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Dénialisme : ce qui pousse les gens à rejeter la vérité

Introduction (I)

Le dénialisme est un terme issu de la psychologie comportementale. Il consiste à rejeter les faits et les concepts soutenus par un large consensus de scientifiques au profit d’idées radicales et controversées. Ces dernières années, le terme a été utilisé pour décrire un certain nombre de connaissances acquises de longues dates et des domaines de la recherche sans projets ambitieux et s'opposer aux conclusions scientifiques. Prenons quelques exemples.

En astronomie, il a quelques personnes qui prétendent que la Terre est plate. En astronautique, certains prétendent que l'aventure lunaire est un canular monté en studio. En biologie, les Créationnistes prétendent que le livre de la Genèse doit être pris au pied de la lettre, que le monde fut créé il y a six mille ans et que la théorie de l'évolution est une impossibilité scientifique. En histoire, il y a quelques irréductibles négationnistes (ou révisionnistes) qui nient le génocide des Juifs durant la Seconde guerre mondiale. En climatologie, les climato-sceptiques prétendent que les activités anthropiques ne sont pas à l'origine du réchauffement du climat et qu'on peut donc continuer sans risque à émettre des gaz à effet de serre dans l'atmosphère. Dans le domaine de la santé, les courants anti-vaccinations (les "anti-vaxers") ont convaincu certains parents qu'il ne doivent pas exposer leur enfant aux éventuels effets indésirables des vaccins, ce qui malheureusement favorise le retour de maladies dangereuses et mortelles si elles ne sont pas traitées, telles que la rougeole ou la diphtérie parmi beaucoup d'autres. D'autres prétendent que le SIDA n'existe pas ou n'est pas lié au VIH et que les malades peuvent survivre sans vaccin si leur désir de vivre est plus fort que la mort (sic!). Enfin, les adeptes végans nient l'intérêt de la nourriture carnée pour l'équilibre de l'organisme, pour ne citer que quelques groupes d'individus rejetant les orthodoxies scientifiques et historiques, y compris en matière religieuse.

A travers ces quelques exemples dont certains ont émergé dans les années 1980, il faut bien constater qu'une nouvelle ère de déni s'est abattue sur le monde comme un fléau surgit des temps obscurs. Comment cela se fait-il que nous n'ayons pas prêté attention à ces dérives et échoué à les comprendre ?

Le point de vue du psychologue

Sans nous en rendre compte, à divers degrés nous sommes tous parfois dans le déni. En effet, chaque personne vit dans une société entouré d'autres personnes avec lesquelles elle communique mais aussi envers lesquelles, parfois, elle évite de montrer ses émotions. Du commentaire évasif au langage diplomatique le plus sophistiqué, les humains excèlent à semer le doute ou à décevoir leurs contemporains. Ces comportements ne sont pas nécessairement conscients ni malveillants; à un certain niveau, l'homme a besoin de s'exprimer de façon maligne pour survivre, vivre au sein d'une communauté avec son lot de civilités banales mais également de compétitions et de curiosité malsaine. Ce contrôle et ces civilités sociales sont nécessaires car on peut garder le silence sur certaines choses soit parce qu'on ne veut pas les rendre publique soit parce que le public pense a priori que vous ignorez ces choses. Il y a notamment les secrets d'États parfois accompagnés de désinformation ou de propagande et les secrets de famille.

Tout comme nous pouvons éviter de parler de certains aspects de notre personnalité ou certaines expériences peu valorisantes ou sans intérêt lors d'une interview, nous pouvons réagir de la même façon en reconnaissant ou en refoulant ce que nous désirons au plus profond de nous. La plupart du temps, nous nous torturons pour éviter de reconnaître nos faiblesses ou nos aspirations les plus bestiales. Mais il existe un moment où cette auto-déception peut devenir nuisible. Elle surgit alors sur la place publique et devient un déni, c'est-à-dire un refus de reconnaître quelque chose de réel, de légalement admis ou scientifiquement prouvé.

Le dénialisme est une extension et une intensification du déni. A l'origine, le déni et le dénialisme sont simplement un sous-ensemble des nombreuses manières dont nous utilisons le langage pour décevoir notre entourage et nous-mêmes. Le déni peut également être simplement le refus d'accepter que quelqu'un d'autre parle honnêtement. Enfin, le déni peut être aussi inconscient que les multiples manières de refouler nos faiblesses et nos désirs. En ce sens, ce comportement peut être très perturbateur pour un esprit sain et critique qui ne comprendra pas du tout pourquoi cette personne refuse d'accepter l'évidence. On y reviendra.

Le dénialisme est plus que la simple manifestation de la complexité de nos interprétations et de nos déceptions. Il représente une manière de transformer la pratique quotidienne du déni en une nouvelle façon de voir le monde, mais avant tout il s'agit d'un accomplissement collectif. En effet, si le déni est individuel, furtif et routinier, le dénialisme est un phénomène à grande échelle, un combat extraordinaire. Le déni se cache dans la vérité qu'on préfère occulter alors que le dénialisme construit une nouvelle vérité soi-disant meilleure ou plus conforme à la réalité. En fait les adeptes du dénialisme et autres "deniers" retournent ce qu'on appelle en langage juridique la charge de la preuve, considérant que "ce qui n'est pas réfutable est vrai", un concept tout à fait illogique qui ferait bondir le logicien Karl Popper et tous les scientifiques avec lui.

Le dénialisme et la charge de la preuve

Au IIIe siècle avant notre ère, Euclide déclara : "Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve". Les amateurs du dénialisme et autres négationnistes défendent l'expression "ce qui n'est pas réfutable est vrai". Autrement dit, comme certains croyants qui interprètent littéralement la Bible, ils plaident en faveur de l'ignorance, ce qu'en jargon juridique on appelle le renversement de la charge de la preuve. Ce principe fut notamment dénoncé par Bertrand Russell en 1952 dans son "analogie de la théière" décrite dans son exposé "Is There a God ?". Russell démontre que ce n'est pas au sceptique de refuter des affirmations invérifiables comme l'exitence de Dieu ou des extraterrestres, mais aux défenseurs de cette théorie de le prouver.

Sur le plan psychologique, personne ne se qualifie de "dénialiste" et à moins de vouloir contredire tout et tout le monde, personne ne se reconnaît dans toutes les formes de déni. En fait, le dénialisme repose sur l'affirmation falacieuse qu'il ne s'agit pas d'une forme de déni. Comme on peut le lire dans tous les ouvrages de vulgarisation de la psychologie de Freud, personne ne veut être accusé d'être "dans le déni" et étiqueter les personnes concernées de "dénialistes" est considéré par celles-ci comme une insulte car elle implique que cette personne n'a plus toute ses facultés mentales et a fait du déni un dogme public.

Un expérience révélatrice

Selon une étude publiée par Louis Marti de l'Université de Californie à Berkeley et ses collègues dans la revue "Open Mind" en 2018, il se pourrait que les dénégateurs pensent avoir raison non pas a priori ou en réaction à l'opinion des autres mais pour une question de compréhension personnelle et de réaction.

Pour réaliser leur étude, les chercheurs ont recruté plus de 500 adultes auxquels ils ont montré des combinaisons de 24 formes colorées. On leur demandait s’il s’agissait d’un "Daxxy", un néologisme inventé par les chercheurs pour les besoins de cette expérience.

En l'absence d'indices sur les caractéristiques déterminantes d'un Daxxy, les participants ont dû deviner seuls quels objets constituaient un Daxxy et ont reçu en échange une réponse leur expliquant s'ils avaient bien ou mal deviné. Après chaque conjecture, ils ont indiqué s'ils étaient ou non certains de leur réponse. De cette manière, les chercheurs ont pu mesurer le degré de certitude par rapport à la rétroaction, c'est-à-dire aux réponses données par l'arbitre. Les résultats ont montré que la confiance des participants était largement basée sur les résultats de leurs quatre ou cinq dernières hypothèses et non sur leurs performances globales. La vidéo suivante décrit cette expérience.

A voir : Why do we stick to false beliefs?

Pourquoi tenons-nous compte de fausses croyances ?

Selon les résultats de leur étude, le fait d'obtenir des réactions positives ou négatives à quelque chose que les participants ont fait ou dit influe davantage leur pensée que la logique et le raisonnement. Ainsi, s'il font partie d’un groupe de personnes partageant les mêmes idées, cela renforcera leurs idées.

Selon Marti, "il était intéressant d'observer que les participants pouvaient se tromper lors des 19 premières conjectures mais s’ils avaient raison lors des 5 dernières, ils étaient très confiants. Ce n'est pas le fait qu'ils ne faisaient pas attention, ils apprenaient ce qu'est un Daxxy, mais ils n'utilisaient pas la plupart des données les informant sur leur degré de certitude. Leurs dernières réactions eurent plus d'effet que des preuves tangibles. Cette attitude pourrait s'appliquer dans un sens plus large, comment par exemple apprendre quelque chose de nouveau ou essayer de différencier le bien du mal. Bien que les participants à l’étude essayaient d’identifier une forme inventée, les mêmes processus cognitifs pourraient être à l’œuvre quand il s’agit d'interpréter des informations médiatisées sur les réseaux sociaux ou sur les chaînes d’information - où les opinions sont constamment renforcés."

Document egal/GettyImages.

Ce principe s'appliquerait à n'importe quelle théorie ou concept. Si vous utilisez une théorie débile pour faire une prédiction qui s'avère finalement correcte à plusieurs reprises, vous pouvez rester piégé dans cette croyance et ne plus souhaiter rassembler plus d'informations ou de nouvelles preuves pour étayer et valider votre théorie. Concrètement, si vous pensez par exemple que les vaccinations sont nuisibles, les résultats de l'étude de Marti et ses collègues montrent que les personnes se basent sur les avis les plus récents plutôt que sur des preuves probantes ou des statistiques (des données globales). C'est le même principe qui convainc certains joueurs que leur martingale pour jouer aux courses ou en bourse est infaillible jusqu'au jour où ils perdent toute leur mise. Cela s'applique également au fameux jeu Mastermind où le jouer intelligent apprend de ses erreurs mais où celui qui manque de logique échouera presque toujours.

De manière générale, recevoir de bons commentaires ou constater que ce qu'on pense s'applique effectivement dans quelques cas précis encourage certains à penser qu'ils en savent plus que ce qu'ils savent réellement. En d'autres termes, plus ils ont la conviction que leur point de vue est correct, moins ils prendront en considération d'autres opinions ou même des données scientifiques rigoureuses. Selon Marti, "Si vous pensez en savoir beaucoup sur un sujet, même si ce n'est pas exact, vous serez moins curieux et moins tenté d’explorer le sujet plus en profondeur, et vous ne pourrez pas déterminer vos limites."

Idéalement, selon les chercheurs, l'apprentissage devrait être basé sur des observations plus réfléchies au fil du temps - même si ce n'est pas toujours ainsi que fonctionne le cerveau.

Et Marti de conclure : "Si votre objectif est d'arriver à la vérité, la stratégie consistant à utiliser vos commentaires les plus récents, plutôt que toutes les données que vous avez accumulées, n'est pas une excellente tactique."

En résumé, les dénégateurs ne sont pas idiots ni des imbéciles mais ils manquent foncièrement d'expérience voire de compétence, de logique et surtout de sens critique et ne se remettent jamais en question avec toutes les dérives, excès et préjugés que cela sous-entend !

Les dangers des dénégateurs

Ceci dit, il ne fait aucun doute que le déni est un comportement dangereux pour la bonne santé de la société qu'on peut rapprocher des dérives en science. Il existe des exemples concrets de dénialisme ayant provoqué un préjudice réel. En Afrique du Sud, l'ancien président Thabo Mbeki, en poste entre 1999 et 2008, fut influencé par les idées de dénégateurs tels que Peter Duesberg qui mettait en doute l'efficacité des médicaments antirétroviraux pour lutter contre le SIDA. La réticence de Mbeki à mettre en œuvre des programmes de traitement nationaux utilisant des antirétroviraux coûta la vie à 330000 personnes. Aux États-Unis, la communauté somalienne du Minnesota fut frappée par une épidémie de rougeole, une conséquence directe de la propagande mensongère discréditant le vaccin ROR et son lien avec l'autisme, persuadant les parents de ne pas vacciner leur enfant. Il a fallut plus de 10 ans pour que le public comprenne qu'il avait été manipulé pas un chercheur ayant truqué des résultats d'expériences. On peut également citer le comportement des sectes comme les Témoins de Jéhovah qui refusent toute transfusion sanguine ou des traitements médicaux pour de falacieuses raisons idéologiques et mettent ainsi la vie de leurs proches en danger mortel.

En général les effets du dénialisme sont moins directs et plus insidieux. Les climato-sceptiques par exemple qui refusent d'admettre l'impact des activités humaines sur les changements climatiques (hausse des températures, hausse du niveau des mers, hausse de la fréquence des tempêtes, des inondations, des feux de forêts plus fréquents et plus violents, etc) n'ont pas réussi à renverser le consensus scientifique autour de cette question. En revanche, ils ont réussi à faire du lobby et soutiennent subtilement tous les politiciens et industriels qui s'opposent à des actions radicales pour résoudre ce problème planétaire urgent. La mise en application d'un accord mondial susceptible de favoriser la transition vers une économie post-carbone capable de ralentir la hausse des températures n'a toujours pas été signée par tous les pays. Le déni des climato-sceptiques a contribué à rendre le défi encore plus difficile.

Le déni peut également créer un environnement proprice à la haine et la suspicion. Le négationnisme à propos du génocide des Juifs n'est qu'une des tentatives de renversement de faits historiques irréfutables; ils attaquent les témoins survivants de l'Holocauste et leurs descendants. Ceux qui nient l'Holocauste n'essaient pas de minimiser le dossier historique mais s'efforcent, avec plus ou moins de subtilité, de démontrer que les déportés ou leurs enfants sont des menteurs pathologiques et fondamentalement dangereux, afin de réhabiliter la réputation des Nazis. Les gouvernements qui ne reconnaissent pas le génocide arménien de 1917 représentent également une attaque et une menace contre les Arméniens d'aujourd'hui et contre toutes les minorités vivant en Turquie.

Les dangers que posent les autres formes de déni peuvent être moins concrets mais leurs conséquences ne sont pas moins graves. Le fait que les Créationnistes rejètent la théorie de l'évolution par exemple n'a pas d'effet immédiat en politique. Il vise plutôt à fournir au public une autre réponse que celle de la science.

Même si des concepts comme la théorie des aliens, les conspirations, la conquête de la Lune filmée en studio ou la théorie de la Terre plate sont difficiles à prendre au sérieux, ces affirmations mensongères qui ne sont soutenues par aucune preuve créent un environnement proprice au rejet de la science au profit d'idées fantasques et d'un retour des légendes urbaines allant jusqu'à l'absurde.

Le dénialisme est passé de la marge des livres d'ésotérisme au centre du discours public, aidé en partie par les nouvelles technologies. En effet, à mesure que le public accède de plus en plus facilement à Internet sans aucun contrôle, il peut consulter toutes sortes d'informations, qu'elle soient publiées par une institution scientifique ou un amateur marginal cherchant à faire le buzz à n'importe quel prix. Les possibilités de contrer les vérités se multiplient et la majorité des internautes - ainsi que certains journalistes - ne contrôlent jamais les sources d'informations et les prennent pour acquises et les colportent à leur tour. La profusion d'opinions les plus diverses ainsi que le chaos intellectuel qu'ils engendrent dans l'esprit des internautes les moins critiques suffisent à propager ces rumeurs et mensonges, les fameuses "fake news" (fausses nouvelles) et autre hoax (canular) comme les appellent les Anglo-saxons. On reviendra sur le sujet à propos des rumeurs et de la pseudscience en hausse sur Internet.

Comment lutter contre les dénégateurs ?

Le dénialisme offre une vision fictive d'un monde décalé dans lequel rien ne peut être tenu pour acquis et personne n'est digne de confiance. Si vous croyez qu'on vous ment, paradoxalement vous risquez d'accepter les mensonges des autres ! Le dénialisme est un mélange de doute et de crédulité corrosives.

Le dénialisme suscite la colère et l'indignation, en particulier chez ceux qui sont directement interpellés. Si vous êtes un survivant de l'Holocauste, un historien, un climatologue, un îlien dont l'habitation a été submergée, un géologue, un évolutionniste, un virologue ou un enfant qui contracte une maladie faute d'avoir été vacciné, le déni se ressent comme une agression personnelle de vos compétences, de vos croyances fondamentales voire même une atteinte à votre vie. Bien entendu les victimes concernées vont se battre pour faire éclater la vérité. Heureusement aujourd'hui en Europe les négationnistes sont considérés comme des criminels et jugés comme tels. De même, les tentatives d'enseigner le Créationnisme a largement été combattu dans les écoles américaines. Les dénégateurs sont exclus des revues scientifiques et des conférences universitaires et la plupart des pays les ignorent (à l'exception de la Russie et la Chine où on trouve encore des études pseudoscientifiques).

La réponse la plus commune qu'on oppose aux dénégateurs consiste à les démystifier, ce que les Anglo-saxons appellent le "debunking". Tout comme les dénégateurs publient un nombre croissant de livres, d'articles, de pages Internet, de vidéos et organisent des conférences, leurs détracteurs ou démystificateurs réagissent avec une abondante littérature ciblée. Les affirmations des dénégateurs sont réfutées point par point, dans une course en spirale dans laquelle aucun argument - même le plus ridicule - n'est oublié. Certains détracteurs sont patients et civilisés, d'autres préfèrent considérer les dénégateurs comme une espèce d'imbéciles pseudo-intellectuels envers lesquels ils expriment toute leur colère et leur mépris. Mais montrer ses émotions et avoir des réactions épidermiques ne peuvent évidemment que faire plaisir aux dénégateurs. Mieux vaut donc les traiter simplement sans éclat comme on s'adresserait à des ignorants. Certains ne pourront s'empêcher de ponctuer leur commentaire d'une pointe d'humour sarcastique, mais c'est déjà leur faire trop d'honneur.

Parmi les détracteurs ou "debunkers" célèbres, citons bien entendu le staff de la NASA qui s'efforce de défendre le programme lunaire, de démentir certaines observations d'OVNI en orbite autour de la Terre ou la présence d'objets soi-disant artificiels sur la Lune ou Mars, Richard Dawkins qui défend la théorie de l'évolution, Richard Evans qui milite pour préserver la mémoire de l'Holocauste ou James Oberg qui descend en flamme la plupart des ufologues et adeptes de la théorie des aliens qui confondent les bolides avec des vaisseaux spatiaux extraterrestres ou voient dans la moindre statue anthropomorphe un peu bizarre la représentation d'un extraterrestre ! Finalement, pour un scientifique ou un intellectuel, il est très facile de contredire un dénégateur, et certains s'y défoulent !

Pourtant, aucune de ces stratégies ne fonctionne totalement. Dans le cas des propos diffamatoires tenus par le négationniste David Irving, il n'a pas hésité à porter plainte contre l'historienne Deborah Lipstadt en 1996 qui avec son éditeur l'avaient traité de négationniste de l'Holocauste et un falsificateur de l'histoire, des affirmations que récusait Irving. Bien que vivant dans un pays prônant la liberté d'expression et que les faits étaient de notoriété publique et historiquement prouvés, Lipstadt fut obligée de se défendre en apportant les preuves au tribunal. Mais l'argumenation d'Irving fut démolie par Richard Evans et d'autres éminents historiens. Le jugement eut un effet dévastateur sur la réputation d'Irving et a clairement dénoncé sa prétention d'être un historien légitime. Le juge condamna Irving, il fut répudié par les historiens traditionnels et fut emprisonné en Autriche en 2006 pour déni de l'Holocauste.

Mais l'histoire ne s'est pas arrêtée là. Aujourd'hui Irving continue d'écrire et de donner des conférences sur les mêmes sujets, bien que de manière plus secrète. Il fait toujours des déclarations similaires et ses défenseurs le considèrent comme une figure héroïque qui a survécu aux tentatives de l'établishment dirigé par les Juifs de le réduire au silence. Bref, rien n'a vraiment changé. Le négationnisme est toujours vivant et ses partisans trouvent de nouveaux adeptes. En termes juridiques et académiques, Lipstadt connut une victoire absolue, mais sur le long terme elle échoua à faire disparaître le négationnisme ou même à taire Irving.

Pire, si cette affaire servit de leçons aux négationnistes qui seront dorénavant beaucoup plus discrets, cela n'a pas empêché le développement des groupes radicaux pro-nazis et la montée de la xénophobie en Europe et ailleurs.

Il y a heureusement une leçon salutaire : dans les sociétés démocratiques en tout cas, le dénialisme ne peut pas être combattu légalement, on ne peut rien publier sur le sujet ni par le biais de la démystification ou par des tentatives de discréditer ses partisans. Pourquoi ? Parce que dans l'esprit des démystificateurs, reconnaître l'existence du dénialisme serait un triomphe en soi qu'on ne peut pas leur accorder. Au cœur du dénialisme se trouve l'argument selon lequel la vérité a été effacée par ses ennemis. Continuer à exister serait donc un acte héroïque, une victoire pour les dénégateurs défendant leur pseudo-vérité.

Bien sûr, les négationnistes veulent une victoire plus complète, à savoir que les théories scientifiques et l'Histoire tels qu'on les enseigne soient marginalisés dans les milieux universitaires et politiques. À défaut, la victoire du déni le plus modeste ressemble à un triomphe même sans victoire totale. Chaque jour où le sujet est évoqué est un bon jour comme chaque jour où un parent ne fait pas vacciner son enfant est une bonne journée. Mais ce n'est pas avec ce genre de mentalité que notre société évoluera dans le bon sens !

Inversement, ceux qui s'opposent au dénégateurs ont rarement le temps ou l'envie d'argumenter sur ces "foutaises" que certains considèrent comme une perte de temps qu'ils peuvent consacrer à des activités plus utiles. Alors que le changement climatique se trouve aujourd'hui à un point de non-retour, que les survivants de l'Holocauste sont presque tous décédés et ne peuvent plus témoigner, que les maladies virales se trransforment en pandémies, les démystificateurs se font plus rares alors que leur tache est urgente et tous les jours plus difficile. De plus, la panique s'installe chez les gens sains d'esprit et la colère monte chez ceux qui luttent contre les dénégateurs.

Aspects psychologiques du dénégateur

Une approche plus efficace du déni est l'autocritique. Le point de départ est de se demander pourquoi l'éducation a-t-elle échouée ? Pourquoi les démystificateurs ne parviennent-ils pas à arrêter la progression des dénégateurs ?

Ces questions sont souvent le résultat d'une sorte de désespoir. Les militants luttant contre le réchauffement du climat déplorent qu'à mesure que la tâche devient plus urgente, les climato-sceptiques deviennent plus nombreux (même si les formes varient entre l'opposition active et le support passif).

Mais peu importe le sujet, car il semble que rien ne fonctionne pour faire entendre raison aux dénégateurs ou plus généralement aux personnes dans le déni, comme si elles étaient endocrinées ou incapables de reconnaître qu'elles ont été trompées et se sont fourvoyées en croyant des pseudo-vérités sans trop réfléchir. On peut assimuler ce comportement à un trouble mental ou un trouble du comportement car les patients souffrant de ces maladies présentent exactement les mêmes symptômes ou réactions mais pour des raisons différentes.

L'obstination avec laquelle certaines personnes réfutent des notions validées est attestée en sciences sociales et en neurosciences. Les êtres humains sont dotés de raison qui leur permet d'argumenter sur base de preuves et d'arguments. Mais il y a une différence entre la recherche pré-conscience de la confirmation d'une idée existante - ce vers quoi nous tendons tous dans une certaine mesure - et la tentative délibérée de  rechercher la vérité ultime, comme le font les dénégateurs. Le dénégateur ajoute des "couches de protections" supplémentaires afin de renforcer et défendre son opinion dans le but inavoué mais bien connu des psychologues d'éviter toute exposition. Ce comportement défensif rend certainement tout changement de mentalités plus difficile du chef des dénégateurs qu'un changement de point de vue du reste de l'humanité la plus obstinée.

Il existe plusieurs types de dénégateurs : entre le sceptique passif et le dénégateur contribuant à développer une école d'érudits en passant par celui qui doute de son scepticisme. Mais tous ont en commun un type particulier de désir : celui d'éprouver du plaisir à supporter une théorie fausse.

L'empathie chez les dénégateurs est une émotion essentielle. Le dénégateur n'est pas idiot ou ignorant et généralement ce n'est pas un cas pathologique relevant de la psychiatrie. Sa réaction n'est pas non plus une forme de mensonge. Bien entendu, les dénégateurs peuvent être des idiots patentés ou des imbéciles sans aucune culture, mais il en va de même pour toute la population. Les dénégateurs se différencient de la moyenne de la population par le fait qu'ils vivent une situation désespérée. En effet, le dénialisme est un phénomène réactionnaire moderne apparut suite aux nombreuses découvertes scientifiques. La théorie de l'évolution par exemple ne convient pas à ceux qui prennent littéralement le récit biblique. Cette vérité scientifique contredit leur croyance qui généralement leur fut inculquée dès la prime enfance telle un endocrinement. Parvenues à l'âge adulte et peu importe leur niveau d'éducation, malgré des preuves formelles ces personnes refuseront de reconnaître leur erreur, ce qui serait dans.leur esprit un signe de faiblesse et de manque d'esprit critique, ce qu'ils refusent d'admettre évidemment puisqu'ils sont dans le déni.

Le dénégateur réagit aussi suite au consensus moral qui émergea depuis que le sens critique et l'éthique ont prouvé leur efficacité pour départager deux idées. Dans le monde Antique, il était possible de glorifier un génocide pour l'honneur d'une cité ou d'un empereur. Dans le monde moderne, les massacres, les famines, les catastrophes naturelles et autres pandémies ne peuvent plus être légitimés publiquement. Pourtant, une bonne partie de la population veut continuer à pratiquer ce que ses semblables ont toujours fait : assouvir ses désirs. Nous volons, calomnions, détruisons, spolions, assassinons avec parfois le support de l'État, notamment dans les dictatures. Dans ces conditions, les personnes concernées refusent de voir la réalité en face afin de soi-disant préserver leur ignorance et leur foi indiscutable (en réalité, certaines connaissent la situation réelle mais refusent d'y croire). Donc, si elles ne sont pas autorisées à se comporter ainsi dans le monde moderne, elles sont forcées de mentir et de prétendre que le reste du monde ne veut pas ce qu'elles désirent.

Mais dans ce contexte, le déni ne suffit pas. Comme une tentative désespérée de détourner l'attention vers quelque chose d'inhabituel, le déni est toujours vulnérable au moindre défi. Le déni est à l'image d'un sophiste croyant en ses illusions dont l'argumentation peut être réfutée par de simples arguments mettant en évidence l'incohérence du discours et le manque de preuves.

Le dénialisme est en partie une réponse à la vulnérabilité du déni. Être dans le déni, c'est savoir jusqu'à un certain point. Être un dénégateur de la presse par exemple, c'est ne jamais parvenir à tout savoir sur un sujet et même souvent à se méprendre sur son propre savoir. Le déni est une tentative temporaire d'éviter d'affronter le défi et la reconnaissance publique. C'est suggérer qu'il n'y a rien à reconnaître. Alors que le déni est au moins soumis à la possibilité d'une confrontation avec la réalité, le dénialisme est rarement compromis face à la vérité.

La tragédie pour les dénégateurs est qu'ils approuvent a priori des arguments falacieux sans aucune analyse et esprit critique. Les négationnistes qui ont tenté de nier l'Holocauste ont cru pouvoir sensibiliser le public en prétendant que si ce génocide avait eu lieu, la population s'y serait opposée. Le point de vue des climato-sceptiques repose sur une reconnaissance implicite similaire : si un changement climatique d'origine anthropique se produisait, nous aurions fait quelque chose pour l'éviter. De plus, une partie des dénégateurs sont eux-mêmes consciemment ou inconsciemment manipulés par d'autres dénégateurs.

Le travail du dénégateur n'est donc pas seulement difficile - celui de trouver les moyens de discréditer des tonnes de preuves est un travail de longue haleine - mais également de supprimer l'expression des désirs de chacun. Les dénégateurss sont piégés dans des modes de raisonnements archaïques car ils ont peu d'options pour atteindre leurs objectifs.

Le dénialisme et les techniques associées font souvent référence à une "guerre contre la science". C'est un malentendu compréhensible mais profond. Certes, le déni et les autres formes de pseudo-érudition ne suivent pas les méthodologies scientifiques classiques. Le négationnisme représente une perversion de la méthode scientifique et la pseudoscience qu'elle produit repose sur des hypothèses erronées. Le dénialisme vise à remplacer un type de science par un autre mais il n'est pas possible de remplacer la Science elle-même. En fait, le déni est un hommage au prestige de la Science et de l'érudition typique du monde moderne. Face au succès de la Science, les dénégateurs ne peuvent être que désespérer car leur combat est perdu d'avance.

Bien que le déni ressemble à une attaque post-moderne contre la vérité, le dénégateur est investi des notions d'objectivité scientifique comme n'importe quel positiviste amateur. Même ceux qui supportent des théories alternatives à la science occidentale peuvent exploiter une réthorique moderne pour essayer de valider leur pseudo théorie. Par exemple, les personnes opposées aux vaccins tentent de valider leur critique de la médecine occidentale par des techniques appliquées par la médecine occidentale. Dans ce contexte, la réthorique des dénégateurs ressemble à une guerre à mort qui porte le manteau de la Science. Mais ce n'est bien sûr qu'une apparence trompeuse cachant une enveloppe vide de sens.

Le terme "science de la malbouffe" ("junk science") fut appliqué aux climato-sceptiques. En effet, la science traditionnelle peut également être dogmatique et ne pas reconnaître ses propres limites. Si par exemple l'argument du réchauffement climatique est instrumentalisé par le monde politique et devient une idéologie, alors la science risque d'affronter l'objectivité absolue; il y a un risque de passer sous silence des questions désagréables où l'idée de la vérité absolue, libre des intérêts humains, est insaisissable. Or les intérêts humains sont rarement voire jamais séparés de la manière dont nous interprétons le monde. En effet, les philosophes des sciences ont montré que les idées modernes sur la connaissance scientifique désintéressée ont tissé des liens inextricables entre la connaissance et les intérêts humains. Comme on le dit souvent, la population préfère une vérité qu'elle comprend mais fausse à la sticte vérité qui dérange et dans laquelle elle ne se retrouve pas, préférant ainsi la pseudo-connaissance facile et accessible à tous à la véritable connaissance mais complexe et inaccessible au plus grand nombre. C'est notamment ainsi que la population européenne connut les Âges Sombres au Moyen-Âge (VI-VIIIe siècles) du fait que les gens étaient endocrinés autour de dogmes religieux chimériques et qu'au XXe siècle encore l'idéologie du régime communiste a maintenu la population dans l'ignorance et la misère.

Il n'est pas évident qu'il existe un moyen pour convaincre les dénégateurs qu'ils se sont trompés et se fourvoyent. Un climato-sceptique par exemple n'est pas un écologiste ou un environnementaliste; un négationniste ne va jamais commémorer l'Holocauste; un anti-vaxer n'est pas un activiste du SIDA et n'a aucune idée de l'intérêt de la médecine occidentale dans la lutte contre la maladie, etc. Si les dénégateurs arrêtaient de tout nier, on ne peut pas certifier que nous aurions pour autant une base éthique commune sur laquelle nous pourrions fonder notre sagesse.

Ceci dit le déni n'est pas un obstacle à la reconnaissance d'une base morale commune. En revanche, c'est un obstacle à la reconnaissance des différences morales. La fin du dénialisme est donc une perspective inquiétante car elle impliquerait directement ces différences morales. Nous devons donc commencer par nous préparer à cette éventualité, celle que le dénialisme commence à s'effondrer et pas dans le bon sens.

Le discours post-dénialiste

En politique, l'attitude du président Donald Trump est un exemple typique de dénégateur très dangereux en raison de son influence. Une fois de plus, le 6 novembre 2012, Trump envoya un tweet sur le changement climatique, déclarant : "Le concept de réchauffement climatique a été créé par les Chinois pour rendre la fabrication U.S. non compétitive." À l'époque, cela ressemblait juste à un autre exemple de boutade ou plus exactement de déni après celui du changement climatique attribué à la Droite américaine. Après tout, l'administration Bush, jr avait fait le moins possible pour lutter contre le changement climatique et de nombreux Républicains de premier plan se sont battus pour réfuter les preuves scientifiques. Cette fois-ci, quelque chose d'autre s'est produit : le tweet était un présage du nouveau type de discours post-dénialiste (soulignons qu'entre 2011 et 2015, Trump envoya 115 tweets réfutant le réchauffement du climat).

La revendication de Trump n'est pas une revendication similaire à celle des dénégateurs du réchauffement planétaire. C'est en fait une version confuse de l'argument habituel des Républicains prétextant que les lois internationales sur le climat affaiblissaient l'économie américaine au profit de la Chine. Comme la plupart de ses discours, Trump lança ce nième tweet sans trop réfléchir. Or, ce n'est pas ainsi que fonctionne le dénialisme. Les dénégateurs travaillent généralement des décennies pour produire, souvent contre vents et marées, des simulacres d'études bien élaborées qui, pour le moins, ne se distinguent pas de la réalité. Ils ont affiné les techniques savantes alternatives afin de soulever le doute sur les vérités les plus solides. Ainsi, sachant que presque personne ne va refaire les études pour vérifier leur exactitude, on est quasiment certains que si 10 études disent "blanc" et 10 études alternatives et présentées comme telles disent "noir", les études alternatives vont soulever le doute dans l'esprit des lecteurs et peut être même chez les autorités les moins critiques en charge de ce problème.

Trump est un exemple de dénégateur passif de la vérité scientifique reposant sur la sécurité que procure le fait de savoir que des générations de dénégateurs ont déjà créé des doutes dans l'esprit d'un certain public, la plupart du temps très mal informé. Toutes les personnes qui apprécient Trump sont favorables au déni, ce qu'on appelle le post-dénialisme. Sachant cela, si le dénialisme est minutieusement réfléchi, le post-dénialisme devient instinctif. Alors que le dénialisme est structuré et discipliné, le post-dénialisme est anarchique.

Internet joue un rôle important dans l'affaiblissement de l'autodiscipline des dénégateurs. L'absence de modération dans les médias en ligne repousse le déni jusqu'à ce qu'il commence à s'effondrer. La nouvelle génération de dénégateurs ne crée pas de nouvelles alternatives aux orthodoxies, mais elle élimine l'idée même d'orthodoxie. Le travail collectif et institutionnel de construction d'un rempart contre le consensus scientifique cède la place à une sorte de parcours libre accessible à tous.

Un exemple de cette attitude est le "9/11 Truth Movement" (mouvement sur la vérité du 11 septembre 2011) ou le "Reopen911". Étant donné que les attaques eurent lieu dans un pays très connecté, le dénialisme n'a jamais abouti à une institutionnalisation et à une orthodoxie comme le firent les dénégateurs avant l'invention d'Internet. Ceux qui croient que "l’histoire officielle" des attentats du 11 septembre 2011 était un mensonge d'État peuvent également croire que le gouvernement américain avait anticipé les attaques mais laissa faire, que les Juifs ou le Mossad étaient derrière ces attentats, que des forces occultes du "Nouvel Ordre Mondial" étaient derrière ces attentats ou un cocktail de toutes ces hypothèses évidemment jamais confirmées. Ils peuvent aussi croire que les tours jumelles furent détruites par des démolitions contrôlées et qu'aucun avion n'a pas percuté les tours, qu'il n'y avait pas de plancher dans les tours ou qu'il n'y avait pas de passagers dans les avions. Bref, ils peuvent inventer des histoires farfelues, il y aura toujours quelqu'un pour y croire !

Le post-dénialisme représente une libération des désirs réprimés qui conduit au dénialisme. Bien qu'elle repose toujours sur le déni d'une vérité établie, ses méthodes visent un désir plus profond : reconstruire la vérité elle-même, refaire le monde, libérer le pouvoir de réorganisation de la réalité en estampillant leur marque sur la planète. Ce qui compte dans le post-dénialisme ce n'est pas tant de créer une alternative scientifique crédible que de se donner l'autorisation générale de voir le monde comme bon leur semble.

Si le post-dénialisme n'a pas encore de remplaçant, certains de ses praticiens remettent en question leur style à une époque post-moderne. Cela est particulièrement évident auprès des groupes raciste d'Extrême droite où la domination du négationnisme commence à s'éroder.

Le dénialiste Mark Weber, directeur de l'Institut de Revue Historique (Institute for Historical Review) conclut dans un article publié en 2009 que certains négateurs de l'Holocauste se sont même rétractés, exprimant leur frustration à l'égard du mouvement et reconnaissant que nombre de ses affirmations sont tout simplement acceptables, comme le fit en 2016 Eric Hunt, auparavant producteur de vidéos en ligne niant l'Holocauste. Toutefois, ces reconnaissances ne signifient pas que l'antisémitisme recule. Weber traite les échecs du négationnisme comme la conséquence du pouvoir néfaste des Juifs : il reconnaît qu'un million de Juifs sont morts pendant la Seconde guerre mondiale mais il ne reconnaît pas que les Juifs furent exterminés dans les chambres à gaz à Auschwitz.

Ceux qui étaient auparavant "forcés" de nier l'Holocauste se rendent compte qu'il serait possible de célébrer publiquement le génocide pour une fois de plus se délecter du meilleur de l'antisémitisme. L'examen minutieux des mouvements d'Extrême droite entre 2017 et 2018 permit de découvrir des déclarations qui ne furent jamais publiées ou uniquement connues à huis clos. En août 2017 par exemple, un dirigeant du KKK déclara à un journaliste : "Nous avons tué 6 millions de Juifs la dernière fois. Onze millions d'immigrés ne sont rien." Un article publié par le "Daily Stormer" avant le rassemblement des nationalistes blancs à Charlottesville le même mois s'est terminé ainsi : "Prochain arrêt : Charlottesville, VA. Dernier arrêt : Auschwitz." Le "Daily Stormer" compte parmi ces publications en ligne de l'Extrême droite renaissante misant sur une agile exubérance pour concilier le dénialisme, le post-dénialisme et la haine ouverte des étrangers, utilisant l'humour pour voguer d'un concept à l'autre. Mais il n'y a aucun doute sur la destination finale de ce webzine. Andrew Anglin qui dirige ce webzine propose à ses contributeurs un guide de style : "Les non-endoctrinés ne doivent pas être capables de dire si nous plaisantons ou pas. Il faut également prendre conscience des moqueries des stéréotypes racistes haineux. Je pense généralement à cela comme à un humour auto-dévalorisant - je suis un raciste qui se moque des stéréotypes de racistes, parce que je ne me prends pas au sérieux. C'est évidemment un stratagème et en fait je veux des chambres à gaz."

Tous les dénégateurs ne peuvent pas assouvir leurs désirs. Dans certains domaines, la volonté de réprimer le désir reste forte. Nous ne sommes heureusement pas encore au stade où un négociateur du GIEC pourrait déclarer : "Les îles basses du Pacifique seront submergées, des millions de personnes souffriront du changement climatique d'origine anthropique, mais nous devons préserver notre mode de vie basé sur le carbone, quel qu'en soit le prix." Les anti-vaxers ne sont pas prêts à affirmer que même si les vaccins ne provoquent pas l'autisme, la mort des enfants suite à des maladies que l'on pourrait éviter est un mal nécessaire si nous voulons nous libérer des griffes de "Big Pharma" !

Cependant, il est probable que les dénégateurs traditionnels seront de plus en plus influencés par le milieu post-dénialiste émergent. Après tout, quelle société pétrolière financée par l'industrie du pétrole ne travaille pas sur l'élaboration d'un document politique suggérant que les populations d'ours blancs ne déclinent pas sans avoir recours à des mensonges à la Trump ?

En guise de conclusion

La possibilité d'un changement de comportement des dénégateurs en ce troisième millénaire signifie qu'il n'est plus possible d'éviter un certain nombre de problèmes déconcertants : comment par exemple répondre aux personnes qui ont des désirs et des mœurs radicalement différents des nôtres ? Comment répondre aux personnes qui aiment ou sont indifférentes au génocide, à la souffrance de millions de personnes, à la vénalité et à la cupidité ? Comment répondre à des personnes égoïstes, racistes, sexistes, sans éthique et sans scrupules ?

Il est difficile de dire si les climato-sceptiques aspirent secrètement au chaos et à la souffrance qu'entraîne le réchauffement planétaire, s'ils sont simplement indifférents à ce phénomène ou s'ils aspirent désespérément à ce que ce ne soit pas le cas mais sont submergés par le désir de garder les choses en l'état. De même, il est difficile de dire si les négationnistes préparent le terrain pour un autre génocide ou veulent préserver une image immaculée de la bonté des Nazis et du mal des Juifs. Il est tout aussi difficile de dire si les anti-vaxers du SIDA travaillent pour empêcher les Africains d'avoir accès aux antirétroviraux afin qu'ils gagnent eux-mêmes le combat de la vie contre la mort, ou s'ils sont en mission pour les préserver des maux de l'Occident.

Si le nouveau royaume du post-dénialisme connecté - les internautes dans le déni consultant les discours dénialistes en ligne - tend à se répandre en prenant exemple sur l'attitude de Trump, nous saurons enfin où nous en sommes; au lieu de courir après les ombres, nous pourrons observer les choix moraux auxquels nous sommes confrontés.

Face à la montée du dénialisme, peut-être avons-nous mis notre incrédulité trop longtemps à l'épreuve et ignoré les signaux d'alerte, ce qui est également une forme de déni ! Mais au moins nous en avons conscience et prenons la mesure du risque.

La libre expression des désirs ne nous permet pas d'être les témoins de notre époque et de faire face à des questions très difficiles du genre : qui sommes-nous en tant qu'espèce ? Avons-nous tous - à part les sociopathes - une base morale commune ? Comment traitons-nous les personnes dont les désirs sont radicalement différents des nôtres ? Si nous ne sommes peut-être pas en mesure de relever le défi que représentent ces nouvelles révélations, cela pourrait ouvrir la voie à une politique faite d'illusions et de mascarade morales où différentes visions de ce que doit être l'être humain peuvent être librement discutées. Cela pourrait être une base plus solide pour relancer un certain espoir de progrès pour l'humanité, fondé non pas sur des illusions de ce que nous aimerions être, mais sur un compte rendu objectif de ce que nous sommes.

Pour plus d'informations

En français

En sciences, votre meilleure conseillère est la surprise, Julia Galef, Slate, 2015

Déni, négation et dénégation : aspects psychopathologiques et cas cliniques, Marina Litinetskaia, Annales Médico-psychologiques, 2013

Le dénialisme scientifique (ou négationnisme de la science), par Alan Vonlanthen, Podcast, 2011

La montée du dénialisme, Revue Médicale Suisse, 2009

Vaccination contre la rougeole et "dénialisme scientifique", InfoVac, 2009

Chronologie du négationnisme, USHMM

En anglais

Scientists Say They've Found The Driver of False Beliefs, And It's Not a Lack of Intelligence, ScienceAlert (extrait de "Open Mind", 2018).

Creationism and conspiracism share a common teleological bias, Pascal Wagner-Egger et al., Current Biology, 2018

How climate scepticism turned into something more dangerous, The Guardian, 2017

"Denial: The Unspeakable Truth", Keith Kahn-Harris, Notting Hill Editions, 2018

This Former NASA Engineer Has Debunked Pretty Much Every Online UFO Sighting, Science Alert, 2017

Are antivaxers “holding science hostage”?, David Gorski, 2018.

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