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La Bible face à la critique historique

Les trois formes bibliques du nom de Jésus en hébreu (Yehoshua). La troisième forme (Yeshoua, en bas) est tardive et n'existe pas en araméen. Les trois formes peuvent nommer la même personne. Document T.Lombry.

Jésus de Nazareth (I)

Comme nous l'avons évoqué, Jésus ("Yeshoua") tout comme José est un prénom commun en Palestine. Il n'est donc pas étonnant de retrouver ce prénom sur de nombreux ossuaires et sépultures antiques. Ce prénom est encore utilisé de nos jours dans les pays chrétiens. Comme on le voit à droite, dans la Bible, les Juifs utilisent le nom "Yehoshua" ou sa forme tardive "Yeshoua" (ou "Jeshua") tandis que le Talmud (version écrite de la tradition orale et des commentaires) utilise la forme "Yeshu". En revanche, dans la traduction araméenne de la Bible (la Peshitta syriaque du IIe.s.), Jésus et Josué ont la même forme écrite, "Yésu".

Si Jésus avait dû porter un nom de famille reconnaissable par tous, on l'aurait appelé "Jésus le Galiléen". Toutefois, Matthieu déclare : "Il sera appelé Nazaréen" (Matthieu 2:23) puis à plusieurs reprises dans l'Évangile latin de Luc, lorsque Jésus arrive dans les faubourgs de Jéricho, la foule le reconnut et s'exclama : "C'est Jésus de Nazareth qui passe" (Luc 18:37). Aussi, la majorité des historiens et biblistes considèrent qu'il s'agit bien du nom qu'on lui prêta.

Il ne s'agit pas de son nom de famille, une notion qui n'existait pas à cette époque, tous les enfants mâles s'appelant "fils de". Comme nous l'avons expliqué, lors de la circoncision Jésus a été nommé "Yeshouah ben Yosef" (Jésus fils de Joseph). Si Joseph était très pieux, il aurait pu appeler Jésus "Yeshouah ben Adonaï" (Jésus fils de Dieu). A l'occasion, on l'appelait "Yeshouah ben David" (Jésus fils de David) par référence à sa lignée comme ce fut le cas après la guérison de l'aveugle Bartimée (Marc 10:46-52).

Jésus est-il Nazôréen ?

Selon certains auteurs, la référence à "Nazareth" serait une erreur, en fait la réminiscence de mauvaises traductions grecques. Bien qu'étant controversée, cette théorie mérite un instant d'attention car selon ces experts cette hypothèse permet de mieux comprendre l'orientation spirituelle de Jésus. En effet, à l'époque de Jésus, le village de Nazareth s'étendait sur environ deux hectares seulement et ce lieu-dit, tout au plus un petit hameau n'était connu de personne, d'ailleurs il n'était même repris dans la liste des villes citées dans la Bible.

Si pour beaucoup d'auteurs Jésus est né à Nazareth et développa sa doctrine dans le cadre strict de l'obédience juive traditionnelle, depuis quelques décennies, une autre théorie se fait jour. Le texte grec original ne laisserait aucun doute sur l'origine de Jésus : "Jésus le Nazôréen" (Nazöraîos en grec), autrement dit de la même obédience que les Nazôréens. Mais immédiatement un linguiste s'interposerait pour rappeler que dans tout le Moyen-Orient et le Maghreb le "o" est souvent remplacé par "a" (et le "e" par "i"), les substantifs "Nazôréen" et "Nazaréen" devenant synonymes, ajoutant à la confusion.

C'est ici que les interprétations divergent. Dès le IVe siècle de notre ère, dans son livre "Panarion: Pharmacie contre toutes les hérésies" (Livre I, Anacephalaeosis II, 29. Contre les Nazôréens, cf. la version anglaise), l'évêque et théologien Épiphane de Salamine et Père de l'Église distinguait les Nazôréens qualifiés d'hérétiques, du titre de "Nazôréen" donné par la communauté juive à Jésus et aux Chrétiens.

Des sources historiques révèlent que le mouvement nazôréen est attesté depuis la moitié du Ier siècle de notre ère. Mais selon les Pères de l'Église dont saint Jérome qui a beaucoup écrit sur les Nazôréens, il s'agirait d'un autre courant de pensée que celui qui donna naissance aux Chrétiens. En résumé, pour l'Église Jésus n'a jamais été un membre de la communauté des Nazôréens. La preuve est qu'aucun texte biblique ni même gnostique ne le mentionne.

Les vestiges de la cité de Qumrân dont voici la carte où on imagine aisément la présence de Jean-Baptiste et épisodiquement celle de Jésus lors du bain rituel des convertis. Document Royal Ontario Museum.

Si nous voulons bien nous rallier à l'avis très avisé de saint Jérome, sachant qu'il défendit la doctrine chrétienne, comme le ferait un ethnologue ou un archéologue, soyons curieux et examinons tout de même qui étaient les Nazôréens. Le terme est cité dans le livre des Nombres (Nombres 6:1-21) qui décrit notamment leur voeu d'ascétisme, une pratique héritée de la civilisation de l'Indus. Il s'agit d'un sous-groupe du mouvement judaïque des Esséniens qui vivait en communautés d'ascètes mystiques dans la région semi-désertique de Qumrân et réputés pour leurs interprétations radicales des textes hébraïques et leurs discours messianique et apocalyptique.

L'adepte de ce mouvement est appelé nazir, dont le terme apparaît à plusieurs reprises dans la Bible (Genèse 49:26; Jugement 13:6-24, Nombres 6:1-21, etc.). Parmi les nazirs connus citons Samson, Samuel, Jean-Baptiste, Jacques (frère de Jésus) et peut-être Paul et Bérénice. Rien n'atteste que Joseph et sa famille respectaient les règles des nazirs, même si Marie avait fait voeu de chasteté (cf. l'Évangile du Pseudo-Matthieu) avant même de connaître Joseph.

Selon Luc, Jean-Baptiste également appelé Jean fils de Zacharie, aurait vécu chez les Esséniens et Jésus a baptisé à quelques kilomètres de Qumrân. Etant jeune, on imagine très bien que Jésus a visité Qumrân et a pu assister au rite du bain pratiqué par son cousin. L'a-t-il converti au naziréat ?, nul ne le sait mais dans tous les cas il arriva un jour où Jésus s'affirma, dépassant son mentor qui se fit baptiser par celui qui devint son maître.

Certains experts ont prétendu que la région de Qumrân n'avait pas été habitée du fait de son climat désertique. Or les recherches archéologiques ont montré que la région de Qumrân fut occupée par les Esséniens pendant près de 4 siècles. On estime que les Esséniens ont rompu leur relation avec le Temple de Jérusalem vers 150 avant notre ère. On retrouve les traces concrètes d'occupation essénienne à Qumrân entre ~150 avant notre ère et 70 de notre ère bien qu'il existe encore des traces écrites vers l'an 200.

L'influence du Maître de Justice

1. La communauté des fidèles

Dans certains manuscrits comme le "Rouleau des Hymnes" et la "Règle de la Communauté" découverts dans les grottes N°4 et N°5 de Qumrân, on apprend que la communauté essénienne s’est retirée dans la région de Damas (Qumrân) en compagnie de leur Grand-Prêtre légitime suite à sa destitution en -152 par un usurpateur dénommé Jonathan Maccabée de la dynastie hasmonéenne. Le Grand-Prêtre se faisait appeler le "Maître de Justice" ou "l'Enseignant".

Qui était ce "Maître de Justice" ? Certains l'ont identifié à l'un ou l'autre personnage biblique mais rien ne l'atteste. En fait, on ignore son identité réelle qui importe moins que sa doctrine. Certains l'ont même assimilé à tord à Jésus car le Maître de Justice naquit probablement à la fin du IIe siècle avant notre ère et mourut donc plusieurs générations avant la naissance de Jésus.

Comme l'a résumé le bibliste André Dupont-Sommer dans son livre "Les Écrits esséniens découverts près de la mer Morte" déjà évoqué à propos des manuscrits et qui rappelons-le contient des traductions françaises de nombreux manuscrits de la mer Morte, on sait juste que "le Maître de Justice était prêtre; réformateur zélé et mystique ardent, adversaire résolu du sacerdoce officiel auquel il reprochait son mépris de la Loi et son impitié, il rompit avec le judaïsme officiel et avec le service du Temple qu'il considérait comme souillé, entraînant dans le schisme nombre de prêtres et de laïques" (1959, p370-371).

Dans le document ou "Écrit de Damas" évoqué précédemment et dans les commentaires bibliques de Qumrân dont le "Commentaire d'Habacuc", le Maître de Justice se présente comme le fondateur et le législateur de la secte. Il définit les règles de la Communauté (cf. 4Q255-258, 4Q259, 4Q260-264 et 5Q11) et inspira les textes fondateurs de ce petit groupe sectaire en rupture avec la tradition juive enseignée au Temple. Ce groupe de disciples attendait la venue du Messie au début du Ier siècle avant notre ère.

2. Les Béatitudes

Dans le "Rouleau des Hymnes" on apprend que le Maître de Justice qui écrit souvent à la première personne, décrit ses sentiments et ses idées. Parmi celles-ci on retrouve la pénitence, la pauvreté, l'humilité, l'amour du prochain et la chasteté que prêcha également Jésus. On retrouve également les références apocalyptiques aux prophètes Daniel, Isaïe, Zacharie et Amos. On apprend (cf. 1QS, col.8) que le Maître de Justice conduisit ses disciples dans le désert, au pays de Damas (Qumrân) où curieusement le discours comme certaines actions de Jésus, de son cousin Jean-Baptiste et des Esséniens se ressemblent en bien des points et parfois mot pour mot, notamment à propos des Béatitudes.

Copie d'une jarre en terre cuite contenant un manuscrit découverte dans les grottes de Qumrân.

Ainsi les expressions "heureux ceux qui..." et avoir "un coeur pur" qu'utilise Matthieu sont toutes les deux présentes dans un même paragraphe d'un rouleau de la mer Morte : "Heureux l'homme qui a atteint la sagesse - qui marche dans la loi du très haut - Heureux celui qui dit la vérité avec un cœur pur - et ne calomnie pas avec sa langue... Heureux ceux qui la cherche [la sagesse] avec des mains pures - et qui ne la recherche pas avec un cœur fourbe..." (4Q525). Matthieu dit : "Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! [...] Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu ! Heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu ! [...] Réjouissez-vous et soyez dans l'allégresse, parce que votre récompense sera grande dans les cieux; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui ont été avant vous." (Matthieu 5:3, 8, 12).

3. Le guide de Lumière, le bain rituel et la voix dans le désert

On retrouve également dans les manuscrits esséniens l'allusion au guide de Lumière ("je suis la Lumière", "je suis le chemin la vérité la vie", etc.) et la description geste pour geste quand il s'agit des étapes du bain rituel exécuté par Jean-Baptiste à Qumrân ou dans le Jourdain.

Certains versets de l'Évangile selon Jean sont également similaires aux règles de la Communauté. En son chapitre 8, la Règle dit : "... ainsi qu'il est écrit (Isaïe 40:3-5) : Une voix proclame : 'Dans le désert, déblayez la route de l'Eternel; nivelez, dans la campagne aride, une chaussée pour notre Dieu !'" (RC 8, 13). Jean écrit : "Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droit le chemin du Seigneur, comme a dit Isaïe, le prophète" (Jean 1:23). Notons que certaines bibles traduisent "Rendez droit" qui est plus proche du texte original par "Aplanissez".

4. Le rite du vin et du pain bénis

La "Règle de la Communauté" évoque aussi le rite du vin et du pain bénis : "[Lorsqu']ils se réuniront pour le repas de la communauté [ou pour boire] le vin, et que la table de la communauté sera disposée [et] le vin [mêlé] pour boire, [que personne n'étende] sa main sur les prémices du pain et [du vin] avant le (grand) Prêtre, car [c'est lui qui béni]ra les prémices du pain et du vin, [et étendra] sa main sur le pain en premier. Ensuite le Messie d'Israël étendra sa main sur le pain. [Et ensuite] toute la congrégation de la communauté [béni]ra, cha[cun selon] sa dignité" (RC 2, 11-21).

5. La mort du Maître et l'avènement du Messie

Enfin, dans le manuscrit B de "L'Écrit de Damas" que nous dénommerons ED-B, il existe également deux références à la Communauté et à sa mission "jusqu'à l'avènement du Messie d'Aaron et d'Israël" (ED-B, col.19, 9-11). Et contrairement au manuscrit A, nous trouvons des références directes à la "réunion", c'est-à-dire à la mort du Maître de Justice : "Depuis le jour de la réunion du Maître de la Communauté jusqu'à la fin de tous les hommes de guerre qui ont abandonné le Menteur, il y aura une quarantaine d'années" (EB-B, col.19). "Aucuns des hommes qui entrent dans la Nouvelle Alliance dans le pays de Damas et qui le trahissent de nouveau et quittent la source des eaux vives, seront comptés avec le Conseil du peuple ou inscrits dans son Livre, depuis le jour de la réunion du Maître unique [de la Communauté] jusqu'à l'avènement du Messie d'Aaron et d'Israël" (EB-B, col.33-20, 1).

Le manuscrit EB-B va jusqu'à recopier une partie du manuscrit A (EB-A, col.7) et cite le prophète Zacharie (vv.13:7) pratiquement mot-à-mot : "Epée, lève-toi sur mon Pasteur, contre l'homme qui est mon compagnon dit Yahvé. Frappe le pasteur et les brebis seront dispersées, et je tournerai ma main vers les faibles". Les experts interpètent le Pasteur comme étant le Maître de Justice qui est à mettre en parallèle avec sa "réunion".

On retrouve aussi les idées apocalyptiques avec le délai "d'environ 40 ans" dans le fragment 4Q171 des Rouleaux de la mer Morte, lapse de temps également évoqué dans les Psaumes : "Encore un peu de temps, et le méchant n'est plus; Tu regardes le lieu où il était, et il a disparu" (Psaumes 37:10). Au bout de quarante ans, les méchants seront effacés de la terre et plus aucun homme n'existera. Cette prophétie se complique ensuite, surtout si on tient compte du Livre de Daniel (et du Livre d'Ezéchiel) qui évoque les "70 semaines" (Daniel 9).

Ces références apocalyptiques sont également mentionnées dans d'autres fragments (11QMech, 4Q390) où l'auteur essaye de faire correspondre l'histoire de la Communauté avec ce schéma prophétique et l'arrivée du Maître de Justice attendu "dans la première semaine du Jubilée suivant le neuvième Jubilée" (11QMelch), ou juste 40 ans avant la Fin des Temps. Le "Commentaire d'Habacuc" (1QpHab) évoque aussi l'attente apocalyptique de la Communauté pendant les 40 ans qui suivirent la mort du Maître de Justice.

Toutes ces similitudes et parfois ces coïncidences avec le discours de Jésus ou de ses disciples sont trop précises et fréquentes pour être le fruit du hasard (bien qu'on puisse toujours le croire en théorie faute de preuves tangibles). Ajoutées au fait que Jésus et Jean-Baptiste partageaient la même vision dogmatique du Dieu unique et de ses pouvoirs, son cousin étant de toute évidence l'un des leaders carismatiques soit des nazôréens soit des baptistes, on peut raisonnable supposer que Jésus s'est construit à partir de la doctrine essénienne. Cela reste toutefois une théorie controversée car nulle part dans aucun écrit évoquant Jésus on ne trouve la moindre référence explicite aux Esséniens ou au Maître de Justice. Mais parfois, un faisceau d'indices concordant valent bien une preuve.

Naturellement, comme tous les messies, le Maître de Justice n'est jamais ressuscité et on peut penser que Jésus connut la même fin tragique. Mais on constate en lisant le Nouveau Testament que les apôtres ont conservé cette tradition juive apocalyptique au point que Marc cite "les grandes souffrances" évoquées par le prophète Daniel (Marc 13:14; 13:28-31 et Daniel 12) tandis que dans les années 50 de notre ère, Paul écrit que "le temps du rendez-vous" est très proche, se référant également à Daniel et l'imminente détresse mais face à laquelle les fidèles ne doivent pas s'inquiéter (1 Corinthiens 7:25-31).

Jésus s'est-il inspiré de Menahem ?

Un autre fait renforce l'idée que Jésus s'est inspiré de pratiques esséniennes. Le bibliste Israël Knohl, directeur du département biblique de l'Université Hébraïque de Jérusalem étudia durant plusieurs années les manuscrits de la mer Morte et publia notamment un livre consacré au "Rouleau des Hymnes" intitulé "L'autre Messie" (2001) qui résume la publication exhaustive sur le même sujet du père André Dupont-Sommer précité.

Selon Knohl, le parcours spirituel de Jésus n'échappait pas à la mentalité judaïque de l'époque comme certains auteurs l'ont prétendu. Dans les récits esséniens, il existe un guide spirituel appelé le messie Menahem (à ne pas confondre avec Menahem ben Judah, cf. les messies). Le messie Menahem ("menahem" signifie "consolation" en hébreu) représente la figure juive du Messie rédempteur, du "serviteur souffrant" comme le décrit Isaïe (Isaïe 52, 53) pour la rémission des péchés et auto-glorifié, se révélant avec les Gloires qu'il possède (les Anges).

L'existence de Menahem (Mena'hem) ainsi que du messie sacerdotal Hillel (un pharisien qui le connut bien) sont attestées dans les "Antiquités judaïques" de Flavius Josèphe (Livre XV, X.5) qui le qualifie d'essénien. Son nom est également mentionné dans le Talmud, plus précisément dans le chapitre 2 du traité Haguiga de la Mishna, un ensemble de recueils rabbiniques listant notamment les personnages religieux, le détail des cérémonies se déroulant dans le temple de Jérusalem et des commentaires juridiques. Menahem était un sage judéo-araméen (Tanna) qui vécut à la dernière époque des Zougot d'Israël (la 5e génération de Sages). Menahem est né une génération avant Jésus. Il était pharisien avant de se tourner vers la doctrine essénienne. Il était apprécié du roi Hérode le Grand mais ne lui a jamais révélé ses intentions messianiques. Ce n'est qu'après sa mort que Menahem se révéla publiquement et fut excommunié par les Pharisiens en raison de ses blasphèmes.

Manuscrit de la mer Morte dans lequel le messie Menahem de la secte de Qumrân se considère comme le "serviteur souffrant". Document Israel Knhol/U.Calif.Press.

Quelles paroles avait donc prononcé Menahem ? Les textes esséniens découverts dans la grotte N°4 de Qumrân révèlent que Menahem rejetait sa condition d'homme : "[Mon] désir n'est pas charnel"' (4Q491). Il prétendait être "au-dessus des autres", "siégant sur un trône de puissance", bref qu'il était quasi-divin. Dans toute l'histoire des idées messianiques juives, Menahem est le seul Messie revendiquant un statut divin. Il se prétend aussi supérieur aux anges et siéger dans les cieux aux côtés des anges.

Les textes esséniens évoquent également une journée du messie Menahem. Ce sont les rares manuscrits où l'auteur parle à la première personne et où le nom du Messie est cité. Selon Knohl, ces manuscrits disent clairement que le Messie annonce que Dieu est venu pardonner les péchés au temps présent et demande aux membres de sa communauté de remercier Dieu pour le salut qu'il leur a accordé (d'autres manuscrits comme l'"Ecrit de Damas" retrouvé parmi les rouleaux annoncent aussi ce salut mais dans l'avenir). Mais là où le "Rouleau des Hymnes" devient très évocateur et intéressant, c'est qu'il dit surtout que le Messie fut rejeté par les Pharisiens, se révolta puis fut mis à mort par les Romains en l'an -4. Abandonné trois jours dans les rues de Jérusalem, ses disciples auraient prétendu qu'il était ressuscité.

Cette histoire messianique est étonnement proche pour ne pas dire identique à celle de Jésus. Selon Knohl, Jésus aurait grandit dans le souvenir de la mort de ce Messie juif se prétendant d'ascendance divine, s'inspirant de Menahem pour créer son propre Messie. De plus, rappelons que l'expression "Fils de Dieu" (Divi Filius) était déjà en usage dans le discours politique romain à l'époque de l'empereur Auguste (Octave, fils adoptif de Jules César qui régna de -27 à +14), mention divine qu'on retrouve sur ses pièces de monnaie (sesterces) frappées vers -40. La filiation divine était donc un concept très commun à l'époque et ce depuis l'Antiquité (cf. les pharaons ainsi que les légendes indo-européennes). On reviendra plus bas sur l'ancrage judaïque biblique du Messie.

Selon les biblistes, le récit essénien évoquant la mort de Menahem est mentionné de manière allégorique dans l'Apocalypse de Jean où "les deux oliviers et les deux flambeaux qui se tiennent devant le Maître de la terre" (Apocalypse 11:7-8) font références aux deux témoins messianiques dont Menahem tués par les Romains tandis que la fameuse Bête de l'Apocalypse (chap.13) représente l'Empire romain et toute forme de pouvoir s'opposant à Dieu (cf. les prophéties).

Le Paraclet

Nous pouvons aller encore plus loin en comparant certains mots de la Bible hébraïque utilisés dans le Nouveau Testament et voir de quelle manière ils ont été traduits par l'Église. Le mot "menahem" en particulier (le "consolateur") s'est transformé en "Paraclet" ("paraklêtos" signfiant l'avocat lors d'un procès ou, à tord, le consolateur des affligés selon l'Église) dans les anciennes versions de la Bible dont la Vulgate et ses traductions françaises. On retrouve le "Paraclet" dans l'Évangile selon Jean, notamment lorsque Jésus partage son dernier repas (Jean 14:16, 15:26, 16:7) où il précise aux apôtres que Dieu leur enverra "un autre Paraclet" mais uniquement lorsqu'il aura quitté ce monde.

Le mot "Paraclet" apparaît également dans la première Epître de Jean (Jean 2:1). "Paraclet" est également appelé "Esprit-Saint". Jean décrit le "Paraclet" comme "l'Esprit de Vérité" (Jean 14:17). Or avant même la découverte des rouleaux de Qumrân les exégètes savaient que cette expression était d'origine rabbinique et assimilée au Messie. Et qu'avons-nous découvert à Qumrân ? On retrouve dans les rouleaux l'expression "l'esprit de vérité" qui joue un rôle central dans la théologie de la communauté essénienne.

Selon Knhol, il n'y a qu'une explication : lors de la traduction de l'Évangile de Jean par les moines, le nom essénien du Messie "Menahem" aurait été traduit par "Paraclet". Ce terme est une manifestation purement chrétienne et tardive qui cache en réalité l'existence d'une influence essénienne inavouée à travers le Messie Menahem.

Quand Jésus évoque l'envoi d'un autre Paraclet, cela sous-entend que Jésus se considère lui-même comme un Paraclet, et donc comme un prophète d'ascendance divine qui s'inscrit dans la tradition essénienne de Menahem. Par conséquent, tout ce qui arriva à l'autre Messie doit arriver à Jésus et cela il en avait probablement conscience depuis longtemps.

Pour approfondir la question essénienne (et nazôréenne), Xavier Levieils, professeur et chercheur spécialisé en théologie à l'Université Catholique de l'Ouest à Angers a décrit en détail cette communauté religieuse et son influence dans son livre" Contra Christianos. La critique sociale et religieuse du christianisme des origines au concile de Nicée (45-325)" (2007).

Une révélation mais deux maîtres

Comme nous l'avons évoqué à propos des manuscrits de la mer Morte, malgré les ressemblances parfois flagrantes entre les paroles de Jésus et celles des Esséniens, il ne faut pas confondre les deux doctrines ni imaginer que Jésus aurait calqué sa doctrine sur celle du Maître de Justice. Jésus reste dans la ligne des prophètes dont il connaît les paroles par coeur et ne s'en écarte que pour proclamer que les prophéties vont s'accomplir et finalement qu'il est le Messie annoncé.

Tout d'abord la communauté de Qumrân était théologiquement et physiquement séparée du peuple juif se revendiquant des "enfants d'Israël". Comme nous venons de l'expliquer, elle fut d'ailleurs persécutée par les autorités religieuses de Jérusalem en raison de ses croyances gnostiques et de son interprétation apocalyptique de l'Ancien Testament.

De plus, à l'inverse des membres de la communauté de Qumrân isolés dans le désert et ignorant le message du Christ, les chrétiens ont vécu dans la communauté juive puis grecque avec l'objectif d'annoncer la Bonne Nouvelle et de convertir la population. Du fait que la communauté de Qumrân interprétait à sa manière les règles juives, notamment en ce qui concerne les rites et la pureté, elle s'est naturellement désolidarisée du principal courant juif. Les premiers chrétiens ont également affirmé que ce sujet ne devait pas devenir une source de division, "tout bon arbre porte de bons fruits" (Matthieu 7:17), au point que finalement Paul baptisa des païens. On y reviendra à propre de la querelle paulienne.

En fait, les membres de la communauté de Qumrân croyaient en leur maître, le Maître de Justice, et cherchaient en cette période troublée allant du IIer siècle avant notre ère au Ie siècle de notre ère sinon au-delà, un nouveau sens à leur vie sous l'occupation romaine avec l'espoir de trouver une nouvelle révélation divine, notamment à travers leur guide, le messie Menahem. Si les chrétiens partageaient aussi l'idée d'une nouvelle révélation, ils croyaient plutôt la doctrine de leur maître, Jésus, le Christ qui était ressuscité, un enseignement tout différent de celui de la communauté de Qumrân. Bref, une communauté religieuse n'est pas l'autre et l'Église l'a bien compris, peut-être un peu trop bien.

Deuxième partie

Les querelles dogmatiques

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