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La Bible face à la critique historique

Une représentation peu commune, celle de Satan dans sa gloire originelle. Aquarelle et encre réalisée par William Blake vers 1805 et exposée à la Tate Gallery de Londres.

L'invention de Satan et de l'Enfer (I)

On a parfois tendance à croire que le diable fut créé dans le livre de la Genèse avec le Serpent symbole des "forces du Mal" cher à l'Église. En réalité, il ne s'agit que l'un des multiples visages du "diable" que les fidèles judéo-chrétiens confondent avec Satan, l'ange déchu, Lucifer, le démon, Belzébuth ou encore Méphistophélès. En fait, tous ces noms sont synonymes mais ils n'ont pas été inventé à la même époque ni utilisés par les mêmes traditions.

Définitions

Etymologiquement parlant, "satan" est un mot d'origine hébraïque dérivé de la racine "stn" mais dont la traduction a toujours posé problème. On le traduit généralement par le mot "adversaire" ou le verbe "accuser" voire "trahir" si on le relie à la racine sémitique "sth". C'est le mot relatif à l'esprit maléfique le plus utilisé dans la Bible.

Dans un article publié en 2002, Daniel E. Gershenson, spécialiste de la philosophe grecque antique, propose que "Satan" proviendrait d'une déformation du nom grec "Titan" signifiant "celui qui habite les cieux". Pour rappel, les Titans sont des divinités primordiales géantes, fils d'Ouranos et de Gaïa qui ont précédé les douze dieux de l'Olympe dont le fameux Zeus. Comme le rapporte le poète grec Hésiode dans sa "Théogonie", la mythologique grecque évoque le combat entre Zeus et les Titans menés par Cronos, ce qu'on appelle la Titanomachie. Platon fut le premier philosophe à s'en inspirer pour faire une distinction en les idées (les concepts) et la tentation. 

C'est à cette époque que naquit la représentation du démon, mot d'origine grecque (diamon) signifiant "puissance divine" et qu'on appela par la suite le "génie" qui pouvait être bon ou mauvais. Cet esprit présidait à la destinée des hommes et de la communauté. Le concept de démon fut surtout utilisé par les Chrétiens du Moyen-Âge qui l'ont développé à travers la représentation du dieu Hermès (Mercure chez les Romains) qui est à la fois le messager des dieux et le dieu des voleurs.

Les Nymphes et Satyre (Pan). Peinture réalisée en 1873 par William Bouguereau.

C'est le fils d'Hermès, Pan (celui de la flutte de Pan), qui transmit au diable ses 5 attributs les plus reconnaissables : les cornes, le bouc, les sabots, les pattes velues et l'odeur pestilentielle. Notons que Pan qui est le dieu de la Nature, protecteur des bergers et des troupeaux, est généralement représenté sous une forme diabolique voire chimérique avec un buste d'homme portant des cornes et un bouc et des jambes et des pattes de bouc, parfois en compagnie de nymphes comme on le voit à gauche ou de satyres.

Quant au mot "diable", il provient du latin "diabolus" dérivé du grec "diabolos" signifiant "celui qui désunit" ou "celui qui détruit" pour caractériser un esprit malveillant. Que ce soit Satan, Pan ou le diable, tous ces démons sont associés à la séduction et donc également à la sexualité et ses perversions.

Le sens de "satan" ou du "diable" est très étendu car il représente le Mal au sens large. Ainsi, que ce soit à l'époque perse, du second Temple ou au Moyen-Âge (mais le sens n'a pas disparu) outre le personnage maléfique, il qualifiait également tout individu enclin à des comportements jugés anormaux par la société (l'autorité religieuse), s'adonnant à des pratiques magiques, secrètes, à la sorcellerie, etc., ou opposées aux codes éthiques traditionnels comme l'amour, la vérité, les bonnes moeurs, etc. Autrement dit, au Moyen-Âge par exemple, pratiquement n'importe qui croyant en la magie noire, blasphémant ou ayant un comportement jugé inadéquat pouvait se voir condamner à la prison ou à mort pour pratique satanique ou être considéré comme possédé ou démoniaque par l'autorité religieuse et soumis à l'Inquisition avant d'être brûlé vif sur le bûcher.

Si nous devions résumer toute l'histoire de Satan, nous pourrions dire qu'il est apparu en tant que membre de la cour céleste à l'époque perse, c'est-à-dire au VIe siècle avant notre ère. Bien qu'on retrouve ce concept un peu partout dans la Bible, rappelons que la plupart des livres bibliques furent complétés et achevés après le retour de la troisième déportation à Babylone (cf . le retour en terre d'Israël). On y reviendra en détails dans les articles consacrés aux auteurs du Pentateuque et à la datation des livres de l'Ancien Testament.

Voyons brièvement l'évolution du concept du diable ou de Satan dans les différentes traditions.

Satan d'une tradition à l'autre

Dans le judaïsme, la doctrine repose sur deux types de lois : la Loi écrite (Torah Shebeltav ou simplement la Torah) transmise par Dieu à Moïse et la Loi orale (Torah Shebe'al Pe) transmise par la tradition et représentée par les écrits rabbiniques de la Mishna ainsi que les Talmuds (Talmud de Jérusalem et Talmud de Babylone).

Belzébuth imaginé par Andrew. Mais ce diable anthropomorphe pourrait tout aussi bien s'appeler Satan, Méphistophélès ou prendre l'aspect de n'importe quel personnage démoniaque.

La Torah (le Pentateuque) qui constitue le coeur du judaïsme et comprend les écrits les plus anciens n'évoque qu'à deux reprises des êtres célestes déchus mais ils ne sont jamais associés à Satan. Ces êtres éternels appelées "Grigori" furent envoyés par Yahvé pour surveiller les hommes mais séduits par "les filles des hommes, [ils les] prirent pour femme" dont ils eurent des fils qui devinrent "des hommes forts et de renom" appelés "nephilim" (Genèse 6:4 et Nombres 13:33) qu'on traduit généralement par "fils de Dieu" ou "ceux qui sont tombés" (la racine "nphl" signifiant "tomber" et la terminaison "im" étant un pluriel). Par cette faute, Dieu les condamna à mourir : "Mon esprit ne jugera plus l'homme pour ses fautes, car l'homme est fait de chair, et ses jours seront de cent vingt ans" (Genèse 6:3). Bien que Dieu regretta ensuite d'avoir créé l'homme et voulut les tuer tous, "Noé trouva grâce aux yeux de YHWH" (Genèse 6:8). Nous connaissons la suite.

Bien que les sources documentaires soient incomplètes et non identifiées, on suppose qu'il s'agit de contes mythologiques d'origine païenne probablement d'origine mésopotamienne. A peu de choses près, nous verrons que le christianisme a également exploité ce concept de héros surhumain mais ce n'est pas ce passage qui inspira les auteurs chrétiens mais plutôt les livres des Prophètes qui évoquent clairement les anges déchus, notamment Isaïe et Ézéchiel.

Dans la Torah, Satan n'est pas (encore) un personnage mais une fonction (satan) dont le but est d'éprouver l'authenticité de la foi quand il participe à l'assemblée des anges (livre de Job). Satan est évoqué dans de nombreux livres de la Bible hébraïque, généralement sous forme nominative (un nom commun ou un nom propre d'un personnage indéfini ou comme un ange déchu) mais également sous la forme d'un verbe. Ainsi, Satan est mentionné dans le livre des Nombres (vv.22:22 et 22:32), le premier livre des Chroniques (1 Chr 21:1), le livre de Zacharie (vv.3.1), le livre de Job (ch.1 et 2), le livre d'Isaïe (vv. 14:12-15), le livre d'Ézéchiel (vv. 28:14) et les Psaumes (vv.38, 71, 109). Si à certaines occasions il personnifie le côté négatif et la colère de Yahvé (1 Chr 21:1), en général il est difficile de dire s'il se situe au même niveau ou en-dessous de Yahvé mais en tous cas il semble aussi puissant que lui à la différence que Satan se place du "côté obscur" et ne pardonne jamais.

Les écrits rabbiniques de la Mishna qui transcrivent les traditions orales mentionnent rarement satan, que ce soit le nom commun ou le nom propre, car c'est une force démoniaque. En revanche, les Talmuds (V-IVe siècle avant notre) l'évoquent plus fréquemment sous la forme d'un être satanique.

En fait, dans la Torah Yahvé est un dieu exclusif qui ne partage pas son trône et certainement pas avec un alter ego maléfique : le personnage du diable n'existe donc pas. En revanche, il existe l'idée ou l'esprit du mal et de la tentation appelée "satan".

Les sources rabbiniques identifient Satan avec le Serpent du jardin d'Eden (Sanhédrin 29a) et le tiennent aussi responsable de l'idolâtrie du Veau d'or (Shabbat 99a), de même que de la faute de David avec Bethsabée, l'épouse hittite de Salomon (Sangédrin 107a). Satan est également cité pour avoir porté des accusations contre les Enfants d'Israël (Roch Hachana 16b).

Ensuite durant la période du second Temple, inspiré par la culture perse et le zoroastrisme et tout au long de l'époque hellénistique, le nom commun "satan" se transforme graduellement en "démon" comme dans le livre des Jubilés (vv.23:29) et le texte pseudépigraphique de l'Apocalypse de Moïse (vv.17:1). Il porte également des noms propres comme "Azazel" dans le livre d'Enoch (vv. 8:1-2), "Asmodée" dans le livre de Tobie ou encore "Belial" dans certains rouleaux de la mer Morte.

A voir : Les représentations du diable, Pinterest

Trois formes diaboliques. A gauche, "Saint Augustin et le diable" peint par Michael Pacher vers 1435. Au centre, Saint George terrassant le dragon réalisé par un peintre inconnu vers 1480-1490. Cette peinture à l'huile est exposée au Toledo Museum of Art. A droite, tous les attributs du diable sont réunis dans ce portrait démoniaque. Document Wallpaper Up.

Plus tard, les Évangélistes utilisèrent le nom propre Satan pour qualifier une personne démoniaque ou sous l'emprise d'un esprit maléfique comme l'évoque Matthieu lors de la tentation de Jésus dans le désert : "Vade retro satanas" signifiant "Arrière Satan" (Matthieu 4:10) que les chrétiens ont repris jusqu'à la caricature. A la même époque, les Pharisiens ont associé "Satan" à "Baal-Zébub" que les chrétiens ont renommé "Belzébuth" qu'on retrouve dans les Évangiles et des récits plus récents.

Dans la tradition chrétienne, Satan est également un ange déchu qui fut banni du Paradis pour s'être rebellé contre Dieu. Satan a généralement l'aspect d'une créature anthropomorphe affublée ou non d'ailes, de cornes, d'une queue, de sabots, d'une fourche et portant des griffes et des canines animales quand elle n'a pas d'appendices supplémentaires. Au Moyen-Âge, à l'occasion il fut représenté sous la forme d'un diable vert ailé puis d'un dragon symbolisant à la fois Satan et le feu de l'Enfer. Saint Michel et Saint George furent souvent dépeints en train de terrasser le dragon symbolisant le triomphe de l'esprit bienveillant divin sur l'esprit maléfique du diable. Encore aujourd'hui, la plupart des villes chrétiennes portant le nom de Saint-George et quelques autres ont illustré leurs armoiries avec le combat de Saint George (Villeneuve-Saint-George, Moscou, Reggio Calabria, etc.).

Comme le rappelle l'auteur et bibliste dominicain Philippe Henne[1], auteur du livre "Saint Jérôme" (2009), alors qu'il traduisait la "Septante" et le Tanakh vers 408 de notre ère, Saint Jérôme devait traduire le nom hébreu HYLL (Hêylêl) utilisé par Isaïe (vv.14:12-15) et qu'on retrouve dans les rouleaux de la mer Morte sous la forme HYLYL. Sachant que ce mot provenait de la racine "Hâlal" signifiant "briller" ou "vouloir briller" ou encore "porteur de lumière", Saint Jérôme eut la bonne idée de le traduire par le néologiste "Lucifer". Mais il aurait pu l'appeler "l'ange de Lumière" ou même Satan par référence à l'ange déchu.

Ensuite, c'est au Moyen-Âge (XIVe et XVe siècle) qu'on associa "Satan" au "sabbat des sorcières" avec tous les abus et persécutions que cela entraîna à leur encontre.

Illustrations du "Paradis Perdu" de John Milton (1667). A gauche, le palais de Satan à Pandémonium, capitale de l'Enfer. Il s'agit d'une peinture à l'huile sur toile (128x184 cm) réalisée par John Martin en 1841. Elle est exposée au musée du Louvre. A droite, Satan président le Conseil des démons dans son palais de Pandémonium. Gravure de Gustave Doré (1832-1883) réalisée en 1874.

Finalement, c'est au XVIe siècle dans le conte allemand "Faust" que Johann von Goethe inventa le personnage de "Méphistophélès", l'un des sept princes et second démon de l'Enfer, serviteur de Lucifer qui rendit visite au docteur Faust qui s'opposa à l'autorité divine. Par la suite, ce personnage diabolique évolua encore jusqu'à inspirer de nombreux auteurs contemporains sous la forme de superhéros plus ou moins maléfiques ou coopératifs.

Notons que c'est le poète John Milton, auteur du "Paradis Perdu" (1667) qui inventa Pandémonium, la capitale de l'Enfer où Satan érigea un immense palais dans lequel il tient le Conseil des démons. Selon John Martin (1789-1854) qui illustra le poème de Milton, comme on le voit ci-dessus ce palais présente plusieurs étages soulignés par des enfilades de colonnes doriques surmontées d'un architrave doré et d'imposants pilastres décorés de frises.

Enfin, rappelons que le nombre 666 est associé à Satan. L'origine de cette association se trouve dans un verset de l'Apocalypse de Jean qui précise à propos de la bête "Puis je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des noms de blasphème [...] C'est ici la sagesse. Que celui qui a de l'intelligence calcule le nombre de la bête. Car c'est un nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six" (Apocalypse 13:1 et 13:13).

Aux origines de l'Enfer

La Bible évoque très peu l'Enfer et pratiquement jamais en relation directe avec le personnage de Satan ou du diable (cf. par exemple les paroles de Jésus dans Matthieu 25:4). Les auteurs utilisent généralement le mot hébreu "sheol" (dont il existe plusieurs orthographes) qui remonte à la Torah et désignait le lieu de séjour des morts sans distinction d'ordre morale comme sa traduction moderne. A de rares occasions, les auteurs utilisaient le mot grec " haïdês" de la Septante par référence au dieu grec de la mort (Hadès en français). En fait, que ce soit dans l'Ancien ou le Nouveau Testament, les auteurs préfèrent l'évoquer par des périphrases comme le "séjour des morts" ou le "feu éternel".

Quand il faut nommer l'Enfer, selon les versions de la Bible, les traducteurs utilisent les termes "sépulcre", "tombe", "fosse" ou encore "géhenne" par référence à sa racine grecque ("géenna"), réservant le mot "enfer" aux traductions modernes

"La Porte de l'Enfer" existe ! Il s'agit du cratère artificiel de Darvaza situé dans le désert du Kara-Kum, à environ 260 km au nord de Ashgabatau au Turkménistan. En cherchant du gaz naturel, en 1971 des prospecteurs soviétiques ont créé involontairement ce cratère d'environ 100 mètres de diamètre suite à l'effondrement de leur puits dans une poche de gaz. Craignant qu'il soit toxique et ne pouvant pas extraire le gaz pour des raisons techniques, les géologues ont préféré l'enflammer pensant que le feu s'éteindrait au bout de quelques jours. En fait, il contient surtout du méthane sous haute pression et le feu ne s'est jamais éteint. Un phénomène similaire mais bien plus modeste existe au lieu-dit "Baba Gurgur" (le père des flammes) en Arabie Saoudite où du pétrole brûle depuis 1839.

Si de l'avis général des traducteurs et exégètes modernes le terme "enfer" n'est ni heureux ni satisfaisant, c'est en raison de ce qu'il évoque aujourd'hui. Dans le "Dictionnaire historique de la langue française" on apprend que le mot enfer est dérivé de l'adjectif latin classique "infernus" signifiant "du bas", "d'une région inférieure". A l'origine, le mot "enfer" n'avait donc aucun rapport avec le feu, les affres ou les tourments, mais désignait simplement un lieu situé en dessous, inférieur et par extension tout objet situé en dessous d'un autre (par exemple un réceptacle qui recueille une filtration, etc.). Si pour Cicéron (106-43 avant notre ère) "infernus" signifie "inférieur", pour Virgile (70-19 avant notre ère) c'est déjà le synonyme de l'Enfer.

De la Géhenne à l'Enfer

Quant à l'allusion au "feu de l'enfer" par lequel l'Église menace les infidèles depuis de nombreux siècles, il provient aussi de l'interprétation erronée des mots géenna et haïdês.

La Géhenne qu'évoque notamment Jésus (cf. Marc 9:47-48) trouve son origine dans le mot hébraïque "Gaï ben Hinnom" qui signifie la "vallée des fils de Hinnom" mais qu'on appelait généralement "Gaï Hinnom". Cette forme raccourcie fut translitéralisée en grec par le mot "ge henna" (ou géenna) qui donna en français la "Géhenne".

La vallée de Hinnom que l'on voit ci-dessous s'étend juste au sud du mont Sion, au sud et au sud-ouest de la vieille ville de Jérusalem et correspond aujourd'hui au Wadi Rababi. C'est devenu un bel espace vert appelé le parc de Zurich.

La "vallée de ben Hinnom" est mentionnée pour la première fois dans le Livre de Josué (Josué 15:8) dont la rédaction commença au début de la période dynastique (mais sur base d'une tradition orale antérieure) où les auteurs fixent la limite entre le territoire des tribus des fils de Juda et de Benjamin.

A voir : Carte de la vallée de Hinnom (la Géhenne), Google Maps

La vallée de Gaï ben Hinnom (des fils de Hinnom ou la Géhenne en français) qui s'étend au sud et au sud-ouest de la vieille ville de Jérusalem. Aujourd'hui, cet endroit est devenu le parc de Zurich. Documents Galyn Wiemers et Bible Walks.

Depuis l'époque du roi Salomon, Gaï Hinnom ou la Géhenne est synonyme d'idolâtrie, de dépotoir et de souffrances. En effet, le lieu fut associé aux rituels païens idolâtres des moabites et des ammonites et des infanticides à l'époque de Jérémie (Jérémie 7:30-34). Puis, sous le roi Josias, pour effacer sa destination païenne infâme, la vallée servit de dépotoir et de lieu de réclusion des lépreux et autres pestiférés. Du temps de Jésus, la vallée de Hinnom servait toujours de décharge publique et on y jetait encore les cadavres des criminels. Un feu y était constamment entretenu pour détruire les ordures et éviter toute prolifération des germes. Aujourd'hui s'est un parc arboré qui devient plus sec vers l'ouest.

Aussi, au fil du temps, dans la culture juive la vallée de Hinnom fut considérée comme le lieu de passage et de purification des âmes. Les penseurs grecs et ensuite les Chrétiens en feront le symbole de l'Enfer. Notons qu'à l'inverse de ce que prétend l'Église, pour Jésus la Géhenne symbolise la mort éternelle et non les souffrances d'une torture éternelle. On y reviendra à propos de la vie éternelle.

Des croyances païennes au christianisme

Selon les archéologues et experts orientalistes, le concept de l'Enfer situé dans les entrailles de la terre était déjà connu dans les cultures babylonienne et assyrienne il y a environ 2000 ans avant notre ère. Selon Morris Jastrow, auteur du livre "The Religion of Babylonia and Assyria", l'Enfer ou "le monde inférieur est à l'intérieur de la terre, rejoignant l'Apsu (l'océan souterrain sumérien); cet intérieur est décrit comme un lieu plein d'horreurs présidé par des dieux et des démons d'une grande force et fiers." (version numérisée, 1898, p581).

La notions chrétienne du feu de l'Enfer remonte aux croyances égyptiennes. Bien que les textes sacrés égyptiens (cf. "Le Livre des Morts") n'enseignent pas que les suppliciés brûlaient éternellement, ils évoquent un "autre monde" et des "brasiers" réservés aux "morts-errants". On évoque également ce concept dans le "Livre de l'Amdouat", une sorte de guide de voyage du monde égyptien de l'au-delà écrit en 1375 avant notre ère qui évoque des fosses flamboyantes et un brasier duquel "vous ne pouvez pas vous échapper, ni vous enfuir" (F.Schuler, 2005, p182).

Pour être complet, on peut également citer le bouddhisme qui dès le VIe siècle avant notre ère enseigne l'existence de pas moins de seize Enfers dont huit brûlants et huit glacés. Cette multiplication des lieux et déités s'explique par le fait que le bouddhisme a intégré des doctrines locales pour faciliter la transition des populations autochtones vers les concepts bouddhistes.

Ensuite, c'est l'historien juif romanisé Flavius Josèphe (c.37/38-100) qui rapporte dans "La Guerre des Juifs" rédigé vers 75-79 que chez les Esséniens "c'est une croyance bien affermie chez eux que le corps est corruptible et la matière qui le compose inconsistante" et ajoute : "D'accord avec les fils des Grecs [...], les âmes impures, au contraire, ils les relèguent dans un abîme ténébreux et agité par les tempêtes, foisonnant d'éternelles souffrances" (Livre II, 8, §11, aussi en version papier).

Au deuxième siècle de notre ère, le concept est entretenu par les premiers chrétiens, en particulier dans "L'Apocalypse de Pierre", un apocryphe de Saint Pierre dans lequel il décrit ce qui deviennent les Justes mais également les supplices réservés aux êtres punis : "Il y avait en dessous d'eux un feu brûlant qui les châtiait [...] D'autres, hommes et femmes, brûlaient jusqu'à mi-corps et, jetés en un lieu obscur, étaient fouettés par de mauvais esprits et dévorés aux entrailles par des vers qui ne connaissaient pas le sommeil." (version numérisée, Adolphe Lods, éd. Ernest Leroux, 1893, p 87 et 89).

Plus tard, en Occident c'est le philosophe grec Plutarque (c.45-125) qui développa le thème de l'Enfer où les damnés "subissaient des châtiments déshonorants et douloureux et imploraient [...] pitié en sanglotant." (Plutarque - Oeuvres morales, t.VII-2, 1974, p170).

L'évêque Théophile d'Antioche (décédé vers 183) confirma cette idée en citant "la Sibylle, la prophétesse des Grecs et des autres nations", qui prophétisa les châtiments réservé aux idolâtres : "C'est pourquoi le feu dévorant est venu sur vous ; vous serez à jamais brûlé par les flammes." ("Trois livres à Autolycus", II, XXXVI, p25; lire aussi la traduction de J.Sender, Cerf, 1948, p126).

Il va sans dire que tout au long du Moyen-Âge et même durant la Renaissance apparemment éclairée et jusqu'au XXe siècle, les blasphémateurs et autres hérétiques servaient de prétexte à l'Église et aux très chrétiens rois et reines pour perpétrer des actes de violence sinon des assassinats au nom de Dieu. Ce fut par exemple le cas sous Marie Ire alias Marie Tudor, reine d'Angleterre (1553-1558), surnommée "Bloody Mary" (Marie la Sanglante) pour avoir fait périr plus de 280 protestants dissidents sur le bûcher, qui aurait déclaré : "Comme les âmes des hérétiques doivent brûler éternellement en enfer dans l'autre monde, il n'y a rien de plus approprié en ce qui me concerne que d'imiter la vengeance divine en les brûlant sur la terre". Toutefois, ce retour en grâce auprès du Pape fut annulé après sa mort en 1558 par sa demi-sœur Élisabeth Ire, ouvrant la voie à un schisme entre les deux Églises qui ne s'est jamais résorbé. On y reviendra.

Toutefois, évolution des mentalités oblige, ce sont les Protestants réunis au sein de la Commission de la doctrine de l'Église d'Angleterre (DCCE) qui furent les premiers à déclarer en 1995 que "L'enfer, ce n'est pas les tourments éternels, mais le choix ultime et irrévocable de ce qui s'oppose si entièrement et si absolument à Dieu que la seule issue en est la non-existence totale." (cf. "Mystery of Salvation", DCCE, 1995).

Aujourd'hui, comme nous l'avons évoqué plus haut, le sens donné à l'Enfer est celui mis en scène par Dante Alighieri dans la "Divine Comédie" (1555) et John Milton dans son "Paradis Perdu" (1667) où on retrouve les notions de Lucifer, du Purgatoire, du Paradis et bien sûr les dieux grecs et quantité de personnages mythologiques (Ariane, Styx, Ulysse, le Minotaure, les Harpies, etc) voire même historiques comme Cléopâtre. Malheureusement, cette référence chrétienne n'a plus rien à voir avec le sens originel de l'Enfer même si tous les religions s'accordent pour le définir comme un lieu de purification spirituelle avant le grandiose apothéose final, quel que soit le nom qu'on lui donne.

Enfin, si la Bible évoque l'Enfer c'est parce qu'à l'opposé se trouve le Paradis et la promesse d'une vie éternelle telle que l'enseigna Jésus bien que le concept ne soit pas son monopole. On y reviendra en détail dans l'article initulé La vie éternelle ou l'Enfer où l'on confrontera également les Chrétiens au texte de la Bible qui ne correspond pas tout à fait à ce que prétend l'Église catholique.

Par Xtern.

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[1] Philippe Henne, Saint Jérôme, Le Cerf, 2009, p282.


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