Aux origines d'Internet et de la micro-informatique

1981, naissance de l'ordinateur personnel (III)

En 1964, dix ans avant la révolution de la micro-informatique et une génération avant Internet, le célèbre David Sarnoff qui capta en 1912 les signaux du navire "Olympic" à propos du naufrage du Titanic écrivit ce commentaire prémonitoire : "l'ordinateur deviendra le moyeu d'un vaste réseau de stations de données distants et de banques d'information alimentant une machine dn informations à un taux de transmission d'un milliard de bits par seconde ou plus. Les canaux laser vont grandement augmenter la capacité mémoire et la vitesse auxquelles elle sera transmise. Par la suite, un réseau de transmissions global supportant la voix, les données et le fac-similé reliera immédiatement l'homme à la machine -- ou de machine à machine - par voie terrestre, aérienne ou sousmarine ainsi que de circuits spatiaux. [L'ordinateur] affectera les manières dont l'homme pense, ses moyens d'éducation, son rapport à son environnement physique et social, et il changera ses manières de voir la vie... [Avant la fin de ce siècle, ces forces] fusionneront dans ce qui incontestablement deviendra la plus grande aventure de l'esprit humain." Génial, n'est-ce pas ! Sans connaissance, sa prémonition sera confirmée quelques décennies plus tard.

Avec les années 1980, les entreprises comme le public vont commencer à regarder la micro-informatique sous le regard de la technologie. L'expansion lente mais durable de la micro-informatique, l'intérêt du public pour les groupes de discussions (CompuServe, etc) et autres Bulletin Board Systems (BBS) ainsi que la mise au point de nouveaux composants, plus petits, plus puissants, plus rapides et meilleur marché, sont autant d'indices d'une évolution qui va graduellement mettre en contact d'abord des industriels et des scientifiques, puis des amateurs avertis et finalement le grand public avec un nouveau genre d'appareils et de nouvelles activités dans lesquelles l'électronique, l'informatique, le multimédia et les réseaux cablés comme sans fil seront étroitement liés.

Le premier PC d'IBM, le model 5150 commercialisé le 12 août 1981. Toujours dans l'ombre mais non moins essentiels, se trouvaient Intel et Microsoft. Document IBM.

En 1981, le MS-DOS tournait déjà sur plus de 150 millions de micro-ordinateurs ! Microsoft représentait un chiffre d'affaire de 7.5 millions de dollars, soit 3 fois plus que l'année antérieure, et employait 40 salariés, soit 30% de plus que l'année précédente.

Après l'invention du premier transistor (1950), du circuit intégré (1957) et 6 ans après que la commercialisation du premier micro-ordinateur par MITS, le 12 août 1981, IBM sortit le premier ordinateur personnel (PC), le célèbre modèle IBM 5150. Voici la publicité de ce premier PC XT. Il fut construit en collaboration avec deux contractants externes, les entrepreneurs... Gordon Moore et Bill Gates que nous resaluons !

Grâce à son processeur Intel 8088 et un logiciel d'exploitation intelligent PC-DOS 1.0, cet ordinateur cadencé à 4.77 MHz pouvait exécuter des commandes externes comme recevoir des données tapées au clavier, les afficher à l'écran, lire et sauvegarder des données sur disquette ou les imprimer.

Avec seulement 16 KB de mémoire vive (RAM) puis 64 KB extensible à 640 KB, équipé d'une carte graphique basse résolution (CGA), il étaient moins puissant qu'une calculette moderne ! Son poids était de 12 kg pour un prix cette fois très élevé : 1565$ ou 3500$ actualisé, aux Etats-Unis ! En Europe, il fallait compter l'équivalent de plus de 6000$ actualisés ! La micro-informatique n'était pas encore à la porté de toutes les bourses...

Etant donné son prix, pendant plusieurs années, le PC fut uniquement utilisé par des professionnels, mais en 1983, baisse des prix aidant et grâce à la passion des utilisateurs, les amateurs ont commencé à s'intéresser à cette nouvelle invention.

Je me rappelle encore que mes amis comptables parlaient de VISICALC (l'ancêtre d'Excel) comme d'un logiciel miracle capable d'effectuer moyennant un peu de programmation toutes les opérations financières. Le fait qu'un amateur utilise un PC IBM le plaçait d'office sur un piédestal, comme s'il était un gourou de la micro-informatique, ce qu'il devait sans doute un peu être en ce temps là... Au milieu des années 1980, il n'y avait pas un retour de travail où on ne discutait pas de cette technologie tellement elle nous fascinait.

En revanche, les directeurs d'IBM, alors accaparés par leurs minis et mainframes ainsi que par leurs machines à écrire à boule révolutionnaires, n'ont pas cru en leur invention et n'ont pas pris de droits d'exclusivité sur le travail réalisé par leurs contractants. Ainsi Gordon Moore a continué à créer et à vendre de nouveaux processeurs Intel tandis que Bill Gates développa ses propres affaires en créant de nouveaux logiciels d'exploitation et bureautiques.

1984, sortie du Macintosh

Après le ridicule Apple //c qui ne sera utilisé que par quelques amateurs novices en informatique, Apple connaîtra son premier véritable échec commercial avec l'Apple ///. Puis vint le Lisa en 1983 qui fut un autre échec commercial pour une raison évidente, son prix fixé à 10000$ (20000$ actualisés) sans disque dur. Cela suffisait ! Wozniak et Jobs se rendirent compte que leurs modèles n'étaient pas assez innovants, peu performants et supportaient mal la concurrence d'IBM et des premiers "PC compatibles". Il fallait innover ou la marque allait disparaître.

Le Macintosh 128K sorti en 1984 fut un succès commercial mitigé. C'est le Macintosh SE, présenté ci-dessus, sorti en 1987 qui connaîtra le plus de succès avec ses 512 KB de mémoire et son disque dur de 20 puis 40 MB.

Steve Wozniak et son équipe technique ont alors pressé la pomme et en ont extrait pour ainsi dire la quintescence en développant un ordinateur relativement meilleur marché et révolutionnaire. 

En janvier 1984, Apple sortit le Macintosh, le fameux "Mac", qui sera décliné en 7 versions. Bien décidé à marquer son époque, cet ordinateur était intégré, très compact et plus complet que tout ce qui existait jusqu'alors.

Bien que disposant d'un écran monochrome de petite taille (512 x 342 pixels) à une époque où les premiers écrans couleurs de 14" (CGA puis VGA) étaient déjà commercialisés, le premier Mac disposait d'un processeur Motorola MC68000 cadencé à 7.8 MHz sur lequel tournait un système d'exploitation MacOS 1.0. Il était équipé d'une interface graphique en haute résolution offrant un dégradé N/B de 9 tonalités, de 64 KB ROM et 128 KB RAM, d'un lecteur de disquette de 3.5", d'une souris, d'une interface série et était livré par défaut avec toute une bibliothèque de logiciels (Mac Write, Mac Paint, Mac Draw, etc). Compact et pesant entre 8 et 10 kg, le Mac était une solution complète innovante à faire pâlir la concurrence. Ce modèle fut vendu 2495$ (4500$ actualisés).

Mais disposant de peu de mémoire, au terme de la première année les clients boudèrent ce modèle, si bien que Steve Jobs fut contraint de proposer un nouveau modèle, le Mac SE équipé de 512 KB RAM et d'un disque dur de 20 puis 40 MB. Seul inconvénient, il coûtait 3195$ (environ 6300$ actualisés), plus du double d'un Apple II, un prix dissuasif pour l'amateur.

A partir de 1986, les Mac disposeront d'une interface SCSI puis réseau. Le dernier modèle, le Macintosh Classic, sortira en 1990. Il disposait de 4 MB RAM et d'un disque dur de 40 MB.

L'offre d'Apple était potentiellement séduisante, car le client recevait un ordinateur clé en main et n'avait plus à se préoccuper des logiciels ou des connexion; tout était compris. Cerise sur le gâteau, l'installation des logiciels était totalement gérée par le système, il n'y avait aucune mauvaise surprise au point qu'elle pouvait être réalisée par un enfant. L'interface SCSI garantissait également une compatibilité hardware universelle. 

Le Macintosh II sorti en 1987. Disposant de slots d'extension, il donna ses lettres de noblesses à Apple

A la même époque, l'amateur de PC devait tout acheter séparément (l'unité centrale, l'écran, le clavier, la souris, la carte réseau, le système d'exploitation et les logiciels) ou accepter une offre standard mais généralement incomplète. Quant aux installations hardware ou software, n'en parlons pas, elles ont toujours été plus ou moins problématiques sous DOS comme sous Windows en raison d'une mauvaise gestion de la mémoire et de la multiplicité des drivers.

Le Macintosh II, alias "Mac 2", sortit en 1987. Proposé au prix  de 4000$ (7200$ actualisés), ce haut de gamme exploitait un processeur Motorola 68020 cadencé à 16 MHz, il offrait 6 slots d'extension NuBus, 8 slots d'extension mémoire et deux baies pour des disques durs internes. 

Apple sorti un modèle Macintosh IIfx en 1990. Ici à nouveau, le prix dissuada la plupart des amateurs : 9800$ (16200$ actualisés) ! II ou IIfx, le Mac 2 fut réservé aux professionnels capables de l'amortir et à une poignée d'inconditionnels d'Apple.

La qualité et les performances du Macintosh II et IIfx incitèrent de nombreuses sociétés à développer des logiciels très évolués autour de cette plate-forme d'avant-garde : des logiciel de publication, de traitement d'image, de création musicale, de rendering (création d'images de synthèse), des simulateurs de processus, des logiciels éducatifs, etc. C'est ainsi qu'on retrouva les Mac 2 chez les imprimeurs, les infographistes ou chez les musiciens, bref avant tout chez des artistes et des utilisateurs très exigeants.

Bien sûr certains versions de ces logiciels tournaient également sur les PC et compatibles, mais leur interface graphique fonctionnait toujours sous DOS, en mode texte ou graphique CGA, très rarement en mode VGA, et n'avait pas encore la qualité des versions Mac, ce qui déclencha bien des frustrations chez les clients d'IBM et compatibles.

Steve Jobs dans son bureau de Californie en 1985. Il a 30 ans et porte dorénavant barbe et moustache, histoire de le confondre un peu plus avec Steve Wozniak. 

Mais l'environnement fermé du MacOS rendait la tâche des fabricants d'interfaces, des bricoleurs et des amateurs plus complexe que sur PC. Par ailleurs, le marché restreint d'Apple (<10%) n'incitait pas les fabricants à investir de l'argent dans un marché peu rentable.

En fait il y avait dix sinon cent fois plus d'accessoires, d'interfaces et de logiciels tournant sur PC qu'il n'y en avait pour Apple. Mais en revanche, pendant des années, les applications Mac ont bénéficié d'une qualité nettement supérieure à leur concurrent.

C'est bien simple, à cette époque les PC affichaient des codes d'erreur, des dump mémoire en mode texte et se plantaient régulièrement en raison d'une mauvaise gestion mémoire ou de bugs. Non seulement, cela agaçait les utilisateurs qui devaient relancer leur ordinateur, mais le plantage entraînait la perte des dernières données qui n'avaient pas été sauvegardées, avec parfois à la clé, une corruption des fichiers restés ouverts !

A côté de cela, les Mac présentaient une stabilité étonnante. Ils affichaient bien quelques "bombes" (le logo d'une mine signifiant une erreur système) accompagnées d'un "Tong" bien sonore, mais l'utilisateur perdait rarement la main, l'environnement MacOS étant à même de gérer ces situations critiques. Et ne parlons pas des virus, face auxquels l'environnement Unix du Mac était presque immunisé, à l'inverse du DOS et plus tard de Windows. Cette différence s'est maintenue jusqu'à aujourd'hui.

Evidemment le public et les amateurs en particulier ne voyaient pas l'offre d'Apple sous cet angle. La plupart des amateurs étant peu fortunés, ils n'ont jamais acheté leurs logiciels mais utilisèrent des copies pirates faites au bureau ou chez des amis, si bien qu'Apple n'avait aucune chance de les convertir au prix où il vendait ses produits. C'est pourtant ces millions d'utilisateurs qui pouvaient potentiellement dynamiser Apple et inciter Wozniak et Jobs à innover. Mais nos deux amis ne l'entendirent pas ainsi, et  pendant près de 20 ans ils réservèrent les Apple à un public de privilégiés, acceptant de payer un prix que beaucoup ont jugé surfait. Pendant ce-temps, Bill Gates et les milliers de fabricants qui supportaient ses projets tendirent leur toile à travers le monde, absorbant des sociétés et s'accaparant l'essentiel du marché micro-informatique.

1985, naissance de Windows

Bill Gates n'était pas insensible à l'ergonomie et la qualité des Macintosh. En 1985, ainsi que le révèle l'image suivante prise dans son bureau de Bellevue, à Washington, il testa la version alpha de Windows sur un prototype du Macintosh offert gracieusement par Steve Jobs. En le voyant, Bill Gates aurait dit "De toutes les machines que j'ai vues, le Macintosh est le seul qui dégage une certaine originalité".

Une photographie très rare. Bill Gates en 1985, il a 29 ans, affalé sur son bureau de Bellevue, à Washington. Dans un an il sera milliardaire. Mais il y a plus étonnant. Examinez bien l'image... Quel modèle d'ordinateur voit-on sur l'appui de fenêtre ? Un Macintosh 512K sur lequel il testa la version alpha de Windows en accord avec Steve Jobs.

Microsoft commercialisa la première version de Windows 1.0 en 1985. Très largement inspirée du Macintosh, l'interface en reprenait la philosophie jusqu'aux détails : fenêtres, ascenseurs, menus déroulants, icônes, souris, etc. A se demander comment Apple n'a jamais attaqué Microsoft pour plagiat ou espionnage industriel. Sans doute que Bill Gates et surtout Charles Simonyi et ses développeurs furent-ils assez intelligents et malins pour reprogrammer l'interface à leur manière sans violer aucun brevet ni copyright.

En 1986, Microsoft gagnait tellement d'argent qu'elle put entrer en Bourse de New York. Immédiatement Bill Gates et Paul Allen devinrent milliardaires.

Comparé aux environnements actuels, ce premier Windows nous paraît "primitif". Mais il l'était déjà en son temps comparé à l'interface graphique en haute résolution du Mac SE ! Mais dans les deux cas, pensez que 10 ans auparavant, nous en étions encore au papier-crayon !

Windows avait un concurrent, GEM, qui disposait également d'une interface graphique à fenêtres. Bien que plus évolué, présentant des fenêtres superposables et une meilleure résolution, il ne sera pas très apprécié des utilisateurs et perdit un autre marché du siècle.

Windows 2 sortit en 1987 et Windows 3 en 1990. La version 3.1 connaîtra la plus longue carrière et fut à peu près stable pour qui savait bien gérer la mémoire ainsi que les paramètres système et applicatifs.

C'est alors que les utilisateurs furent confrontés à un choix : continuer avec Apple et ses ordinateurs Mac très ergonomiques et très bien programmés mais très cher et fermés ou s'orienter vers les PC compatibles vendus à prix cassé ou presque, à l'architecture ouverte et sur lesquels tournaient des programmes parfois bugués mais très nombreux et disposant d'une liste impressionnante d'accessoires et de cartes d'extensions, l'ordinateur polyvalent par excellence, à usage à la fois professionnel et ludique.

Windows 1.0 commercialisé en 1985. Les fenêtres étaient juxtaposables.

Le choix des utilisateurs sera facilité par la commercialisation d'un très grand nombre de PC compatibles venus d'Extrême-Orient (Taïwan, Singapour) avant que des électroniciens et des informaticiens européens se mettent à leur tour à créer leur petite entreprise d'assemblage, faisant chuter les prix des ordinateurs. 

Les compatibles et Windows ont finalement conquis le marché sans pour autant évincer Apple et son MacOS qui continua plus que jamais d'intéresser les infographistes, les maisons d'édition, les musiciens et tous ceux qui appréciaient autant l'informatique que le design.

En février 1990, le logiciel d'édition graphique Photoshop fut proposé pour l'environnement MacOS. Destiné aux professionnels, il supportait déjà les catalogues de couleurs Colormatch et Pantone. Il faudra attendre 1992, pour voir la version Windows.

En 1997, toutes versions confondues, Windows représentait 86.4% de parts de marché (en chiffre d'affaire comparé aux autres entreprises du secteur), ne laissant que 4.6% au MacOS, 6.0% aux OS Unix et assimilés, le restant concernant les OS mini et mainframe.

Mais la situation se retourne aujourd'hui contre Microsoft qui continue de voir ses parts de marché passer à la concurrence. Ainsi, dans le monde de la micro-informatique, les seuls concurrents de Microsoft sont Apple et les systèmes d'exploitation issus du monde Unix et notamment Linux qui intéresse de plus en plus d'utilisateurs, non seulement les autodidactes mais également les entreprises.

En 2004, et malgré la sortie des systèmes d'exploitation Windows XP et Windows Vista, Microsoft ne représentait plus que 32.2% de parts de marché d'un gâteau estimé à 60.8 milliards de dollars. Il était devancé par Unix avec 39.6% de parts de marché, suivi par l'OS/390 d'IBM avec 10.9%, MacOS avec 8.9% tandis que Linux fermait la marche avec 8.4% de parts de marché.

Pour 2008, les analystes d'IDC estiment que Microsoft regagnera en popularité avec 38.4% de parts de marché, Unix conserverait alors 31.9% de parts de marché, suivi par Linux avec 14.9% de parts de marché et MacOS qui ne dépasserait pas 10% de parts de marché.

Aujourd'hui Microsoft est l'une des plus grandes compagnies au monde et Bill Gates est la première fortune au monde... Dans cette entreprise, IBM a vraiment perdu un des marchés du siècle.

De son côté, Paul Allen s'est distancé de Microsoft et fonda en 2004 la société Mojave Aerospace Ventures (Vulcan Ventures) qui participe à des projets innovants, notamment à la construction du premier vaisseau destiné au tourisme spatial.

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