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Vesper

[CROA] Fragments de vide au bord du monde - Episode I : vers l'horizon.

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Episode I : vers l'horizon.

Mercredi 26 janvier 2011, 12h06 heure locale. Je quitte Strasbourg sous une pluie froide. Me reviennent les vers du poète :

The woods are lovely, dark and deep,
But I have promises to keep,
And miles to go before I sleep,
And miles to go before I sleep.

Stopping by Woods on a Snowy Evening, 1923
Robert Frost

Au bout du voyage, le bord du monde m’attend. Le Chili. L’Hacienda des étoiles. Promesse d’un ciel de cristal.
Le train à grande vitesse égrène les kilomètres en répétant obstinément “tougoudoum-doum”... The woods are lovely... But I have promises to keep... And miles to... before I sleep... before I sleep...
J’arrive à Roissy à 14h30. Le vol de nuit doit décoller à 23h20. 9h d’attente. Le terminal 2E est un mélange de Tati, de vaudeville, de comédie humaine. Les valises dégringolent. Les couples se houspillent. Les japonais passent.
Vers 20h, je fais la connaissance de Guy, Estelle, Xavier. Nous avons correspondu de temps à autre, un peu. Rêvé de ce voyage depuis près de 2 ans, beaucoup sûrement. J’apprends que nous embarquons un T406, qui restera à l’Hacienda. C’est bien, me dis-je ironiquement : on a toujours besoin de petit matériel... D’ailleurs nous sommes abondamment pourvus. Guy embarque son flying dobson de 300mm, une tv 76, et la gamme complète d’oculaires Nagler. Xavier son Strock 250, et quelques Naglers bien sentis. Estelle voyage léger, avec une paire de 10x50. Mais elle utilisera abondamment la tv 76. Moi qui me sentais un peu nerveux, tel un diamantaire d’Anvers, à trimballer mes 2 Naglers, une paire de 15x70, un reflex et quelques objectifs. J’ai finalement bien peu de verroterie.
23h20. Le vol de nuit s’en va, comme disait la chanson. Nous planons au-dessus de l'Atlantique, en descente sur une très longue pente sud-ouest. Ni vivants ni morts, dixit Brel. Dans un état intermédiaire, comme en animation suspendue. Boîte de Schrödinger... Un monde s’éloigne. Un autre appelle.
Quelques turbulences au-dessus de l’Atlantique sud. Des coffres à bagages s’ouvrent. Claquements impératifs. J’ouvre un oeil. Puis somnole. And miles to go... And miles to go... Je relève le volet du hublot à intervalles réguliers, ne vois rien ou si peu d’étoiles. Je tente de somnoler encore...
Jusqu’au matin. Lumière solaire. Les Andes s’étendent à perte de vue. Les pentes sont vertigineuses. Les sommets, enneigés. Diversité des teintes, ocre, terre brûlée, marron, brun, blanc. Le ciel est d’un bleu coronal. La lumière, très blanche.

Aéroport de Santiago, 30°. Couleurs, lumières et sons, la belle langue espagnole. J’ai ouvert une porte sur l’été ; je pénètre dans une serre tropicale. Fais connaissance avec Raymond, propriétaire de l’Hacienda, qui est exceptionnellement venu chercher ses hôtes, car porteurs il est vrai du précieux 406. Nous filons bon train sur la panaméricaine. Au bord de l’autoroute, tout un peuple de vendeurs essaye d’attirer notre attention : fruits, légumes, eau. Des fanions et autres bouts de tissu sont agités, pour nous convaincre de stopper sur la bande d’arrêt d’urgence faire quelque emplette.
A gauche, le Pacifique développe ses rouleaux. Il est gris, aujourd’hui, me dit-on. Mais je ne sais comment il est, les autres jours... Raymond accélère encore, pied au plancher. Nous remontons vers le nord, direction Ovalle - La Serena. Tout défile, c’est une frise colorée, un dessin animé accéléré, je suis en état d’hypnose : je n’ai pas dormi depuis plus de 24h.
Ovalle, au bord du Pacifique. Je rassure la France d’un coup de fil, ou plutôt de fils, fils emmêlés d’une boutique de télécommunications "internacional", aux cabines de bois grinçantes. Beaucoup de bricolage, beaucoup de sympathie, beaucoup de bonne humeur. Beaucoup de fils. Et de vieux modems. J’espère que vous allez bien... Que le vaya bien !

Nous changeons de véhicule. La camionnette cède la place au 4x4. Je suis parti depuis près de 30h et me crois, bien naïvement, au bout de mes peines. Que nenni. Sur les chapeaux de roues, nous franchissons les dernières routes praticables. Virages sur lacets, en boucles infinies. Le temps lui-même se distord : il passe par des phases d’accélérations, puis de ralentissements. Les pneus crissent. Un dernier village, El Romeral. Puis la piste. Ah, la piste de l’Hacienda. Nous bondissons, tangage, roulis et lacet tout ensemble. Une bande d’astrams bondissants, voici ce que nous sommes devenus, me dis-je ! Une bonne heure plus tard, nous abordons le petit pont de bois. Celui qui ne tient plus guère. Mais Raymond le négocie, comme on négocie avec un vieil ami. Et la piste reprend, renaît, repart de plus belle. La notion de fatigue elle-même est dépassée. Trépassée. Incongrue.
Au détour d’un virage rebondissant, l’Hacienda. Sur un vaste terrain de collines semi-désertique, une poignée de bungalows dispersés. Et au centre était une colline. Et au sommet de cette colline... Mais c’est une autre histoire.
Nous sommes accueillis par Nadine. Prenons possession de nos bungalows. Posons enfin nos lourdes malles. Je suis parti depuis 32h. M’étale de tout mon long sur cet accessoire obscènement confortable : un matelas. La sensation de confort est inouïe, presque insupportable. Je suis rappelé à la réalité par quelques fourmis urticantes, qui seront vite chassées et ne reviendront plus.
Il y eut un premier Pisco, il y eut un premier dîner. Je ne pensais plus. Mon âme s’était détachée de mon corps. Elle flottait là, dérivant mollement et, je dois dire, un peu stupidement, quand quelqu’un qui pensait, lui, cria : la NUIT !!
Nous ne fîmes qu’un bond. Passage de la lumière au noir absolu, sans accoutumance. Le ciel... Le Ciel est un Dali sous hallucinogène. Je sens venir un rire nerveux. Ce n’est pas possible. La voie lactée s'étire d'un horizon à l’autre, est - ouest. Mais quelle voie lactée. Elle est extrêmement contrastée, tourmentée de volutes noires, de nébuleuses obscures qui donnent, c’est impossible, une sensation de relief, de, mais oui, de volume. Je suis dans un volume d’espace. Les nuages de Magellan sont éclatants. Je discerne aisément la Tarentule. Il me semble que ses yeux luisent.
Proche du zénith, Orion. Le chasseur familier est dans une position étrange, tête la première. Coeur battant, je lève les yeux vers M42. Elle est brillante. Etendue. Elle brûle. Il me semble distinguer des flammèches ! Je tangue, bascule, c’est impossible. Je dois être dans l’avion encore, fantasmant un ciel de folie dans un rare micro-sommeil... Je pivote, tombe en pâmoison devant un gigantesque globulaire qui perce le ciel sans pudeur. Il me semble énorme et très brillant. Dans le noir total nous nous frôlons, je m’entends bêler stupidement : - est-ce Oméga ? Mais je réalise en le disant que le Centaure ne peut être levé. - Non, c’est 47 Toucan, répond la voix de Xavier. Je sens la démence me guetter, comment Omega du Centaure doit-il être si ce monstre qui embrase le ciel, qui me restitue presque une ombre, n’est “que” 47 Toucan ?
Vite, dans le noir total éclairé seulement par le ciel fou, le ciel-qui-rend-fou, je me précipite vers mon bungalow, éventre mon sac de voyage à la recherche de la lampe frontale et des jumelles. Le rouge me paraît éblouissant, mais je ne crains plus d’embrasser un cactus géant. Car ici ils mesurent couramment 2 mètres et plus ! Courir follement dans le noir est pour le moins périlleux. D’ailleurs je ne suis pas le seul, le terrain est vaste mais j’entends qu’on s’agite. Devine que devant le bungalow de Guy, on met fébrilement la tv76 en batterie. J’ai un moment d’hésitation en portant mes 15x70 aux yeux. Après tant d’années de ciels approximatifs, mon échelle de qualité vient de connaître sa révolution copernicienne. Le ciel de proche campagne alsacienne que je croyais correct par grand beau temps, trois fois l’an, est subitement devenu passable. Tout juste passable. Et ce que je croyais passable est devenu médiocre. Quant à ce que je croyais médiocre mais praticable, dans mon environnement urbain...
Alors pour m’achever, d’un geste résolu je porte les jumelles à mes yeux. Le grand nuage de Magellan déborde largement du champ. La Tarentule est comme perchée dessus. Elle ne luit pas, elle brille. Ses petits yeux sont perçants, son corps tourmenté de volutes, de nodules... Le petit nuage est à peine plus discret ; il raconte déjà l’histoire d’une petite galaxie errante...
47 Toucan est un puits de lumière granuleux. C’est certes une sphère... Mais la perspective se renverse, c’est un puits... A moins que ce ne soit une fontaine. Une fontaine blanche. Oui les cartes, les atlas mentent. 47 Touc est en réalité une fontaine blanche, d’ailleurs je perçois distinctement les billes, les bulles de lumière mousseuse qui en éclaboussent les rives obscures...
Ah c’en est trop, la raison déraisonne. Pour me calmer, je pense revenir sur un terrain familier. M42. La vision de la plus connue, de la plus courue des nébuleuses boréales devrait calmer mon coeur. Rien de tel qu’un terrain familier, bien balisé, me dis-je en pivotant, pour calmer la précédente bouffée délirante qui ne devait être qu’un épiphénomène dû à la fati... Le signal désespéré que mes yeux m’envoient tait d’un seul coup la voix de la Raison. Je croyais tant avoir vu et revu M42. Enfant déjà, à l’âge de 12 ans, dans le jardin familial, je... OH. C’est un gigantesque oiseau de feu qui emplit le champ. Le coeur brillant étincelle de lumière. Les ailes sont vastes, très largement déployées. Vertes, elles laissent aussi deviner de grandes extensions marron. Des fibres se déploient dans des voiles de fumée. Des volutes s’enlacent. La sensation de profondeur est évidente. Je suis encore pris de vertiges. Et ce ne sont que les premières fois. J’en parlais avec Guy qui me confiait qu’on lui demande, parfois, pour quelle raison il se rend dans l’hémisphère austral si c’est pour observer aussi des objets boréaux. J’ai la réponse, vertigineuse, sous les yeux. Ce vaste oiseau de feu qui incendie la nuit ne saurait être un parent, ni même un cousin germain, de l’oisillon étique que je visitais blasé sous nos cieux de campagne. Je réalise que les vertiges seront nombreux.
Encore tant de nuits. J’entends qu’on s’exclame dans cette nuit. Le ciel qui rend fou est au rendez-vous. La bonne compagnie aussi. Le séjour sera exceptionnel.
Ce jour-là, cette nuit-là, je ne sais plus, cela doit faire 40h que je n’ai pas réellement dormi, j’écris une seule phrase dans mon carnet, la première :

“Ici le ciel est sauvage, dévorant et fou ; chaque soir il prend la terre et l’étreint dans un accès de beauté”.

A suivre : 2e partie.


[Ce message a été modifié par Vesper (Édité le 05-04-2011).]

[Ce message a été modifié par Vesper (Édité le 05-04-2011).]

[Ce message a été modifié par Vesper (Édité le 06-04-2011).]

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Salut Pierre

C'est superbement écrit!

Et j'ai rigolé quand tu as raconté le voyage interminable!

Le ciel qui rend fou, avec les objets de la mort qui tue!

Raaaah Lovely!!!

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Merci !
...et encore, je n'ai pas parlé de la petite bouteille... (private joke )...

Signé : l'autre bleu austral.

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ah qu'il me palit ton récit
100% en osmose avec toi !
que c'est bon ces aventures hors du commun, exceptionnelles.
et comme ça relativise tout ce qu'on a pu voir ou "connaitre" avant. Ca calme, ca relativise, ca remet les choses en place et ça fait du bien.
Et c'est joliment raconté, et si vrai ! je m'y revois encore, il y a déjà 11 mois...

Serge

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Ah, on dirait qu'il avait l'air bien, ce ciel !

Et il est bien raconté, ainsi que le long chemin qui y mène...

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Merci, c'est superbement bien raconté, ça donne envie, et c'est pour dans quelques mois... La suite!!

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Magnifique CROA!! Ca me rappelle une nuit passée dans les montagnes de l'Atlas marocain par 2500m... quelque chose qu'on n'oublie pas, et je ne sais pas si je dois dire heureusement ou malheureusement, car depuis je n'ai plus jamais vraiment considéré un ciel comme "vraiment beau", même au coeur des alpes...

a+


Simon

[Ce message a été modifié par AlSvartr (Édité le 13-04-2011).]

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Joli récit Pierre! Tu parles bien du voyage (ça me rappelle des choses vécues) et puis cette plongée émouvante dans le ciel austral. Belle entrée en matière. Je comprends le choc en regard du ciel strasbourgeois !

Joel

[Ce message a été modifié par JoelP (Édité le 14-04-2011).]

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Merci à tous pour vos commentaires. Je ne passe pas souvent...

Oui 15 journées et nuits loin des pollutions électromagnétique, électronique (que j'utilise en écrivant ceci, je ne suis pas à une contradiction près), et autres, ça fait un bien fou.
Je n'ai jamais été plus heureux que sur ce bout de terrain désolé... mais si riche d'étoiles. C'est nous, ici, qui sommes pauvres !

Une suite viendra, mais il faut que toutes les conditions d'écriture soient réunies : bulle(s) de silence, apparition de la Muse...

Merci encore,
Pierre

PS : salut Joël !

[Ce message a été modifié par Vesper (Édité le 18-04-2011).]

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Un grand bravo Pierre pour cette première partie de voyage : que c'est agréable toutes ces impressions de voyage, et surtout cet ébahissement devant les beautés du ciel austral !!
Je suis bien contente que tu aies profité à plein de cet univers merveilleux et j'attend l'épisode numéro deux avec impatience !!

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Un ptit up parce qu'avec la boulimie de lecture d'Armand, tous les fils sont redistribués !

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Red tue raide tous les posts.

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Oui, c'est un floodeur de folie, cet Armand!

J'ai cru au début que le forum avait été victime d'une attaque!

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