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Mars, le dieu de la guerre

Des explications confuses (VI)

A la fin du XIXeme siècle, Lowell rappelait aux lecteurs que la vie végétale existait sur Mars. A partir de l'équinoxe disait-il, une bande verte se dessine à partir de l'équateur martien et se propage vers les régions polaires à la vitesse de 75 à 80 km par jour. Dans son esprit il s'agissait d'"une onde végétale" qui ne pouvait démarrer qu'après l'arrivée de l'eau suite à la fusion des calottes polaires. Les courbes de visibilité des canaux montraient précisément ces apparences : "les canaux sont donc des bandes de végétation alimentées par l'eau provenant des calottes polaires et nous savons que leur action ne s'arrête pas à l'équateur, mais le dépasse dans l'autre hémisphère" [...] Mais il devait reconnaître que l'absence de toute masse liquide importante était l'indice que l'eau était très rare sur la planète. Dès lors "La faune ne peut survivre qu'en utilisant ce qui reste le mieux possible et, pour y arriver, elle doit y consacrer ses meilleurs efforts [...] Les canaux prouvent donc une intelligence constructive et de plus amples recherches confirment la théorie de leur artificialité".

L'étude scientifique de Mars à proprement dit débuta au tournant du siècle dernier. De 1903 à 1923, l'abbé français Théophile Moreux[9], fondateur de l'Observatoire de Bourges, procéda à une longue série d'observations de la planète Rouge. Fondant principalement ses travaux sur les études de Lowell, il analysa rigoureusement ces arguments. Aucun ne résista à sa critique, au point que l'abbé Moreux concluait ainsi le chapitre qu'il consacra à Lowell, sans faire de commentaire, comme s'il s'agissait d'un postulat résumant les idées de l'astronome : "Mars, sans les Martiens, est inexplicable. L'artificialité des canaux, au contraire, explique tout : donc les Martiens existent et la planète, quoique mourante, nourrit encore des êtres intelligents". L'abbé Moreux n'était pas du tout d'accord avec les conclusions de Lowell.  

L'abbé Moreux derrière le viseur de la lunette de 160 mm avec laquelle il observa le Soleil et Mars. A gauche l'un des ouvrages qu'il écrivit, posant la question de la vie extraterrestre, Les Autres Mondes sont-ils habités ? Documents Naturaliste Amateur Ardapi.

Réanalysant chaque argument de Lowell à l'instar d'un enquêteur, l'abbé Moreux nous initie à sa méthode[10] : "Une hypothèse n'est prouvée que le jour où il est avéré qu'aucune autre ne peut s'y substituer pour expliquer les faits". Il découvrit ainsi toutes les lacunes de l'argumentation de Lowell :

- Qualité des instruments utilisés par Lowell : médiocre

- Méthodes de travail : peu rigoureuses

- Forme indubitablement géométrique des canaux ? Pas du tout, et même niée par l'observation

- Thèse de l'artificialité des canaux : thèse non objective, raison naturelle non invoquée

- Circulation aqueuse et vague de végétation : thèse non objective, climatologie non étudiée.

 Il s'arrêta finalement, son impression du travail de Lowell étant très négative. A la question de savoir si la vie existait sur Mars, il répondit ceci : "Quelles que soient les considérations mises en avant, toutes, elles aboutissent à un régime fort peu supportable. La vie sur Mars est réduite à celle que nous pouvons imaginer sur un haut plateau glacé, situé dans nos régions polaires à 20 km d'altitude et soumis aux rayons d'un Soleil plus éloigné que le nôtre."  

Après cette analyse, soi-dit en passant fort peu scientifique, il publia un petit ouvrage intitulé La vie sur Mars en 1924. Cet ouvrage résume bien ce que les astronomes pensait à l'époque des possibilités de vie sur Mars. L'abbé Moreux devait notamment y écrire : "Les fameux canaux ne sont donc en réalité que des vallées dont le fond se couvre de végétation ; les mers, de grandes plaines basses où la vie végétale peut de même se développer sous l'action des rayons solaires. Les vastes étendues rougeâtres ou jaune-ocreux représenteraient de grands plateaux désertiques ou même des sommets montagneux dont les cimes, pénétrant dans une couche d'air trop raréfiée, seraient impropres à entretenir les maigres plantes poussant aux basses altitudes.

Valles Marinaris telle que l'imagine Don Davis. Si l'abbé Moreux vivait encore il complèterait peut-être cette représentation avec quelques mousses et des lichens. 

De quelle nature est cette végétation ? Ici, notre science positive ne peut que balbutier ; les données nous font défaut. La flore arctique terrestre peut à peine nous en donner une idée. La légèreté de l'air sur Mars, nous l'avons vu, s'oppose à un développement vital de grande amplitude ; d'autre part, le manque d'eau liquide résultant de cette raréfaction, doit obliger les plantes, qui ont continué de vivre sous ce climat désertique, à puiser dans l'humidité de l'air leur eau de constitution  : toutes ces circonstances doivent donc nous inciter à imaginer là-bas une flore rabougrie, formée surtout de plantes inférieures, algues, champignons, mousses et lichens.

Quant à savoir si la vie animale existe encore sur cette terre qui meurt, c'est là un problème tout à fait inaccessible à nos procédés scientifiques. Ce que nous sommes en droit de conclure, cependant, c'est qu'un animal organisé comme nos mammifères terrestres, ne pourrait vivre dans l'air qui entoure la planète Mars ; l'atmosphère n'y saurait comporter qu'une vie animale ralentie. Des êtres comme l'homme n'existent donc pas sur ce sol, où l'oxygène est parcimonieusement départi.

Est-ce à croire que la vie animale n'a pas existé sur Mars dans toute sa splendeur ? Je n'oserais contredire celui qui le soutiendrait, mais à l'heure actuelle, tout ce que nous savons de l'évolution planétaire, ne peut nous autoriser à comparer la vie de Mars à celle de la Terre ; ma conclusion sera donc celle que j'émettais il y a quelques années, après mes premières études attentives de l'intéressante planète. Mars nous présente l'état intermédiaire entre la Terre et la Lune et les phénomènes auxquels nous assistons de loin ne sont probablement que les dernières manifestations d'une vie qui s'éteint. Malgré les rayons d'un Soleil encore prodigue d'effluves bienfaisants, lentement, bien lentement, le temps a fait son oeuvre ; c'est l'anesthésie qui commence, celle qui endort les mondes et les achemine doucement vers la Mort."

L'analyse spectrale

Entre-temps l'astronome russe G.Tikhov[11], partisan de l'existence d'une vie sur Mars découvrit en 1909 à l'occasion d'études spectrales de Mars qu'il réalisa avec une lunette de 75 cm, l'existence d'une "légère dépression autour de 0,5 microns", signature selon lui, d'une raie d'absorption chlorophyllienne. Son hypothèse se renforça lorsque l'astronome américain Dean McLaughlin trouva une corrélation entre la configuration des "mers" martiennes et la direction des vents, pouvant expliquer les changements d'aspect observés au fil du temps.  

A gauche G.Tikhov derrière l'astrographe Pulkovo. A droite une photographie prise après la guerre lorsqu'il étudia le spectre des plantes. Documents PlanLab, Kazakhstan.

Mais observée en lumière polarisée par les astronomes français Bernard Lyot et Audouin Dollfus, les surfaces "désertiques" de Mars ne montraient aucun changement de réflexion. Qu'à cela ne tienne, Tikhov suggéra que la lumière pouvait être diffusée ou absorbée par des particules : "On pouvait imaginer de gigantesques colonies d'organismes à multiplication rapide (bactéries, par exemple)". Malheureusement le recouvrement régulier de ces régions par de fines particules minérales pouvait également expliquer ce phénomène. Tikhov[12] détermina également en quoi la flore martienne était différente des végétaux terrestres et fonda la "science de la vie végétale sur les planètes, l'astrobotanique" et bien d'autres choses encore.

Jusqu'au milieu des années 1960 les astronomes russes rassemblés autour de Schklovsky et Tikhov[13] croyaient toujours possible "la présence d'organismes vivants sur notre voisine", en particulier dans les "mers" où ils avaient détecté des raies d'absorption dans la bande 340-370 nm, mais reconnaissaient que "la question [serait] résolue définitivement par les observations et expériences futures [...] Les progrès réalisés dans la conquête de l'espace ont permis d'entreprendre des démarches nouvelles qui permettront de tirer au clair cet ancien et si important problème". Ils ne se trompaient pas mais leur hypothèse devra être nuancée.

Côté américain, les canaux faisaient également l'objet de spéculations et les exobiologistes fourmillaient d'impatience quant à savoir si la vie avait pu y subsister. Mais en 1946, l'Américain Spencer-Jones[14] affirmait que dans tous les cas, même si la vie existait sur Mars, l'influence du climat martien serait à l'avenir préjudiciable à son évolution : "Sur la planète Mars [...] nous trouvons la preuve presque définitivement établie de l'existence d'un tapis de végétation [...] Je suis d'opinion que nous devons considérer la planète Mars comme un monde où la vie est en voie d'extinction. Les formes de végétation qui y mènent actuellement une existence incertaine sont vouées à la disparition dans un avenir peu éloigné".

Paysages martiens

La surface de Mars telle que l'imaginait Chesley Bonestell en 1949. Notez la couleur du ciel.

Cela dit à cette époque là, tous les ouvrages de vulgarisation illustraient toujours leurs propos de naïves représentations de Martiens, mi végétaux mi êtres intelligents, à l'image des créatures imaginées par Jules Vernes, H.G.Wells ou Orson Welles qui hantaient encore leurs rêves. Chesley Bonestell et quelques autres artistes se démarquèrent de cette tendance en proposant des images plus réalistes à la lumière des découvertes scientifiques. Mais comme tout le monde, Bonestell ignorait que les tempêtes de sable donnaient une couleur rose-orangée à l'atmosphère martienne.

Prochain chapitre

Exploration de l'écosystème martien

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[9] Abbé Th.Moreux, "Les autres mondes sont-ils habités ?", Ed.Gaston Doin, 1923, ch.7.

[10] Abbé Th.Moreux, "Les autres mondes sont-ils habités ?", op.cit., ch.8.

[11] G.Tikhov, "La Planète Mars", "La Végétation sur la planète Mars", Moscou.

[12] K.Guilzine, "Voyage vers les mondes lointains", Editions en langues françaises, Moscou, 1958, p96.

[13] I.Shklovsky, "Univers, vie, raison", op.cit., p160-161.

[14] Spencer-Jones, "Life in Other Worlds", 1946.


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