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Au-delà de la Voie Lactée
Introduction (I)
Malgré
l'aspect chatoyant des nébuleuses, on ne saurait
imaginer la diversité des objets qui se cache derrière la voûte
céleste, par-delà la Voie Lactée.
Que
penser en effet de ces petites taches diffuses que l’on observe à
l’oculaire d’un télescope quand la belle de Nuit daigne ne pas
trop estomper l’obscure clarté qui descend des étoiles par l’éclat
de son limbe ?
Un
amateur observant le ciel avec un télescope constate qu'à mesure
qu'il utilise des
instruments plus puissants (de plus grand diamètre), non seulement le nombre
d’étoiles parsemant son champ de vision augmente
exponentiellement mais toutes une série de petites taches claires
plus ou moins allongées deviennent apparentes (ex. Photo1,
Photo2).
Avec
des moyens techniques amateur, il est difficile d’identifier
ces objets. Leur centre est brillant tandis que leurs formes s’estompent
progressivement sur quelques secondes voire quelques
minutes d’arc de distance. Fait remarquable, la plupart de ces taches
claires sont allongées et des sortes d’extensions en spirales
sont visibles autour des plus brillantes. Seule la
photographie, grâce à l’accumulation de la lumière pendant de
longues poses, permet de révéler leur identité : ce sont des
galaxies, des objets tout différents des nébuleuses. Découvrir
ainsi des galaxies à l’oculaire d’un télescope est une
révélation pour tous les amateurs d'astronomie, et plus encore si vous avez la
chance de les observer dans un télescope d'au moins 30 cm d'ouverture. Pensez donc !
Sous vos yeux, de gigantesques rassemblements d’étoiles vous attendent là,
comme suspendus dans le ciel, calmement et silencieusement, à des millions d’années-lumière...
En un coup d’oeil vous embrassez des milliards de milliards de milliards
de kilomètres cubes ! En même temps, vous faites un prodigieux bond dans
le passé ! Le
groupe compact de galaxies Hickson 87. Document HST. On
a du mal à imaginer de telles distances et de tels volumes. Notre seul point de repère
est l’illusion de profondeur qu'on ressent en observant les amas compacts
de galaxies dont les différentes magnitudes nous donnent une
impression de perspective. Plus jeune, nous avons appris que dans un
champ de galaxies, toutes les étoiles qu'on voit scintiller dans la
turbulence atmosphérique sont en réalité situées à
l’avant-plan, elles appartenaient à la Voie Lactée. C'est
donc à travers cet écran poudré d’étoiles qu'on discerne les autres amas d’étoiles,
les autres galaxies perdues dans le vide sidéral, par-delà le voile scintillant de la Voie Lactée. Avec
le recul des générations, tout ceci nous paraît aller de soi, mais
ce genre d’observation peut encore nous captiver, nous émouvoir par sa beauté
et ses implications philosophiques. Vous
comprendrez mieux comment nous sommes arrivés à ce concept et
toute l’importance qu’il revête en cosmologie quand nous aurons
décrit en quelques mots quel a été le travail des pionniers en ce domaine. Nous allons
découvrir qu’au-delà de la Voie Lactée, tout un univers de galaxies et
d’objets exotiques nous attendent, nous donnant le fol espoir de croire qu’un jour nous irons les contempler in
situ. Malgré les apparences,
tous les objets qui peuplent l'univers ont en
commun d’appliquer strictement les mêmes lois de la physique. C'est une
chance pour nous, car cela nous permet de comprendre leur évolution à
partir de modèles standards, qu'elles soient situées à deux pas et
minuscules ou géantes et perdues aux confins du cosmos. A
voir :
Sketches at the EP (1001 Liens) L'énigme de la Grande Nébuleuse d'Andromède En reprenant la conception de Thomas Wright sur la Voie Lactée, le philosophe allemand Emmanuel Kant avait imaginé en 1755 qu'il existait d'autres "univers" semblables à la Voie Lactée et prodigieusement éloignés.
Les galaxies, décrites par Maupertuis[1] comme étant "les petites places un peu plus lumineuses que l'obscurité de l'espace vide du ciel [...] qui ont toutes en commun de représenter des ellipses plus ou moins ouvertes" étaient considérées jusqu'alors comme des ouvertures dans le firmament laissant voir le "ciel de feu". Kant[2] considéra que cette explication ne pouvait plus être admise. Dans son esprit, ces "sortes de nébuleuses sont des systèmes de nombreuses étoiles que leur distance dispose en un espace si étroit que leur lumière, imperceptible pour chacune prise en particulier, nous parvient grâce à leur foule innombrable en une pâle lueur uniforme. [...] La faiblesse de leur lumière nous oblige à supposer une distance infinie, [...] tout concorde pour que nous considérions ces figures elliptiques comme [...] des Voies Lactées dont nous venons de développer la constitution. [...] L'attention des observateurs du ciel a désormais des motifs suffisants pour s'occuper de ce sujet". Son argumentation sera retenue et cette idée se renforça au cours du siècle suivant, notamment grâce aux observations minutieuses de Herschel, Messier et Lord Rosse. C'est en 1845 que l'Irlandais William Parsons, troisième comte de Rosse, équipé de son "Leviathan" - un télescope de 1.83 m d'ouverture - parvint à résoudre la galaxie spirale M51 des Chiens de Chasse en étoiles ainsi que vous pouvez le découvrir dans la page spéciale que j'ai consacré à ses illustrations. A l'évidence notre Galaxie n'était pas unique et il semblait exister d'autres structures équivalentes dans le ciel. Mais où se situaient-elles ? A cette époque les observations étaient basées sur la magnitude apparente des étoiles, leur éclat vu de la Terre, mais cette méthode "intuitive" ne permettait pas aux astronomes de connaître la répartition spatiale de ces astres ni leur distance véritable. C'est alors qu'une polémique surgit autour de la source du rayonnement de celle qu'on appelait la "Grande Nébuleuse d'Andromède", M31, la seule galaxie de l’hémisphère nord visible à l’oeil nu tel un petit nuage diffus, non loin de la Voie Lactée, à quelques degrés du W de Cassiopée. Cette nébulosité que les Anciens connaissaient certainement depuis l'an 964 après notre ère demeurait un objet insolite du ciel. A la fin du XIXeme siècle encore, les astronomes débattaient la question de savoir s’il s’agissait d’une nébuleuse semblable à la nébuleuse d'Orion, un système planétaire ou autre chose ?
Dans leur excellente biographie consacrée à Hubble, les astronomes A.Sharov et I.Novikov[3] nous précisent que le facteur décisif ayant pu clarifier le problème de la nature de la nébuleuse d’Andromède et des autres objets similaires peuplant la voûte céleste aurait été de mesurer leur distance. Mais en 1885 toutes les tentatives visant à mesurer la parallaxe trigonométrique de ces objets se soldèrent par des échecs. L’astronome suédois Karl Bolin essaya de l’évaluer par voie photographique et trouva une distance de 19 années-lumière pour M31, un résultat tout à fait erroné qui prête à sourire aujourd'hui. On n’attendait pas réellement de progrès de ce côté là jusqu’au jour où, en 1885, Ernst Hartwig découvrit depuis l'Observatoire de Dorpat en Estonie une nova dans le coeur de M31. Nous savons aujourd’hui que le terme était inapproprié, il s’agissait en fait d’une supernova. Baptisée S Andromedae, elle n'atteignit que la magnitude 9.2, ce qui était très faible pour une "nova". Par comparaison, en 1901 Nova Persei avait atteint la magnitude 0. Les résidus de l'explosion de S Andromeda ne seront découverts que 100 ans plus tard à l'Observatoire Mayall du Kit Peak. Quelques années plus tard, un riche astronome amateur anglais, Isaac Roberts, pris d’excellents clichés de M31 avec un télescope de 50 cm d’ouverture qui révélèrent les bras spiralés de cette nébuleuse et permirent d’identifier les étoiles comme des points individuels. Les analyses spectrales démontrèrent que cet objet nébuleux n’était pas un nuage de gaz. William Huggins, un autre astronome amateur anglais fut incapable d’observer dans son spectroscope optique les brillantes raies d’émission qu’il retrouvait d’habitude dans les autres objets diffus qu’il observait dans la Voie Lactée. En 1899, C.Scheiner à Potsdam ne parvint pas non plus à photographier le spectre de cette nébuleuse. Aucune raie d’émission n’était apparente et Scheiner en conclut que la nébuleuse d’Andromède (en fait sa partie centrale, la plus brillante) était un système stellaire. Que pouvait-on conclure de ces observations ? Les astronomes étaient partagés sur plusieurs points. Pour les uns, les novae brillaient avec la même luminosité maximale; cela signifiait que S Andromedae était très éloignée de la Terre, peut-être à 1500 a.l. Pour d'autres il était impossible qu'un système planétaire brille à cette distance avec un tel éclat; il devait avoir une taille astronomique.
A partir de 1917, l'astronome Herbert Curtis de l'Observatoire de Lick étudia M31 en détail car il pensait que la différence de magnitude entre Nova Persei et S Andromedae était liée à leur éloignement respectif. Dans les années qui suivirent il découvrit effectivement de nombreuses explosions de novae dans M31. Toutes demeuraient invisibles à l'oeil nu. Curtis finit par découvrir qu'il y avait plus de novae dans M31 que dans toute la Voie Lactée ! Ces dizaines d'explosions avaient bien lieu dans un endroit précis du ciel et nul part ailleurs. Ces novae devaient donc bien appartenir à M31. Cette "nébuleuse" contenait par ailleurs un très grand nombre de petites taches brillantes et laiteuses. Curtis supposa qu'il s'agissait également de nébuleuses comme la Voie Lactée pouvait en contenir. La seule explication était de considérer M31 comme étant une galaxie semblable à la Voie Lactée. Entre-temps, Van Maanen et Roberts calculèrent la vitesse de rotation de M31. Nous savons aujourd'hui que leurs valeurs étaient incorrectes, fortement influencées par les défauts de leurs instruments. En outre les observateurs travaillaient à la limite de leurs capacités. Mais à l'époque, la conclusion était qu'étant donné le mouvement bien apparent de la nébuleuse, celle-ci ne pouvait pas se situer très loin, certainement pas en-dehors de la Voie Lactée. Shapley, qui avait antérieurement déterminé la forme de la Voie Lactée et la position du système solaire, partageait cette idée, considérant que seuls les Nuages de Magellan étaient situés au-delà de la Galaxie. M31, comme toutes les autres nébuleuses devait se situer à l'intérieur de la Voie Lactée. La véritable explication viendra de nouvelles photographies et de mesures spectrales réalisées avec le télescope le plus puissant du monde à cette époque, le télescope Hooker de 2.50 m du Mont Wilson, en Californie. Ses découvertes allaient cependant révolutionner notre vision de l'univers. Prochain chapitre
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