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J'en pousserais moi-même quelques uns d'entre-vous par-dessus une falaise. Excepté celui en fauteuil roulant, je pense qu'ils perdront des voies de sympathie avant que les personnes aient eu le temps de l'étudier dans tous ses détails". "Celui en fauteuil roulant" est bien entendu Stephen Hawking. Stoppard ne le nomme pas et par l'occasion lui rend hommage comme le représentant d'une culture extraordinaire et d'une puissance emblématique. Mais ce passage sous-entend également que la nature est en grande partie à découvrir et du risque qu'il y a s'embarquer dans une telle critique. Hawking, qui est indiscutablement le scientifique le plus médiatisé et le plus populaire de sa génération, est resté à bonne distance de ces "guerres de science" qui ont fait rage dans les académies à cette époque et n'en parle pratiquement jamais. Son silence en dit long sur le désir des héros scientifiques de symboliser l'autorité morale et intellectuelle, en nous proposant courageusement la vérité, même face à l'autorité de l'Eglise.
Bien que notre culture nous ait préparé à voir le corps handicapé et le corps de cyborg comme les dépositaires d'une culture inquiétante, Hawking nous fournit l'occasion d'observer ces inquiétudes depuis la position d'un sujet handicapé/cyborg profondément ancré dans les traditions de la science et de la cosmologie divine. Le fait que Stephen Hawking soit considéré comme un gourou par le public est en partie l'oeuvre des médias, sans vouloir pour autant minimiser les résultats de ses recherches.
Selon l'analyse d'Irving Rein et des coauteurs qui sont tous trois experts en marketing, le secteur du divertissement a progressivement déplacé son intérêt pour la "fabrication" et la promotion des célébrités vers des secteurs traditionnellement moins concernés par le sujet, avec l'apparition dans les années '70 de "personnages à forte visibilité" dans des professions touchant la finance, la justice, la médecine et la science. Décortiquons un peu ce modèle pour comprendre son succès et pourquoi il fonctionne si bien. La promotion des célébrités Au coeur de cette méthode marketing on retrouve les principaux ingrédients de l'industrie des stars des années 70 et 80, une spectaculaire innovation également : on conçoit à dessein, on manipule sciemment et on assure la promotion de la vie de la célébrité que l'on veut mettre sous la lumière des médias, au point de créer des réalités plus vrais que la vie elle-même. Chaque "storyline" est moulée sous une forme narrative claire, la célébrité, en vertu de son talent, triomphant finalement de l'adversité, parvenant à une certaine forme de récompense ou d'identification. Le récit doit être adapté en fonction du public cible, testé pour évaluer son succès potentiel, et dès qu'il satisfait aux exigences commerciales du commenditaire, il est répété afin de garantir l'objectif visé. La clef du succès réside dans un contrôle total du récit de la célébrité qui doit être géré avec un grand soin. De nos jours rien n'a changé. Les entreprises de l'édition fonctionnent à l'américaine avec des méthodes marketing approuvées qui ont fait leur succès depuis des décennies outre-atlantique. Certaines agences n'hésitent pas à produire également des produits dérivés (CD, jouets, etc). Le handicap de Hawking a certainement contribué à donner un sérieux avantage à l'une des clés de son succès, la répétition. En perdant sa voix et étant contraint d'utiliser un synthétiseur vocal, le personnage s'est auréolé de ce que Michael White et John Gribbin appellent "un véritable folklore d'anecdotes" concernant ses années universitaires qui, comme nous l'avons expliqué à propos de sa biographie, ont été répétées littéralement mot pour mot par tous les rédacteurs, tant par professionnels qu'amateurs. Et encore aujourd'hui, il en est de même pour les comptes rendus de ses conférences où ses histoires d'ordre privé répercutées par la presse. Le calc du "verbatim" fonctionne bien ! L'histoire de Hawking a été transmise bien au-delà de la petite communauté des cosmologistes et, comme nous l'avons évoqué, a mis avant tout en évidence sa dramatique réalité : un jeune physicien, frappé par une maladie incurable, chéri par une femme qui l'aime et qui lui donnera trois enfants, se bat face à la maladie et apparaît comme l'un des cosmologistes les plus intelligents de sa génération, capable d'expliquer les énigmes fondamentales de l'Univers. Cette histoire est liée depuis le début à une combinaison bien agancée de science, de références historiques ainsi qu'à sa maladie qui résonent dans le public comme la victoire de l'esprit sur les contraintes physiques. Certains auteurs n'ont pas hésité à comparer Hawking a un Cybord, n'ayant finalement besoin que de son esprit pour fonctionner, la connaissance à l'état pur. Dès la sortie de son livre, Hawking entreprit un épuisant travail de promotion, enregistrant des centaines d'émissions de télévision et de radio et parlant inlassablement de sa voix synthétique au cours des dizaines de conférences qu'il donna par la suite. Entre 1970 et 1990 environ, les reportages concernant la vie de Hawking se sont multipliés à la télévision et dans les magazines, les émissions devenant de plus en plus fréquentes et de plus en plus approfondies. Dès le début, le profil de Hawking a été caricaturé et toujours identique au modèle original : on présentait la maladie du Professeur Hawking et on le montrait dans son fauteuil roulant. "Une brève histoire..." a simplement tiré profit et développé cette curiosité mais n'a évidemment pas créé le personnage. Ces reportages ayant servi de tests commerciaux, il n'est pas étonnant que l'éditeur Bantam, qui est une petite société et qui avait relativement peu d'expérience des livres scientifiques de vulgarisation, ait accepté de payer un auteur sans expérience de l'écriture rubis sur l'ongle, avec un chèque en six chiffres comme avance sur les recettes...
Quant au deuxième axe, sur le plan humain, Bantam éleva le statut de Hawking. Alors que jusque là il était notamment décrit comme "l'un des plus principaux physiciens théoriciens", une expression neutre et conforme à son titre, la couverture d'"Une brève histoire..." le proclame "l'un des plus grands esprits du vingtième siècle". Antérieurement, les auteurs qui avaient étudié ses recherches d'un point de vue historique, comparant ses démarches et ses travaux à ceux de Galilée, Newton et d'Einstein avaient bien noté certaines ressemblances, notant par exemple qu'il était "peut-être" ou "parfois" considéré comme l'égal d'Einstein, mais ils ne le considéraient jamais comme son héritier par exemple. Bantam n'a laissé plané aucun doute à ce sujet : "Il est né l'année de la mort de Galilée, il tient la chaire Lucasienne de mathématiques à l'Université de Cambridge occupée avant lui par Newton et est reconnu comme le plus brillant physicien théoricien depuis Einstein". Flammarion sera plus nuancé, le considérant "comme l'un des plus grands cosmologistes de notre époque" mais l'élu tout de même comme le "Successeur de Newton". Hawking lui-même a influencé leur opinion car il insiste dans son livre et sur son site Internet sur le fait qu'il est Professeur Lucasien à Cambridge et mentionne la "coïncidence" qu'il soit "né 300 ans après [la mort de] Galilée". Il a également subtilement décrit son portrait comme étant à la fois le successeur et le meilleur d'Einstein. Ainsi que nous l'avons expliqué, comme Einstein il avoue rechercher une théorie complète et unifiée de l'univers, mais Einstein rejettait le principe d'indétermination de Heisenberg et ne croyait pas à la réalité de la physique quantique car, disait-il avec cette fameuse phrase, "Dieu ne joue pas aux dés" avec l'univers. Au contraire, en découvrant que les trous noirs pouvaient rayonner, Hawking démontre qu"Einstein à doublement faux [...] Dieu ne joue pas seulement aux dés, mais il les jette parfois là où on ne peut pas les voir", écrira-t-il dans "Trous noirs et bébés univers". Marketing et produits dérivés Du point de vue commercial, Bantam n'aurait pu laisser le filon Hawking s'épuiser. En temps normal, il est de bonne guerre de solliciter un auteur érudit et à la plume facile pour qu'il rédige un nouvel article ou un nouveau livre. Et tout le monde y gagne : l'éditeur y trouve son compte financièrement, l'auteur accroît sa réputation en même temps que ses droits d'auteur et le public est ravi de lire son nouveau livre. Cette stratégie peut durer des décennies et toucher finalement une bonne partie de la population. En effet, le public plus jeune ou moins passionné peut y trouver son intérêt également car au fil du temps, les premiers ouvrages sont proposés à un prix réduit et souvent même disponibles en l'espace de quelques années dans des collections de poche. Bien que Hawking ait souvent exprimé son inconfort de discuter avec des journalistes de son association à l'image d'Einstein et ait toujours refusé d'aborder des questions d'ordre privé, il n'a jamais refusé de s'exposer à la critique des journalistes et des lecteurs. Du point de vue de son éditeur, la célébrité de Hawking, comme celle de toute autre personnage, doit être soutenue et maintenue à tout prix. Pour y parvenir, le seul marché du livre est insuffisant si l'auteur n'est pas prolifique. Cela se matérialise dans les faits par l'exploration de nouveaux secteurs médiatiques où la promotion du produit "Hawking" n'a pas encore été faite. A travers divers canaux de distributions, Bantam a donc distribué des droits d'exploitation de l'image de Hawking, l'auteur coopérant concrêtement ou virtuellement à chaque produit dérivé mis sur le marché . Hawking a ainsi volontiers participé au film réalisé par Errol Morris et produit par David Hickman à partir de son premier livre "Une brève histoire du temps". Produit en association avec NBC, Tokyo Broadcasting System et Channel Four ce document est aujourd'hui disponible sur le marché d'occasion et fut commercialisé en version française par la chaîne de TV française TF1. Mais la plupart des amateurs avertis n'ont pas trouvé de matière subtantiellement intéressante dans ce documentaire. En fait, chaque livre, chaque film ou chaque émission sur Hawking est calquée sur le même canevas; on y retrouve les mêmes éléments, les mêmes histoires jusqu'à utiliser les mêmes mots ! "Une brève histoire..." a été reconditionnée à plusieurs reprises, y compris en incorporant des notes biographiques, la plupart du temps de manière originale et sous forme de produits vendus tout aussi cher que l'original !
Citons parmi les produits les plus intéressants, le film de Morris sorti dans les salles en 1990 et son complément A Brief History of Time Reader's Companion sorti en 1992, le CD-ROM interactif adapté du livre et reprenant l'intégralité du texte, The Illustrated Brief History of Time publié en 1996 suivi en 2002 de Universe in a Nutshell/Illustrated Brief History of Time, ainsi que des tentatives de traduction de ces livres dans différentes langues. Trous noirs et bébés univers et autres essais publié en anglais en 1993 contient plus de notes biographiques tandis que ses conférences de Cambridge, The Cambridge Lectures: Life Works furent publiées en livre, cassette audio et sur CD-ROM. Aujourd'hui la plupart de ses oeuvres sont disponibles sur cassette ou CD audio et on commence à trouver certaines oeuvres en DVD (voir références). Mais pour celui qui connaît l'oeuvre de Hawking, il comprendra que beaucoup de ces produit ne sont qu'une autre version d'"Une brève histoire..." et de "trous noirs et bébés univers...". On constatera ainsi que pratiquement chaque année, Bantam et d'autres éditeurs ont sortit un livre sur Hawking, la majorité d'entre eux ne répétant que ce que l'auteur avait déjà exprimé par le passé. Il n'y a pas d'imagination, à peine quelques nouvelles propositions et rarement de nouvelles théories. La télévision enfin a été attirée très tôt par la vie d'Hawking et aborda ses recherches chaque fois que l'auteur se manifestait, principalement à l'occasion de ses conférences consacrées à la cosmologie ou suite à la lecture par un journaliste d'un article tiré de la presse scientifique (Nature, Physical Review Letter, New Scientist, etc) qui faisait l'effort de traduire en langage plus accessible les expressions mathématiques du scientifique. Bien entendu tous les potins de sa vie privée n'ont pas manqué d'être abordé à l'occasion.
Personnellement, connaissant bien la biographie d'Hawking et ayant suivi une formation en photographie et cinéma, j'ai trouvé le scénario très bien rédigé et la prestation d'acteur remarquable. Dommage que le film n'ait pas abordé la seconde partie de sa vie, après 1965. Mais une fois de plus la BBC a prouvé son savoir-faire (même comme disent les mauvaises langues si son budget de 10 millions de livres consacré à la création de films explique aussi ses résultats). A l'époque de sa sortie j'écrivais ici même "Si mon analyse est exacte, le film sera certainement diffusé très bientôt sur toutes les chaînes européennes et à travers le monde, comme ce fut le cas des grandes documentaires produits par la BBC ou NHK pour citer deux grands "colporteurs" d'information - allusion à la traduction anglaise de "Hawking"-..." Et de fait, le 10 décembre 2004, la chaîne ARTE diffusait le film en version française. Dernier chapitre
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