La mer, dépotoir ou refuge ?

Un océan de désolation (III)

La Convention OSPAR et les autres protocoles de protection de l'environnement ont-ils permis à la mer de retrouver sa santé ? Certainement pas, car le mal s'est reporté sur d'autres formes de pollutions.

Dans l'un de ses sketches présenté en 2003, l'humoriste français Dany Boon expliquait qu'étant habitué à la couleur brune ou grise de la mer du Nord de son pays "chi" (eau naturellement troublée par l'agitation du sable), la première fois qu'il vit la Méditerranée il croyait qu'on y avait déversé du "Canard WC". Berk ! On peut en rire mais il n'est pas très loin de la vérité quand on apprend comment que les armateurs considèrent l'eau de mer : un produit bon à laver les cales de leurs pétroliers quand ils n'y déversent pas leur nappes de pétrole ! Or le lavage des cales en pleine mer pollue dix fois plus que les marées noires.

La mer ne retrouvera pas sa santé tant que le risque de pollution lié aux activités humaines et notamment aux activités industrielles, à la culture intensive et au tourisme subsisteront. A côté des armateurs peu scrupuleux qui souillent nos plages de pétrole, des agriculteurs qui rejettent leurs eaux souillées sans traitement ou ceux qui la polluent avec des déchets manufacturés ou d'incinération, les stations d'épurations sont également dans le collimateur des écologistes alors qu'elles veillent soi-disant à la pureté des eaux rejetées dans la nature.

A lire : Un peu plus de 600 000 km2 de déchets flottants (Greenpeace)

A gauche, rejet direct dans un fleuve des eaux usées non traitées, direction la mer. A droite, le MV Sirius de Greenpeace et des pêcheurs danois manifestent en mer du Nord contre la pollution générée par le bateau d'incinération en mer Vesta. Documents Mother Jones et Greenpeace.

En effet, nous savons bien qu'en période estivale, avec les centaines de milliers de touristes qui se rassemblent dans nos villes côtières, la baignade est parfois interdite le long de nos rivages suite à la prolifération des microbes ou la pollution d'un estuaire. Dans quelques années ces installations devront être agrandies ou dédoublées pour contenir le flôt toujours plus important d'eaux usées. Mais ceci ne représente que la partie visible de l'iceberg. Car sous l'iceberg se cache une autre pollution.

Le dépotoir sous-marin

Depuis que l'homme n'a plus peur de l'eau et ose s'aventurer loin des rivages et affronter la haute mer, à titre privé ou professionnel, il pollue la mer sans vergogne. Les plongeurs connaissent très bien ces images : des tortues de mer sont retrouvées asphyxiées après avoir pris des sachets en plastique pour des méduses, des phoques, des dauphins, des poissons-lunes et des requins meurent noyés emprisonnés dans des filets de pêche ou des cables abandonnés et des pieuvres élisent domicile dans des bouteilles.

Signe de l'impact négatif des hommes sur la nature. Cette carcasse d'albatros échouée sur l'atoll de Kure au large de la Californie révèle que cet oiseau a avalé des boîtes en plastique qu'il prit pour des poissons... Comme sur nos rivages, en raison du sens des courants océaniques, la mer rejette des centaines de kilos de détritus dans cette région du Pacifique. Document Mindfully

Plus loin, à moitié enfouis dans le sable des herbiers d'Atlantique ou de Méditerranée, ceux des Caraïbes, d'Indonésie ou d'ailleurs nous retrouvons les échantillons les plus divers de notre civilisation, bouteilles vides, ustenciles domestiques, voitures, pneus, etc. La plupart de ces macrodéchets ont été volontairement rejetés en mer sans scrupule depuis les années '80. D'autres y sont arrivés au gré des courants marins et s'accumulent dans les dépressions, formant localement d'immenses dépotoires sous-marins à faire hurler non seulement les écologistes mais également les touristes et les pêcheurs. Bref, toute la société est concernée par cette pollution et nous en sommes tous responsables.

Selon les sites, ces macrodéchets sont constitués de 60 à 95% de plastiques d'emballages y compris de bouteilles. Viennent ensuite les objets en verre (bouteilles, flacons), en métal (canettes de boissons, épaves), les tissus en enfin les objets en cuir ou en caoutchouc.

Plus étonnant, l'Ifremer a répertorié dans le golfe de Gascogne 15 débris/hectare à 1800 mètres de profondeur et plus de 100 débris/hectare en Méditerranée à 1000 mètres de profondeur !

Ainsi que nous l'évoquions, les densités maximales se rencontrent près des grandes villes méditerranéennes où elles peuvent être supérieures à 1500 débris/hectare à Marseille et au Cap Ferrat. Mais le large est également contaminé puisqu'on dénombre 500 déchets/hectare dans le lit profond du Rhône, à 2000 mètres de profondeur. Selon les résultats de la campagne Victor Première (août 1998) de nombreux débris existent encore très au large, à des profondeurs supérieures à 2000 m !

Du fait de cette pollution omniprésente, une étude française a révélé qu'aujourd'hui entre 200 et 700 l/j/km de macrodéchets s'échouent sur nos rivages ! Chaque année cela représente des milliers de tonnes de détritus qui transforment nos rivages en véritables dépotoirs ! La situation est identique dans toutes les eaux du monde, y compris dans les atolls du Pacifique qui deviennent des décharges à ciel ouvert. Décidément, l'homme semble prédestiné à polluer tout ce qu'il touche !

Que vont devenir les épaves perdues en mer ?

Aujourd'hui, chaque semaine sinon davantage un bateau est englouti par la mer (tempête, accident, sabordage, etc). A ce rythme on peut se demander pendant combien de temps encore l'océan sera capable de "digérer" toute cette pollution ?

Simulation de l'épave du Titanic gisant par quelque 3810m de profondeur et très lentement grignotée par les bactéries. Document Robert Ballard/Jason Foundation Education.

Quand j'étais enfant, considérant le grand nombre d'épaves abandonnées en mer, je me demandais pourquoi personne ne les retirait pour éviter de la polluer et si la mer n'allait pas un jour déborder d'épaves à force d'y abandonner tous ces navires...

Malheureusement j'ai appris beaucoup plus tard que mes louables intentions écologiques ne se concrétiseraient jamais. D'une part une telle entreprise de nettoyage ne serait pas rentable et d'autre part la mer est tout à fait capable de "consommer" la plupart des déchets que nous y jettons, y compris les épaves.

L'océan est également très vaste et généralement profond (3800 m en moyenne), ce qui laisse encore de la place pour d'autres épaves ! Et à mots couverts, nos autorités se disent que puisque qu'on ne voit pas les épaves, cela ne dérange personne et que de toute façon la faune comme la flore marine s'en accomodent bien... Pour une personne sensée, ces deux arguments sont totalement infondés et pire que cela, indignes de gouvernements qui prétendent défendre des valeurs écologiques.

La mer est en effet capable de s'auto-entretenir à condition qu'on lui donne du temps et de ne pas la stresser au risque qu'elle rejette nos déchets, pour ne citer que le pétrole, sans traitement !

La proue du Titanic photographiée en 1985. Document R.Ballard/Jason Foundation Education.

Si nous prenons par exemple l'épave du célèbre Titanic qui coula en 1912, aujourd'hui elle paraît admirablement bien conservée comme en témoigne le photo-montage présenté ci-dessous pris à 3780 m de profondeur (la coque repose à 3810m) par le Dr Robert Ballard le 5 juillet 1985. Mais en réalité des micro-organismes sont à l'oeuvre et détruisent l'épave très lentement.

La mer abrite en effet toute une faune de bactéries et de champignons qui consomment le fer. On les appelle généralement les bactéries mangeuses de fer ou IRB (Iron related bacteria). L'ensemble de cette biomasse consomme 45 kg de fer par an. Avec ses 26000 tonnes, si toute cette biomasse se nourrissait exclusivement du Titanic, l'épave disparaîtrait dans 576000 ans. La digestion est très lente... 

On peut donc considérer que nos épaves ne vont pas disparaître d'aussitôt de nos océans et témoigneront encore du peu de scrupules des gens de notre époque dans plusieurs dizaines de millions d'années. Triste héritage que nous laissons à nos descendants archéologues bien qu'ils apprécieront peut-être de découvrir ces "fossiles" de notre technologie, vestiges d'un passé glorieux dont ils auront perdu le souvenir.

Gallerie à voir : Titanic 2003

L'épave du Titanic par 3600m de profondeur.

Créer des récifs artificiels

A partir de 1946[1] l'US Navy suggéra de couler les navires déclassés plutôt que de les démanteler à terre et les recycler. En effet, le démantelement d'une épave coûte très cher si on veut respecter l'environnement : il faut vider le vaisseau de tout son mazout, de l'isolation, de l'amiante, du PCB (polychlorobiphényl, des dérivés chimiques chlorés et toxiques, voir plus bas), des plastiques, etc, puis le couper en morceaux pour le revendre au prix de l'acier.

En Occident l'acier se vend 3 à 4 fois moins cher qu'en Inde. Le démantelement d'un porte-avion comme l'USS Saratoga coulé en 1946 (266 m de long, 33000 tonnes) aurait coûté au contribuable américain de 2 à 4 millions de dollars, deux fois plus que la maintenance annuelle du navire à quai. L'écologie a donc un prix et comme aujourd'hui, cela ne plaisait pas à tout le monde.

Les Etats-Unis comme les autres pays disposant d'une flotte maritime ont donc recherché des solutions alternatives économiques. Le fait de couler l'USS Saratoga au cours d'une explosion nucléaire apparaissait donc comme une réelle opportunité de faire "d'une pierre deux coups".

Epaves immergées à faible profondeur au large des Bahamas. En quelques dizaines d'années, le site au départ couvert de sable blanc et pratiquement stérile a attiré une faune et flore abondantes, au point que localement les épaves se sont transformées en récif corallien, tout bénéfice pour l'homme et pour la nature. Documents Dive Pros.

En coulant un navire (en principe totalement dépollué) l'Etat fait une économie jusqu'à 75% du coût de démantelement ! Il faut donc voir cette opération comme un avantage car une épave propre offre un abri pour les organismes marins. Ainsi, les eaux du golf du Mexique et de Floride par exemple jusqu'aux Bahamas (Key Largo, etc) sont réputées pour leurs eaux claires et leur sable blanc. On n'imaginerait pas un seul instant y couler des épaves. Pourtant un biologiste aurait un autre point de vue. En effet, localement ce milieu est presque stérile car il n'y a aucun relief à des miles à la ronde. Si cela peut convenir aux micro-organismes vivant sous le sable, ces eaux pourtant chaudes et claires sont désertées par les faunes de grande et de petite taille ainsi que par la flore. C'est un désert sous-marin malgré les apparences idylliques qu'il présente de l'extérieur.

Le fait d'y couler des épaves et autres récifs artificiels (des vaisseaux dépollués ou des structures en béton) constitue une véritable aubaine tant pour l'homme que pour la vie marine.

Mais on ne peut pas couler un navire n'importe où ni n'importe comment au risque de créer de véritables écueils sous-marins ou des pollutions incontrôlables. Il faut également tenir compte de son potentiel touristique. Le choix du site est donc primordial dans l'implantation d'un récif artificiel.

Epave d'un char coulé dans la baie d'Aqaba (mer Rouge) en Jordanie. Le but de l'opération est purement touristique, sans la moindre utilité écologique et donc discutable. Doc Abdel Wahab/Aqaba Gulf Dive Center.

Tout d'abord, le fond sur lequel reposera l'épave doit être meuble (sablonneux) et pauvre en faune marine. La structure du récif artificiel doit être stable, d'autant plus si l'épave est immergée à faible profondeur et sera visitée par des plongeurs.

Si l'épave est visitée par des plongeurs, elle doit être accessible et donc se trouver à moins de 50 m de profondeur environ, là où la lumière arrive encore et où évolue l'essentiel de la faune et de la flore subaquatique.

Le site doit également être à l'abri des forts courants marins pour éviter de déstabiliser l'épave ou son contenu et pour attirer les petits comme les gros poissons, être accueillant et sécurisant et pour ce faire il doit contenir de nombreux abris qui remplaceront ceux des récifs naturels.

Si le site est destiné aux plongeurs, l'eau doit présenter une bonne visibilité (qualité inutile pour les pêcheurs).

Enfin, car cela ne semble pas trivial pour tout le monde, l'épave constituant le récif artificiel doit être dépolluée avant immersion.

Tirer les leçons du passé

L'un des désastres écologiques les plus spectaculaires survenu au cours de la création des récifs artificiels s'est produit à Fort Lauderdale en Floride. Partant d'une bonne intention, en 1972 le gouvernement fédéral décida de couler à moins d'un mile du front de mer deux millions de vieux pneus afin de constituer un récif artificiel qui devait par la suite attirer les plongueurs dans la région. Mais c'était sans compter sur les forces de la nature qui transformèrent en quelques années le projet en cauchemar.

Le triste paysage sous-marin constitué par les 2 millions de pneus immergés en 1972 à moins d'un mile au large de Fort Lauderdale en Floride. En l'espace de 20 ans, sous la force des ouragans, une partie de ces pneus se sont éparpillés sur plusieurs dizaines d'hectares. Documents Anastasia Walsh/Sun Sentinel/AP.

En effet, en l'espace de 20 ans il fallait bien reconnaître que la vie marine colonisa peu le récif artificiel; la flore comme la faune marines n'appréciaient pas le caoutchouc ni la forme des abris que ces pneus étaient sensés procurer !

Mais pire que cela, balottés par le passage successif des ouragans dans la région, les pneus pourtant attachés ensemble avec du nylon et des filins d'acier ont fini par casser leurs liens et se sont éparpillés sur près de 2 miles ou 3 km sur le fond de l'océan ! Des pneus s'échouèrent également sur le rivage, au grand dam des autorités et des touristes.

Des milliers de pneus furent également transportés par les courants sur les récifs coralliens qui se développaient à environ 20 mètres de profondeur, bloquant leur croissance et dévastant la vie marine.

Partout dans le monde où des récifs artificiels ont été constitués avec des pneus, le même problème s'est produit : on assiste à la mort du corail et à la disparition progressive de la faune aussi surement que le ferait une machine de guerre.

Le Gouverneur de Floride, Charlie Crist, proposa d'attribuer un budget de 2 millions de dollars pour rassembler les pneus éparpillés tandis que les plongeurs militaires acceptaient de participer à cette mission de sauvetage en s'entraînant gratuitement sur le site au cours de leur exercice annuel.

Un projet pilote de remise en état du site débuta en 2007. L'opération devrait s'étendre jusqu'en 2010 et coûtera environ 3.4 millions de dollars au contribuable !

Malgré de bonnes intentions et en utilisant des matières inertes comme les pneus, le caoutchouc ne constitute donc pas un bon récif artificiel et les filets de retenue n'offrent aucune garantie vis-à-vis des humeurs de dame Nature. En revanche, le béton ou le métal est apprécié de la flore comme de la faune marine et la masse qu'il représente au fond des eaux résiste bien à l'assaut des courants et des vagues.

Dépolluer avant d'immerger

Sachant aujourd'hui que la législation interdit d'immerger un bâtiment s'il n'est pas totalement dépollué - y compris du caoutchouc et des plastiques - penchons-nous un instant sur les effets des substances dangereuses sur la vie marine et indirectement sur l'homme. Tout d'abord quels sont les substances dangereuses ou toxiques ?

Il y a tout d'abord l'amiante friable que l'on utilise pour le flocage, le calorifugeage et les faux-plafonds. Des études[2] réalisées entre 1981 et 1990 ont démontré qu'à raison de 104 à 108 fibres/litre cette substance affecte la croissance des coquillages (palourdes), entraîne des lésions de l'épiderme et des reins chez les poissons ainsi que diverses perturbations (du sens de l'orientation, de la nage, de la croissance, une augmentation de la mortalité, etc).

Les activistes de Greenpeace empêchant l'immersion en mer de la plate-forme pétrolière Brent Spar de Shell jugée polluante. Des jets d'eau arrosent les activistes essayant de monter sur la plate-forme.Document Greenpeace.

Les PCB et les métaux lourds sont encore plus toxiques. Ces substances peuvent contaminer chaque maillon de la chaîne alimentaire marine. Les PCB sont particulièrement concentrés dans les eaux Arctique et s'installent durablement dans les tissus des poissons et des mammifères (phoques, baleines, orques, ours polaires). A forte dose, les PCB peuvent entraîner - y compris chez l'homme - des cancers, une baisse des défenses immunitaires, affecter le cerveau, les yeux, le coeur, les reins, le foie, la thyroïde, le système reproducteur, etc. Quant aux métaux lourds - plomb, mercure, cadmium, cuivre, arsenic, etc -, leur toxicité est encore plus dangereuse car ils s'attaquent notamment au système nerveux et peuvent provoquer des cancers ou des malformations congénitales. 

Les écologistes ont donc de bonnes raisons d'exiger la dépollution complète des bâtiments avant leur immersion, d'autant qu'à faibles doses distribuées dans le temps on ignore les effets toxiques de ces substances sur la faune marine. Dans le cadre du développement durable, les principe de précaution et de "pollueur-payeur" doivent donc être appliqués avec rigueur au risque de voir la chaine alimentaire marine polluée et nous affecter un jour ou l'autre, si pas demain, dans plusieurs générations. Ce jour là il sera trop tard pour se demander qui a provoqué cette pollution, ces cancers et ces éventuelles malformations...

Dernier chapitre

Préparation des navires : le cas de l'USS Oriskany

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[1] Le 1er juillet 1946, au cours de l'opération Crossroads, l'US Navy testa les effets de la bombe atomique sur le porte-avion USS Saratoga (CV-3 inauguré en 1920) ancré dans l'atoll de Bikini. Il résista à la première bombe mais fut touché à mort le 25 juillet par une deuxième bombe atomique qui explosa sous l'eau à 500 yards (~ 457 m) du navire.

[2] Batterman et Cook, 1981 - Woodhead et al., 1983 - Belanger et al, 1986 - Belanger et al, 1990.


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