|
|
|
En
hommage à Galilée
Histoire
d'une invention (I)
En
ce matin de la mi-février de l'annus domini 1610, le Soleil était
toujours sous l'horizon. Alors que le silence de l'hiver engourdissait
encore le petit village d'Arcetri situé à quelques kilomètres
de Florence, Galilée s'enveloppa chaudement dans sa cape et sortit sur la terrasse située en contrebas de
sa villa.
Le fameux "tube
optique" qu'il avait préparé et fait décoré avec
goût était prêt sur son piédestal. Galilée
l'avait sortit une demi-heure auparavant afin que l'humidité
qui s'était formée sur l'objectif se dissipe.
L'instrument
qu'il avait construit
était très original et seuls quelques savants en avait
entendu parlé dont Paolo Sarpi, le conseiller scientifique du
Sénat de Venise. A ses dires, la lunette de Galilée
contenait des lentilles et permettait de rapprocher les objets
lointains presque invisibles et même d'observer les objets
célestes.
|

|
|

|
En
fait en cette heure matinale, Galilée l'utilisait avec tout le soin qu'on
accorde à un prototype car il devait encore convaincre un public
d'intellectuels et de "nobles docteurs" très sceptiques
des possibilités offertes par ce nouvel instrument. Traité de menteurs par les
uns et de magiciens ou presque par les autres, il savait qu'il devait trouver
d'autres arguments que l'une ou l'autre découverte bien étrange
pour asseoir sa crédibilité. Mais au fond de lui-même, il savait que les étoiles
Médicéennes (les satellites de Jupiter) ou la
trijumelle (Saturne) qu'il venait de découvrir n'était pas une
illusion !
Cette
première lunette astronomique avait une
longue histoire. Tout commença semble-t-il dans l'Antiquité à l'époque
où les Grecs utilisaient les propriétés grossissantes des objets
transparents convexes et concaves. Les lentilles seront introduites en
Europe à la fin du XIIIeme
siècle par les lunetiers et seront, hasard de l'histoire, découvertes en
Chine à la même époque. Bientôt les comptoirs de Venise et Florence
auront des experts spécialisés dans la taille et le polissage des verres
correcteurs.
|
|
Galilée
vers 1600. |
Les
maîtres scolastiques de l'époque étaient en effet confrontés au
problème de la presbytie à mesure qu'ils prenaient de l'âge. Bon nombre
d'hommes érudits ne pouvaient plus accomoder leurs yeux lorsqu'ils
passaient de la vision lointaine à la lecture ou l'écriture. Pour palier
à cet éternel problème, les lunetiers vendirent des loupes mais qui
s'avéraient trop encombrantes quand il fallait écrire.
 |
 |
|
A
gauche, la villa de Galilée (à gauche, celle avec la tour)
à Arcetri, un petit village
situé à 2 km au sud de Florence dont voici une image
satellite de Goggle local. A droite, le paysage en
direction de la villa de Galilée (à droite) vu depuis
l'Observatoire d'Arcetri.
Documents Suzanne
Aigrain et Sergey
Nanzin. |
|
C'est
dans ce cadre que des artisans véniciens inventèrent un système
ingénieux. Ils fabriquèrent de petits disques en verre, bombés sur les
deux faces et cerclés dans une monture que l'on pouvait porter à l'oeil
ou déposer sur le nez, donnant un regard d'érudit voir un certain
chic à celui qui l'arborait. Ils appelèrent ces disques biconvexes des
"lentilles de verres" (du latin lenses). Mais leur
invention ne corrigait pas la myopie ni l'astigmatisme. Il faudra pour
cela attendre 1450 pour que des italiens, une fois encore, créent des
lentilles biconcaves ou taille leur forme asymétriquement. Pour la
précision historique, à l'époque le terme "lentille"
qualifiait uniquement les lentilles biconvexes.
 |
|
Les
trois défauts habituels de la vue : la myopie, la presbytie
et l'astigmatisme. Ces défauts empêchent de faire une mise
au point correcte et donnent des images floues.
Des verres correcteurs permettent de les corriger |
|
Au
milieu du XVeme siècle le matériel optique existait donc dans le commerce
pour constuire des instruments astronomiques. Mais l'invention ne vit
jamais le jour. On peut se demander pourquoi. Selon les historiens des
sciences il semble qu'à l'époque la dioptrie
des lentilles et des
miroirs n'était pas suffisante pour que les opticiens imaginent d'autre
application que la correction de la vue. Toutefois en 1578 William Bourne
décrivit dans son livre "Inventions and Devices" plusieurs
instruments d'optique dont une sorte de lunette inventée par le père de
son ami Thomas Digges.
|

|
Il semblerait en effet que Leonard Digges ait
inventé une sorte de télescope utilisant des miroirs et des lentilles
que l'on baptisa "the Elizabethan telescope".
Mais les historiens des sciences et certains astronomes pensent que cet
instrument fait partie de ces inventions farfelues que l'on décrivait à
l'époque, souvent décrites à partir d'éléments véritables, mais qui
ne furent jamais construites. Dans tous les cas rien ne prouve que Bourne
ou Digges ai fabriqué un instrument d'optique fonctionnel. Si c'était le
cas, il est surprenant que cette technologie se soit évanouie pendant
plusieurs décennies. Il s'agirait plutôt d'un instrument expérimental
qui n'aurait jamais été construit.
En
revanche, ce dont nous savons avec certitude c'est que William Bourne avait
déjà utilisé une sorte de lunette primitive à cette époque. Il la décrivait ainsi :
"pour observer toute sorte de petites choses situées à grande distance de
vous, vous avez besoin de deux verres". |
|
Echoppe d'un opticien du XVIeme siècle. Gravure
réalisée en 1582 par Johannes Collaerts à partir d'une
esquisse dessinée par Johannes Stradanus. |
|
Dans sa biographie consacrée à la Lune, David
Whitehouse cite Thomas Digges qui précisera en 1570 : "[si vous placez]
correctement des verres proportionnels sous des angles adéquats, vous
découvrirez non seulement des objets éloignés, mais vous pourrez lire
les caractères, les chiffres figurant sur la monnaie et les plus petites
inscriptions sur les pièces". En fait l'instrument décrit par
Bourne utilisait une grande pièce de "verre à brûler", bien
plus grande que tout ce qui avait été fabriqué à cette époque.
Toutefois cette lentille devait produire des images d'une qualité très
médiocre.
Si
la lunette de Thomas Digges a vraisemblablement existé, elle ne fut
jamais commercialisée. L'invention verra finalement le jour en Hollande
dans la boutique du lunetier Hans Lippershey, un
négociant d'origine allemande qui s'était installé à
Middelburg, aux Pays-Bas, en 1602. On raconte que quelques
années plus tôt deux enfants jouaient avec ses
lentilles lorsqu'ils les mirent l'une devant l'autre et
s'aperçurent que la tour de l'église qu'ils voyaient au loin
était agrandie. Lippershey en fut à ce point étonné qu'il
monta les lentilles dans une structure en bois, créant la première
lunette vers 1590. |
 |
|
Le
lettré de la Nef des Fous écrit par Sebastian Brant en
1494 porte des verres correcteurs. Document NY Academy of
Medicine. |
Le
25 septembre 1608 Lippershey essaya de vendre son invention à l'armée hollandaise.
Il s'adressa au gouverneur de Zélande qui envoya une délégation aux
Etats généraux des Pays-Bas (le gouvernement national) venter les avantages de son invention. Sa
proposition fut malheureusement refusée en octobre car d'autres commercants prétendirent eux aussi
l'avoir inventée en montant deux lentilles dans un cylindre, l'une
convexe l'autre concave. Les Etats généraux demandèrent toutefois à
Lippershey de leur construire plusieurs versions sous forme de jumelles qu'ils payèrent
généreusement.
 |
 |
|
Hans
Lippershey et la demande de brevet qu'il déposa le 2
octobre 1608 mais qui sera refusée du fait que l'invention
était déjà publique. |
|
Parmi
les personnes revendiquant la paternité de l'invention, peu de
temps après l'offre de Lippershey les Etats généraux reçurent la
plainte de Jacob Metius d'Alkmaar qui se ventit de pouvoir construire une
lunette encore bien meilleure que celle de Lippershey. Plusieurs dizaines d'années plus tard
alors que l'invention de la lunette était déjà connue du public, les
Etats généraux reçurent la plainte farfelue du fils de Zacharie Janssens habitant Middelburg
qui revendiqua également
son invention au nom de son père qui devait à l'époque avoir.... 2 ans
! La même année la lunette sera en vente à la foire de Franckfort. Aujourd'hui les attestations écrites sont trop rares pour
juger sur le fond de l'affaire mais la demande de brevet écrite par
Lippershey demeure à ce jour l'enregistrement authentique le plus ancien.
 |
|
La
première esquisse d'une lunette astronomique. Elle a été
jointe à une lettre écrite par Giovanni Battista della
Porta en août 1609. Ce savant fut également membre de
l'Académie des Lynx qui visait à protéger la philosophie
enseignée par Galilée. Document Rice
University. |
|
Libre de brevet, la "lunette hollandaise" sera
rapidement copiée et commercialisée. L'ambassadeur de France à La Haye en
acquit une grossissant 3 fois pour le compte du roi Henry IV. Grâce
aux commerçants itinérants la lunette hollandaise sera vendue sur le
Pont Neuf à Paris puis en Allemagne où elle sera également connue sous le nom de
"cylindre" ou "perspective". Elle apparaît bientôt
en Italie, à Milan, puis à Venise où le savant Giovanni Battista della
Porta, auteur de Natural Magick, en fait une esquisse dans une
lettre daté d'août 1609. La même
année des opticiens londoniens commencent à fabriquer l'instrument en
série et l'anglais Thomas Harriot en profita pour acheter un modèle
grossissant 6 fois avec lequel il observa la Lune.
Pendant
que Lippershey essayait de vendre sa lunette à l'armée
hollandaise, un étranger passant par Venise proposa un modèle
au Sénat. Pour juger la qualité de l'instrument, le Sénat demanda
l'avis de Paolo Sarpi qui accepta de l'examiner. Mais entre-temps
l'étranger et son instrument étaient partis pour Padoue. Sarpi se tourna alors vers
son ami le professeur Galileo Galilei de l'université de Padoue qui était connu
comme mathématicien et inventeur.
A
consulter : Les lunettes de Galilée
Alors
qu'il était à Venise, Galilée entendit parler de l'étranger et
de sa lunette et s'empressa de rentrer à Padoue mais trop tard
pour rencontrer l'étranger qui était retourné à Venise.
|

|
Galilée se renseigna sur l'instrument et put reconstruire la
lunette. Conformément à la lunette
hollandaise, son modèle
original utilisait un objectif constitué d'une lentille
plan-convexe d'une focale de 750 à 1000 mm et d'un diamètre
voisin de 35 mm. L'oculaire était constitué d'une lentille
plan-concave d'une focale de 50 mm placée dans un tube coulissant
afin d'assurer la mise au point.
Cette
lentille divergente offrait l'avantage de conserver l'image
droite. L'inconvénient était que le champ oculaire
était équivalant au diamètre apparent de l'objectif plutôt
qu'au diamètre apparent du champ oculaire. En raison d'un
polissage très sommaire des lentilles, ce système optique
souffrait également d'aberrations optiques et d'une forte perte
de luminosité. En pratique seul le centre du champ était
exploitable raison pour laquelle Galilée diaphragmait ses
lunettes à 25 mm de diamètre. Le champ était donc limité à
environ 15' et il ne pouvait donc observer simultanément que le
quart du disque de la Lune. Quand bien même il construisit des
lunettes plus puissantes, leurs qualités médiocres l'ont
certainement empêché de les utiliser dans de bonnes conditions.
|
|
Le
porte-objectif de la lunette avec laquelle Galilée découvrit les
satellites de Jupiter. Document du Musée
de Physique de Florence. |
Deuxième
chapitre
Journal
d'un découvreur
|
Page
1 - 2 - 3
- 4 - 5
- |
La dioptrie qualifie une lentille simple présentant une distance de focale de 1 m.
Pour un télescope (à miroir parabolique) 1 dioptrie représente
un miroir ayant un rayon de courbure de 2 m.
The Moon, David
Whitehouse. Consulter également "The Invention of
Telescope", Dover.
|
|
|