La philosophie des sciences

Science et religion (II)

L'hypothèse Dieu

On ne peut nier l'existence du problème de Dieu. On serait tenté de le considérer comme inaccessible à notre philosophie, comme un agnosticisme radical. Mais c'est oublier un peu rapidement le but de la science, qui par approximations successives et objectives permet, en principe, de cerner un phénomène aussi complexe soit-il. Car rappelons que la méthode scientifique suit une dialectique analytique capable de résoudre des problèmes métaphysiques. 

La meilleure preuve est la recherche des théories unifiées en physique ou l'origine du Big Bang, des concepts essentiellement métaphysiques qui, peu à peu, tombent dans le champ des sciences fondamentales.

Si le chercheur est en mesure de décrire la nature - c'est le but de la science - le mystique cherche à la comprendre. Le problème de l'existence d'un Créateur remonte aux traditions mystiques, aux croyances populaires qui virent l'épanouissement des religions.

Les armoiries (et drapeau) du Vatican.

Science et religion sont de prime abord deux champs distincts de la pensée qu'il est irrationnel de vouloir rapprocher. Mais le rapport entre science et foi a été revu, en particulier depuis le concile Vatican II. Convoqué par Jean XXIII en 1965 et poursuivit par Paul VI, le second concile du Vatican se fraya des voies nouvelles vers l'œcuménisme et l'apostolat, se consacra au dialogue entre l'Eglise et le monde et fit une lecture plus intelligente de la Bible. Pour la première fois il s'est déroulé en présence d'observateurs non catholiques, faisant de Vatican II le symbole moderne de l'épanouissement théologique.  

Aux frontières de la science, les pères fondateurs des sciences modernes ont tous reconnu l'existence d'un ultime mystère fondamental à mi-chemin entre matérialisme et religion.

Leurs propos sont éclairants car ils concourent à l'idée que la marche de l'Univers est marquée d'un sens profond. Voyons ce qu'en pensaient les plus célèbres d'entre eux.

Werner Heisenberg[4] reconnaissait que "la physique atomique moderne a bousculé les sciences de la nature hors du sentier matérialiste sur lequel elles se tenaient au XIXeme siècle".

Selon Max Planck[5], "la preuve la plus immédiate sans doute de la compatibilité de la science et de la religion est le fait historique que les plus grands chercheurs scientifiques de tous les temps, des hommes comme Kepler, Newton, Leibniz aient été pénétrés d'une profonde religiosité".

Laplace avait déjà dit que pour établir son "équation du Monde" il n'avait pas eu besoin de l'"hypothèse Dieu". Mais s'il avait dû en tenir compte, Dieu n'aurait pas été une hypothèse.

Einstein avait estimé que la connaissance du monde était un chemin vers la connaissance de Dieu : "Ma religion disait-il, c'est la certitude profondément ressentie qu'il existe une Raison Supérieure qui s'ouvre à nous dans le monde accessible à la connaissance". Arthur Eddington[6] ressentait la même impression : "La nouvelle conception du monde physique permet de défendre la religion de l'accusation d'être incompatible avec la physique".

Max Planck[7] s'exprimait ainsi : "Dans la diversité des phénomènes d'une nature dans laquelle nous, les humains, sur notre petite planète, jouons un rôle si insignifiant, règne un système de lois déterminé qui est indépendant de l'existence de l'homme pensant, mais qui, néanmoins, dans la mesure où il peut être saisi par notre conscience, autorise une formulation qui corresponde à une activité dirigée en fonction d'une fin. Cette finalité constitue un Ordre universel rationnel auquel sont soumis la nature et l'humanité".

Harnold Shapley[8] estimait qu'à côté de l'espace, du temps, de la matière et de l'énergie, il devait exister un cinquième élément : "Il est vraiment difficile disait-il, de douter de son existence… Nous pourrions l'appeler Direction, Forme, Force, Volonté Toute-puissante ou encore "Conscience". Mais en tous cas ce doit être un concept qui s'accorde à l'échelle de l'univers".

James Jeans[9] considérait l'Univers "comme une grande Pensée plutôt que comme une grosse machine. L'esprit ne se manifeste plus dans le royaume de la matière comme un intrus de hasard. Nous commençons à sentir que nous devons le saluer comme le Créateur et le Seigneur du royaume de la matière".

En observant la beauté de la nature, Camille Flammarion[10] percevait également la présence de Dieu : "[…] Si vous connaissez les lois et le mécanisme de cette nature, pouvez-vous ne pas saluer la Suprême Raison qui parle à haute voix à travers le voile de la matière ? Ombres du soir qui ondulent sur les pentes des montagnes, parfums de forêts, petites corolles inclinées des fleurs, rumeurs sans fin de l'océan, silence profond des nuits étoilées, tout parle de Dieu de manière plus belle et plus convaincante que tous les livres des hommes".  

Bacon, Linné, Butlerov ou Wallace s'insurgèrent contre le matérialisme et considéraient que le Créateur se manifestait dans sa création. Ainsi F.Bacon écrivait : "Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science rapproche de lui".

Le père jésuite Teilhard de Chardin essaya également de concilier la religion et la science. Même les grands penseurs du XXeme siècle, tels Bergson, Whitehead ou Jaspers ont proclamé l'éminente valeur de la religion.

Tous ces grands esprits nous forcent à conclure qu'on ne peut donc plus suivre les arguments de la littérature antireligieuse qui voit la religion comme le signe de l'ignorance de l'homme primitif qui ne connaissait pas les lois de la nature.

Le destin de la Bible en dit long sur ses valeurs spirituelles. Traduite en plus de 1300 langues et imprimée à plus d'un milliard et demi d'exemplaires entre 1800 et 1950, la Bonne Parole est discutée et illustrée aux quatre coins du monde. Ses admirateurs vont jusqu'à réunir leurs adeptes dans des stades de football ou leur demander de prier par télévision interposée.

Bien sûr des dérapages existent. Aux Etats-Unis par exemple, la société libérale considère la parole Divine comme une valeur refuge à la mode, sur laquelle est greffé un coefficient économique de rentabilité. A côté de ces égarements, de nombreuses communautés chrétiennes attirent des milliers d'adeptes, principalement aux Etats-Unis et en Europe, où l'on retrouve le mouvement "Jesus Revolution" et la "Communauté de la Réconciliation".

Le dialogue théologique entre croyants et non croyants engage même les communistes qui dans les années 1970 en Amérique latine parlaient du "combat social des chrétiens" face à la dictature chilienne. La religion devient en quelque sorte "l'opium du peuple".

Pour Max Born, "la doctrine chrétienne est le seul principe qui puisse assurer un fondement solide à la société, comme le Mahatma Ghandi réussi à l'incarner dans la vie". Comme le disait l'apôtre Paul il y a deux mille ans : "On nous teindra pour morts et voici que nous sommes vivants".

Le père jésuite Robert Smet[11], professeur de théologie au Collège de Malonne et spécialiste de Galilée nous rappelle que "l'Eglise est restée tout à la fois une hiérarchie qui sermonne ses enfants turbulents, un contre-pouvoir lorsqu'il pèse de tout son poids spirituel dans une lutte sociale et le "peuple de Dieu" à la lumière de Pâques".

En fait, la pensée religieuse est déterminée par la façon dont chacun(e) règle sa conduite en fonction de ses idéaux. L'Histoire nous montre bien comment la religion a révolutionné la culture du monde, en changeant l'art et l'évolution de la science.

A consulter : Le site officiel du Dalai-Lama

Une autre manière de voir le monde et la société

La cause première

La religion se base sur le concept de Révélation. On en trouve la trace dans les psaumes bibliques, les Rig-Veda, les poèmes de Tagore[12] ou les icônes orthodoxes. Pour certains il s'agit d'une foi aveugle en une puissance divine qui n'a pas de justification rationnelle. Si les croyants les plus fervents peuvent y trouver une harmonie, une synthèse de principes adaptés à leur morale ou à leurs préoccupations, ces concepts sont aussi la source de conflits car cette attitude irrationnelle, fixiste, relève du dogmatisme. 

Certains diront que si nous sommes passés du mythe à la prolifération des religions monothéistes, cela prouve aussi la faiblesse des religions qui contraignent souvent la liberté de leurs adeptes, les empêchant de s'adapter à l'évolution de la pensée humaine. Mais ceci ne correspond pas à la philosophie libérale qui se dégage de la religion chrétienne. En ce sens, l'astrologie est une métaphore de la religion.

Le père Smet nous précise qu'en occident "la conception des religions n'est toutefois pas aussi négative. N'oublions pas du reste que la distinction Divine - conscience, qui est biblique, rend la science possible pour l'homme et le croyant. La science est religieusement neutre mais la foi chrétienne ne s'y oppose pas".

Par ailleurs, reprenant la foi sous l'angle de la cause première, cet argument ne m'a jamais convaincu ni satisfait. Cette conception métaphysique est dissipée par l'argumentation de signes plus proches de notre temps de modernité".

La majorité des gens témoignent en effet en faveur d'une religion "à  visage humain", moins autoritaire et dogmatique mais plus intuitive et compréhensive dont les manifestations spirituelles et l'éthique guident leur personnalité. En fait on retrouve l'idée émise par Bergson[13] qui considérait que l'origine de la foi remontait à l'intuition des premiers prophètes, enrichis par une expérience religieuse dont ils avaient le sentiment qu'elle reflétait un Principe supérieur, authentique et intelligible, capable d'affecter la vision de notre nature. C'est la conscience de ce "moi" et ses conséquences intellectuelles indicibles qui se cristallisèrent sous forme de concepts et de symboles.

Einstein[14] partageait ce sentiment : "J'éprouve l'émotion la plus forte disait-il, devant le mystère de la vie. Ce sentiment fonde le beau et le vrai, il suscite l'art et la science. […] Auréolée de crainte, cette réalité secrète du mystère constitue aussi la religion. Des hommes reconnaissent alors quelque chose d'impénétrable à leur intelligence mais connaissent les manifestations de cet ordre suprême et de cette beauté inaltérable. Des hommes s'avouent limités dans leur esprit pour appréhender cette perfection. Et cette connaissance et cet aveu prennent le nom de religion. Ainsi, mais seulement ainsi, je suis profondément religieux, tout comme ces hommes. Je ne peux imaginer un Dieu qui récompense et punit l'objet de sa création. Je ne peux pas me figurer un Dieu qui réglerait sa volonté sur l'expérience de la mienne. Je ne peux pas et je ne veux pas concevoir un être qui survivrait à la mort de son corps. Si de pareilles idées se développent en un esprit, je le juge faible, craintif et stupidement égoïste.

Il y a deux manières de vivre votre vie. La première est de penser que rien n'est miraculeux. L'autre est de penser que tout est miraculeux. Einstein.

Je ne me lasse pas de contempler le mystère de l'éternité de la vie. Et j'ai l'intuition de la construction extraordinaire de l'être. Même si l'effort pour le comprendre reste disproportionné, je vois la Raison se manifester dans la vie".

Le mystère attaché à la vie et au sens de l'Univers suscite une dialectique philosophique, soulevant une réflexion critique sur les croyances et les idées que véhiculent les civilisations. Car peut-on réellement comprendre "les causes premières et les fins dernières" de l'univers sur les seules bases scientifiques ? Nos facultés nous permettent-elles de juger de telles propositions ?

Affirmer ou nier une proposition devient croyance aux yeux d'un psychologue et la notion en devient d'autant plus équivoque. La dialectique, la cohérence logique et notre sauvegarde, mais ce terme sous-entend qu'il existe une solution. Or, sur ce sujet la dialectique ne permettra probablement pas de rejeter une thèse plutôt que l'autre, car par sa nature, l'homme est existence, spirituel, rejoignant l'expression de Descartes : "Cogito ergo sum", je pense donc je suis. Comme l'a dit Edgard Morin, il faudrait plutôt utiliser le terme "dialogique", lequel n'implique aucune solution.

Cette difficulté de penser nous conduit à reposer le problème du jugement et à faire un détour par la philosophie. Kant disait "Penser, c'est juger". Nous pensons à travers des structures intellectuelles, ce qu'il appelle des "catégories", des concepts posés a priori. Ces catégories nous permettent d'organiser nos intuitions. Ainsi pour Kant un phénomène peut être expliqué dès lors qu'il reflète l'unité du "Je pense". Mais il considère[15] que la Nature, indépendamment de notre réceptivité, de nos sensations, nous restera à jamais inconnue. La réalité n'existe donc qu'à travers nos sens. Mais il entend aussi démontrer que passant par nos sens la connaissance aboutit au raisonnement, la raison pure.

Kant s'oppose ainsi à Platon et à toutes les pseudosciences en commençant par la métaphysique. Il différencie la description basée sur l'expérience, qu'il appelle la "physiographie" de la science qui prétend retracer l'histoire de la nature, la "physiogonie" que nous avons déjà évoqué. Une idée qui ne correspond pas à une réalité empirique dit-il[16], ne peut avoir de solution véritable. Si on ne peut justifier un phénomène et qu'on déborde du stricte champ de l'expérience, cette donnée fera fonctionner la machine conceptuelle à vide. Cette ambitieuse intuition dépasse la raison humaine. Kant conclu que, malgré notre sagesse, l'homme appartient au monde, il n'est pas Dieu.

Baruch de Spinoza et Immanuel Kant.

Avant lui, Spinoza s'était également livré à une critique ontologique de l'idée de Dieu. Il voyait dans la matière l'expression de la substance divine : "Tout ce qui est est en Dieu et rien ne peut sans Dieu être ni être conçu"[17]. Pour Spinoza le Monde est Dieu. Il  considère que Dieu appartient à l'Univers, qu'Il fait partie de la Nature. Mais comment peut-on le croire ? Rationnellement parlant, depuis que l'Univers est né à l'instant du Big Bang ce qui était uni a été séparé, le monde a été envahi de prédateurs et de proies ayant les uns comme les autres la mort pour horizon. Ces caractéristiques n'ont rien de commun avec la perfection dont parle le Créateur. Je suis respectueux de la philosophie de chacun, mais comme le disait Woody Allen, "je ne sais pas si Dieu existe mais, s'il existe, j'espère qu'il a une bonne excuse". Pour celui qui est rationnel ni le monde, ni l'homme ne sont Dieu. La Vérité dont parle Kant est semblable à une île inaccessible. Cette réalité est au-delà de notre entendement, telle "un livre scellé".

Aux propos de Spinoza, Kant rétorque que "cette preuve n'est qu'une supposition […] car l'existence n'est pas un attribut qui caractérise un sujet […], elle ne fait que le poser dans l'être". Dieu demeure un Idéal, "La réalité objective de ce concept ne peut pas être prouvée […], mais elle ne peut pas non plus être réfutée"[18]. Il est vrai que ces visions divines sont quelque peu mystiques et sont très éloignées du rationalisme occidental. Elles rencontrent toutefois l'approbation des sages orientaux.

Mais il faut souligner que tout phénomène nerveux ne s'accompagne pas de conscience. Les plantes carnivores ou le mimosa pudique par exemple disposent d'un système nerveux élémentaire et les tournesols tournent toujours leurs fleurs vers le Soleil; faut-il pour autant leur attribuer une âme comme le croyait le physiologiste Fechner au XIXeme siècle ?…

3eme partie

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[4] W.Heisenberg, "Physique et philosophie", Albin Michel, 1971.

[5] M.Planck, "Vortrâge und Errinerungen", p38.

[6] A.Eddington, "New Pathways in Science", London, 1935, p44.

[7] M.Planck, "Religion und naturwissenschaft", p25.

[8] H.Shapley, "Des étoiles et des hommes".

[9] J.Jeans, "The Mysterious Universe", Cambridge, 131.

[10] C.Flammarion, "Dieu dans la nature", ch.2.

[11] Correspondance privée avec l'auteur, juin 1995.

[12] Ecrivain indien, R.Tagore est connu pour son poème "L'Offrance poétique", trad.Gide.

[13] H.Bergson, "Les deux sources de la morale et de la religion", 1969, p101.

[14] A.Einstein, "Comment je vois le monde", Champs/Flammarion, 1979, p10.

[15] E.Kant, "Critique de la raison pure", 1781/1787.

[16] E.Kant, "Sur l'emploi des principes téléologiques dans la philosophie" (1788) repris dans "La philosophie de l'histoire", S.Piobetta, Aubier, 1947.

[17] B.Sponiza, "Ethique I", 1679.

[18] E.Kant, "Critique de la raison pure", op.cit.


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