Contacter l'auteur / Contact the author

Recherche dans ce site / Search in this site

 

La Bible face à la critique historique

Le parcours traditionnel des premiers patriarches hébreux entre la Chaldée et l'Égypte entre le XIXe et le XVIe siècle avant notre ère. L'archéologie dément la présence des Hébreux en pays de Canaan à l'époque prétendue dans la Bible mais atteste leur existence un millénaire plus tard. Document SBG.

Les patriarches et l'Exode (II)

L'Exode et les flux migratoires vers l'Égypte

Selon la Bible, à partir de l'an 1688 avant notre ère et sur une période qui pourrait s'étaler sur plusieurs générations (100-200 ans), poussé par la famine, Joseph, l'un des douze fils de Jacob, conduisit les Hébreux en Égypte où la Genèse prétend qu'il furent mis en esclavage durant 400 à 430 ans selon les sources. Mais selon les historiens, entre l’Exode de Jacob et de ses enfants et la sortie d’Égypte, il ne s'écoula que 210 ans. Joseph serait entré en Égypte vers la fin du Moyen Empire égyptien, au plus tard en 1550 avant notre ère, probablement à la même époque que les envahisseurs Hyksos, une population venue d'Asie qui pris le pouvoir dans la région du delta du Nil. On y reviendra.

Cet Exode en Égypte qu'il convient plutôt de voir comme une migration est attestée par les découvertes archéologiques et les textes historiques qui montrent clairement que durant plus d'un millénaire, entre 1800 et 600 avant notre ère, l’Égypte fut un lieu de forte migration et très fréquentée par des peuples originaires des pays dits du Levant (les pays bordant l’est de la Méditerranée). Durant cette période et principalement entre 1800 et 1540 avant notre ère ainsi que vers 600 avant notre ère, l'Égypte attira de nombreux peuples sémitiques d’Asie occidentale et notamment originaires du pays de Canaan et de Transjordanie migrant vers le delta du Nil. Pour quelles raisons ces populations se sont-elles déplacées ?

Le pays de Canaan est soumis au régime climatique méditerranéen avec des étés parfois caniculaires et une très faible pluviosité durant lesquels la famine pouvait sévir durement. En revanche, passé le désert du Sinaï, l'Égypte pouvait connaître des périodes de vaches maigres lorsque les précipitations faiblissaient aux sources du Nil mais elle ne connaissait pratiquement pas de période de famine car le pays est en permanence alimenté par le Nil. De plus l'Égypte était un pays prospère, puissant et très bien organisé, avec des greniers à grains gérés par l'État prêts à venir en aide aux populations démunies. Enfin, tout le littoral et le delta du Nil étaient bien plus verdoyants et plus fertiles qu'aujourd'hui où les anciens bras sont asséchés et le delta s'enlise.

En résumé, les fouilles archéologiques montrent que l'Égypte a affectivement connu des mouvements d'immigrations périodiques en fonction des saisons ou des intérêts économiques. Durant ces périodes, un grand nombre d'immigrés se sont définitivement installés en Égypte. Quant à donner à ces flux migratoires l'ampleur que sous-entend la Bible, certainement pas.

Il est intéressant de noter que sous la XXVIe dynastie et le règne des pharaons Psammétique Ier (664-610 avant notre ère) et de son fils Nékao II (610-595 avant notre ère, sur lequel nous reviendrons à l'époque du roi Josias) installés à Saïs dans le delta occidental, l'Égypte comptait beaucoup sur les marchands grecs et cananéens pour développer le commerce dans le delta et sur  la main d'oeuvre immigrée provenant de Juda pour ses travaux publics qui, selon Jérémie, formaient une large communauté au début du VIe siècle avant notre ère (Jérémie 44:1 et 46:14). Ainsi, Nékao II entreprit de percer un canal à travers l'isthme de Suez pour relier la mer Rouge à la Méditerranée via les bras du Nil. Ces travaux monumentaux furent entrepris grâce aux immigrés. On y reviendra.

La façon dont l'Exode décrit ces travaux publics correspond parfaitement à la situation de l'époque de Nékao II, notamment la référence à la construction de la deuxième cité de Pitom située dans le delta oriental, correspondant aujourd'hui à la ville de Tell Maskouta. Même référence au Nouvel Empire pour le fort de Migdol cité dans la Bible dont l'existence est attestée au VIIe siècle avant notre ère.

En citant ces lieux et ces travaux, le prophète Jérémie confirme non seulement qu'il vivait entre la fin du VIIe siècle et le début du VIe siècle avant notre ère mais que des Judéens s'étaient installés dans le delta oriental, à Migdol (Jérémie 44:1 et 46:14). Plusieurs autres noms cités dans l'histoire de Joseph font explicitement référence à de hauts fonctionnaires (le grand vizir Cophnat-Panéah, l'officier royal Potiphar, le prêtre Poti-Phéra et sa fille Asnat) ayant vécu au VIIe siècle avant notre ère.

Joseph et l'esclavage

A l'époque où Joseph migra en Égypte avec sa famille, selon la Genèse, des chameaux transportaient les marchandises de la "caravane d'Ismaélites qui venait de Gallad" jusqu'en Égypte (Genèse 37:25). Or la description des caravanes et en particulier le transport "de gomme adragante, de baume et de ladanum" (Genèse 37:25) ne date pas de cette époque mais correspondent exactement aux commerces pratiqués par les marchands arabes entre le VIIIe-VIIe siècle sous l'empire assyrien. De plus, on ne retrouve des ossements de chameaux en abondance qu'à partir du VIIe siècle avant notre ère, notamment dans la région de Tell Jenmeh située dans le sud d'Israël.

Face et revers d'une drachme d'argent de c.281-273 avant notre ère découverte à Tarente (Calabre, Italie) sur laquelle figure la tête casquée d'Athéna ornée du monstre Scylla et la chouette au revers avec les inscriptions "TAP ΛEΩN (TAR LEON). La drachme fut l'unité monétaire de la Grèce moderne jusque fin 2000. Document Numistbids

Suite à une jalousie familiale (Jacob favorisait Joseph au détriment de ses frères), Joseph fut vendu "aux Ismaélites pour vingt sicles d'argent et conduit en Égypte" (Genèse 37:28) où "Potiphar, eunuque de Pharaon et commandant des gardes, un égyptien, l'acheta aux Ismaélites" (Genèse 39:1) et finalement le libéra.

Notons que le Coran stipule que Joseph fut vendu pour "quelques drachmes [à un égyptien] qui lui donna une hospitalité généreuse" (Coran, sourates 12-20). Or l'auteur se trompe à propos de la monnaie car comme pour le sicle vu précédemment, la drachme ne fut inventée en Grèce qu'au VIe siècle avant notre ère, à l'époque de Périclès. Joseph ne pouvait donc pas connaître la drachme à l'époque indiquée dans le Coran estimé au XVIIe siècle avant notre ère mais plutôt 1200 ans plus tard ! Comme les autres monnaies, la drachme était très répandue dans tout l'empire hellénistique, y compris en Asie-Mineure et le long des routes commerciales vers l'Égypte. Ainsi en Lydie, une obole valait 1/6 drachme, le statère d'or valait 20 drachmes, la mine valait 100 drachmes et le talent valait 60 mines ou 6000 drachmes. Elle était toujours en cours du temps de Jésus (Luc 15:8).

Selon la Bible, du fait que Joseph avait "l'esprit de Dieu" en lui (Genèse 41:38) et en raison de son intelligence et de sa sagesse, il fut nommé "maître du palais" [de Pharaon et Premier intendant] et tout mon peuple se conformera à tes ordres" (Genèse 41:40). La Genèse précise qu'en voyant dans quel état de famine se trouvaient son frère Benjamin, son père Jacob et sa famille, "Joseph ordonna à son intendant de remplir leur sac de blé, d'y déposer l'argent et de camoufler une coupe royale dans le sac de Benjamin" (Genèse 43). 

Par la suite, selon la Genèse, les relations entre Jacob, Joseph et le pharaon furent très cordiales et les Hébreux furent invités à s'installer "dans une propriété au pays d'Égypte, dans la meilleure région, la terre de Ramsès, comme l'avait ordonné Pharaon" (Genèse 47:11).

Les derniers versets de la Genèse expliquent que "Joseph mourut à cent dix ans, on l'embauma et ont le mis dans un cercueil en Égypte" (Genèse 50:26). Disons que les biblistes de Jérusalem auraient mieux fait d'utiliser le mot "sarcophage" au lieu de "cercueil".

 La Bible enluminée manuscrite de Borso d'Este, premier duc de Ferrare terminée entre 1455-1461 ouverte sur le livre de l'Exode (pp.54-55).

Selon certaines sources non nommées et donc invérifiables, par la suite les Égyptiens dérobèrent son corps afin que les Hébreux ne puissent pas l'emporter et quitter le pays.

Selon la Bible, pendant quatre siècles, la famille de Joseph et de ses frères ainsi que le peuple hébreu résidèrent en Égypte et connurent une forte croissance démographique. Cette population d'origine étrangère finit par susciter l'hostilité des Égyptiens de souche au point que le nouveau Pharaon s'opposa ouvertement aux descendants de Jacob et les réduisit aux travaux forcés : "les Égyptiens contraignirent les Israélites au travail et leur rendirent la vie amère par de durs travaux : préparation de l'argile, moulage des briques, divers travaux des champs, toutes sortes de travaux auxquels ils les contraignirent" (Exode 1:13-14).

Notons que la Bible protestante a remplacé le mot "au travail" par "à un dur esclavage" et termine le verset en disant non pas "qu'ils les contraignirent" mais qu'ils "leur imposèrent toutes ces charges avec cruauté". Ce n'est pas la première fois que la Bible protestante s'accorde des libertés vis-à-vis de la traduction même si à l'occasion ses mots sont plus justes que ceux de la Bible de Jérusalem, mais pas cette fois ci. En effet, faire des "corvées" et avoir "la vie dure" et des "contraintes" comme l'évoque la Bible ne signifie pas que les Hébreux vivaient en esclavage mais plutôt comme des travailleurs forcés, bien que sur le terrain la nuance soit subtile.

A l'inverse de la traduction de la Bible de Jérusalem, la traduction protestante ne semble pas exacte car elle est contredite par les annales historiques. En effet, à cette époque l'Égypte ne pratiquait pas l'esclavage, d'ailleurs ce mot n'existe pas en égyptien ancien, pratique qui ne sera introduite que par les Grecs d'Alexandrie au début de la XVIIIe dynastie (au plus tôt vers 1550 avant notre ère) et uniquement sous la forme de captifs de guerre prisonniers lors des campagnes égyptiennes ou, exceptionnellement, lorsque des familles pauvres vendaient leur enfant. Les véritables marchés d'esclaves n'apparaîtront en Égypte nubienne qu'au cours de la XXVe dynastie, vers l'an 800 avant notre ère. L'esclavage en Égypte est corroboré à cette époque par au moins une fresque égyptienne illustrant un groupe d'esclaves fabriquant des briques d'argile.

Ceci dit, bien que le texte de la Bible de Jérusalem ne le mentionne jamais, si l'auteur a réellement vécu du temps de l'esclavage et sur base des noms cités (villes, peuples, pharaons, victoires, etc.), ce récit aurait été rédigé entre le IXe et le VIIe siècle avant notre ère, la période la plus récente étant la plus probable car on peut la recouper avec le récit de Jérémie. On reviendra sur la datation des livres de l'Ancien Testament.

Moïse, le héros légendaire

Quelques siècles plus tard, pendant la captivité en Égypte, selon la Bible le pharaon craignant une explosion démographique chez les travailleurs immigrés, ordonna de jeter dans le Nil tout enfant mâle qui naîtra (Exode 1:22). C'est à cette époque que nous assistons à la naissance d'un fils dans la tribu de Lévi avec l'histoire du bébé caché dans un panier déposé sur le Nil puis découvert par l'une des filles de Pharaon a qui elle donna le nom de Moïse (de la racine hébraïque "tirer" des eaux).

S'il fallait résumer l'Ancien Testament aux actes d'un seul personnage, Moïse en serait certainement le héros. Encore aujourd'hui, pendant la fête de Pâque (Pessa'h), les Juifs préparent le pain azyme (pain sans levain et contenant des herbes amères) en souvenir de la fuite d'Égypte organisée par Moïse. Chez les Chrétiens, l'hostie qu'on présente aux fidèles lors de l'Eucharistie est également appelée le pain azyme. On reviendra sur la Pâque et l'Eucharistie. Plus étonnant, alors que le Nouveau Testament est centré autour de la parole de Jésus et des actes des apôtres, le nom de Moïse est tout de même mentionné 80 fois et à 9 reprises dans les Épîtres de Paul. Pour beaucoup de croyants judéo-chrétiens, Moïse représente donc le symbole ancestral des origines de leur religion.

La Bible décrit en détails la vie de Moïse, notamment le fait qu'il ait été sauvé des eaux, qu'il devint prince d'Égypte (Exode 2:1-10), son rôle de premier plan à la cour de Pharaon, dans la guerre contre les Éthiopiens (Actes 7:22), puis le fait qu'il tua un Égyptien pendant l'esclavage des Hébreux et dut prendre la fuite, menacé de mort par Pharaon (Exode, 2:1-15a). Ensuite, il s'installa près du désert, dans le pays de Madiân où il épousa Cippora, la fille d'un prêtre madianite (Exode 2:15-24). Un jour, alors qu'il faisait paître des moutons, il est attiré par la "montagne de Dieu" où YHWH se présente à lui et lui dit que le roi d'Égypte est mort (Exode 2:23a) et lui ordonne de retourner en Égypte pour sortir les Hébreux (Exode 3:1-4:18). Moïse prit sa femme et ses fils, les fit monter sur un âne et retourna en Égypte seulement armé de son "bâton de Dieu" (Exode 4:19-20) et sa confiance en la parole divine. Son frère Aaron viendra le rejoindre (Exode 4:27-31). Viennent ensuite les pourparlés avec Pharaon, les menaces et les Dix plaies d'Égypte (Exode 7:10-12), la mort des premiers nés, la capitulation de Pharaon et enfin la sortie d'Égypte et les 40 années passées dans le désert. On y reviendra. Avec autant de scènes d'anthologie, le réalisateur Cecil B. DeMille avait donc apparemment de bonnes raisons d'en faire le héros majestueux de son film "Les Dix Commandements" (1958) qui plus d'un demi-siècle plus tard est toujours régulièrement rediffusé sur les chaînes TV à l'occasion des fêtes chrétiennes.

Mais Moïse a-t-il réellement existé ? Malheureusement, après des décennies voire des siècles de recherches, les archéologues, les historiens et les biblistes sont unanimes pour reconnaître comme le dit l'égyptologue Jan Assmann[2] que "Moise [...] est une figure de la tradition dont il n'existe aucune trace historique". Certains disent même sous forme de boutade que la seule chose que nous sachions du Moïse historique, c'est qu'il est mort...  En fait, nous en savons un tout petit peu plus et notamment que son nom est d'origine égyptienne. En effet, Thomas Römer[3] nous rapppelle que "Moïse" est la transcription hébraïque du lexème égyptien "msj" (signifiant "engendrer, "enfanter") qu'on retrouve dans le nom Ramsès ("Ré l'a engendré" ou "enfant de Ré"). De plus, le son "s" est rendu par la lettre hébraïque "šîn" (ש) alors qu'à l'époque prétendue de la rédaction de ce texte, au cours du premier millénaire ce son était normalement rendu par la lettre sāmekh (ם). On en déduit que le texte fut rédigé bien plus tôt, vers le deuxième millénaire avant notre ère.

En revanche, comme la Bible nous y a habitué, il est possible que certains récits évoquant Moïse se basent sur des histoires locales et des légendes, encore faut-il les identifier. Et à ce jeu, les experts n'ont pas manqué d'imagination dont voici un bref aperçu des hypothèses et leurs réfutations.

Selon une légende remontant au roi Sargon I d'Akkad, le bébé de Sargon aurait été déposé dans un panier sur le Nil puis aurait été arraché au fleuve. Bien que cette aventure soit invérifiable, selon un article publié dans la revue "Biblical Archaeology Review", il était courant à l'époque en Babylonie comme en Égypte de se débarrasser d'un bébé indésirable en l'abandonnant dans un panier étanche aux caprices d'un fleuve plutôt que de l'abandonner dans une décharge publique. Toutefois, selon le bibliste et traducteur Nahum Sarna[4] (1923-2005), l'histoire de la naissance de Moïse diffère sensiblement de la légende païenne de Sargon I et conclut qu'elle ne s'en est pas inspirée.

Thomas Römer[5] évoque un autre exemple avec le récit d'un certain Ben Azèn (Ben-Ozen), haut-fonctionnaire de la cour de Ramsès II ou Ramsès III qui serait intervenu comme médiateur dans un conflit opposant les contrôleurs égyptiens aux esclaves Shasou qui travaillaient dans les mines de cuivre de Timna. Le majordome de Séthi II (1200-1194 avant notre ère) nommé Beya serait devenu chancelier d'Égypte et aurait courtisé Taousert, la femme principale de Pharaon après la mort de ce dernier et conduisit une guerre civile à la tête d'une armée de Cananéens. Mais Römer souligne que les recherches archéologiques ont montré que ce Beya n'a jamais quitté le royaume, ce qui invalide cette thèse. De plus, selon une étude publiée en 2000 par l'égyptologue Pierre Grandet, rien n'atteste le rôle d'un proche de Pharaon.

Enfin, l'égyptologue Rolf Krauss[6] de l'Université de Heidelberg cite également l'histoire du fils de Séthi II nommé Mesesaya qui se serait rebellé contre son père, le pharaon Amemnès (le petit-fils de Ramsès II), avant d'être contraint de fuir le royaume. Mais de nouveau, Römer[7] dément cette identification.

Finalement, à défaut de preuves ou d'indices concordants, Römer[8] conclut que le "personnage de Moïse est une "construction" à partir de différentes traces de mémoire", un personnage de fiction devenu un héros légendaire.

Bref, à défaut d'annales et de preuves archéologiques attestant son existence, Moïse s'ajoute à la longue liste des patriarches légendaires du peuple juif. Mais que cela ne nous empêche pas d'examiner le texte biblique à la recherche d'éventuels lieux géographiques réels correspondant aux noms bibliques et de faits historiques. Même s'ils ne concernent pas Moïse, ils permettront peut-être de confirmer certains épisodes bibliques.

Moïse et les Hyksos

Concernant la question de l'adoption de Moïse par la maison de Pharaon, l'évènement est invérifiable mais vraisemblable. Selon la Bible (Exode 2:2-4; 2:5-10), la fille de Pharaon adopta un bébé trouvé sur le Nil. A l'époque, la religion égyptienne prônait les bonnes actions et hommes et femmes étaient considérés sur un pied d'égalité et pouvaient adopter des enfants. D'ailleurs, un papyrus cite l'adoption d'esclaves par une égyptienne. La "bonne action" de cette princesse d'Égypte est donc concevable. Pour le reste nous allons voir la réalité historique diffère quelque peu du texte biblique.

Concernant l'éducation de Moïse "traité comme fils" par Pharaon (Exode 2:10), sous-entendant qu'il fut donc élevé au statut de général d'armée, une nouvelle fois l'histoire est invérifiable. Toutefois l'historien et prêtre égyptien Manéthon de Sebennytos qui vécut au IIIe siècle avant notre ère sous le règne de Ptolémée II a écrit en grec un ouvrage en trois volumes intitulé "Aegyptiaca" (Histoire de l'Égypte) fondé sur des "annales sacrées" et des contes et légendes populaires anonymes. Ce livre a disparu mais il nous reste quelques papyri comme on le voit ci-dessous à droite et surtout des citations par certains historiens de l'Antiquité sur lesquels nous reviendrons.

Manéthon est connu des égyptologues car c'est lui qui inventa la division des souverains en trente dynasties et transcrit en grec certains noms de pharaons (Aménophis pour Amenhotep, Thoutmôsis pour Djehoutimes, etc.).

Manethon nous dit que des immigrés Hyksos (mot égyptien emprunté au grec signifiant "rois étrangers") venus d'Orient pouvaient accéder à de hautes fonctions dans l'administration égyptienne, ce qui à ses yeux de patriote représentait une tragédie nationale. Selon Manéthon, ces immigrés se sont établis dans la cité d'Avaris située dans le delta du Nil et ont par la suite régné sur l'Égypte durant plus de 500 ans.

A gauche, fresque de l'ancienne synagogue de la ville hellénistique de Doura Europos en Syrie (sur le moyen Euphrate à 24 km de la cité de Mari) montrant la fille de Pharaon entourée de suivantes recueillant Moïse bébé d'un panier flottant sur le Nil. Cette fresque ainsi que les autres décorations furent réalisées vers l'an 250. A droite, un des six papyri restant de l'Aegyptiaca de Manéthon (IIe.s. avant notre ère) dont les citations étrangères relatent notamment la poursuite des Hyksos par l'armée de Pharaon jusqu'à la frontière de la Syrie. Document C.Jacobs/U.North Dakota.

Dans son livre "Moïse l’Égyptien" (2001), Jan Assmann déjà cité décrit quelques notes du livre "Aegyptiaca" très instructives pour comprendre comment naquit le personnage de Moïse. D'après Manéthon, sachant que les dieux étaient cachés et que les pharaons étaient leurs représentants visibles, le pharaon et roi Amenhotep (Aménophis, alias Akhenaton) désira voir les dieux de ses propres yeux. Pour ce faire, le sage Amenhotep, fils d’Hapou, conseilla à Pharaon de purger le pays des lépreux. En effet, le pharaon avait envoyé 80000 lépreux oeuvrer dans les carrières du désert oriental. Parmi ces ouvriers se trouvaient des prêtres. Mais le sage prédit une punition divine pour s'être occupé de ces malades : les lépreux recevraient une aide extérieure, conquérraient l’Égypte et régneraient pendant 13 ans. Craignant de l'annoncer au pharaon, le sage mit sa prophétie par écrit et se suicida.

Quelque temps après, Pharaon permit aux lépreux de s’établir dans la ville désertée d’Avaris, ancienne capitale des Hyksos, un peuple d'origine sémitique (voir plus bas). Dès leur installation à Avaris, les lépreux choisirent comme chef le prêtre Osarsiph, originaire d’Héliopolis. Osarsiph promulgua de nouvelles lois basées sur le principe de l’inversion normative : tout ce que les Égyptiens tenaient pour sacré était dorénavant condamné et tout ce qu’ils condamnaient devait être tenu pour sacré. Ses adeptes reçurent aussi la consigne de se tenir à l’écart des autres peuples. Osarsiph fortifia Avaris, demanda aux Hyksos de revenir, puis attaqua l’Égypte. Le pharaon Amenhotep se retira en Nubie avec les animaux sacrés d'Égypte. Les lépreux d'origine sémitique dominèrent l’Égypte pendant 13 ans. Ensuite, le pharaon Amenhotep et son petit-fils Ramsès reconquirent Avaris et chassèrent les lépreux d’Égypte. Osarsiph prit le nom de Moïse et fuit l'Égypte avec le peuple hébreu.

Ce récit est bien sûr une légende et présentée comme telle, mais elle se base sur des faits réels comme la peste qui proliféra à la fin du règne d’Akhenaton (cf. les Dix plaies d'Égypte) le statut de parias des lépreux considérés comme une population à part et les abominations auxquelles s'adonnaient les peuples sémitiques dont les sacrifices sanglants, sans parler des représentations grotesques d’Akhenaton et de sa famille qui étaient encore visibles pour les voyageurs sur une stèle de fondation érigée à Avaris après sa désertion. Selon Assmann, même la période de 13 ans est à peu près exacte car Akhenaton fut la capitale d'Égypte pendant les 12 dernières années du règne d’Akhenaton, auxquelles s'ajoute le règne éphémère de ses deux successeurs Nefernéferouaton, la fille d’Akhenaton, et de Sémenkharé, qui régna jusqu'au retour à Thèbes sous Toutankhamon.

Le récit de l'exode est également évoqué par divers historiens de l'époque : le Grec Hécatée d’Abdère (IVe siècle avant notre ère), le Grec Lysimaque (IIe siècle avant notre ère), le Juif Atrapanus (IIe siècle avant notre ère), l'Égytien Chérémon (égyptien, Ier siècle avant notre ère), le Romain Pompeius Trogus (Ier siècle avant notre ère), le Grec Strabon (Ier siècle avant notre ère), l'Égyptien Apion (Ier siècle de notre ère), le Romain Tacite (c.55/56-c.118 de notre ère) ainsi que le prêtre juif romanisé Flavius Josèphe (c.37/38 et c.100 de notre ère) et l'évêque palestinien et Père de l'Église Eusèbe de Césarée (265-339 de notre ère), deux auteurs auxquels nous ferons encore quelquefois appel.

Au total, plus d’une douzaine de récits évoquent l'expulsion des Juifs d'Égypte et les associent à la maladie, à la subversion, à la misanthropie et à la création d’une religion par "inversion normative", une véritable profanation du culte égyptien.

A gauche, carte des principales villes existant dans la Basse Égypte et le delta du Nil vers 1800 ans avant notre ère. A l'époque, dans le delta, le Nil se divisait en sept grand bras dont certains sont aujourd'hui ensablés. De nos jours, la bande humide allant du delta au Golfe de Suez est également désertique. Avaris se situait sur la rive droite du bras oriental. A droite, les ruines d'un important édifice datant de l'époque des Hyksos découvert par une mission du Ministère des Antiquités égyptiennes à Tell el-Huba (Qantara) située près de Tell el-Daba, à proximité du canal de Suez. Documents T.Lombry et Luxor Times.

Que nous révèle l'archéologie sur Avaris et les Hyksos ? Historiquement, grâce aux fouilles entreprises par l'archéologue Manfred Bietak de l'Université de Vienne, Avaris a été identifiée comme étant la ville actuelle de Tell ed-Daba situé à 3 km à l'est du canal de Suez, au nord-ouest du Sinaï. Les Hyksos furent identifiés à un peuple sémitique originaire de Canaan dont l'influence culturelle et notamment le style de poterie et les rites funéraires typiquement cananéens influencèrent le style de vie dans la cité d'Avaris à partir de 1800 avant notre ère. Les Hyksos fondèrent la XVe dynastie qui régna sur l'Égypte entre 1670 et 1570 avant notre ère. Leur influence pacifique perdura donc au moins 230 ans.

Si Manéthon rédigea son oeuvre 1500 ans plus tard en invoquant une invasion brutale et un peuple capable de tous les sacrilèges, on peut imaginer qu'il avait encore en mémoire les invasions de l'Égypte par les Assyriens, les Babyloniens et les Perses aux VIIe et VIe siècles avant notre ère. Il relate aussi comment un pharaon mis fin à "l'invasion" de l'Égypte par les Hyksos, "en tua un grand nombre et poursuivit le reste jusqu'à la frontière de la Syrie".

Dans son livre "Contre Apion" (ch.IX) écrit vers 93 de notre ère, Flavius Josèphe cite les commentaires de Manéthon sur les Hyksos mais s'y oppose évidemment fermement, se demandant "comment est-il possible que Manéthon n'ait pas su qu'il n'y a rien de vraisemblable dans toute cette histoire ?". Mais nous savons que Josèphe n'a jamais été très objectif.

Manéthon sous-entend également que les Hyksos fondèrent la ville de Jérusalem et bâtirent un temple. La poursuite des Hyksos est également confirmée de manière plus probante dans les annales du pharaon Ahmosis de la XVIIIe dynastie datées du XVIe siècle avant notre ère. Le texte raconte que la ville d'Avaris fut détruite et que les Hyksos furent poursuivis jusqu'en Sharuhen, près de Gaza, en pays de Canaan que le pharaon assiéga puis pris d'assaut et en sortit victorieux. Ici également l'archéologie confirme qu'au milieu du XVIe siècle, la ville de Tell ed-Daba fut abandonnée, mettant un terme à l'influence des Cananéens dans la région.

Dans le prochain article nous décrirons et tenterons d'élucider le fameux récit biblique des "Dix plaies d'Égypte" grâce à diverses données scientifiques, une passionnante étude pluridisciplinaire.

A lire : Les Dix plaies d'Égypte

Retour aux Religions

Page 1 - 2 -


[2] Revue "Le Monde de la Bible", 124, 1999, p31 à propos d'Akhénaton et du monothéisme.

[3] Thomas Römer, "L'invention de Dieu", Seuil, 2014, p72.

[4] Nahum Sarna, "Exploring Exodus: The Origins of Biblical Israel" 1996, pp.30-31.

[5] Thomas Römer, "Ce que la Bible doit à l'Égypte", Bayard jeunesse, 2008, p111, ouvrage collectif auquel participèrent l'archéologue Eliot Braun et l'épigraphiste André Lemaire notamment.

[6] Rolf Krauss, "Moïse le pharaon", Ed. du Rocher, 2000, p328.

[7] T.Römer et al., "Ce que la Bible doit à l'Égypte", op.cit., p121.

[8] T.Römer, "L'invention de Dieu", op.cit, p74.


Back to:

HOME

Copyright & FAQ