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La Bible face à la critique historique

La Bible Segond 21 Archéo ouverte sur la généalogie de Jésus selon Matthieu (vv. 1:1-17). Document T.Lombry.

La généalogie davidique de Jésus (I)

Peut-on dresser la généalogie de Jésus de Nazareth ? Il est probable que quelques croyants se demandent de quoi on parle. En effet, si le Christ est le Fils de Dieu, son père est Dieu et l'affaire est entendue. On pourrait juste dresser sa lignée maternelle par Marie pour avoir un aperçu de son arbre généalogique complet. C'est exact si on survole la Bible sans l'étudier.

Si on demande l'avis des biblistes (prêtres enseignants, historiens, archéologues, linguistes, exégète, etc.), ils reconnaissent que la réponse n'est pas évidente. La question est assez complexe car dès qu'on examine en détails les filiations, le narrateur inclut souvent des concepts qui n'ont pas nécessairement de contrepartie historique. Ailleurs, l'auteur s'exprime au second degré ou sur un plan théologique qui ne facilite par l'interprétation. Quoi qu'il en soit, les chercheurs biblistes ont fini par dresser l'arbre généalogique de Jésus à partir des Évangiles et quelques livres plus anciens.

Le fils de david

A l'instar de l'Ancien Testament dont le livre des Chroniques établit la généalogie des rois d'Israël dont celle du roi David, certains Évangélistes ont repris cette tradition et décrivent la généalogie de Jésus, en particulier Matthieu (vv. 1:11-17) et Luc (vv. 3:23-38). Ces deux passages qui appartiennent au "Sondergut", c'est-à-dire des textes propres à chaque auteur, sont très étonnants sachant que tous les deux insistent sur le fait que Marie enfanta Jésus alors qu'elle était vierge. Toutefois les deux auteurs insistent qu'il s'agit de la lignée de Jésus par Joseph et non pas de celle de Marie (Matthieu 1:16; Luc 3:23). Mais quand on analyse le texte en détail, les auteurs nous expliquent quelque chose de plus.

A la première ligne de son Évangile, Matthieu appelle d'emblée Jésus "fils de David". Dans Luc, l'ange prédit à Marie que Dieu donnera à son fils Jésus "le trône de son père David" (Luc 1:32)[1]. Les deux concepts sont étroitement liés. 

Historiquement, tous les descendants de David n'occupaient pas le trône de David, mais personne n'occupait le trône s'il n'était pas un descendant du roi David. Le roi David serait né vers le Xe siècle avant notre ère. C'est le second roi d'Israël après Saül et également le plus rénommé. David est l'auteur de nombreux psaumes et père du roi Salomon. Peu de temps avant sa mort, Yahvé promit à David que son "trône" durerait éternellement et que seuls ceux de sa "postérité" pourraient l'occuper en tant que dirigeants de la nation d'Israël (2 Samuel 7:16). Les prophètes hébreux qui ont supporté le pouvoir en place (certains l'ont citiqué) ont tenu cette promesse en rappelant à travers leurs prophéties que dans les "Derniers Jours", le Messie (le Christ) s'asseoirait sur le trône de David pour diriger Israël. Pour que ce messie prétendue légitiment au trône, il devait donc nécessairement descendre de la ligne royale.

Dans le livre de Jérémie, Yahvé déclare que si vous pouvez briser l'ordre fixe des cieux, "je rejetterai la postérité de Jacob et de David, mon serviteur, et je ne prendrai plus dans sa postérité ceux qui domineront sur les descendants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob" (Jérémie 33:26). Notons que certaines versions remplacent le terme "postérité" par "semence". Cette promesse faite à David et à ses descendants royaux régnant sur Israël, était assimilée à l'ordre des choses, une loi de la nature.

Pour les juifs, d'autres souverains pouvaient gouverner Israël, qu'ils soient babyloniens, perses, grecs ou romains, mais ils étaient considérés comme des occupants étrangers régnant illégitimement que le prochain Messie renversait par la volonté de Yahvé. Les juifs y ont brièvement cru entre 163 et 63 avant notre ère, lorsque la dynastie juive des Maccabées ou des Hasmonéens s'opposa à la politique d'hellénisation des Séleucides (cf. le livres des Maccabées) et gouverna le pays, établissant enfin une dynastie sacerdotale, mais incapable de prouver sa lignée davidique[2]. Cela arrangea bien les Romains car Hérode le Grand qui régna sur la Judée entre 37 et 4 avant notre ère avec le titre de "roi des Juifs", craignait que le véritable descendant de David menace son pouvoir (cf. la légende du Massacre des Innocents).

Les preuves légales

Par preuve "légale" dans un pays théocratique (même constitué en démocratie comme l'actuelle Israël), il faut comprendre une preuve inscrite dans la Loi, c'est-à-dire la Torah et non dans un éventuel code de loi civil. Dans le cas de Jésus, il faut évidemment consulter les Évangiles et ses allusions au Tanakh, la Bible hébraïque.

Un rouleau de la Torah ou Sefer Torah. Document Cornette de Saint Cyr.

La question cruciale est de savoir comment Jésus fut institué comme un "fils de David" ? Quelle preuve les juifs peuvent-ils apporter pour affirmer que Jésus faisait partie de la famille royale de David ?

Selon Matthieu et Luc, Jésus n'a pas de père humain, mais chacun lui attribue une généalogique différente. Bien que rébarbatives à lire, pour un bibliste ces généalogies de Jésus sont pleines de surprises à qui sait les interpréter.

Matthieu commence son Évangile par la généalogie de Jésus : "Abraham engendra Isaac; Isaac engendra Jacob; [...] Jacob engendra Joseph", etc. Si on fait attention, Matthieu énumère 40 noms, d’Abraham qui vécut mille ans avant David, jusqu’à Joseph, le mari de Marie.

Matthieu trouve 14 générations entre Abraham et le roi David, 14 générations entre le roi David et la destruction d'Israël par les Babyloniens et encore 14 générations entre ce désastre et la venue du Messie. Pourquoi 14 ? Comme nous l'avons évoqué à propos de la Genèse, dans la tradition hébraïque il y a des chiffres sacrés et notamment le chiffre 7 qui multiplié par 2 est doublement sacré ou parfait. Mais si on refait le calcul de génération en génération en comparant ce qu'écrit Matthieu notamment à propos de "Joram engendra Ozias" (vv. 1:8), ce n'est pas ce qui est écrit dans les chronologies des deux livres des Chroniques (1 Chroniques 3:10-12; 2 Chroniques 26:1) et dans le deuxième livre des Rois (2 Roi 14:21) où on apprend que Joram (Yoram) est l'arrière-arrière grand-père d'Ozias (appelé Azarias). Autrement dit, Matthieu a sauté trois générations pour conserver son nombre sacré 14 ! Si au total Matthieu obtient 40 générations entre Abraham et Jésus, Luc en obtient 76 et une contradiction de plus entre les textes apostoliques.

Par ailleurs, au-delà de cette filiation symbolique, il y a probablement également chez Matthieu une référence à la numérologie, c'est-à-dire un sens caché derrière la filiation de Jésus avec le roi David. En effet, en tant que juif Matthieu sait qu'en hébreu (ancien) les voyelles ne sont pas transcrites (certaines le furent par la suite mais certaines consonnes sont représentées par des signes diacritiques, c'est-à-dire des points au-dessus du texte consonantique). De plus, dans la numération hébraïque appelée la "guématria" (dérivé du mot grec "geometria") chaque consonne de l'alphabet est associée à un chiffre ou un nombre sacré en fonction de l'ordre alphabétique. Le nom "David" par exemple s'écrit "דוד" c'est-à-dire l'équivalent de "D-v-d" qui représente 4+6+4 soit 14 ou 2x7, le nom est doublement parfait. Ceci est une autre raison pour laquelle Matthieu utilisa le nombre 14 pour retracer la généalogie de Jésus. Mais ainsi qu'on le constate, elle ne repose sur aucun registre officiel et est purement arbitraire.

Le scandale qui sert la bonne cause

Mais en relisant Matthieu, deux surprises nous attendent. À l'époque de sa rédaction, c'est-à-dire au Ier siècle de notre ère, toute généalogie juive décrivait uniquement la descendance masculine (et reprenait uniquement l'année du décès) car elle était d'une importance primordiale pour définir une lignée et les successions (encore aujourd'hui, les amateurs ont tendance à dresser uniquement leur arbre généalogique paternel en espérant y trouver un ancêtre illustre). Comme dans toutes les cultures, dans le judaïsme les hommes et en particulier le père était la personne clé du clan familial. Pourtant, Matthieu cite 4 femmes liées aux hommes de la généalogie de Jésus. C'est très inhabituel et surprenant. Voici leurs noms (en italique) :

Juda engendra de Tamar Pharès et Zara (v.3)

Salmon engendra Boaz de Rahab (v.5)

Boaz engendra Obed de Ruth (v.5)

Le roi David engendra Salomon de la femme d'Urie (v.6).

Ce sont tous des noms de femmes, ou dans le cas de la femme d'Urie (ou Uriah), une femme anonyme. Mais il y a plus surprenant : chacune de ces quatre femmes était une étrangère qui avait une réputation (sexuelle) scandaleuse dans l'Ancien Testament[3]. La première, Tamar, est une veuve qui voulut désespérément un enfant et qui tomba délibérément enceinte en se déguisant en prostituée au bord de la route et en séduisant son beau-père. Rahab tenait une taverne ou était une prostituée. Ruth était une femme Moabite, ce qui était déjà assez grave, car il était interdit aux Israélites de fréquenter les Moabites en raison de leur réputation de tentatrices sexuelles. Mais Ruth pénétra dans le lit de Boaz, son futur mari, après l'avoir saoulé la nuit, pour le convaincre de l'épouser. La femme d'Urie - son nom n'est même pas donné par honte de son comportement - était Bethsabée (qui signifie "septième fille"). Elle eut une liaison adultère avec le roi David et tomba enceinte, mêlant pour toujours sa nom à la honte. Pourtant, à travers ces noms aux parfums de scandale, Matthieu affirme qu'il s'agit de la lignée royale et vénérée du roi David lui-même ! Pourquoi se sent-il obligé d'évoquer ces femmes aux moeurs légères dans un contexte aussi "digne" et rigoriste ?

Généalogie de Jésus dans l'Evangile selon Luc extrait du Livre de Kells rédigé en Irlande vers 800 de notre ère (folio 200r). Ce livre est conservé à la Bibliothèque du Trinity College de Dublin.

En citant des femmes de "mauvaise vie" notoirement connues des juifs pratiquants, Matthieu veut introduire un fait important à propos de Jésus. Ces femmes n'appartiennent pas à la généalogie officielle de la famille royale. A une époque où le statut de la femme n'existait pas, Matthieu prend quatre histoires de femmes (sur les 100 femmes identifiées dans l'Ancien Testament et les 55 femmes identifiées dans le Nouveau Testament) car elles se distinguent par des détails sexuels choquants. Il est clair que Matthieu qui est juif tente de replacer la naissance potentiellement scandaleuse de Jésus dans le contexte de ses ancêtres et de ses mères, à défaut de père humain. Il prépare ainsi subtilement le lecteur à ce qui est à venir et que beaucoup ne sont pas prêts à entendre (pas plus qu'aujourd'hui chez les plus croyants).

À la fin de sa liste, avec le dernier nom de la dernière lignée, le décor est planté. Matthieu ayant sûrement l'intention de surprendre le lecteur, il écrit : "Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie, de laquelle est né Jésus, qui est appelé Christ" (Matthieu 1:16).

Or, ce qu'on attendrait plutôt d'une généalogie masculine classique serait : "Jacob engendra Joseph; Joseph engendra Jésus, appelé le Christ".

Matthieu n'a pas voulu de cette seconde tournure de phrase dont le sens est très différent du message qu'il veut transmettre. Matthieu utilise le verbe "engendrer" (en grec ἐγέννησεν soit gennao) 39 fois à la forme active avec un sujet masculin. Mais lorsqu'il évoque Joseph, il effectue un changement radical. Il utilise le même verbe mais dans sa forme passive avec un sujet féminin pour souligner que Marie était la mère de Jésus. Ainsi, une cinquième femme se glisse inopinément dans l'arbre généalogique. Pourtant ce n'est pas la généalogie de Marie que dresse Matthieu mais celle de Joseph. Alors pourquoi inclut-il Marie ?

Matthieu prépare le lecteur à l'histoire qui suit immédiatement, dans laquelle Marie, une jeune fille fiancée à Joseph, est déjà enceinte d'un homme qui n'est pas son mari. La Loi aurait exigé que Marie soit lapidée mais Joseph respecta la parole divine et la prit pour femme. C’est comme si Matthieu avertissait prudemment le lecteur de ne pas juger et conclure hâtivement. En fait le lecteur juif sait par la lecture du Tanakh que dans la généalogie la plus vénérée de sa culture, la lignée royale du roi David lui-même, il y a des histoires sexuelles immorales qu'il doit accepter car faisant partie du plan de Yahvé.

Mais il y a encore une autre caractéristique remarquable dans cette lignée de Joseph qui est essentielle pour l'histoire (ou l'hagiographie). La branche de Joseph de la famille de David, même si elle avait engendré tous les anciens rois de Juda, avait été interdite ou maudite par le prophète Jérémie. En effet, juste avant que les Babyloniens ne détruisent Jérusalem en 586 avant notre ère, Jérémie fit une déclaration choquante à propos de Jéchonias (-616 à c.-597), le dernier roi régnant de la lignée de David : "Inscrivez cet homme comme privé d'enfants, comme un homme dont les jours ne seront pas prospères; car nul de ses descendants ne réussira à s'asseoir sur le trône de David et à régner sur Juda" (Jérémie 22:30)[4]. Joseph était un descendant direct de ce Jéchonias de mauvaise réputation (Matthieu 1:12)[5].

En réalité, c'était comme si Jérémie déclarait que l'alliance entre Dieu et David était nulle et non avenue. C'est du moins ainsi qu'on pourrait l'interpréter. Dans le Psaume 89, écrit au lendemain de ces évènements (en réalité au plus tard vers le IIe siècle avant notre ère), Ethan, l'Ezrachite (descendant de Zérach) se lamente : "Tu as dédaigné l'alliance avec ton serviteur; Tu as abattu, profané sa couronne" (Psaume 89:39). Mais on peut aussi l'interpréter en considérant que Jéchonias fut le dernier roi juif de la famille royale de David à occuper le trône d'Israël. Joseph est issu de cette même lignée, mais en tant que père légal de Jésus plutôt que son père biologique. Autrement dit, ses ancêtres ne disqualifient pas la prétention potentielle de Jésus au trône d'Israël puisque Jésus pouvait prétendre descendre de David par une autre branche de la lignée davidique. Mais alors combien de "branches" existait-il de la famille davidique ?

La branche maternelle

La généalogie de Luc nous fournit la clé manquante permettant de comprendre comment Jésus pourrait prétendre être un descendant de David alors qu'il n'a pas de lien biologique avec son père adoptif Joseph.

Luc décrit la généalogie de Jésus dans son troisième chapitre, à l'époque où Jésus avait environ 30 ans et venait d'être baptisé par Jean. Alors que Matthieu commence par Abraham et suit la lignée jusqu'à Joseph, le père adoptif de Jésus, Luc commence avec Jésus et remonte sa lignée... jusqu'à Adam ! Au lieu de 40 noms comme dans Matthieu, nous en avons 76.

Il y a trois caractéristiques frappantes dans cette généalogie. Tout d'abord, cela commence par une qualification surprenante. Luc écrit : "Jésus avait environ trente ans lorsqu'il commença son ministère, étant, comme on le croyait, fils de Joseph, fils d'Héli" (Luc 3:23).

Le grec est très concis, mais ce qui surprend est la phrase "comme on le supposait"[6]. Luc dit deux choses au lecteur : que Joseph n’était que le père "supposé" ou légal de Jésus et que Jésus avait un grand-père appelé Héli. Mais selon Matthieu, le père de Joseph s'appelait Jacob. Alors qui était Héli ?

La solution la plus évidente est qu'il était le père de Marie[7]. On entend rarement parler des grands-parents de Jésus, mais comme toute personne Jésus avait deux grands-pères, l'un du côté de Joseph et l'autre du côté de Marie. Deux grands-pères signifient deux arbres généalogiques distincts. Dans Luc 3:23-38, nous avons l’autre côté de la famille de Jésus, dressé à partir de sa lignée maternelle, Marie. La raison pour laquelle Marie n'est pas nommée est que Luc respecte la convention et n'inclut que les hommes dans sa liste. Puisque Luc ne reconnaît aucun père biologique à Jésus, il commence par Joseph comme "remplaçant", mais qualifie cette filiation "comme on le supposait". Autrement dit, pour paraphraser Luc on pourrait dire : "on dit que Jésus est le fils de Joseph mais en réalité il est de la lignée d'Héli". Si les parents de Marie s'appelaient bien Joachim et Anne comme le veut la tradition proto-chrétienne, les linguistes soulignent qu'il est possible qu'Héli soit l'abréviation de Eliakim, nom dérivé de Joachim. Voilà la réponse tant attendue !

Il est peu probable que Luc ait dressé lui-même un enregistrement aussi détaillé. Les familles juives étaient très zélées pour les archives généalogiques, à plus forte raison si l’on descendait de la lignée de David. L'historien Flavius Josèphe retrace également sa propre généalogie sacerdotale avec une fierté évidente et mentionne des documents d'archives qu'il a consultés[8]. Sextus Julius Africanus dit Jules l'Africain , un écrivain judéo-chrétien du IIIe siècle qui vécut en Palestine, rapporte dans ses "Chronographiai" aujourd'hui perdus mais dont s'est inspiré Eusèbe de Césarée[9], que des grandes familles juives ont conservé des archives généalogiques privées, Hérode et ses successeurs ayant cherché à détruire celles qui étaient publiques. Africanus note la pratique consistant à conserver les généalogies familiales clandestines comme caractéristiques des descendants de Jésus. Étant donné que la lignée davidique de Jésus était très importante pour les premiers chrétiens, il est probable que Luc disposait de l'un de ces documents traditionnels.

La généalogie de Luc révèle également une autre information importante. Marie, comme son mari Joseph, était de la lignée du roi David, mais avec une différence essentielle. Sa filiation avec David ne s'est pas établie à travers la lignée maudite qui revenait à Jéchonias et au fils de David, Salomon. Sa filiation pourrait remonter à travers un autre des fils de David, à savoir Nathan, le frère de Salomon (Luc 3:31). Nathan, comme Salomon, était le fils de l'épouse préférée de David, Bethsabée, mais il n'occupa jamais le trône et sa généalogie devint par conséquent obscure. Il est répertorié dans le récit biblique mais aucun descendant n'est mentionné, contrairement à son frère Salomon (2 Chroniques 3:5). Ainsi, selon Luc, Jésus pourrait également revendiquer descendre directement du roi David par l'intermédiaire de sa mère, Marie. Il n'avait pas seulement la prétention d'être le fils adoptif de son père légal Joseph, mais aussi celle de prétendre appartenir à la lignée royale et donc légitivement revendiquer le titre de Messie.

Comme nous l'avons expliqué à propos des symboles associés à la Nazareth, la ville où Marie vécut, le nom de Nazareth vient du mot hébreu netser (ou netzer) signifiant "rameau", "branche" ou "tirer"[10]. On pourrait traduire vaguement Nazareth par "ville rameau". Mais pourquoi une ville aurait-elle un nom aussi étrange ? Comme nous l'avons vu, à l'époque de Jésus, c'était un petit village. Sa renommée ne provient donc pas sa taille ou de son importance économique, mais de quelque chose de potentiellement plus important.

Dans les manuscrits de la mer Morte écrits avant la naissance de Jésus, nous trouvons régulièrement le futur Messie ou roi d'Israël décrit "le rameau de David"[11], terme tiré du livre d'Isaïe décrivant la lignée du Messie davidique : "Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton (netzer) jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur" (Isaïe 11:1-2). Le terme synonyme de "branche" nous est resté. Les derniers disciples de Jésus s'appelaient Nazaréens[12] ou "branchites". Le petit village de Nazareth a très probablement reçu son nom ou peut-être son surnom, parce qu'il était connu comme le lieu où les membres de la famille royale s'étaient installés et étaient concentrés. Il n’est pas surprenant que Marie et Joseph y aient tous deux vécu, chacun représentant des "branches" différentes de la "branche de David". Les Évangiles mentionnent que d’autres "parents" de la famille y vivaient (Marc 6:4). Il est tout à fait possible que la plupart des habitants de la "ville rameau" appartenaient à la même famille élargie de la "branche davidique".

L'affinité de la famille pour cette région de Galilée s'est maintenue pendant des siècles. Au nord de Sepphoris, à environ 20 km de Nazareth, se trouvait une ville appelée Kokhaba ou "ville étoile". Le terme "étoile", comme "branche", est un terme codé se référant au Messie qu'on retrouve également dans les manuscrits de la mer Morte[13]. Tant Nazareth que Kokhaba furent considérés bien avant le IIe siècle de notre ère comme des villes (ou villages) réunissant les familles apparentées à Jésus et faisant partie de la "famille royale"[14].

Les tribus de Juda et de Lévi

Les noms cités par Luc qui vont du roi David à Héli, le père de Marie, nous offrent des indices très intéressants qui expliquent davantage pourquoi cette lignée davidique particulière était si importante. Il existe 6 formes différentes du nom de Matthieu ("Maththaios" dérivant du hébreu "Matityahu" signifiant "don de Yahvé") : Mattatha, Matthan, Matthat, Matthathias (2x), Matthat, Maath.

Ce qui est frappant, c'est que le nom de Matthieu est invariablement associé à un sacerdoce et non à une lignée royale ni même aristocratique. L'apôtre Matthieu s'appelait aussi Lévi[15]. Deux des six "Matthieu" de la lignée de Jésus étaient les fils de pères nommés "Lévi". Flavius Josèphe rapporte que ses propres père, grand-père, arrière-grand-père et frère s'appelaient tous Matthias et ils étaient tous des sacerdotaux de la tribu de Lévi, appartenant à la célèbre famille sacerdotale des Hasmonéens (Maccabées). Pour rappel, l'ancien peuple d'Israël était divisé en douze tribus, descendants des douze fils de Jacob, petit-fils d'Abraham. Les prêtres d'Israël devaient être des descendants d'Aaron, frère de Moïse, de la tribu de Lévi. Les rois devaient appartenir à la lignée royale du roi David appartenant à la tribu de Juda. C'est la raison pour laquelle les juifs et surtout les rois et sacerdotaux accordèrent une importance particulière aux tribus de Juda et de Lévi.

Mais pourquoi y aurait-il autant de noms sacerdotaux dans une dynastie davidique ? Rappelons que lorsque Marie tomba enceinte et quitta Nazareth pour retrouver Elisabeth, mère de Jean-Baptiste, Luc note qu'ils étaient "parents", bien qu'il ne dise pas par quelle filiation (Luc 1:36). Mais il note aussi qu'Elizabeth et son mari Zacharie étaient de la lignée des sacerdotaux (Luc 1:5). C'est une nouvelle confirmation du lien entre la famille davidique de Marie et la tribu sacerdotale de Lévi.

On ne peut pas croire à des coïncidences et imaginer qu'autant de noms de lévites ou de sacerdotaux fassent partie de la généalogie de Marie... à moins que la tribu de Lévi ne se confonde avec la lignée royale davidique de la tribu de Juda. Ce qui semble probable, c'est que Marie était de lignée mixte. En effet, Luc ne nomme que la lignée masculine de David jusque Marie. Mais le grand nombre de noms sacerdotaux suggère probablement que beaucoup de femmes lévites se sont mariées dans cette lignée davidique au cours des générations. C'est un modèle qui remonte à Aaron, frère aîné de Moïse, le tout premier grand prête israélite dont les descendants hériteront du sacerdoce. Aaron de la tribu de Lévi épousa une princesse de la tribu de Juda nommée Elischéba ou Elisabeth (Exode 6:23).

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[1] Bien que quelques biblistes modernes aient exprimé des doutes sur l'historicité de l'affirmation que Jésus était un “messie” ou un descendant de David, la tradition apostolique est ancienne et répandue dans tous les textes sans qu'aucun auteur ne suggère le contraire. Ces textes sont dans l'ordre chronologique : Romains 1:3, Marc 10:47, Actes 2:30; 13:23; 15:16, 2 Timothée 2:8; Apocalypse 5:5 ; 22:16, Didachè 10:6; Ignace, "Éphésiens" 18:2.

[2] Flavius Josèphe écrit que Jean Hyrcan Ier (135-104 avant notre ère), bien que n'étant pas un descendant de David, se déclara souverain et souverain sacrificateur - rôles idéalement destinés à deux "messies", l'un sacerdotal et l'autre davidique.

[3] Les récits se trouvent respectivement dans Genèse 38, Josué 2, Ruth 3 et 2 Samuel 11.

[4] Jeconia ou “Conia” est connu dans les histoires bibliques sous le nom de Jojakin (voir 2 Rois 24:8-17; 2 Chroniques 36:9-10). Il est monté sur le trône à l'âge de 18 ans mais ne régna que trois mois. Nabuchodonosor (Nebucadnetsa) l'emmena comme captif à Babylone. C'était le petit-fils du célèbre roi Josias.

[5] Les juifs et les chrétiens de cette époque étaient bien conscients du problème créé par la déclaration de Jérémie pour cette branche particulière de la famille royale. Le savant, exégète et théologien chrétien Hipppolyte de Rome (fl.170-235), a même nié que le Jéchonias condamné par Jérémie soit le même que celui cité dans la généalogie de Matthieu. Les rabbins, réalisant le problème mais vénérant cette lignée royale, spéculèrent que Yahvé avait ensuite abrogé le châtiment après que Jéchonias se soit repenti en exil - ce que les auteurs bibliques n'ont pas fait valoir (voir le Talmud de Babylone, Sanhedrin 37b). Au IVe siècle, Eusèbe de Césarée réalisant que les objections sur la filiation de Jésus avec la ligne de David et donc comme Messie étaient potentiellement sérieuses, suggéra que la généalogie de Luc retrace sa lignée réelle (Quaestiones Evangelicae ad Stephanum 3.2).

[6] Le verbe grec "nomizo" fait référence à ce qui était "pensé" ou même "assumé".

[7] ] Il y a en fait une "fille de Heliam de Mariam" mentionnée de façon peu flatteuse dans le Talmud de Jérusalem (Yerushalmi Hagigah 2:2). La traduction de son nom est contestée et la plupart des experts s'accordent pour dire que cette Marie, qui fut punie dans la Géhenne pendue par les seins, n'a aucun lien avec la mère de Jésus.

[8] Flavius Josèphe, Vie 1, 6 : "Voilà quelle est ma race, ainsi qu'elle se trouve inscrite dans les registres publics, et que j'ai cru devoir rapporter ici afin les calomnies de mes ennemis."

[9] L'auteur est cité par Eusèbe de Césarée dans son "Histoire ecclésiastique", Livre I, VII, 13-14. Julius Africanus note spécifiquement que les membres du clan de Jésus étaient concentrés à Nazareth et à Kokhaba, un village proche.

[10] L'orthographe du nom de la ville de Nazareth tirée du "netser" hébreu a été confirmée par une inscription en marbre trouvée à Césarée en 1962. Elle est gravée en hébreu et répertorie les villes où des familles d'enseignants sacerdotaux s'étaient installées au III ou IVe siècle de notre ère (voir M.Avi-Yonah, "A List of Priestly Courses from Caesaria", Israel Exploration Journal 12 (1962), pp.137-39.

[11] Par exemple, le fragment 4Q174 cite 2 Samuel 7:14, la promesse faite à David et dit du futur roi : "Il est la branche de David... qui doit arriver à la fin des temps."

[12] Voir Actes 24:5 où le terme "Nazaréens" apparaît pour la première fois.

[13] Voir l'"Écrit de Damas", 7:18-21; Règle de guerre (1QM) 11:6-7. Cette désignation du Messie était basée sur une prophétie dans Nombres 24:17 à propos d'une "étoile" et d'un "sceptre" surgissant en Israël. L'Apocalypse 22:16 désigne Jésus comme le descendant de David : "le rejeton et la postérité de David, l'étoile brillante du matin", reliant clairement les deux termes.

[14] Ces fiers membres de la famille s’appelaient eux-mêmes "desposynoi", ce qui signifie "appartenir au Maître". Julius Africanus rapporte qu’il vivait autour de Nazareth et de Kokhaba (au IIIe siècle). Il y a un autre Kokhaba à l'est du Jourdain que certains ont identifié avec la déclaration d'Africus mais il semble beaucoup plus probable, puisqu'il mentionne également Nazareth, qu'il a en tête la ville au nord de Sepphoris (Eusèbe, "Histoire ecclésiastique", Livre I, VII, 14).

[15] Comparez Marc 2:14 avec Matthieu 9: 9. Matthieu et Lévi sont la même personne.


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