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L'évènement de la Tunguska

Document Don Davis, http://www.donaldedavis.com/

Quand le ciel nous tombe sur la tête (I)

En 1908, le coeur de la Sibérie orientale fut le témoin d'une explosion cataclysmique dont l'onde de choc fut ressentie à plus de 600 km de distance tellement la secousse fut violente.

On pense aujourd'hui qu'un météoroïde de plusieurs dizaines de mètres de diamètre explosa en altitude, engendrant un souffle et des effets secondaires qui, comme nous allons le voir, dévastèrent tout sur leur passage dans un périmètre bien délimité.

Pendant plus de 80 années les chercheurs de la Tunguska (traduction textuelle qu'on écrit aussi "Toungouska" en français) pataugèrent littéralement dans l'incertitude. L'évènement fit couler beaucoup d'encre mais généra également un monumental flot d'erreurs dans l'interprétation des faits. J'ai dû moi-même réviser ma copie après avoir accepté un peu trop rapidement les spéculations hardies de certains chercheurs européens. Le sujet doit donc être étudié à tête reposée et les informations recoupées par différentes autorités car nous sommes en terrain mouvant, propice aux explications sans fondement.

Les meilleures comme les plus mauvaises sources d'informations scientifiques proviennent principalement de Russie pour la simple raison que les Russes ont prospecté le site et étudié le problème seuls durant plus d'un demi-siècle. Parmi les auteurs ayant le plus apporté à la résolution partielle de cette énigme et démontré le plus grand nombre d'hypothèses, citons en particulier les professeurs A.E. Zlobin et I.S.Astapovich tout en rendant hommage au travail de pionnier réalisé par L.A.Kulik dès 1927.

L'évènement de la Tunguska représente à merveille le genre de mystère que les chercheurs aiment résoudre, leur apportant  ce défi et cette aventure qui excitent leur sens critique, les mettant au défi de dévoiler un nouveau "mystère" de dame Nature. Mais, ainsi que nous le verrons, ce travail d'enquêteur est très difficile, tant sur le plan scientifique que de la recherche elle-même des indices sur le terrain.

Ce compte-rendu tient compte des dernières simulations et traitements numériques réalisés par les chercheurs de l'Institut de Calculs Mathématiques et de Géophysique Mathématiques de Russie, de l'Institut Polytechnique de Tomsk, de l'Université de Tomsk, de l'Université de Bologne en Italie et des travaux américains réalisés dans le cadre de l'atelier Planetary Defense Workshop (cf. page 5 pour les adresses Internet des institutions citées et les remerciements). En aucun cas, ce travail n'a tenu compte des coupures de presse ou de comptes-rendus officieux de seconde main afin de garantir l'authenticité des informations.

Tunguska

Tunguska est une région se trouvant dans le district d'Evenkia (Okrug autonome d'Evenkiysky) appartenant au krai de Krasnoïarsk, un site reculé en plein coeur de la Sibérie orientale. Le lieu se situe à 64 km au nord de l'aéroport de Vanavara, 326 km au nord de Ust-Ilimsk, 533 km au nord de Bratsk et 750 km au nord-est de Krasnoïarsk. Tomsk et Irkoutsk sont à environ 1000 km de distance. L'endroit est traversé par la rivière Podkammenaya Tunguska (la Tunguska de pierre ou Tunguska supérieure). Le lieu ne mériterait aucune attention tant il est isolé de toute civilisation. Il est habité par les Tungus (Tougouzes en français), un peuple d'indiens tribal élevant des rennes et vivant de chasse. Le climat est froid, les orages violents, la nature omniprésente et les dieux parfois hostiles...

A consulter : Image satellite de Tunguska (Google map)

La région de Tunguska

Le site de Tunguska se situe par 60°53'21.37" N et 101°55'28.84" E dans le district d'Evenkia, une région de collines boisées typique de la taïga Sibérienne où coule de nombreuses rivières dont la Tunguska supérieure. Situé à 800 km au nord-ouest du lac Baïkal, le site est isolé et est uniquement accessible en hélicoptère à partir d'un village proche de Vanavara situé à 64 kilomètres au sud. Les grandes villes les plus proches (~1000 km) sont Tomsk et Irkoutsk. Toute la région de l'impact forme aujourd'hui la réserve naturelle de Tunguska dont on voit la partie sud et marécageuse à droite. Documents Google Earth/T.Lombry et U.Bologne (TH-BO).

Le 30 juin 1908

Le Dr J.O. Habeck, anthropologue à l'Institut Max-Planck et spécialiste des peuples russes, notamment des Evenki, nous rappelle que pour les Tungus, le 30 juin 1908 restera une date funeste où Agdy, le vieil homme, le dieu du tonnerre, apporta le malheur sur terre. Dans leur culture le tonnerre se manifeste à travers des oiseaux semblables à des oies noires qui survolent la terre et dont les yeux brillent comme des éclairs. On dit que les vieux shamans foncièrement mauvais amis du tonnerre et possédant son pouvoir, appellent parfois Agdy pour punir un groupe de chasseurs ou même tout un clan en proie à des guerres tribales ou refusant de se soumettre à son autorité.

De mémoire de Tungus, ce jour là, en plein été vers 7h du matin, une légion interminable de Agdy survola le clan de Shanyagir et apporta le malheur sur de nombreuses familles. Dans le village de Nizhne-Karelinsk, distant de 360 km de Tunguska, les paysans ont observé un objet très brillant et blanc-bleuté, trop brillant pour être observé à l'oeil nu, voler assez haut au-dessus de l'horizon nord-ouest. Le ciel était clair excepté un petit nuage sombre près de l'horizon vers lequel se dirigeait l'objet.  L'atmosphère était chaude et sèche. L'objet tomba verticalement durant dix minutes. Il avait une forme cylindrique. Quand il approcha du sol on aurait dit qu'il fut pulvérisé et à sa place se forma un immense nuage de fumée noire.

Une explosion comme jamais on en avait entendu de mémoire d'homme retentit. Son écho fut perçu jusqu'à 1000 km de distance ! Au même instant, à exactement 0h14m28s TU un séisme très important par sa durée et de magnitude 5 fut enregistré jusqu'au Etats-Unis, dont l'épicentre se situait en plein coeur de la Sibérie orientale.

Les paysans de Nizhne-Karelinsk entendirent un bruit sourd, pas un bruit comme le tonnerre, mais comme si de grosses pierres dévalaient ou comme un coup de feu. Toutes les habitations furent secouées et au même moment, une langue fourchue de flammes perça les nuages. La vieille femme pleura, tous imaginaient que la fin du monde approchait.

Sur les lieux, une bonne partie de la forêt d'Irkoutsk sur 45 km2 avait été bouleversée et en l'espace de 2 semaines 2000 km2 de bois disparurent en fumée. 60 millions d'arbres furent couchés radialement sur le sol, brûlés comme des allumettes, autour d'une zone centrale où tout fut pratiquement incinéré. A quelques kilomètres de là, les arbres étaient décapités ou carrément éclatés comme de vulgaires pailles !

A titre de comparaison la tempête de Noël 1999 qui déferla sur l'Europe détruisit 15 millions d'arbres en France et elle s'étendit sur pratiquement 3 jours. L'explosion du Mont St.Helens en 1980 (~600 MT, VEI 5) détruisit plusieurs millions d'arbres également. Mais ici s'arrête la comparaison.

Le site de Tunguska après le cataclysme

Premier effet de l'explosion : sous l'onde de choc les arbres ont été couchés dans la direction du souffle. A gauche, une photographie réalisée en 1908 dans la direction opposée à la trajectoire incidente (nord). A droite, une forêt soufflée à 20 km au sud photographiée en 1927.

La zone de l'épicentre photographiée en 1927. Elle forme une légère dépression d'un diamètre d'environ 1.5 km. A droite, ce qu'il reste d'une forêt située au Nord de l'épicentre.

Vue aérienne réalisée par L.Kulik en 1938 d'une forêt située à environ 200 km à l'Est du site (60°N et 105°E). Tous les traits blancs sont des arbres abattus. Documents TH-BO et L.Kulik.

A moins de 20 km de l’épicentre  de Tunguska (ou de son hypocentre, le point au-dessus duquel l'objet explosa), les 600 à 700 rennes de Vasiliy Dzhenkoul furent instantanément réduits en cendres, les chiens furent brûlés vifs, toutes les tentes des nomades furent brûlées ainsi que tous les stocks de nourriture et de bois. Les équipements placés sur les établis furent détruits. L’incident se répéta chez son frère Ivan qui résidait à 25 km au sud-est et qui perdit 200 rennes. Du troupeau d'Andrey Onkoul 250 rennes s'évanouirent dans la nature sans laisser de trace. On peut comparer cet effet à celui de l'explosion d'un volcan comme le St Helens mais dont l'ampleur des effets aurait été décuplé.

A 30 km de l’épicentre, un vieux chasseur Lyuburman mourut sous le choc, deux autres furent projetés en l’air et l’un d’eux se retrouva à 12 mètres de là puis fut jeté contre un arbre ! Il succomba à ses blessures. Les tentes s'envolèrent "plus haut que la forêt" tandis que les gens qui dormaient à l'intérieur souffrirent d'ecchymoses. Certains furent blessés par la chute des sapins ou restèrent inconscients plusieurs jours. Tous les tepees du camp de la famille Lachakugyr furent renversés. Au nord de l’épicentre, S.Dronov resta inconscient deux jours, tout son troupeau de rennes fut tué sous le choc et son habitation fut brûlée. Il semble que les deux chasseurs furent les seules victimes humaines de cette catastrophe.

Le site 90 ans plus tard

Près d'un siècle après l'impact on trouve encore à quelques dizaines de kilomètres de l'épicentre des arbres éclatés, brûlés, décapités ou déracinés. Mais la nature s'est profondément métamorphosée depuis les observations de Kulik. Selon les relevés effectués par Menotti Galli de l'Université de Bologne, dans un rayon de 10 km autour de l'épicentre, 90% des épiceas sont nés après l'explosion. Photographies de CCN et TH-BO prises en 1990 et 1998 (en-dessous à gauche).

A 40 km au sud de l’épicentre les nomades furent contusionnés sous le choc ou frappés d’horreur. Le fermier Sergi Semenov qui se trouvait sur le portail d'un magazin de Vanavara situé à 92 km au sud de l’épicentre se souvient que le ciel se déchira et qu'au-dessus des forêts situées du côté nord le ciel semblait enflammé. A cet instant il sentit une chaleur intense comme si ses vêtements prenaient feu. Les habitants entendirent une détonation dans le ciel et une fracassante explosion. Semenov fut projeté sur le sol, traîné sur 6 mètres et perdit conscience. Le vent était devenu chaud, le sol et toutes les habitations tremblaient, les plafonds s’écroulaient et toutes les fenêtres furent brisées. Le feu était si intense que les habitants ne pouvaient pas rester sur place.

A 600 km de là, une locomotive dut interrompre sa course, les rails se soulevant sous l'onde de choc. L'onde traversa la Sibérie occidentale puis toute l'Europe et atteignit Postdam près de Berlin 6h plus tard, à 5h54m locale.

En quelques secondes l'ancienne taïga fut rasée dans un rayon de 45 km dans une zone comprise entre les rivières Chamba, Zhilushmo et Khushmo et le sol se crevasa sous l'onde de choc. Face à de tels évènements les habitants furent pris de panique et s'enfuirent dans toutes les directions laissant tous leurs effets personnels derrière eux.

Des arbres abattus suite à une micro-rafale de vent (cf. les vents locaux en météorologie) survenue en 1999 au Montana, aux Etats-Unis. A l'exception des incendies, les dommages provoqués par ce "microburst" furent similaires à ceux survenus à Tunguska en 1908. Document Rod Benson.

Les feux brûlèrent pendant deux semaines créant une colonne de flammes visible à plusieurs centaines de kilomètres de distance. Un vortex de poussières et de débris se forma au-dessus de la Tunguska qui fut entraîné dans la circulation générale de l'atmosphère autour du globe. Durant les jours et les mois qui suivirent les habitants de Sibérie observèrent des étoiles filantes par dizaines de milliers suite à la désintégration du météoroïde. Le ciel encrassé de fumées s'illumina de rouge pourpre pendant la nuit. Pendant plus de deux mois le ciel s’embrasa de halos qui s'étendirent à travers tout le continent. Ainsi que nous le détaillerons, en Europe les gens voyaient clairement la nuit tellement le ciel était devenu lumineux.

Après cet évènement, les habitants de Tungus crurent que la région était enchantée et que seul Agdy pouvait vivre à l'endroit de la catastrophe. Ils pensaient lui avoir désobéit...Dès 1910 un marchant russe nommé Susdalev profita de la crédulité des Tungus pour s’assurer la main mise sur leur territoire et s’empressa de déclarer leur terre sacrée. Durant vingt ans aucun Tungus n'osa s'aventurer dans la région.

Entre 1912 et 1914 l'ethnologue et géographe russe Innokentiy Mikhaylovich qui travaillait pour la Puissance Soviétique dans le Grand Nord du pays ainsi que dans la région de la Tunguska entendit les premiers récits des Tungus à propos de cet événement. Il n'y avait pas un habitant parmi les dix clans d'Illimpiya (Tunguska inférieure) qui n'avait pas entendu parlé de la façon dont le shaman Magankan avait puni les esprits qui refusaient de se soumettre à son Khargi (l'esprit malin qui l'habitait et lui donnait ses instructions).

Mais que s'était-il donc passé ? Quel évènement avait ainsi pu laisser des traces aussi violentes à la surface de la Terre durant des décennies ?

Prochain chapitre

Les expéditions

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