Aux origines d'Internet et de la micro-informatique

L'ordinateur personnel de 2004 tel qu'il fut imaginé par les scientifiques de RAND Corp en 1954...

Souvenirs d'un informaticien (I)

Les personnes nées après la naissance de la micro-informatique (1975-1981) ne se rendent pas toujours compte qu'une génération plus tôt, au cours des "Golden sixties", l'ordinateur personnel n'existait pas, il n'y avait pas d'Internet pas plus que de GSM. Personne n'utilisait les technologies numériques et multimédia qui étaient encore à l'état de concept ou de prototype dans les laboratoires de recherches.

Ainsi que le confirme la maquette présentée à droite, même les scientifiques de RAND Corp. avaient du mal à imaginer en 1954 à quoi ressemblerait l'ordinateur personnel en 2004... Programmé en Fortran, ils l'ont équipé d'un télétype, d'un écran de télévision et d'un immense volant pour piloter certains jeux.

Les experts avouaient que la technologie n'existait pas encore mais que cela serait une réalité dans 50 ans. Ils ne croyaient pas si bien dire car la technologie ira deux fois plus vite que leurs espérances et beaucoup plus loin qu'ils ne l'imaginaient.

Né à une époque où l'informatique de gestion n'était enseignée que dans des écoles supérieures équipées de mainframe IBM et entrait timidement dans les grandes sociétés, en tant qu'informaticien, j'ai eu l'occasion de vivre de l'intérieur l'évolution prodigieuse et la véritable révolution informatique que furent les inventions du processeur, du micro-ordinateur, des réseaux et finalement d'Internet et des blogs ainsi  que de tous les langages de programmation qui les accompagnent.

Il m'a semblé intéressant de revenir sur les origines de ces outils que nous utilisons tous les jours pour apprécier tout le chemin parcouru depuis bientôt 50 ans, d'ARPANET à Internet en passant par le premier PC.

1969, naissance d'ARPANET

Loin du regard indiscret du public, la mise en orbite du premier Spoutnik en 1958 marqua le lancement de nouveaux défis pour les scientifiques et les ingénieurs américains.

D'ARPANET à Internet, retour aux racines... Voici la "BBM team", connue sous le nom des "gars de l'IMP" qui ont déployé ARPANET en 1969. Selon Dave Walden, de gauche à droite nous avons Truett Thatch, Bill Bartell (Honeywell), Dave Walden, Gim Geisman, Bob Kahn, Frank Heart, Ben Barker, Marty Thrope, Will Crowther et Severo Ornstein. Bill et Jim ne restèrent pas longtemps dans l'équipe. Heart, Kahn, Ornstein, Crowther, Barker, Bernie Cosell (pas sur l'image) et Walden étaient membres de l'équipe pratiquement depuis le début du projet. Nous leur devons ARPANET mais également les premices d'Internet.

L'Office of Science Adviser fut ajouté aux fonctions de la Maison Blanche tandis que le Président Eisenhower créa l'Advanced Research Projects Agency, l'ARPA, nommant James Killian à sa présidence.

L'une des priorités de l'ARPA fut de mettre au défi les centres de recherches entre eux ainsi qu'avec leur commanditaire le plus important, le Département de la Défense. L'Agence deviendra par la suite le DARPA.

Grâce aux progrès de la recherche, le rôle initial de l'ordinateur qui était celui de calculateur arithmétique s'est progressivement transformé en moyen de communications.

En 1969, après plus de dix ans de discussions et de développements, le docteur  J.C.R. Licklider alors au Département de la Défense et une poignée de pionniers de la conception des réseaux et de la commutation par paquets utilisèrent leurs talents pour créer le premier réseau informatique gouvernemental : ARPANET. Ses principaux responsables étaient John Postel, David Crocker et Vint Cerf.

A la fin des années 1960, bien que les hippies aient déjà cru au partage des ressources, les développeurs de ce tout premier réseau informatique n'ont jamais imaginé que leur travail engendrerait l'Internet global d'aujourd'hui.

Début 1968, ARPANET interconnectait pratiquement toutes les institutions suivantes : l'Université Carnegie-Mellon, l'Université d'Harvard, le MIT, l'Université de Stanford, l'UCB, l'UCLA, l'UCSB, l'Université d'Illinois et l'Université d'Etat de l'Utah, ainsi que des laboratoires industriels tels que Bolt Beranek and Newman, Computer Corporation of America, Rand, SRI et Systems Development Corporation. Voici une carte logique de ce réseau tel qu'il était interconnecté en 1977 à travers tous les Etats-Unis. Vous trouverez d'autres cartes sur Cyberspace

1961, naissance du courrier électronique

Le courrier électronique (e-mail) que nous utilisons tous à domicile ou au travail a été inventé en 1961. Il fut utilisé au MIT comme logiciel de courrier électronique interne sur le Compatible Time-Sharing System (CTSS) ainsi que par plusieurs autres universités. Le but était de partager des informations entre les utilisateurs parfois distants accédant à l'unité centrale par des terminaux asynchrones (modem). Il forma bientôt un réseau disposant de son propre protocole utilisant l'infrastructure du réseau général. C'est naturellement ARPANET qui popularisa l'e-mail, permettant à des utilisateurs travaillant sur des réseaux de topologies et de protocoles différents de communiquer ensemble grâce à des passerelles (gateway).

Un des premiers courriers électroniques (e-mail) échangé en 1977 sur ARPANET en utilisant l'en-tête de format standard (Date, De, A, Sujet...) plus le corps, le contenu ou le message à transmettre. Peu après les champs Cc, Bcc et Reçu furent ajoutés à l'entête.

De nos jours tous les systèmes de messagerie électronique sont routés par l'intermédiaire d'Internet par le biais du protocole SMTP (Simple Mail Transfer Protocol). Plus aucun utilisateur régulier d'Internet ne pourrait travailler sans messagerie, installée soit en local, au bureau, sur un serveur public ou encore sur un forum de discussion.

Ainsi que nous le verrons dans l'article consacré à la cybercriminalité, le prix de ce succès est très cher car malheureusement les adresses e-mails sont très sensibles au spam et aux virus. Pour empêcher ce problème, de plus en plus de serveurs publics affichent l'e-mail sous forme d'image graphique, utilisent des langages évolués ou plusieurs codes d'accès pour gérer et protéger la messagerie. De cette manière la personne malveillante ne peut extraire l'information que manuellement quand l'accès lui est autorisé, l'empêchant d'envoyer du courrier spam ou des virus automatiquement à des milliers d'abonnés

C'est en 1971 que Ray Tomlinson d'ARPANET envoya le premier e-mail donnant des instructions aux utilisateurs sur la façon d'adresser du courrier électronique à un autre utilisateur en utilisant la structure d'adresse standard : nom@serveur.com, la première partie avant l'arobas @ étant le login name de l'utilisateur ou son nom d'emprunt, la deuxième partie, après @, étant le nom du serveur principal et le nom de domaine auxquels appartient le serveur de mail.

Cela nous paraît trivial aujourd'hui, mais à l'époque où les messageries n'existaient pas et où les mails se présentaient sous forme d'une ligne de commentaires au bas des terminaux, cette structure standard était révolutionnaire et allait permettre de gérer le courrier électronique comme n'importe quel autre fichier de données.

1964, IBM passe de la carte perforée au disque magnétique

Dans les années 1960 sont apparus les premiers mainframes IBM de la série 360. A cette époque, le premier IBM 360-30 était équipé d'un lecteur de cartes perforées et d'un lecteur de cassettes magnétiques. A partir du modèle 360-50 dont voici une photographie prise en 1964, les mainframes furent équipés de disques magnétiques amovibles.

Les années 1970, naissance de TCP/IP et du WYSIWYG

Suite aux développements d'ARPANET, le protocole TCP (Transfer Control Protocol) apparut en 1974 dans un article publié par Bob Kahn et Vint Cerf. Il sera utilisé à partir de 1977 pour interconnecter les ordinateurs en réseaux, remplaçant progressivement le protocole NCP car il était plus rapide et moins coûteux à installer que ce dernier.

Cable UTP équipé de connecteurs RJ45 pour le réseau TCP/IP à la norme 10base-T.

En 1978, la couche IP (Internet Protocol) est ajoutée au TCP, permettant d'assurer les fonctions de routage des messages.

Les années 1970 furent également l'époque glorieuse du célèbre mini-ordinateur DEC PDP-11 (appelé "micro" par le constructeur) et des mainframes IBM des séries 370 équipés des terminaux VT-100 et de télétype, le protocole TCP/IP faisant également une entrée timide mais déterminée sur leur réseau. 

Les installations les plus modernes avaient déjà remplacé leur encombrant réseau de cable coaxial à la norme 10base-5 par du cable fin ou de la paire torsadée à la norme 10base-T (RJ45 et BNC), déjà utilisé pour connecter les imprimantes.

Rappelons que ces minis et mainframes ont également participé au programme spatial américain bien qu'une partie des interfaces et des logiciels embarqués sur Apollo aient été fabriqués au MIT.

A cette époque, mes collègues et moi travaillions sur la dernière génération des IBM 370 et de leurs célèbres cartes perforées, leurs larges bandes et leurs disquettes démesurées, au rythme des "coupures 22" qui bloquaient régulièrement nos consoles. Sans que cela soit encore de l'aventure, nous comptions encore parmi les pionniers car nous faisions un travail que bien peu de gens comprenaient. 

C'est arrivé à un point où certains directeurs informatiques se réfugiaient derrière leur langage technique pour demander une augmentation de salaire ou pour cacher leurs erreurs... Qui n'a pas entendu l'expression "c'est l'ordinateur qui a fait une erreur" que le grand public prenait pour argent comptant ! Mais les choses ont bien changé. Aujourd'hui les enfants tapotent sur un ordinateur avant de savoir compter, ils apprennent l'informatique à 15 ans et cette excuse ne dupe plus personne ! Il y a toutefois une exception  : le ticket des jeux de hasard (Euromillions, etc) obtenu par ordinateur (via le terminal "Quick-Pick"). Si vous ne gagnez pas au tirage, vous pouvez à juste titre blâmer l'ordinateur de ne pas avoir tiré la bonne série de nombres au hasard !

A gauche, le mini DEC PDP-11, à droite le panneau de contrôle du mainframe IBM 370-155.

Pour l'anecdote, le design très moderne du PDP-11 (ainsi que du VT et du télétype) et le superbe panneau de contrôle aux voyants alignés flashants et colorés de l'IBM 370 ont souvent inspiré les décorateurs des films de science-fiction dans les années 1970 et 1980. Ils semblaient si futuristes... Aujourd'hui, ce sont les Cray, NEC SX-8 et autres Connection Machine qui jouent le même rôle, rappelez-vous le film "Jurassic Park" ou "Contact" !

Enfin, au cours des années 1970, le développeur Charles Simonyi de Xerox PARC mis au point le premier traitement de texte "WYSIWYG" (What You See Is What You Get) appelé "Bravo". Le WYSIWYG c'est Simonyi ! A partir de 1981, il entra chez Microsoft où il dirigea les équipes de programmeurs des applications bureautiques. Simonyi est le papa de Word, Excel et Multiplan notamment. Devenu multimillionnaire, rappelons qu'en avril 2007 Charles Simonyi fut le 5eme touriste spatial à visiter la station ISS.

Prochain chapitre

1975, naissance de la micro-informatique

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