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La philosophie des sciences Le paradoxe du menteur (III) Au début du XXeme siècle, le célèbre mathématicien David Hilbert pensait que le formalisme des mathématiques apportait une preuve irréfutable de la véracité des descriptions quantifiées. Mais en 1931, Gödel bouscula cette convention. Il démontra qu'un système formel qui pouvait faire l'objet d'une description finie était incomplet et ne pouvait démontrer sa consistance (à la fois sa véracité et sa négation). Prenons
par exemple le célèbre "paradoxe du menteur". Soit un énoncé
qui peut être démontré et sa négation. Le système est défini comme
étant complet et consistant. L'exemple typique est le fameux tableau
surréaliste de René Magritte illustrant une pipe en-dessous de laquelle
figure la célèbre phrase "Ceci n'est pas une pipe". Ce tableau
peut être interprété de deux manières. D'un point de vue purement
linguistique et syntaxique, où l'on traduit le texte au premier degré et
d'un point de vue sémantique en regard du contexte - de ce qu'il… ne
représente pas ! - La solution proposée par Gödel est logique et chacun
de nous s'est surpris un jour à jouer avec ce paradoxe. Gödel
s'explique. Nous devons rechercher la thèse "L'énoncé n'est pas démontrable"
dans ce tableau. Pour ce faire, nous devons soit démontrer cette thèse
pour pouvoir la réfuter et prouver son inconsistance, soit s'il vous est
impossible de la démontrer force sera d'admettre que la thèse est exacte
mais impossible à prouver en utilisant l'ensemble des règles logiques
d'inférence. La preuve de Gödel démontrait ainsi l'incomplétude des énoncés
formels, portant un coup fatal à la rigueur des mathématiques, c'est la
philosophie faillibiliste. Si
la légitimité des théorèmes ne peut être établie, on peut concevoir
qu'ils aient une signification intuitive. N'est ce pas cette intuition
géniale qui guida Newton et Einstein ?… Cette logique s'éloigne du
principe du tiers-exclu admis depuis Aristote. Certaines propositions sont
indéterminées. Ainsi les concepts mathématiques présentent une face
axiomatique inséparable d'une face intuitive. Si Aristote avait connu Gödel, il cautionnerait certainement cette conclusion : toute extrapolation à partir d'un système formel qui n'ajoute aucune information est soit indécidable, soit ajoute un nouvel axiome indémontrable. Bien qu'un ensemble de lois puisse engendrer une théorie démontrable - la fécondité des mathématiques n'est plus à démontrer - le mathématicien soviétique Andreï Kolmogorov et indépendamment de lui l'Américain Gregory Chaitin[19] démontrèrent en 1982 les limites des énoncés formels les plus complexes. En traduisant un système axiomatique en une suite d'informations élémentaires (de bits 0 et 1), s'il est possible de construire un ordinateur - une machine de Turing - suffisamment puissante pour analyser et résoudre ce "programme", ce dispositif sera capable d'engendrer une théorie dans son ensemble.
Mais existe-t-il une information minimale capable d'élaborer une théorie précise, le monde est-il compressible algorithmiquement parlant ? Selon Chaitin, en prenant le calcul de p comme exemple, la probabilité de calculer chaque décimale équivaut à la probabilité qu'une pièce de monnaie tombe du côté pile ou face. Chaque nouvelle décimale entraîne l'ajout d'une information supplémentaire[20], mais la "chaîne algorithmique aléatoire" est compressible (en terme d'intégrale). Dans le cas contraire, le programme contiendra autant d'information que le résultat et le contenu d'information sera une mesure de la complexité du "phénomène". Mais jamais la théorie ne contiendra plus d'information que le système formel qui l'engendra, le cas échéant nous retrouverions le théorème de Gödel. Rassurons-nous, ces "abréviations" existent. Que l'on écrive "Au secours, au secours, au secours…" ou "J'ai crié trois fois 'Au secours'", les deux messages communiquent la même signification, mais le second est plus court que le premier. Scientifiquement parlant, nous n'en sommes plus réduits à noter les positions successives des planètes pour prédire leur emplacement dans le ciel, nous avons à notre disposition des ensembles de lois. Les séquences d'événements sont remplacées par des algorithmes qui rendent le monde intelligible. Fondamentalement ce langage est le plus adapté à décrire la plupart des phénomènes.
L'expression
de la réalité Comment
peut-on être sûr que les énoncés logiques, tels ceux de la
géométrie, se rattachent à la réalité et décrivent des phénomènes
réels ? Plus conscient que quiconque de cette difficulté, Einstein[21]
expliqua cette relation dans l'introduction de sa théorie de la
Relativité restreinte et générale. La
première démarche dit-il, consiste à associer aux notions fondamentales
(point, ligne, courbe, etc) des représentations suffisamment claires et
des axiomes jugés "vrais". Il faut ensuite ramener au moyen
d'une méthode logique les autres propositions que nous avons testées,
aux axiomes. Elles seront ainsi démontrées. La question est de savoir
comment déterminer la véracité des axiomes. Celui-ci par exemple :
"Est-il vrai que par un point passe une infinité de droites ?"
est en fait une question absurde car la géométrie pure n'a pas de lien
avec la réalité. Elle est autosuffisante et n'établit de rapport
logique qu'entre les notions et les énoncés. Mais poursuit Einstein, aux notions géométriques correspondent plus ou moins exactement des objets déterminés dans la nature. Par habitude, on ne peut par exemple s'empêcher de représenter une droite par deux points marqués sur un corps solide. Les principes les plus simples de la géométrie sont profondément incrustés dans notre esprit. Si on peut également affirmer que la distance qui sépare ces deux points est invariable quels que soient les changements de position qu'ils subissent, les énoncés deviennent des propositions sur la position relative possible de corps rigides. Exprimée en ces termes, la géométrie peut-être traitée comme une branche de la physique. Cette conviction de la "vérité" repose sur des
expériences assez imparfaites, qui de plus peuvent être limitées par la
technologie du moment. Si
les mathématiques sont une science exacte, Einstein[22]
nous rappelle qu'elles ne se rapportent pas à la réalité : "Pour
autant que les propositions mathématiques se rapportent à la réalité,
elles ne sont pas certaines, et pour autant qu'elles sont certaines, elles
ne se rapportent pas à la réalité". A l'instar de la
philosophie de Platon, nos théories sont des suppositions, des a priori
qu'il ne faut pas dogmatiser. Ce présupposé étant accepté par les
scientifiques, pour expliquer la réalité il est logique de considérer
l'énoncé le plus court comme étant le plus approprié, en gardant à
l'esprit la conformité du modèle avec la réalité (son exactitude) et
son universalité.
Mais
comment décider définitivement si un énoncé est vrai ou faux ? Schlick
et Waismann écrivaient peu avant la publication du livre de Popper La
logique…: "un énoncé est authentique s'il est vrai".
Popper répond non ! Car si un système "est susceptible d'être
soumis à des tests expérimentaux [alors] c'est la falsifiabilité, et
non la vérifiabilité du système qu'il faut prendre comme critère de démonstration". Une certitude mathématique ne peut donc être absolue. Il s'agit en fait d'une proposition qui n'est vérifiée que sous certaines conditions analytiques énumérées dans l'énoncé. Appliquées dans un autre domaine ou dans un contexte socioculturel différent, elle peut s'avérer totalement fausse. Les mathématiques deviennent donc un moyen d'appréhender le réel, un instrument d'analyse. C'est un mode d'expression comme le souligna Galilée[23] : "La philosophie est écrite dans le livre de l'univers […]. Ce livre est écrit dans une langue mathématique, et les caractères en sont les figures géométriques, sans lesquelles il est impossible d'en saisir le moindre mot; sans ces moyens on risque de s'égarer dans un labyrinthe obscur".
Considérées par le philosophe et mathématicien André
Lautman comme étant en harmonie parfaite avec la physique, il considère
les mathématiques comme une "preuve de l'intelligibilité de
l'univers", rejoignant ainsi l'expression d'Einstein. Sur
les traces d'Euclide, nous devons aussi distinguer les contenus objectifs
des processus de pensées subjectifs. Nous pouvons inventer une suite de
Fibonaci ou une séquence de nombres naturels : {1, 2, 3, 5, 8, …}. Il
s'agit d'une construction de l'esprit qui dispose de ses propres lois
internes et de ses propres régularités. Elles sont indépendantes de nos
processus de pensée mais pas autonomes puisque produites par notre
pensée; cette suite est une invention du langage symbolique. Nous
pouvons à présent découvrir les nombres premiers, les coniques ou le fait que deux
lignes parallèles ne se rejoignent jamais dans un espace plan. Cette
"invention" est indépendante du symbolisme de la langue et de
notre manière de penser. C'est une preuve objective qui confirme
l'autonomie de ces lois. Comme le disait Paul Dirac à un élève
qui se demandait pourquoi il regardait ainsi une formule inscrite sur le
tableau noir : "Je regarde cette équation car elle sait beaucoup
plus de choses sur le monde que moi". Les
mathématiciens et les physiciens voient dans l'autonomie de ces lois et
surtout le fait qu'elles nous permettent de comprendre la réalité, l'émergence
d'un principe ordonnateur irrationnel. Nous devons nous soumettre à ces
lois et c'est cette soumission inéluctable - et bien sûr des découvertes
qui en découlent - qui finissent souvent par rendre les physiciens
mystiques. Dirac
concrétisa cette pensée : "C'est une des caractéristiques
fondamentales de la nature que, pour décrire les lois physiques de base
il faut s'aider d'une théorie mathématique si affinée et si puissante
qu'elle requiert, pour être comprise, un niveau de connaissances
mathématiques exceptionnellement élevé… Quand on décrit cette
situation, on peut dire que Dieu se révèle un mathématicien de très
haut niveau et que lorsqu'il construit son univers il recourut à une
mathématique fort complexe". Prenons
un autre exemple. Chacun sait qu'un
véhicule offrant une forte résistance au vent présente un mauvais
paramètre de pénétration ou "cx". Demandez alors à un
styliste de redessiner la carrosserie. Intuitivement certains arriveront
à lui donner une forme telle que l'objet sera beau, profilé avec
élégance et rapide. Si on se penche sur les résultats des essais en
soufflerie et les équations du profil, on découvre bien souvent que
celui qui a été adopté offre le meilleur "cx". Pourtant il
arrive encore qu'il soit dessiné à main levée ! C'est cette relation inexplicable entre les mathématiques et la réalité qui incita Einstein à dire à propos de la théorie de la Relativité : "Quiconque aura vraiment compris cette théorie pourra difficilement éviter d'être captivé par sa magie". L'amour des idées et la réalité
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