Contacter l'auteur / Contact the author

Recherche dans ce site / Search in this site

 

Doc Dreamworks.

L'évènement de la Tunguska

Quand le ciel nous tombe sur la tête (I)

En 1908, le coeur de la Sibérie orientale fut le témoin d'une explosion cataclysmique dont l'onde de choc fut ressentie à plus de 600 km de distance tellement la secousse fut violente.

On pense aujourd'hui qu'un météoroïde de plusieurs dizaines de mètres de diamètre explosa en altitude, engendrant un souffle et des effets secondaires qui, comme nous allons le voir, dévastèrent tout sur leur passage dans un périmètre bien délimité.

Pendant plus de 80 années les chercheurs de la Tunguska (traduction textuelle qu'on écrit aussi "Toungouska" en français) pataugèrent littéralement dans l'incertitude. L'évènement fit couler beaucoup d'encre mais généra également un monumental flot d'erreurs dans l'interprétation des faits. J'ai dû moi-même réviser ma copie après avoir accepté un peu trop rapidement les spéculations hardies de certains chercheurs européens. Le sujet doit donc être étudié à tête reposée et les informations recoupées par différentes autorités car nous sommes en terrain mouvant, propice aux explications sans fondement.

Les meilleures comme les plus mauvaises sources d'informations scientifiques proviennent principalement de Russie pour la simple raison que les Russes ont prospecté le site et étudié le problème seuls durant plus d'un demi-siècle. Parmi les auteurs ayant le plus apporté à la résolution partielle de cette énigme et démontré le plus grand nombre d'hypothèses, citons en particulier les professeurs Andrei E. Zlobin et Igor S. Astapovich tout en rendant hommage au travail de pionnier réalisé par Leonid A. Kulik dès 1927.

L'évènement de la Tunguska représente à merveille le genre de mystère que les chercheurs aiment résoudre, leur apportant  ce défi et cette aventure qui excitent leur sens critique, les mettant au défi de dévoiler un nouveau "mystère" de dame Nature. Mais, ainsi que nous le verrons, ce travail d'enquêteur est très difficile, tant sur le plan scientifique que de la recherche elle-même des indices sur le terrain.

Ce compte-rendu tient compte des dernières simulations et traitements numériques réalisés par les chercheurs de l'Institut de Calculs Mathématiques et de Géophysique Mathématiques de Russie, de l'Institut Polytechnique de Tomsk, de l'Université de Tomsk, de l'Université de Bologne en Italie et des travaux américains réalisés dans le cadre de l'atelier Planetary Defense Workshop (cf. page 5 pour les adresses Internet des institutions citées et les remerciements). En aucun cas, ce travail n'a tenu compte des coupures de presse ou de comptes-rendus officieux de seconde main afin de garantir l'authenticité des informations.

Tunguska

Tunguska est une région se trouvant dans le district d'Evenkia (Okrug autonome d'Evenkiysky) appartenant au krai de Krasnoïarsk, un site reculé en plein coeur de la Sibérie orientale. Le lieu se situe à plus de 4000 km à l'est de Moscou (mais 6900 km par la route), à 1900 km au nord-ouest d'Irkoutsk et 1450 km au nord-est de Tomsk. Tunguska se trouve à 750 km au nord-est de Krasnoïarsk, 533 km au nord de Bratsk, à 326 km au nord de Ust-Ilimsk et à 64 km au nord de l'aéroport de Vanavara. Bref, l'endroit est très isolé. La région est traversé par la rivière Podkammenaya Tunguska (la Tunguska de pierre ou Tunguska supérieure) qui pendant certains périodes estivales n'est localement plus navigable.

A consulter : Image satellite de Tunguska, Google Earth

La région de Tunguska

Le site de Tunguska se situe par 60°53'21.37" N et 101°55'28.84" E dans le district d'Evenkia, une région de collines boisées typique de la taïga Sibérienne où coule de nombreuses rivières dont la Tunguska supérieure. Situé à 800 km au nord-ouest du lac Baïkal, le site est isolé et est uniquement accessible en hélicoptère à partir d'un village proche de Vanavara situé à 64 kilomètres au sud. Les grandes villes les plus proches (~1000 km) sont Tomsk et Irkoutsk. A droite, un panorama du marais sud situé près de l'épicentre de l'évènement de Tunguska dont voici une autre vue prise en 2007 et une photo des marais prise au sol. Documents Google Earth/T.Lombry, U.Bologne (TH-BO) et L.Pelekhan' via A.Ol'khovatov.

De nos jours, la région est toujours sauvage et inhabitée et fut décrétée réserve naturelle de Tunguska (тунгусский-заповедник) en 1995. Elle couvre 2965.62 km2 et suit le bassin de la Tunguska supérieure. Une zone surveillée s'étend sur ~200 km2 centrée autour de la localité de Vanavara où se trouve une station de surveillance. La réserve est accessible aux touristes.

La région est boisée (70%), le reste (15-20%) est surtout couvert de marécages. La flore se compose principalement de pins et de mélèzes avec ci et là quelques épicéas, cèdres aulnes et bouleaux. Les animaux de la réserve sont typiques de la taïga sibérienne centrale (wapiti, ours brun, zibeline, écureuil, loup, caribou et carcajou). On y dénombre 314 espèces d'angiospermes, 41 espèces de mammifères, 170 espèces d'oiseaux et 19 espèces de poissons.

La région se visite idéalement l'été lorsque la température varie entre 20-30°C (cf. Sayan Ring) mais également l'hiver bien que le climat soit subarctique avec des températures pouvant descendre en-dessous -40°C avec des chutes de neige atteignent 30 cm en novembre (cf. le climat de Vanavara).

A voir : Podkammenaya Tunguska, S.Karpoukhine

Tunguska and other pictures, A.Ol'khovatov

Les paysages de la Tunguska supérieure (Podkammenaya Tunguska) et du brouillard qui s'élève des marais situés près de l'épicentre de l'évènement de 1908. Documents Sergueï Karpoukhine, Sayan Ring et V.Bidyukova via A.Ol'khovatov.

A part pour visiter la réserve de Tunguska et une descente de la Tunguska supérieure en canoé ou en barque, le lieu ne mériterait aucune attention tant il est isolé de toute civilisation. Il est habité par les Tungus (Tougouzes en français), un peuple d'indiens tribaux élevant des rennes et vivant de chasse. Le climat est frais voire glacial en hiver, les orages violents, la nature omniprésente et les dieux parfois hostiles...

Le 30 juin 1908

Le Dr. Joachim Otto Habeck, anthropologue à l'Institut Max-Planck et spécialiste des peuples russes, notamment des Evenki, nous rappelle que pour les Tungus, le 30 juin 1908 restera une date funeste où Agdy, le vieil homme, le dieu du tonnerre, apporta le malheur sur terre. Dans leur culture le tonnerre se manifeste à travers des oiseaux semblables à des oies noires qui survolent la terre et dont les yeux brillent comme des éclairs. On dit que les vieux shamans foncièrement mauvais amis du tonnerre et possédant son pouvoir, appellent parfois Agdy pour punir un groupe de chasseurs ou même tout un clan en proie à des guerres tribales ou refusant de se soumettre à son autorité.

De mémoire de Tungus, ce jour là, en plein été vers 7h du matin, une légion interminable de Agdy survola le clan de Shanyagir et apporta le malheur sur de nombreuses familles. Dans le village de Nizhne-Karelinsk, distant de 360 km de Tunguska, les paysans ont observé un objet très brillant et blanc-bleuté, trop brillant pour être observé à l'oeil nu, voler assez haut au-dessus de l'horizon nord-ouest. Le ciel était clair excepté un petit nuage sombre près de l'horizon vers lequel se dirigeait l'objet.  L'atmosphère était chaude et sèche. L'objet tomba verticalement durant dix minutes. Il avait une forme cylindrique. Quand il approcha du sol on aurait dit qu'il fut pulvérisé et à sa place se forma un immense nuage de fumée noire.

Une explosion comme jamais on en avait entendue de mémoire d'homme retentit. Son écho fut perçu jusqu'à 1000 km de distance ! Au même instant, à exactement 0h14m28s TU un séisme très important par sa durée et de magnitude 5 fut enregistré jusqu'au Etats-Unis, dont l'épicentre se situait en plein coeur de la Sibérie orientale.

Les paysans de Nizhne-Karelinsk entendirent un bruit sourd, pas un bruit comme le tonnerre, mais comme si de grosses pierres dévalaient ou comme un coup de feu. Toutes les habitations furent secouées et au même moment, une langue fourchue de flammes perça les nuages. La vieille femme pleura, tous imaginaient que la fin du monde approchait.

Sur les lieux, une bonne partie de la forêt d'Irkoutsk sur 45 km2 avait été bouleversée et en l'espace de 2 semaines 2150 km2 de bois disparurent en fumée. 60 millions d'arbres furent couchés radialement sur le sol, brûlés comme des allumettes, autour d'une zone centrale où tout fut pratiquement incinéré. A quelques kilomètres de là, les arbres étaient décapités ou carrément éclatés comme de vulgaires pailles !

A titre de comparaison, la tempête de Noël 1999 qui déferla sur l'Europe détruisit 15 millions d'arbres en France et elle s'étendit sur pratiquement 3 jours. L'explosion du Mont St.Helens en 1980 (~600 MT, VEI 5) détruisit plusieurs millions d'arbres également. Mais ici s'arrête la comparaison.

Le site de Tunguska après le cataclysme

Ci-dessus, sous l'onde de choc les arbres ont été brisés et brûlés ou couchés dans la direction du souffle. La photo de droite fut prise en 1927.

Ci-dessus, deux photographies prises en 1908 (gauche) et 1927 (droite) dans la direction opposée à la trajectoire incidente (nord). La zone de l'épicentre forme une légère dépression d'un diamètre d'environ 1.5 km.

Ci-dessus, des arbres abattus sur le versant des collines autour de l'épicentre.

Ci-dessus, à gauche, une forêt soufflée à 20 km au sud de l'épicentre. Notez sur cette autre photo qu'un tronc abattu de l'avant-plan a disparu. Si la deuxième photo (le lien) fut prise en 1927, il est possible que la première photo date de 1908. A droite, ce qu'il reste d'une forêt située au nord de l'épicentre.

Ci-dessus, vue aérienne prise par Kulik en 1938 d'une forêt située à environ 200 km à l'est du site (60°N et 105°E). Tous les traits blancs sont des arbres abattus. Leur direction indique celle de l'onde de choc. L'agrandissement tourné de 90° correspond à la prise de vue originale avec la lumière venant du haut. Documents TH-BO et L.Kulik.

A moins de 20 km de l'épicentre  de Tunguska (ou de son hypocentre, le point au-dessus duquel l'objet explosa), les 600 à 700 rennes de Vasiliy Dzhenkoul furent instantanément réduits en cendres, les chiens furent brûlés vifs, toutes les tentes des nomades furent brûlées ainsi que tous les stocks de nourriture et de bois. Les équipements placés sur les établis furent détruits. L’incident se répéta chez son frère Ivan qui résidait à 25 km au sud-est et qui perdit 200 rennes. Du troupeau d'Andrey Onkoul 250 rennes s'évanouirent dans la nature sans laisser de trace. On peut comparer cet effet à celui de l'explosion d'un volcan comme le St.Helens mais dont l'ampleur des effets aurait été décuplé.

A 30 km de l’épicentre, un vieux chasseur Lyuburman mourut sous le choc, deux autres furent projetés en l’air et l’un d’eux se retrouva à 12 mètres de là puis fut jeté contre un arbre ! Il succomba à ses blessures. Les tentes s'envolèrent "plus haut que la forêt" tandis que les gens qui dormaient à l'intérieur souffrirent d'ecchymoses. Certains furent blessés par la chute des sapins ou restèrent inconscients plusieurs jours. Tous les tepees du camp de la famille Lachakugyr furent renversés. Au nord de l’épicentre, S. Dronov resta inconscient deux jours, tout son troupeau de rennes fut tué sous le choc et son habitation fut brûlée. Il semble que les deux chasseurs furent les seules victimes humaines de cette catastrophe.

A 40 km au sud de l’épicentre les nomades furent contusionnés sous le choc ou frappés d’horreur. Le fermier Sergi Semenov qui se trouvait sur le portail d'un magazin de Vanavara situé à 92 km au sud de l’épicentre se souvient que le ciel se déchira et qu'au-dessus des forêts situées du côté nord le ciel semblait enflammé. A cet instant il sentit une chaleur intense comme si ses vêtements prenaient feu. Les habitants entendirent une détonation dans le ciel et une fracassante explosion. Semenov fut projeté sur le sol, traîné sur 6 mètres et perdit conscience. Le vent était devenu chaud, le sol et toutes les habitations tremblaient, les plafonds s’écroulaient et toutes les fenêtres furent brisées. Le feu était si intense que les habitants ne pouvaient pas rester sur place.

A 600 km de là, une locomotive dut interrompre sa course, les rails se soulevant sous l'onde de choc. L'onde traversa la Sibérie occidentale puis toute l'Europe et atteignit Postdam près de Berlin 6h plus tard, à 5h54m locale.

Le site de Tunguska un siècle plus tard

Plus d'un siècle après l'évènement de la Tunguska, on trouve encore des zones dénudées autour de l'épicentre (première photo de Google Earth prise après mai 2015). La photo au-dessus à droite, montre un panorama de la région marécageuse. Document Science Source Images. En 1990, à quelques dizaines de kilomètres de l'épicentre, on trouvait encore des arbres éclatés, brûlés, décapités ou déracinés. Mais la nature s'est profondément métamorphosée depuis les expéditions de Kulik. Selon les relevés effectués par Menotti Galli de l'Université de Bologne, dans un rayon de 10 km autour de l'épicentre, 90% des épiceas sont nés après l'explosion. Les deux photos des arbres couchés brûlés et desséchés furent prises en 1998 (gauche) et vers 2010 (droite). Le cercle en-dessous à gauche dépourvu d'arbres formé en 1908 commence seulement à reverdir comme le montre cette photo prise en 2008. Doculent Sovfoto/UIG/Getty Images. Les autres photos furent prises par les membres du CCN et TH-BO en 1990.

En quelques secondes l'ancienne taïga fut rasée dans un rayon de 45 km dans une zone comprise entre les rivières Chamba, Zhilushmo et Khushmo et le sol se crevasa sous l'onde de choc. Face à de tels évènements les habitants furent pris de panique et s'enfuirent dans toutes les directions laissant tous leurs effets personnels derrière eux.

Les feux brûlèrent pendant deux semaines créant une colonne de flammes visible à plusieurs centaines de kilomètres de distance. Un vortex de poussières et de débris se forma au-dessus de la Tunguska qui fut entraîné dans la circulation générale de l'atmosphère autour du globe. Durant les jours et les mois qui suivirent les habitants de Sibérie observèrent des étoiles filantes par dizaines de milliers suite à la désintégration du météoroïde. Le ciel encrassé de fumées s'illumina de rouge pourpre pendant la nuit. Pendant plus de deux mois le ciel s’embrasa de halos qui s'étendirent à travers tout le continent. Ainsi que nous le détaillerons, en Europe les gens voyaient clairement la nuit tellement le ciel était devenu lumineux.

Après cet évènement, les habitants de Tungus crurent que la région était enchantée et que seul Agdy pouvait vivre à l'endroit de la catastrophe. Ils pensaient lui avoir désobéit...Dès 1910 un marchand russe nommé Susdalev profita de la crédulité des Tungus pour s’assurer la main mise sur leur territoire et s’empressa de déclarer leur terre sacrée. Durant vingt ans aucun Tungus n'osa s'aventurer dans la région.

Entre 1912 et 1914 l'ethnologue et géographe russe Innokentiy Mikhaylovich qui travaillait pour la Puissance Soviétique dans le Grand Nord du pays ainsi que dans la région de la Tunguska entendit les premiers récits des Tungus à propos de cet évènement. Il n'y avait pas un habitant parmi les dix clans d'Illimpiya (Tunguska inférieure) qui n'avait pas entendu parlé de la façon dont le shaman Magankan avait puni les esprits qui refusaient de se soumettre à son Khargi (l'esprit malin qui l'habitait et lui donnait ses instructions).

Mais que s'était-il donc passé ? Quel évènement avait ainsi pu laisser des traces aussi violentes à la surface de la Terre durant des décennies ?

Prochain chapitre

Les expéditions

Page 1 - 2 - 3 - 4 - 5 -


Back to:

HOME

Copyright & FAQ