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Nous
devrons attendre Socrate et ses successeurs, tantôt des philosophes de génie
ou des techniciens du verbe pour réfléchir sur le sens de l'être, du
non-être et du devenir. A partir de cette interrogation et du fait que
chaque civilisation se développe grâce aux mythes et aux doctrines, les
philosophes ont élaboré leur idée de l'Univers. Nous avons vu dans le
dossier consacré à la théorie du chaos
comment Platon imaginait l'espace comme étant le résultat de la transformation du Khaos en un monde ordonné et harmonieux. Comme nous
allons le découvrir, il reconnaissait l'existence de deux niveaux de réalité
et de l'utilité des mathématiques. Dans
l'allégorie de la caverne, Platon[3]
imaginait "des hommes prisonniers d'une demeure souterraine
ouverte à la lumière […] et observant le monde à travers les ombres
projetées […] par la lumière d'un feu allumé sur une hauteur, loin
derrière eux […]. Délivrant les hommes de leurs chaînes […] et forçant
l'un d'entre eux à lever les yeux vers la lumière, […] l'éblouissement
ne l'empêchera pas de distinguer ces objets dont tout à l'heure il ne
voyait que les ombres".
La
cosmologie de Platon laisse une place au principe de causalité, ce qui
lui permet de construire un monde "rationnel", c'est-à-dire étymologiquement
calculable en termes de rapport, de relation : "Tout ce qui
devient, c'est par l'action de ce qui le cause que nécessairement il
devient; car rien ne peut, séparé de ce qui le cause, assumer le devenir"[5].
Pour la première fois, la cause (aitia) est utilisée pour décrire un
enchaînement d'événements. Platon ira encore plus loin en considérant
que le démiurge est l'une des causes de l'origine du monde sensible, la
"cause efficiente" d'Aristote. Un
peu plus tard Platon s'appuya sur une autre découverte faite à son époque
pour retrouver la trace de l'intelligible dans le monde sensible. Nous savons que le son d'un instrument de musique à corde reste le même si on
agrandit l'instrument en respectant les rapports mathématiques entre la
longueur des cordes. Pour Platon, ces rapports représentaient la symétrie,
le concept même du rapport mathématique, qu'il appelait analogia. En
d'autres termes, Platon considérait que le monde sensible pouvait
s'exprimer en termes de symétrie, dont le rapport ne change pas, à
l'aide des mathématiques. Incroyable mais vrai, il y a plus de 2300 ans,
l'épistémologie de Platon permettait déjà de construire un monde
structuré par les mathématiques ! Ce monde était constitué de sphères,
de planètes et d'étoiles fixes façonnées par le démiurge à partir de
quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu. Comme
le dira plus tard Werner Heisenberg[6]
à propos du rapport entre la théorie moderne des particules élémentaires
et celle de Platon exposée dans le Timée : "Le noyau le plus
intime de toute matière, c'est pour nous, comme pour Platon, une
"forme", et non pas n'importe quel "contenu" matériel".
Mais Aristote n'acceptera jamais cette réduction ultime, car le monde
sensible comporte également des individus, qui ne sont pas réductibles
à des formes élémentaires puisqu'ils se caractérisent
individuellement. Finalement
Platon[7]
rejette l'idée même d'expérience, procédé pourtant décisif et
fondamental pour "questionner" le démiurge : "Vouloir
éprouver un phénomène au contrôle de l'expérience, ce serait méconnaître
la différence entre les hommes et les dieux; car seul un dieu […] possède
le savoir et le pouvoir nécessaires; tandis que parmi les hommes nul
n'est capable […] ni ne le sera jamais à l'avenir". Il proposa
toutefois une théorie sur la densité des corps, le son ou l'audition. Citons
enfin que pour les Pythagoriciens, également très attachés à la
philosophie, l'univers pouvait s'exprimer au moyen d'unités mathématiques
indivisibles et fixes que l'on combinait ensembles.
Ernst
Mach disait qu'il ne fallait pas rechercher d'explications causales mais
bien "la description la plus simple" de la nature.
Wittgenstein[8]
considéra également que "la méthode inductive admet aussi la
loi la plus simple qui puisse concorder avec l'expérience". Mais
que signifie l'attribut "simple" ? La théorie est-elle simple
dans sa façon d'appréhender les problèmes, dans ses explications ou
dans sa solution ? Faut-il y voir un critère d'esthétique ou méthodologie
? La
référence d'ordre esthétique signifie que la démonstration de la théorie
requiert moins d'étapes, ou moins de connaissances pour la réaliser.
Voilà une définition du mot "simple". On
peut aussi considérer la formule "la plus simple" comme une
loi, signe de la régularité d'un phénomène : une suite de segments de
droites peuvent nous aider à définir une courbe complexe. Mais quel
avantage a-t-on d'utiliser une fonction linéaire plutôt qu'une autre
plus complexe ? Epistémologiquement parlant, cette question met en évidence
le problème du concept de simplicité.
Pour
sa part, K.Popper assimile le concept de simplicité au degré de
falsifiabilité d'une proposition : "les énoncés simples disent
davantage parce que leur contenu empirique est plus grand et qu'il est
facilement testable".
Images d'Einstein, Feynman et autres prix Nobel du Caltech : On comprend ainsi mieux pourquoi les physiciens sont toujours émerveillés de comprendre la nature. Le physicien Richard Feynman[12] par exemple disait à propos de l'autonomie des lois objectives et de la relation qui existait entre les mathématiques et la réalité : "Qu'y a-t-il dans la nature qui explique qu'il soit possible de deviner, à partir d'un domaine, comment réagira le reste ? […] je crois que cela tient à la simplicité, et donc à la grande beauté de la nature".
Le physicien Banesh Hoffman qui travailla avec Einstein confirma cette
impression quand il disait : "La structure de cette théorie est
sobre, et elle est imprégnée d'une simplicité fondamentale et d'une
beauté pas toujours visible à première vue". Et Einstein de
conclure : "Le plus incompréhensible dans l'univers, c'est que
nous le comprenons". Prochain chapitre
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