour vous l'oser dire, répondit-il ; et ma destinée a trop peu de rapport à ce que je vous dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c'est que j'ai souhaité ardemment que vous n'eussiez pas avoué à monsieur de Clèves ce que vous me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous m'eussiez laissé voir. -- Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant, que j'aie avoué quelque chose à monsieur de Clèves ? -- Je l'ai su par vous-même, Madame, répondit-il ; mais, pour me pardonner la hardiesse que j'ai eue de vous écouter, souvenez-vous si j'ai abusé de ce que j'ai entendu, si mes espérances en ont augmenté, et si j'ai eu plus de hardiesse à vous parler. Il commença à lui conter comme il avait entendu sa conversation avec monsieur de Clèves ; mais elle l'interrompit avant qu'il eût achevé. -- Ne m'en dites pas davantage, lui dit-elle ; je vois présentement par où vous avez été si bien instruit. Vous ne me le parûtes déjà que trop chez madame la dauphine, qui avait su cette aventure par ceux à qui vous l'aviez confiée. Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la chose était arrivée. -- Ne vous excusez point, reprit-elle ; il y a longtemps que je vous ai pardonné, sans que vous m'ayez dit de raison. Mais puisque vous avez appris par moi-même ce que j'avais eu dessein de vous cacher toute ma vie, je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments qui m'étaient inconnus devant que de vous avoir vu, et dont j'avais même si peu d'idée, qu'ils me donnèrent d'abord une surprise qui augmentait encore le trouble qui les suit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire sans crime, et que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par mes sentiments. -- Croyez-vous, Madame, lui dit monsieur de Nemours, en se jetant à ses genoux, que je n'expire pas à vos pieds de joie et de transport ? -- Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que ce que vous ne saviez déjà que trop. -- Ah ! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet du hasard, ou de l'apprendre par vous-même, et de voir que vous voulez bien que je le sache ! -- Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le sachiez, et que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne sais même si je ne vous le dis point, plus pour l'amour de moi que pour l'amour de vous. Car enfin cet aveu n'aura point de suite, et je suivrai les règles austères que mon devoir m'impose. -- Vous n'y songez pas, Madame, répondit monsieur de Nemours ; il n'y a plus de devoir qui vous lie, vous êtes en liberté ; et si j'osais, je vous dirais même qu'il dépend de vous de faire en sorte que votre devoir vous oblige un jour à conserver les sentiments que vous avez pour moi. -- Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penser jamais à personne, et moins à vous qu'à qui que ce soit au monde, par des raisons qui vous sont inconnues. -- Elles ne me le sont peut-être pas, Madame, reprit-il ; mais ce ne sont point de véritables raisons. Je crois savoir que monsieur de Clèves m'a cru plus heureux que je n'étais, et qu'il s'est imaginé que vous aviez approuvé des extravagances que la passion m'a fait entreprendre sans votre aveu. -- Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle, je n'en saurais soutenir la pensée ; elle me fait honte, et elle m'est aussi trop douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est que trop véritable que vous êtes cause de la mort de monsieur de Clèves ; les soupçons que lui a donnés votre conduite inconsidérée lui ont coûté la vie, comme si vous la lui aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais faire, si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités, et que le même malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce n'est pas la même chose à l'égard du monde ; mais au mien il n'y a aucune différence, puisque je sais que c'est par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi. -- Ah ! Madame, lui dit monsieur de Nemours, quel fantôme de devoir opposez-vous à mon bonheur ? Quoi ! Madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera de rendre heureux un homme que vous ne haïssez pas ? Quoi ! j'aurais pu concevoir l'espérance de passer ma vie avec vous ; ma destinée m'aurait conduit à aimer la plus estimable personne du monde ; j'aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable maîtresse ; elle ne m'aurait pas haï, et je n'aurais trouvé dans sa conduite que tout ce qui peut être à désirer dans une femme ? Car enfin, Madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces deux choses se soient jamais trouvées au degré qu'elles sont en vous. Tous ceux qui épousent des maîtresses dont ils sont aimés, tremblent en les épousant, et regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles ont eue avec eux ; mais en vous, Madame, rien n'est à craindre, et on ne trouve que des sujets d'admiration. N'aurais-je envisagé, dis-je, une si grande félicité, que pour vous y voir apporter vous-même des obstacles ? Ah ! Madame, vous oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes, ou plutôt vous ne m'en avez jamais distingué : vous vous êtes trompée, et je me suis flatté. -- Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle ; les raisons de mon devoir ne me paraîtraient peut-être pas si fortes sans cette distinction dont vous vous doutez, et c'est elle qui me fait envisager des malheurs à m'attacher à vous. -- Je n'ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir que vous craignez des malheurs ; mais je vous avoue qu'après tout ce que vous avez bien voulu me dire, je ne m'attendais pas à trouver une si cruelle raison. -- Elle est si peu offensante pour vous, reprit madame de Clèves, que j'ai même beaucoup de peine à vous l'apprendre. -- Hélas ! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire ? -- Je veux vous parler encore avec la même sincérité que j'ai déjà commencé, reprit-elle, et je vais passer par-dessus toute la retenue et toutes les délicatesses que je devrais avoir dans une première conversation, mais je vous conjure de m'écouter sans m'interrompre. "Je crois devoir à votre attachement la faible récompense de ne vous cacher aucun de mes sentiments, et de vous les laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paraître ; néanmoins je ne saurais vous avouer, sans honte, que la certitude de n'être plus aimée de vous, comme je le suis, me paraît un si horrible malheur, que, quand je n'aurais point des raisons de devoir insurmontables, je doute si je pourrais me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je sais que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d'une sorte que le public n'aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? Dois-je espérer un miracle en ma faveur et puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette passion dont je ferais toute ma félicité ? Monsieur de Clèves était peut-être l'unique homme du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage. Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur ; peut-être aussi que sa passion n'avait subsisté que parce qu'il n'en aurait pas trouvé en moi. Mais je n'aurais pas le même moyen de conserver la vôtre : je crois même que les obstacles ont fait votre constance. Vous en avez assez trouvé pour vous animer à vaincre ; et mes actions involontaires, ou les choses que le hasard vous a apprises, vous ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter. -- Ah ! Madame, reprit monsieur de Nemours, je ne saurais garder le silence que vous m'imposez : vous me faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur. -- J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me conduire ; mais elles ne sauraient m'aveugler. Rien ne me peut empêcher de connaître que vous êtes né avec toutes les dispositions pour la galanterie, et toutes les qualités qui sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez déjà eu plusieurs passions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée de n'avoir point le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous cacher que vous me l'avez fait connaître, et que je souffris de si cruelles peines le soir que la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l'on disait qui s'adressait à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait croire que c'est le plus grand de tous les maux. "Par vanité ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher. Il y en a peu à qui vous ne plaisiez ; mon expérience me ferait croire qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet état néanmoins, je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la souffrance ; je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari, quand on n'a à lui reprocher que de n'avoir plus d'amour ? Quand je pourrais m'accoutumer à cette sorte de malheur, pourrais-je m'accoutumer à celui de croire voir toujours monsieur de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épousé et me faire sentir la différence de son attachement au vôtre ? Il est impossible, continua-t-elle, de passer par-dessus des raisons si fortes : il faut que je demeure dans l'état où je suis, et dans les résolution que j'ai prises de n'en sortir jamais. -- Hé ! croyez-vous le pouvoir, Madame ? s'écria monsieur de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent contre un homme qui vous adore, et qui est assez heureux pour vous plaire ? Il est plus difficile que vous ne pensez, Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque point d'exemple ; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos sentiments, et j'espère que vous les suivrez malgré vous. -- Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que j'entreprends, répliqua madame de Clèves ; je me défie de mes forces au milieu de mes raisons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monsieur de Clèves serait faible, s'il n'était soutenu par l'intérêt de mon repos ; et les raisons de mon repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir. Mais quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de surmonter l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra malheureuse, et je me priverai de votre vue, quelque violence qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir. Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui pourrait être permis dans un autre temps, et la seule bienséance interdit tout commerce entre nous. Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds, et s'abandonna à tous les divers mouvements dont il était agité. Il lui fit voir, et par ses paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus tendre passion dont un coeur ait jamais été touché. Celui de madame de Clèves n'était pas insensible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes : -- Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser de la mort de monsieur de Clèves ? Que n'ai-je commencé à vous connaître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne vous ai-je pas connu devant que d'être engagée ? Pourquoi la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible ? -- Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprit monsieur de Nemours. Vous seule vous opposez à mon bonheur ; vous seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous sauraient imposer. -- Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. Monsieur de Clèves ne fait encore que d'expirer, et cet objet funeste est trop proche pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez cependant le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui n'aurait rien aimé, si elle ne vous avait jamais vu ; croyez que les sentiments que j'ai pour vous seront éternels, et qu'ils subsisteront également, quoi que je fasse. Adieu, lui dit-elle ; voici une conversation qui me fait honte : rendez-en compte à monsieur le vidame ; j'y consens, et je vous en prie. Elle sortit en disant ces paroles, sans que monsieur de Nemours pût la retenir. Elle trouva monsieur le vidame dans la chambre la plus proche. Il la vit si troublée qu'il n'osa lui parler, et il la remit en son carrosse sans lui rien dire. Il revint trouver monsieur de Nemours, qui était si plein de joie, de tristesse, d'étonnement et d'admiration, enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion pleine de crainte et d'espérance, qu'il n'avait pas l'usage de la raison. Le vidame fut longtemps à obtenir qu'il lui rendit compte de sa conversation. Il le fit enfin ; et monsieur de Chartres, sans être amoureux, n'eut pas moins d'admiration pour la vertu, l'esprit et le mérite de madame de Clèves, que monsieur de Nemours en avait lui-même. Ils examinèrent ce que ce prince devait espérer de sa destinée ; et, quelques craintes que son amour lui pût donner, il demeura d'accord avec monsieur le vidame qu'il était impossible que madame de Clèves demeurât dans les résolutions où elle était. Ils convinrent néanmoins qu'il fallait suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevait de l'attachement qu'il avait pour elle, elle ne fit des déclarations et ne prît engagements vers le monde, qu'elle soutiendrait dans la suite, par la peur qu'on ne crût qu'elle l'eût aimé du vivant de son mari. Monsieur de Nemours se détermina à suivre le roi. C'était un voyage dont il ne pouvait aussi bien se dispenser, et il résolut à s'en aller, sans tenter même de revoir madame de Clèves du lieu où il l'avait vue quelquefois. Il pria monsieur le vidame de lui parler. Que ne lui dit-il point pour lui dire ? Quel nombre infini de raisons pour la persuader de vaincre ses scrupules ! Enfin, une partie de la nuit était passée devant que monsieur de Nemours songeât à le laisser en repos. Madame de Clèves n'était pas en état d'en trouver : ce lui était une chose si nouvelle d'être sortie de cette contrainte qu'elle s'était imposée, d'avoir souffert, pour la première fois de sa vie, qu'on lui dît qu'on était amoureux d'elle, et d'avoir dit elle-même qu'elle aimait, qu'elle ne se connaissait plus. Elle fut étonnée de ce qu'elle avait fait ; elle s'en repentit ; elle en eut de la joie : tous ses sentiments étaient pleins de trouble et de passion. Elle examina encore les raisons de son devoir qui s'opposaient à son bonheur ; elle sentit de la douleur de les trouver si fortes, et elle se repentit de les avoir si bien montrées à monsieur de Nemours. Quoique la pensée de l'épouser lui fût venue dans l'esprit sitôt qu'elle l'avait revu dans ce jardin, elle ne lui avait pas fait la même impression que venait de faire la conversation qu'elle avait eue avec lui ; et il y avait des moments où elle avait de la peine à comprendre qu'elle pût être malheureuse en l'épousant. Elle eût bien voulu se pouvoir dire qu'elle était mal fondée, et dans ses scrupules du passé, et dans ses craintes de l'avenir. La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres moments, des choses tout opposées, qui l'emportaient rapidement à la résolution de ne se point remarier et de ne voir jamais monsieur de Nemours. Mais c'était une résolution bien violente à établir dans un coeur aussi touché que le sien, et aussi nouvellement abandonné aux charmes de l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa qu'il n'était point encore nécessaire qu'elle se fît la violence de prendre des résolutions ; la bienséance lui donnait un temps considérable à se déterminer ; mais elle résolut de demeurer ferme à n'avoir aucun commerce avec monsieur de Nemours. Le vidame la vint voir, et servit ce prince avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire changer sur sa conduite, ni sur celle qu'elle avait imposée à monsieur de Nemours. Elle lui dit que son dessein était de demeurer dans l'état où elle se trouvait ; qu'elle connaissait que ce dessein était difficile à exécuter ; mais qu'elle espérait d'en avoir la force. Elle lui fit si bien voir à quel point elle était touchée de l'opinion que monsieur de Nemours avait causé la mort à son mari, et combien elle était persuadée qu'elle ferait une action contre son devoir en l'épousant, que le vidame craignit qu'il ne fût malaisé de lui ôter cette impression. Il ne dit pas à ce prince ce qu'il pensait, et en lui rendant compte de sa conversation, il lui laissa toute l'espérance que la raison doit donner à un homme qui est aimé. Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le roi. Monsieur le vidame écrivit à madame de Clèves, à la prière de monsieur de Nemours, pour lui parler de ce prince ; et, dans une seconde lettre qui suivit bientôt la première, monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa main. Mais madame de Clèves, qui ne voulait pas sortir des règles qu'elle s'était imposées, et qui craignait les accidents qui peuvent arriver par les lettres, manda au vidame qu'elle ne recevrait plus les siennes, s'il continuait à lui parler de monsieur de Nemours ; et elle lui manda si fortement, que ce prince le pria même de ne le plus nommer. La cour alla conduire la reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette absence, madame de Clèves demeura à elle-même, et, à mesure qu'elle était éloignée de monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvait faire souvenir, elle rappelait la mémoire de monsieur de Clèves, qu'elle se faisait un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avait de ne point épouser monsieur de Nemours lui paraissaient fortes du côté de son devoir, et insurmontables du côté de son repos. La fin de l'amour de ce prince, et les maux de la jalousie qu'elle croyait infaillibles dans un mariage, lui montraient un malheur certain où elle s'allait jeter ; mais elle voyait aussi qu'elle entreprenait une chose impossible, que de résister en présence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimait et dont elle était aimée, et de lui résister sur une chose qui ne choquait ni la vertu, ni la bienséance. Elle jugea que l'absence seule et l'éloignement pouvaient lui donner quelque force ; elle trouva qu'elle en avait besoin, non seulement pour soutenir la résolution de ne se pas engager, mais même pour se défendre de voir monsieur de Nemours ; et elle résolut de faire un assez long voyage, pour passer tout le temps que la bienséance l'obligeait à vivre dans la retraite. De grandes terres qu'elle avait vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus propre qu'elle pût choisir. Elle partit peu de jours avant que la cour revînt ; et, en partant, elle écrivit à monsieur le vidame, pour le conjurer que l'on ne songeât point à avoir de ses nouvelles, ni à lui écrire. Monsieur de Nemours fut affligé de ce voyage, comme un autre l'aurait été de la mort de sa maîtresse. La pensée d'être privé pour longtemps de la vue de madame de Clèves lui était une douleur sensible, et surtout dans un temps où il avait senti le plaisir de la voir, et de la voir touchée de sa passion. Cependant il ne pouvait faire autre chose que s'affliger, mais son affliction augmenta considérablement. Madame de Clèves, dont l'esprit avait été si agité, tomba dans une maladie violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle ; cette nouvelle vint à la cour. Monsieur de Nemours était inconsolable ; sa douleur allait au désespoir et à l'extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine à l'empêcher de faire voir sa passion au public ; il en eut beaucoup aussi à le retenir, et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre de ses nouvelles. La parenté et l'amitié de monsieur le vidame fut un prétexte à y envoyer plusieurs courriers ; on sut enfin qu'elle était hors de cet extrême péril où elle avait été ; mais elle demeura dans une maladie de langueur, qui ne laissait guère d'espérance de sa vie. Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paraître à madame de Clèves les choses de cette vie de cet oeil si différent dont on les voit dans la santé. La nécessité de mourir, dont elle se voyait si proche, l'accoutuma à se détacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état, elle trouva néanmoins que monsieur de Nemours n'était pas effacé de son coeur, mais elle appela à son secours, pour se défendre contre lui, toutes les raisons qu'elle croyait avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un assez grand combat en elle-même. Enfin, elle surmonta les restes de cette passion qui était affaiblie par les sentiments que sa maladie lui avait donnés. Les pensées de la mort lui avaient reproché la mémoire de monsieur de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordait à son devoir, s'imprima fortement dans son coeur. Les passions et les engagements du monde lui parurent tels qu'ils paraissent aux personnes qui ont des vues plus grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement affaiblie, lui aida à conserver ses sentiments ; mais comme elle connaissait ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes, ni revenir dans les lieux où était ce qu'elle avait aimé. Elle se retira, sur le prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire paraître un dessein arrêté de renoncer à la cour. A la première nouvelle qu'en eut monsieur de Nemours, il sentit le poids de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut, dans ce moment, qu'il n'avait plus rien à espérer ; la perte de ses espérances ne l'empêcha pas de mettre tout en usage pour faire revenir madame de Clèves. Il fit écrire la reine, il fit écrire le vidame, il l'y fit aller ; mais tout fut inutile. Le vidame la vit : elle ne lui dit point qu'elle eût pris de résolution. Il jugea néanmoins qu'elle ne reviendrait jamais. Enfin monsieur de Nemours y alla lui-même, sur le prétexte d'aller à des bains. Elle fut extrêmement troublée et surprise d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une personne de mérite qu'elle aimait et qu'elle avait alors auprès d'elle, qu'elle le priait de ne pas trouver étrange si elle ne s'exposait point au péril de le voir, et de détruire par sa présence des sentiments qu'elle devait conserver ; qu'elle voulait bien qu'il sût, qu'ayant trouvé que son devoir et son repos s'opposaient au penchant qu'elle avait d'être à lui, les autres choses du monde lui avaient paru si indifférentes qu'elle y avait renoncé pour jamais ; qu'elle ne pensait plus qu'à celles de l'autre vie, et qu'il ne lui restait aucun sentiment que le désir de le voir dans les mêmes dispositions où elle était. Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en présence de celle qui lui parlait. Il la pria vingt fois de retourner à madame de Clèves, afin de faire en sorte qu'il la vît ; mais cette personne lui dit que madame de Clèves lui avait non seulement défendu de lui aller redire aucune chose de sa part, mais même de lui rendre compte de leur conversation. Il fallut enfin que ce prince repartît, aussi accablé de douleur que le pouvait être un homme qui perdait toutes sortes d'espérances de revoir jamais une personne qu'il aimait d'une passion la plus violente, la plus naturelle et la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne se rebuta point encore, et ii fit tout ce qu'il put imaginer de capable de la faire changer de dessein. Enfin, des années entières s'étant passées, le temps et l'absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. Madame de Clèves vécut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle pût jamais revenir. Elle passait une partie de l'année dans cette maison religieuse, et l'autre chez elle ; mais dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères ; et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.
  7. OVNI?

    Ça tombe bien, il ne pouvait rêver mieux ! Qu'il fasse lui-même l'expérience du brisage des rêves ! Moi aussi j'arrête ! D'abord ici, c'est la science qui s'exprime... Ne pas l'oublier... Alors on va pas polluer ce fil de merde génial avec des considérations sur la vie de tous les jours, les potins, la santé de la crémière. Le prix du veau qui a dépassé celui de l'andouillette. La grippe de Mme Michu qui a bien duré 10 jours non stop sans compter que son mari a du trouver la pharmacie de garde. Et trouver une pharmacie de garde quand on est soit même gardien de la paix ou bien l'ordre; et bien c'est pas évident. Non, on ne vas pas polluer ce fil brave Kapitain, toi qui dans la tempête comme dans le calme plat garde toujours tourné ton profil d'aigle vers des cieux impavides. Non, je ne vais pas polluer ce fil génial en racontant que ce matin, il serait bien que j'allasse passer la 2ème couche de peinture sur le plancher de mon fourgon! Non, je ne vais pas polluer ce fil ultime en discourant sur ma perplexité étrange et paresseuse sur ce que je vais préparer à manger en ce matin du mardi de l'an de grâce deux mille dix huit... Non, je ne vais pas troubler plus longtemps ces beaux discours sur l'enculage des diptères qui de mémoire d'oliphant, en remontre à bien des articles de l'Encyclopédie... Bien sûr, la seule encore valable, celle de d'Alembert... Non, je ne vais pas troubler plus avant ce fil en donnant en annexe ou quasiment en annexe ce poème de François Villon, écrit alors qu’il n'avait pas la divertissante lecture de 7800 interventions inutiles sur les phénomènes étranges et bizarres et néanmoins singuliers... Frères humains qui après nous vivez, N'ayez pas vos cœurs durcis à notre égard, Car, si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous merci. Vous nous voyez attachés ici, cinq, six : Quant à notre chair, que nous avons trop nourrie, Elle est depuis longtemps dévorée et pourrie, Et nous, les os, devenons cendre et poussière. De notre malheur, que personne ne se moque, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre! Si nous vous appelons frères, vous n'en devez Avoir dédain, bien que nous ayons été tués Par justice. Toutefois vous savez Que tous les hommes n'ont pas l'esprit bien rassis. Excusez-nous, puisque nous sommes trépassés, Auprès du fils de la Vierge Marie, De façon que sa grâce ne soit pas tarie pour nous, Et qu'il nous préserve de la foudre infernale. Nous sommes morts, que personne ne nous tourmente, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre! La pluie nous a lessivés et lavés Et le soleil nous a séchés et noircis; Pies, corbeaux nous ont crevé les yeux, Et arraché la barbe et les sourcils. Jamais un seul instant nous ne sommes assis; De ci de là, selon que le vent tourne, Il ne cesse de nous ballotter à son gré, Plus becquétés d'oiseaux que dés à coudre. Ne soyez donc de notre confrérie, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre! Prince Jésus qui a puissance sur tous, Fais que l'enfer n'ait sur nous aucun pouvoir : N'ayons rien à faire ou à solder avec lui. Hommes, ici pas de plaisanterie, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre.
  8. OVNI?

    "changement c'est maintenant" Certains ont même cru qu'un homme politique de droite, coutumier du fait de porter des beaux costumes (prêtés) et de faire 2 à 3 tours de pistes au Mans allait enfin changer not'bô pays ! La croyance, c'est un des ciments de l'humanité. !? Mince, on est pas au bistrot ici... Je sors
  9. GRAVITY a été testé avec succès sur le VLTI

    On a des détails de la Lune de l'ordre du cm et peut être moins... Suffit d'envoyer un engin Apollo au centre de la galaxie et on va régler ce problème infime de résolution... Je suis déjà sorti !
  10. OVNI?

    Intéressant cette vidéo ! merci pour le lien ?
  11. OVNI?

    C'est une filiale du bistrot ici ? Apparemment, personne ne s'en lasse !
  12. Modification d'un T915 : les roues

    J'ai pas tout lu et pas tout compris ! Néanmoins, je vois que c'est un sacré instrument... Si vous voulez placer un scope sur suspensions sur une remarque déjà sur suspensions... Attention ! Vous risquez d'amplifier les choses si les fréquences d'oscillations ne sont pas ajustées... A priori je bannirais de mettre ressort+amortisseur en série avec un premier système ressort+amortisseur... Une solution pourrait être sur "mousses" qui ferait office de filtre et d'amortisseur J'ignore totalement si ma réponse peut être utile
  13. Excellente option ! Il faut prévoir de la mobilité aujourd'hui au vu de la dégradation des conditions météo...
  14. Et bien, ta ténacité et beaucoup d'autres de tes qualités ont payé ! Quel travail et quel résultat ! J'ai cru qu'il y avait un délaminage sur le tube... Le givre n'apparait pas dans toute sa "splendeur" Encore bravo !