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L'accident de Tchernobyl

Document http://www.progettohumus.it/

Les leçons de Tchernobyl (IV)

Des dirigeants irresponsables

Au moment de l'accident qui, rappelons-le eut lieu le samedi matin 26 avril 1986 à 1h23 locale comme l'indique l'image de la caméra présentée à droite, le responsable de l'exploitation de la centrale de Tchernobyl dormait tranquillement chez lui, ayant confié la centrale à son contremaître en chef. Il s'était désintéressé du test pourtant crucial qui devait être réalisé cette nuit là. Il avait acquis ses compétences en suivant des cours par correspondance mais ne connaissait que la théorie des manuels. Il ne cessait de répéter des stéréotypes du genre "le risque d'explosion est d'une chance sur un milliard". Les mesures de sécurité concrètes lui étaient érangères.

Cet homme avait été placé à ce poste à responsabilité en dépit du bon sens, sur décision du Parti. Il fut condamné à 10 ans de travaux forcés mais fut libéré au bout de 4 ans pour dépression. Il mourut de vieillesse.

Le contremaître en chef Anatol Dyatlov reçut une dose 3.9 Sv. Il survécut à l'accident et fut condamné à 10 ans de prison mais ne passera que 4 années en réclusion. Au cours de ses interviews il déclara que cet accident ne serait jamais arrivé si les autorités russes lui avait donné les moyens d'entretenir correctement la centrale. Sans maintenance et sans avoir l'appui des autorités, il devait avouer plus tard, sans doute désabusé : "le réacteur est voué au désastre [...] il était condamné à exploser..." Tous les experts sont d'accord sur ce point. Dyatlov mourut d'une crise cardiaque en 1995.

Mais tant le directeur que le contremaître ou les techniciens de la centrale ont oublié de préciser qu'ils ont commis plus de dix erreurs techniques touchant les règles élémentaires de sécurité. Quelles que soient les excuses et notamment la pression de la hiérarchie ou l'urgence de la situation, ces règles sont justement instaurées pour garder en permanence le contrôle de la situation.

Une qualité des matériaux et un contrôle inadaptés

Après l'accident, on apprit que la chappe ou couvercle de protection biologique (UBS) qui recouvrait la partie supérieure du réacteur avait été baclé pour terminer les travaux dans les temps. Afin que les commenditaires touchent leur prime de rendement, l'entrepreneur avait notamment remplaçé avec zèle le matériel ignifugé prévu à l'origine par du matériau ordinaire. C'est le même soi-disant  "manque de temps" qui conduisit à réaliser le test fatal 3 ans... après la mise en production de la centrale !

Après l'incendie, on découvrit également que toutes les lignes de télécommunications placées notamment dans le tunnel situé sous le réacteur s'étaient tout simplement volatilisées sous la chaleur émise par le magma et la fusion du réacteur (2500°C). Dans certains locaux proche du réacteur la chaleur augmenta instantanément de 50°C malgré la protection offerte par des murs en béton épais de 1 mètre !

Le réacteur N°4 de Tchernobyl protégé par son sarcophage en 1995. Documents Progetto Humus et Greenpeace.

Impacts politiques

Cet accident qui demeure le plus grave dans l'histoire du nucléaire civil (Niveau 7 sur l'échelle INES), porta un coup fatal au régime soviétique et à la politique d'ouverture et de transparence (Perestroïka et Gladnosk) timidement négociée par le président Gorbatchev. A son tour, l'Union soviétique explosa en mille républiques en 1991. Tchernobyl révéla au monde la fragilité du pouvoir des hommes et les contradictions internes du système communiste qui est seul responsable de cet accident. En effet, les autorités avaient été averties à maintes reprises des risques qu'il y avait à ne pas assurer la maintenance du réacteur et à placer des hommes incompétents à sa direction.

Mais en politique, que ce soit en Russie ou en Occident, nous savons tous que la plupart des hommes qui nous dirigent croient toujours que leur situation personnelle ou le prestige passe devant l'intérêt des populations et que leur orgeuil est supérieur à l'avis des experts. Mais une fois de plus ce sont les hommes pistonnés placés ci et là pour cirer leurs pompes au lieu de travailler qui, bien involontairement et du fait de leur incompétence, dévoilent les carences du système. Le jour où les politiciens comprendront que cette attitude appartient à une autre époque, leur cote remontera dans les sondages de même que la qualité des services publics.

Tchernobyl a entraîné la première prise de conscience mondiale du risque nucléaire et, seul point positif de cet accident, il incita les Grandes Puissances à organiser la première conférence mondiale sur la réduction des armées nucléaires.

En effet, à l'époque de Tchernobyl le missile russe le plus puissant était le SS-18 (alias R-36) à têtes nucléaires multiples et autonomes. En service jusqu'en 2013, il avait une portée comprise entre 11200 et 16000 km selon sa charge et était capable d'emporter 10 têtes nucléaires de 0.8 MT ou une tête unique de 20 MT. L'explosion d'un seul SS-18 libère une énergie 100 fois plus élevée que celle libérée lors de l'accident Tchernobyl ! La Russie détenait 2700 missiles SS-18 ! Imaginez les conséquences de leur utilisation...

Signature du traité SORT (Treaty on Strategic Offensive Reductions) également appelé le traité de Moscou, sur la réduction des armes stratégiques offensives entre les présidents V.Putine et G.Bush Jr le 24 mai 2002. Document US Gov.

Aussi, sous l'onde de choc nucléaire qui ébranla le monde, en 1991, à l'initiative du président Ronald Reagan, le Congrès américain adopta le programme de réduction de la menace nucléaire par la coopération, le programme "Cooperative Threat Reduction" (CTR) également connu sous le nom de Loi Nunn-Lugar. Ce programme fut financé à concurrence de 1.8 milliard de dollars, dont plus de la moitié sera attribué à la Russie. Ce programme a permis immédiatement de se préoccuper de l'armement nucléaire détenu par les Etats-Unis et l'ex-Union soviétique.

Le programme CTR permit de retirer des milliers d'ogives nucléaires des territoires russes, de Biélorussie, d'Ukraine et du Kazakhstan, rendant ces pays ainsi que les Etats-Unis signataires du premier Traité de non-prolifération nucléaire, le fameux traité START (Strategic Arms Reduction Treaty) sur la réduction des armements stratégiques. Entre 1991 et 1996, environ 3400 ogives nucléaires seront ainsi rapatriées en Russie ou détruites.

Mais malgré l'application des différents traités START, SALT (Strategic Arms Limitation Talks) et autre SORT (Treaty on Strategic Offensive Reductions), le temps passant, il semble que cette sage décision ait à nouveau perdu de son intérêt.

Le traité "New START" ou START III ratifié en 2010 autorise encore le déploiement de 1550 têtes nucléaires côté Américain et autant du côté Russe. On y reviendra lorsque nous discuterons du projet Manhattan et des "leçons de la bombe".

Remise en service des réacteurs RBMK

Malgré cet accident, la centrale de Tchernobyl continua de fonctionner, au grand étonnement des Russes et des Européens. Les autorités attendront 1991 pour arrêter le réacteur N°2 et l'an 2000, soit plus de 14 ans, avant d'arrêter le réacteur N°3 ! A la demande des autorités européennes la centrale a finalement été abandonnée. Mais d'autres centrales de ce type fonctionnent toujours dans l'ancien empire soviétique, notamment en Lituanie.

Pire, depuis 2003, l'Europe en accord avec l'AIEA et Euratom est même sur le point d'accepter la construction de nouvelles centrales nucléaires en Russie dont certaines basées sur la même conception que celle de Tchernobyl ! Connaissant les risques et les problèmes de conception du réacteur RBMK, Greenpeace et la majorité des scientifiques considèrent que c'est un non-sens et même dangereux de remettre ce type de réacteur en production. Nous pouvons tous supporter leur action pour nous opposer à  la remise en service des réacteurs RBMK.

Sergeï Yankovsky, l'un des enquêteurs de Tchernobyl, avoua récemment que la CEI n'a toujours pas compris la leçon : des usines continuent à polluer la population russe disait-il, le cosmodrome de Baïkonour en fait autant, des sous-marins équipés de bombes nucléaires non armées explosent, des missiles touchent nos villes, des avions s'écrasent sur les habitations... La raison de ces accidents est toujours la même : le non respect des consignes de sécurité avec en corollaire un mépris total de la santé des populations.

En Europe occidentale, Tchernobyl a conduit tous les états équipés de centrales nucléaires à relever sérieusement le degré de sécurité de leurs installations et de revoir dans le détail l'organisation de la sécurité nucléaire, notamment les plans d'urgences locaux. Nous verrons dans un autre article que sur le terrain, si certaines dispositions ont été prises, certaines avis internationaux ne sont toujours pas pris en considération (sécurité aérienne) et on constate toujours qu'il y a des dysfonctionnements et des incidents dans les centrales. Plutôt que d'entendre les autorités nous dire "on peut toujours faire mieux", pour une fois nous aimerions les entendre dire aux sénateurs ou aux ingénieurs : "faites-le !".

Des experts de Greenpeace collectant des échantillons de terre contaminés découverts à l'extérieur des zones contrôlées d'Ukraine (et donc jugées saines) le 21 octobre 2005. Ils seront présentés aux autorités de l'AIEA dans un fût rempli de béton de 250 kg en signe de révolte contre cette agence qui tend à minimiser les faits.

L'aide internationale

Les habitants de la région de Tchernobyl et d'une bonne dizaine de villes proches seront tous relogés dans une nouvelle ville bâtie à leur intention à quelques centaines de kilomètres de là. En compensation, le Gouvernement de Moscou leur offrit une voiture et 120 euros d'indemnité par mois, histoire de calmer leurs revendications. Mais tous ne l'entendent pas ainsi. Aujourd'hui encore, le maire de la ville et le Président d'Ukraine, Viktor Youchtchenko se battent afin que les 336000 victimes obtiennent de meilleures indemnités.

En 1991, l'OMS créa le Programme International sur les Effets Sanitaires de l'Accident de Tchernobyl (IPHECA). Depuis cette date, l'OMS a acheté et fourni pour plus de 16 millions de dollars de médicaments, d'équipments médicaux et d'accessoires au Bélarus, à la Russie et à l'Ukraine. L'AIEA elle-même a apporté son assistance technique en achetant des moyens de surveillance de l'environnement et des produits agricoles et participa à des projets de réhabiliation pour un budjet supérieur à 15 millions de dollars. Mais que représentent ces montants ? A peine 92$ par victime ! De qui se moque-t-on.... Greenpeace en tout cas a choisi son camp et se bat auprès des victimes contre le laisser-aller de l'AIEA notamment.

Après son limogeage en 1996, Gorbatchev fonda la "Croix Verte" pour aider tous les habitants Russes souffrant des séquelles de la radioactivité. Aujourd'hui Gorbatchev est un anti-nucléaire convaincu qui ne souhaite même pas à son pire ennemi ce qui est arrivé aux habitants de Tchernobyl.

Le point de vue de l'AIEA

A propos de l'accident de Tchernobyl, Kofi Annan, secrétaire général de l'ONU, écrivait en avril 2000 : "Il y a deux raisons complémentaires pour lesquelles cette tragédie ne doit pas être oubliée. La première, si nous oublions Tchernobyl nous augmentons le risque qu'il se produise plus de désastres technologiques et environnementaux à l'avenir. La seconde, plus de 7 millions d'êtres humains n'ont pas le luxe d'oublier. Ils souffrent encore, tous les jours, des conséquences de ce qui s'est produit il y a 14 ans. En effet, l'héritage de Tchernobyl sera avec nous, et avec nos descendants, pour les générations à venir".

Svetlana Alexiyevich, écrivain Bélarus écrivait également : "Nous ne possédons pas encore l'imagination, les analogies, les mots ou les expériences pour qualifier la catastrophe de Tchernobyl".

Dans l'avant-propos du rapport TORCH sur lequel nous reviendrons, Rebecca Harms, Parlementaire européenne du mouvement des Verts et l'Alliance Libre Européenne (Greens/EFA) qui avait commendité cette étude nous rappelle qu'en août 1986, quatre mois après l'accident de Tchernobyl, Morris Rosen, responsable de la Division de la Sécurité Nucléaire auprès de l'Agence Internationale de l'Energie Atomique (AIEA) faisait cette déclaration : "Même s'il y avait un accident de type Tchernobyl chaque année, je continuerais encore à considérer l'énergie nucléaire comme un intéressant type de production d'énergie".(Le Monde, 28 août 1986).

Le siège de l'AIEA à Vienne.

Rebecca Harms commenta ces propos on ne peut plus criminels et injurieux pour toutes les victimes : "Après la gigantesque explosion [équivalente à 75t de TNT] et 10 jours de violents incendies qui libérèrent deux cent fois plus de radionucléides dans l'atmosphère que les explosions atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, l'officier en chef de la sécurité nucléaire auprès de l'AIEA considérait qu'une répétition annuelle d'une telle catastrophe comme une hypothèse acceptable. Cet homme était le personnage le plus puissant de l'AIEA en matière de sécurité nucléaire entre 1981 et 1996, époque à laquelle il se retira en tant qu'Assistant Directeur Général pour la Sécurité Nucléaire. Stupéfiant".

Harms de poursuivre : "La déclaration post-Tchernobyl de Rosen porte une lumière particulière sur l'ordre de mission de l'AIEA qui stipule que cette agence : "développe les normes de sécurité nucléaire et, sur base de ces règles, organise la réalisation et la préservation des hauts niveaux de sécurité dans le secteur nucléaire ainsi que la protection de la santé humaine et de l'environnement contre les rayonnements ionisants". Effrayant". Effectivement, si Tchernobyl fait partie de la norme que se fixe l'AIEA et ses membres pour la sureté nucléaire, l'exploitation de ce type d'énergie à de quoi nous donner des frissons et mieux vaut arrêter tout de suite !

"En septembre 2005" poursuit Harms, "lorsque l'AIEA publia deux rapports sur les effets environnementaux (coordonnés par l'AIEA) et les impacts sanitaires (coordonnés par l'OMS) de l'accident de Tchernobyl, de nombreux personnes et des ONG eurent des doutes sur les intentions de l'agence et le contenu de ces rapports. 

L'AIEA n'est pas neutre. Son principal rôle, tel qu'il est précisé sur son site web, est de "promouvoir des technologies nucléaires sans danger, sûre et pacifiques". Que l'AIEA travaille en coopération avec l'OMS n'est pas une coïncidence. Un accord signé en 1959 entre les deux organisations stipule : "Chaque fois qu'une organisation propose d'entreprendre un programme ou une activité sur un sujet envers lequel l'autre organisation a ou pourrait avoir un intérêt substantiel, la première partie devra consulter l'autre afin d'ajuster la question par un accord mutuel". Le terme est bien choisi : "ajuster la question"

En d'autres termes, l'AIEA et l'OMS s'entendent pour ne pas entraver ni critiquer leurs politiques mutuelles, notamment en ce qui concerne le nucléaire. Cette attitude très peu scientifique et amorale visant avant tout à préserver les relations entre ces deux organisations est difficilement compatible avec la protection de la santé et de l'environnement et les droits élémentaires de chacun à vivre tels qu'ils sont inscrits dans la Convention des Droits de l'Homme. Cela revient à dire, "si nos usines de l'AIEA libèrent un nuage radioactif et tue des civils, vous à l'OMS, ne vous en mêlez pas et ignorez le problème, nous savons que cela fait partie des risques et peut se reproduire tous les ans" !

La colère de Rebecca Harms est renforcée par la remarque du médecin suisse Michel Fernex :  "les conséquences sont évidentes : "Cet accord explique pourquoi le plan d'action de l'OMS pour Tchernobyl, l'IPHECA (International Programme on the Health Effects of the Chernobyl Accident), lancé seulement 5 ans après la catastrophe a été conçu par l'AIEA. Il explique pour quelles raisons les comptes-rendus de la conférence de Tchernobyl de l'OMS (Genève 1995) ne furent jamais publiés, et pourquoi le rapport interagence de l'ONU sur Tchernobyl publié le 6 février 2002 indique encore, malgré les preuves, que Tchernobyl causa 32 morts, 200 irradiés et 2000 cancers de la thyroïde (uniquement chez des enfants et des adolescents), ceux qui figurent dans les rapports de l'AIEA et de l'UNSCEAR (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation) et pas ceux publiés par l'OMS et l'OCHA (United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs).

Le 5 septembre 2005 un communiqué de presse de l'AIEA intitulé "Tcherbobyl : La véritable échelle de l'accident" déclarait : "Un total de quatre mille personnes pourraient avoir péri suite à l'exposition aux radiations au cours de l'accident survenu à la centrale nucléaire de Tchernobyl il y a environ 20 ans, conclut une équipe internationale de 100 scientifiques".

La déclaration de l'AIEA fut largement démentie par les média internationaux et créa un tollé général parmi les experts indépendants et les organisations environnementales qui considérèrent la dépêche comme une scandaleuse minimisation de la véritable ampleur de la catastrophe. Toutefois précise Harms, "une solide critique scientifique manquait. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de commander une analyse indépendante des rapports de l'IAEA/OMS afin de clarifier les bases scientifiques de leurs commentaires. Les résultats de cette étude ont constitué "The Other Report On Chernobyl ", plus connu sous le nom de rapport TORCH", une analyse très documentée de 91 pages accessible à tout public. Ce rapport nous apprend notamment que l'accident de Tchernobyl fit des centaines de milliers de victimes, des dizaines de milliers d'handicapés et contamina des millions de personnes y compris en Europe de l'Ouest.

Une fois de plus ce rapport confirme qu'une agence gouvernementale - et cette fois une agence internationale - nous a menti et nous cache la vérité sur les accidents nucléaires, et que 20 ans après les événements l'AIEA persiste dans son hypocrisie pour protéger le secteur nucléaire ! Mais ce n'est pas tout. Les Etats membres de l'AIEA suivant scrupuleusement sa politique et certains experts scientifiques auprès des ministères étant des représentants officiels de l'OMS, faut-il en conclure que leur point de vue est tout aussi partisan ? A vous d'établir ou nous le lien entre les parties et leurs intérêts, mais à être juge et partie, on peut difficilement rester impartial, n'est-ce pas.

Les victimes

En Ukraine et en Bélarus

Les experts de l'ONU estiment officiellement que l'accident de Tchernobyl fit entre 4 et 22000 morts, selon qu'ils sont pour ou contre le nucléaire sans doute. Ainsi que nous venons de l'expliquer, l'AIEA prétend que 4000 liquidateurs ont succombés aux radiations. L'OMS supporte (évidemment) cette étude mais dénombre à peine 9000 victimes de cancers liés à Tchernobyl. 

Carte établie en 1996 de la contamination radioactive par le césium-137 dans la région de Tchernobyl. Document U.Texas Libraries.

Les chiffres publiés en 2005 sont controversés et furent démentis non seulement par les scientifiques mais par les politiciens et les principaux acteurs de cette catastrophe. C'est ainsi que de nos jours, Youri Andreev, Président de l'Association des Liquidateurs de Tchernobyl vit dans la nouvelle cité où les survivants ont été relogés. Il a lui-même été contaminé. Il constate que des gens meurent chaque jour autour de lui ! Il estime le nombre de victimes à plusieurs dizaines de milliers. L'Académie des Sciences soviétique confirme ce fait et estime le nombre de victimes à 93000 morts ! Nous sommes loin des chiffres officiels de l'AIEA et de l'OMS ! Qui nous cache la vérité ? Une fois de plus les instances publiques !

Autre indice que la contamination a touché des dizaines de milliers de personnes, on estime que 60 % du nuage radioactif (d'une activité dépassant 40 kBq/m2) retomba sur le Bélarus comme indiqué sur la cartre présentée à gauche. Aujourd'hui, près de deux millions de Bélarus parmi lesquels 500000 enfants - les personnes les plus sensibles - vivent encore dans les territoires contaminés et se nourrissent de produits contaminés, y compris le lait maternel que les jeunes mamans donnent à leur bébé. Cette population constitue malgré elle une source de données qui ne ment pas.

Selon l'institut Bélarus indépendant BELRAD, dans les territoires contaminés, 90 % des enfants ont un taux de césium supérieur à 20 Bq/kg et 80 % dépassent 50 Bq/kg. Or il faut savoir qu'au-delà de 50 Bq/kg, on observe les premières maladies chez les enfants. Les Bélarus n'échappent à cette dure loi : les enfants ont un rythme cardiaque anormal, des cataractes, une fatigue chronique ou des infections souvent associées à des cancers et/ou des malformations.

Selon les pédiatres et notamment le responsable de l'hôpital de Kiev, le Dr Igor Komisarenko qui dut ouvrir en 1995 une section spéciale pour traiter les enfants victimes de Tchernobyl, il n'est pas rare de trouver chez les enfants des valeurs situées entre 200 et 400 Bq/kg, soit 10 fois la concentration tolérable (un homme de 70 kg est radioactif et émet naturellement 10000 Bq) ! A Narovlya, un enfant présentait même une concentration de Césium-137 de 7000 Bq/kg ! Suite à cet accident, plus de 11000 personnes furent traitées pour des cancers de la thyroïde, dont 1800 à Tchernobyl et leur nombre ne cesse d'augmenter.

A lire : The Chernobyl catastrophe consequences in the Republic of Belarus

E.F. Konoplya et I.V. Rolevich, 1996

Contamination des aliments en Bélarus (1997)

Aliment (cru)

Césium-137

Gras de porc

0.8 Bq/kg

Lait UHT

4.4 Bq/l

Pommes

10 Bq/kg

Lait de ferme

25.9 Bq/l

Tourbe de chauffage

132 Bq/kg

Miel

280 Bq/kg

Plat cuisiné (champignons+ gras de porc)

830 Bq/kg

Valeurs indiquées à ±20 % près. A comparer avec le tableau de la page 6. Le facteur de transfert de l'aliment cru à l'animal ou à l'homme est, dans le cas du césium, de l'ordre de 0.05 Bq/kg par Bq/jour (et de 2 kg/jour pour un adulte). En première approximation, on peut donc diviser par 10 ou par 20 les valeurs relevées dans les aliments crus contaminés pour pouvoir les comparer avec le seuil de 600 Bq/kg fixé par le Conseil de l'Europe pour les aliments ingérés.

Source : Belrad. Mesures effectuées en Bélarus en décembre 1997 par l'ACRO pour le compte du LASAR

L’explosion entraîna la mort directe de quelque 12500 personnes en l’espace de 10 ans tandis qu’environ 4 millions de personnes, civiles et militaires furent impliquées dans la catastrophe à des degrés divers (sans parler des 7 millions d'habitants d'Ukraine et de Bélarus) dont 70000 furent frappés d'invalidité !

Côté européen, les victimes de cancer estiment que l'accident de Tchernobyl et leur maladie n'est pas une coïncidence comme le concluent les scientifiques sur des bases épidémiologiques que tous les experts jugent très difficiles à réaliser.

Sur base des statistiques nationales bélarus qui prédisent jusqu'à 270000 cancers et 93000 morts provoqués par Tchernobyl, les experts de Greenpeace ont donc demandé à l'OMS de reviser sa copie car ils estiment que les conséquences de l'explosion de Tchernobyl pourraient provoquer dans les prochaines années entre 200 et 250000 cancers et tuer près de 100000 personnes. En 2006, Greenpeace considérait les données de l'ONU sur Tchernobyl "comme une grossière simplification de l'ampleur réelle de la souffrance humaine".

En Europe de l'ouest

Même en Europe, l'augmentation du nombre de malades est évidente depuis 1990. Malheureusement, en France notamment, le Gouvernement refuse de les associer à Tchernobyl sur de soi-disant bases épidémiologiques. On en reparlera. Mais il faut savoir qu'en Corse par exemple, auparavant les médecins voyaient arriver dans leur cabinet un malade de la thyroïde par mois environ, aujourd'hui ils en voient tous les jours avec des pathologies identiques à celles des malades de Tchernobyl... Quel politicien oserait encore dire que c'est le fait du hasard ?

Intensité de la contamination dans les pays européens. Document extrait du rapport TORCH, Greens/ALE, 2006.

Pendant plus de 10 ans les études épidémiologiques, toxicologiques et radiologiques suivant l'accident de Tchernobyl ont brillé par leur absence. Heureusement, aujourd'hui les analyses effectuées par des experts indépendants commencent à circuler. Ainsi, en 2008, dans la presse médicale scientifique on comptait près 3000 articles sur Tchernobyl et 79000 citations dans Google Scholar. En 2013, on dénombrait 125000 articles.

Le rapport TORCH par exemple publié en avril 2006 par les Verts et l'Alliance Libre Européenne estimait que le nuage radioactif aurait contaminé 12000 Italiens et 3500 Belges. La situation était pire en France où la dose collective était 2 à 5 fois supérieure à celle de la Belgique tandis que l'Allemagne de l'ouest reçut une dose collective au moins 30 fois supérieure à celle de la Belgique.

Ces chiffres sont toutefois critiqués car les seuils à risque varient d'un expert à l'autre. Quoiqu'il en soit, cela confirme que nos autorités nous ont menti et auraient dû prendre des mesures préventives beaucoup plus rapidement et informer leur population beaucoup plus tôt.

Aujourd'hui en Europe, à 1600 ou 2000 km de Tchernobyl, les médecins constatent que les cancers et les perturbations du métabolisme ne se sont déclarées qu'au bout de 10 voire 20 ans après l'accident nucléaire. De ce fait, le lien de cause à effet est difficile à établir. 

Il n'empêche que les malades européens présumés victimes du fallout ont commencé à se manifester depuis la fin des années 1990 et leur nombre pourrait doubler dans les années à venir.

Selon une étude (résumé en française) portant sur les conséquences du fallout de Tchernobyl sur les cancers en Europe publiée en 2006 par le Centre International de Recherche sur le Cancer (IARC), aujourd'hui on ne peut pas encore mesurer les conséquences sanitaires de l'accident. Mais en se fondant sur des modèles de prédiction de risques élaborés à partir d’études faites sur d’autres populations exposées aux rayonnements, des tendances ont été observées.

Selon la Dr Elisabeth Cardis, Chef du Groupe Rayonnements à l'IARC, "D’ici à 2065 (c’est-à-dire au cours des quatre-vingts années suivant l’accident), les prédictions tirées de ces modèles indiquent qu’environ 16000 cas de cancer de la thyroïde et 25000 cas d’autres cancers pourraient être dus aux rayonnements liés à l’accident, et qu’environ 16000 décès pourraient survenir à la suite de ces cancers".

Enfin, en 2006 en France par exemple, selon l'IRSN la radioactivité de l'air était inférieure à l'émission moyenne naturelle (10 mSv en 2006 contre 2.4 mSv) et fut encore 10 fois plus faible en 2010. Aujourd'hui, le risque est devenu négligeable pour la population. Précisons toutefois que si la radioactivité de l'air est tout à fait normale, elle demeure élevée dans certains aliments, notamment dans les champignons sauvages et le gibier vivant dans l'est de la France, en Corse ainsi qu'en Ardenne (B). On y reviendra.

Etat du sarcophage

Le sarcophage de la centrale de Tchernobyl constitué de plaques d'acier et de béton fut installé assez rapidement sur les fondations de l'ancienne structure du réacteur N°4 mais dont la stabilité était inconnue. Comme tout prototype construit à la hâte, le sarcophage ne résiste pas à l'action de la radioactivité, il se désagrège, il fuit, de la poussière radioactive s'échappe par les ouvertures et de l'eau s'infiltre dans les ruines, créant une dangereuse "soupe" radioactive. Comme si cela ne suffisait pas, par endroit le sol est instable et le sarcophage risque à tout moment de s'effondrer. Un peu plus bas, sous le bouclier biologique inférieur (LBS) se trouve la masse d'uranium fondu qui reste menaçant pour les générations futures.

Schéma des installations du réacteur N°4 de la centrale de Tchernobyl avant et après l'accident. Documents Der Spiegel adaptés par l'auteur.

Selon les experts qui participent actuellement à l'élaboration du second sarcophage, il resterait au fond des ruines de la centrale 96% du stock du combustible nucléaire d'avant l'accident, soit 192 tonnes d'uranium d'une radioactivité de 7 x 1017 Bq et environ 1 tonne de plutonium radioactif. Quand on sait que 1 microgramme d'uranium peut intoxiquer 100 millions de personnes, avec une demi-vie de 245000 ans, il a des régions de Russie où la vie ne reviendra jamais.

Après l'explosion et l'incendie, l'essentiel du combustible qui s'était transformé en un "magma" radioactif s'est solidifié, formant une matière constituée d'un mélange d'uranium fondu, de béton, de 30 tonnes de poussière radioactive et de 2000 tonnes de combustible.

L'Ukraine n'a pas les moyens financiers pour construire un nouveau sarcophage. C'est donc à la communauté internationale qu'incombe cet ouvrage, des consortiums tels que la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), Risk & Decision Science Group (RDS) ou l'IRSN

Construction d'une arche de confinement

Pour éviter tout risque de contamination, un nouveau sarcophage en forme d'arche devait recouvrir le premier ouvrage en 2010. Mais les travaux ont pris 12 ans de retard. La nouvelle enceinte de confinement hémisphérique aux allures d'abri antiatomique mesurera 257 m sur 150 m et culminera à 110 m de hauteur afin de recouvrir totalement le premier sarcophage hermétiquement. Il faudra ensuite retirer les 200 kg d'uranium et de matière radioactive résiduelle.

En 2006, la BERD avait déjà reçu 800 millions d'euros de la part de 29 gouvernements pour mener à bien cette entreprise, des donateurs majoritairement européens et américains. Depuis, le coût de cette entreprise a été réévalué à 1.5 milliard d'euros et la construction de l'enceinte a pris 2 ans de retard. Entre-temps, le premier sarcophage a présenté des signes d'inquiétudes. Début 2013, une partie du toit et des murs en béton du bâtiment des turbines jouxtant le réacteur se sont effondrés. Selon Vladimir Tchouprov, de Greenpeace-Russie, bien qu'il ne contienne aucune matière radioactive, ce bâtiment est contaminé et des particules radioactives peuvent s'en échapper et représente un danger de contamination à des dizaines de kilomètres à la ronde.

Mais contrairement à l'avis de Greenpeace, la direction de la centrale de Tchernobyl se veut rassurante : "Nous avons réalisé de 2004 à 2008 un gros projet de stabilisation du sarcophage existant. Tous les éléments instables ont été renforcés et, selon les conclusions d'experts, il tiendra au moins jusqu'en 2023". En 2011, selon cette dépèche, on pensait que le second sarcophage serait achevé en 2015. En théorie l'abri aurait pu être construit dans les temps mais vu les coûts de cette entreprise, la politique s'en est mêlée et l'Ukraine joua des coudes avec les autres partenaires pour tirer profit de cette manne d'argent qui s'offrait à elle. Finalement, ce chantier pharaonique fut achevé en décembre 2016.

A lire : Chernobyl: Capping a Catastrophe, The New York Times, 2014

Enceinte de Confinement du Sarcophage de Tchernobyl

Dossier de Presse de Bouygues/Vinci, 2007

A gauche, le sarcophage recouvrant le réacteur N°4 de la centrale de Tchernobyl tel qu'il était à la fin des années 1990. Ce sarcophage préserve en théorie le monde extérieur de la radioactivité mais cet abri est percé et se dégrade, libérant dans l'air des poussières présentant une activité supérieure à 300 mSv/h et largement supérieure à l'intérieur du sarcophage. Au centre, schéma de l'arche de confinement qui devait être achevée en 2017. Elle sera bien sûr fermée hermétiquement. Les deux bâtiments situés à gauche (en noir, partie Nord-Ouest du complexe) serviront à la fragmentation et la décontamination des déchets, celui de droite (en noir, partie sud-ouest du complexe) abritera le hall des turbines du réacteur N°4. A droite, l'état de sa construction en 2014. Cette arche est un abri antiatomique mobile mesurant 257x150 m et culminant à 110 m de hauteur constitué de 36000 tonnes d'acier. Documents SCK-CEN, BERD adapté par l'auteur et William Daniels/The New York Times.

Ce sarcophage plus grand qu'un stade de football est mobile et constitué de 36000 tonnes d'acier. Il devrait protéger le site de l'eau et de la poussière durant 100 ans ou aussi longtemps qu'il faudra pour que le gouvernement ukrainien construise un édifice permanent pour stocker les 200 tonnes d'uranium et de plutonium restant dans les ruines et dont la demi-vie est de plusieurs centaines de milliers d'années. Ce sarcophage abrite trois bâtiments annexes qui permettront de transformer les matières contaminées (fragmentation, décontamination et un hall pour les turbines) comme illustré ci-dessus à droite.

Aujourd'hui, la région de Tchernobyl est contrôlée par les autorités mais est libre d'accès. La centrale se visite jusqu'à 500 m du complexe où le taux de radiation impose encore une protection. Toute la région de Tchernobyl restera contaminée durant plus de 48000 ans, autant dire pour l'éternité.

Plus de 12000 véhicules contaminés y compris des navires et des dizaines d'hélicoptères, sans parler des bâtiments et des déchets de toute sorte ont été abandonnés un peu partout et se dégradent lentement. Avec Tchernobyl, les gouvernements donnent un bien triste exemple de notre incapacité à nous gérer aux générations futures ! Espérons qu'ils en tirent au moins la leçon, mais on peut en douter face aux impératifs économiques et aux pressions politiques.

La France défend le nucléaire coûte que coûte...

Suite à l'accident de Tchernobyl, l'Europe a subit de plein fouet les effets du nuage radiotoxique. Si la plupart des pays ont reconnu et enregistré le passage du nuage radioactif et ses conséquences, la France s'est violemment opposée aux conclusions des scientifiques russes.

Pour de scandaleuses raisons politiques et économiques que nous expliquerons, le gouvernement français de Jacques Chirac sous la présidence de François Mitterrand n'a pas voulut informer sa population des risques qu'elle encourait dans les jours qui suivirent l'accident. Aujourd'hui des centaines de victimes contaminées par le nuage radioactif demandent des comptes et poursuivent l'Etat français en justice.

Voyons les éléments clés de ce dossier aussi lourd qu'une chappe de plomb. Qu'il serve de leçon à tous les acteurs du secteur nucléaire et aiguise le sens critique et l'éthique des plus jeunes lecteurs qui, demain, dirigerons le pays ou ses industries.

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