|
|
L'origine et l'avenir de l'Homme La conquête du monde (III)
A l'époque de Lucy, il y a 3.9 millions d'années, les conditions climatiques ont sérieusement changé. Ce changement climatique global eut des répercussions tant dans le règne animal que végétal, en l'occurrence en Afrique orientale. C'est à cette époque en effet que la Terre connut un “coup de chaleur”, les régions tropicales se sont asséchées et la grande forêt du Miocène devint herbeuse, se transformant graduellement en savane puis en prairie. Selon Yves Coppens c'est ce changement climatique qui fut le moteur de sélection des hominidés, leur permettant de développer leur corps et leur cerveau. L'hominidé se transforma, perdit ses canines et devint omnivore. Ses canines se rétractant, il perdit son prognathisme et son visage s'ouvrit. L'ouverture de son angle facial allait lui permettre d'articuler. Les spécialistes ne s'accordent pas sur les raisons de cette modification génétique globale qui demeure très controversée. Aujourd'hui nous devons tenir compte de la découverte de Toumaï et d'Orrorin qui présentaient déjà des caractères préhumains et notamment une face assez plate, une posture verticale et un régime alimentaire différents des grands singes plusieurs millions d'années avant Abel et Lucy. Les découvertes récentes de Toumaï, Orrorin, ramidus et Abel permettent aux paléontologues de préciser l’évolution de la lignée des humains jusqu’à l’Homo sapiens. Tous les indices tentent à confirmer que l’adaptation sélective qui conduisit à ce dernier se déroula en Afrique où, à n’en pas douter, des milliers de gisements fossiles restent à découvrir près du Rift ou plus au Nord, vers le Tchad. Mais son extension au reste du monde fait l’objet de beaucoup plus de spéculations.
D’une part les paléontologues sont frustrés du fait que les fossiles d’Australopithèques sont beaucoup mieux représentés que ceux des grands singes avec lesquels pourtant, ils sont contemporains. Si les chercheurs pouvaient répondre à cette énigme, ils comprendraient non seulement avec laquelle des deux espèces de Pan - aethiopicus, boisei, robustus d’un côté, paniscus, verus et troglodytes de l’autre - l’Homo sapiens moderne doit être comparé, mais cela apporterait également un nouvel éclairage sur les influences environnementales qui ont permit d’élaborer l’adaptation des deux lignées. L’importance du milieu semble anodine mais c’est peut-être parce qu’on sait peu de chose du passé climatique et écologique de l’Afrique. On sait toutefois que la séparation de la lignée des humains de celle des grands singes s’est produite bien antérieurement au Pléistocène, période durant laquelle la glace a couvert de nombreuses régions d’altitude et durant laquelle la pluviosité était plus importante, tant par rapport à aujourd’hui que par comparaison avec la période précédent le Pliocène. On peut aussi considérer que l’évolution des Australopithèques ne fut pas instiguée par des influences extérieures mais par des avantages sélectifs provoqués par des mutations survenues dans le génome qui conféra à ceux qui en disposaient des avantages décisifs sur les espèces en compétition ou inadaptées. On a en effet découvert que l’Homo sapiens (-92000 à -28000 ans environ), différait des grands singes par le fait qu’il disposait de 46 chromosomes au lieu de 48. Les gènes des chromosomes manquants ont été identifiés comme formant un seul bloc localisé sur l’une des extrémités du chromosome 2. Il s’ensuit qu’à un stade du processus évolutionnaire, il y eut une translocation chromosomale qui incorpora l’entièreté d’un chromosome du singe dans le chromosome 2 humain. On ignore à quelle époque cette translocation s’est produite et quelles furent ses conséquences génétiques. Cette translocation génétique pourrait expliquer le manque de corrélation, dans l’histoire humaine, entre les phénomènes d’adaptation et le milieu, bien que l’environnement dans lequel vécu l’australopithèque soit très insuffisant pour porter ce jugement. Pour l’heure, nous en saurons peut-être un peu plus à ce sujet en étudiant le génome humain, en particulier en découvrant quel type de gène contient le chromosome 2.
Tout ce que l’on peut dire c’est que chaque espèce animale apporta sa solution au changement climatique : les animaux arboricoles devinrent fouisseurs, les hominidés changèrent de dentition en changeant de régime alimentaire, leur cerveau passant de 400 à 800 cm3 environ en quelques centaines de milliers d'années[4]. Aussitôt que l'homme s'est mis à manger de la viande, il bougea, s'adaptant à l'environnement. L'évolution, sans nécessairement déterminer la nature et le devenir de l'homme a inscrit ce changement dans l'environnement qui a retenu les caractères dominants. L'Homo habilis Le premier des hominiens fut l'Homo habilis qui côtoya probablement les descendants de Lucy il y a 2 à 3 millions d'années, à Olduvai et en Tanzanie. C'est la première espèce d'hominidé (Homo) qui pris goût à la nourriture carnée, ce à quoi Lucy n'a probablement jamais ou presque jamais goûté. Se nourrissant de viande cet apport important de protéines consolida la musculature de l'Homo habilis et développa son cerveau.
Son nom d’"homme habile" vient du fait que ses fossiles sont associés à des pierres taillées. Sa capacité crânienne, importante pour l’époque, pouvait dépasser 750 cm3. Ses ossements crâniens sont relativement minces quand on les compare à ceux des primates contemporains. Sa mâchoire arrondie, qui présente un bourrelet externe, et ses molaires réduites lui donnaient un faciès plus humain que simiesque. Par de nombreux traits il ressemble aux Australopithèques mais également aux membres du genre Homo. Il est probable qu’il assura la transition entre les deux genres. L'Homo habilis représentait une population d'environ 100000 individus. L'Homo erectus Il sera suivi par l'Homo erectus, "l'homme dressé", un véritable bipède vivant dans le nord du Kenya dont les fossiles remontent entre 1700000 et 500000 ans. Sa capacité crânienne varie entre 750 et 1000 cm3. Son crâne présente deux bourrelets : l’un au-dessus des yeux, formant une longue arcade sourcilière, l’autre au-dessus de la nuque, marquant le point d’attache d’une puissante musculature. Ce n'est pas encore un homme mais à travers les traits bruts de son faciès il présente déjà des signes d'humanité. L'Homo erectus domina la nature et était déjà le superprédateur de son temps. Outre la taille de son cerveau, deux autres éléments démontrent qu'il était intelligent. Tout d'abord, il savait fabriquer des outils efficaces au point que des simulations ont indiqué que ses racloirs et autre tranchoir étaient à peine moins performants que les couteaux modernes de nos bouchers. Lors d'une simulation effectuées aux Etats-Unis, on a demandé à deux bouchers de dépouiller une carcasse de tous ses morceaux de viande, non pas avec leurs couteaux en acier habituels bien aiguisés mais avec les outils de l'Homo erectus. Ils sont arrivés à bout de leur tâche en 4 fois plus de temps que d'habitude. Bien sûr il n'avait pas la méthode de travail ni la dextérité de leurs ancêtres, mais le travail fut accompli, preuve que les outils primitifs en pierre étaient efficaces.
Seconde observation, à la chasse, l'Homo erectus savait utiliser la force du groupe pour chasser les animaux et pouvait rivaliser avec les grands fauves qui chassaient en groupe comme les lions, les léopards, les tigres à dents de sabre, les hyènes ou les ours. Encore aujourd'hui, mis à part les tigres à dents de sabre qui ont disparu, les chasseurs considèrent que le léopard (ou le tigre en d'autres endroits) est l'animal le plus féroce de la nature. Non seulement il est agile et rapide mais la taille de ses crocs a de quoi faire reculer le plus téméraire des chasseurs. Ces différents indices témoignent que l'Homo erectus faisait déjà preuve d'une grande intelligence, non obstant le fait qu'il était costaux et courageux. Mais ses aptitudes ne l'ont pas sauvé de l'extinction. L'évolution de l'homme est liée au climat qui modifia biologiquement toutes les espèces. En parallèle, l'ancêtre de l'homme connu également une évolution géographique. Dans sa course à travers monts et vallées, l'Homo erectus fut le premier à parcourir l'Afrique du Sud et l’Afrique de l’Est. Entre 1 million d’années et 700000 ans il remonta vers les zones tropicales. Ses descendants se répandirent à travers les continents, traversant l’Afrique et l'Eurasie pour conquérir de nouveaux territoires de chasses, juste armés de bifaces et de lances. On retrouve l'Homo erectus des Tropiques jusqu'au Grand Nord, de l'Espagne en passant par l'Indonésie jusqu'en Chine (il y a 750000 ans). Sa population comptait déjà plusieurs millions d'individus.
Le feu, cet étrange animal C'est l'Homo erectus qui domestiqua le feu. Il dût conquérir cet "animal" inhabituel sans doute très rapidement. Il est probable que des enfants ou les chasseurs les plus aguerris et les plus curieux l'ont sans doute découvert un jour d'orage après un feu de forêt. Imaginez la situation. Alors que la tribu marchait en quête de nourriture, le frère du grand-chef nous indiqua un "animal" aux couleurs du Soleil qui bougeait à quelques mètres de nous, sur une branche morte au milieu d'un buisson. Laissant la tribu à bonne distance, l'un des chasseurs les plus habiles s'approcha doucement de l'animal et le piqua violemment de sa lance. L'animal n'eut aucune réaction et ne poussa aucun cri. Il dégageait par contre un souffle inhabituel et une odeur sucrée. Plus le guerrier s'approchait de lui plus la chaleur devenait insoutenable. Voyant que l'animal était relativement inoffensif à leur égard et restait à bonne distance, les autres membres de la tribu se rapprochèrent du buisson et comprirent qu'il s'agissait d'une espèce différente des autres animaux. Au lieu de mordre, l'animal infligeait une douleur intense à qui le touchait et laissait une odeur sur les mains ainsi que des traces noires. On ne pouvait vraiment pas le toucher et c'est une femme du clan qui trouva le moyen de le transporter en déposant le tison ardent sur une ramure feuillue. C'est ainsi qu'il fut emporté jusqu'à la caverne du grand-chef. L'observant de loin, on découvrit que l'animal capturé gémissait de temps en temps en lançant des éclats brillants autour de lui. Durant la nuit il brillait, portait des ombres et nous réchauffait. Docile tout en étant étrange au point de nous effrayer nul n'osait encore lui donner un nom. L'impact du feu On a retrouvé des traces de foyer dans des grottes du Midi de la France qui remontent à environ 750000 ans et en Chine il y a plus de 500000 ans, où vécu l’homme de Pékin. Le feu fut bientôt le signe du pouvoir : celui qui s'en accaparait devenait l'égal des dieux. Mais pendant longtemps l'homme craignît que la flamme du foyer ne s'éteigne ou qu'une tribu ennemie ne s'en empare. Finalement les hommes parvinrent à le domestiquer. En maîtrisant le feu, l'Homo erectus se donnait pour la première fois les moyens de maîtriser la nature et de changer sa façon de vivre. Il pouvait dorénavant se réchauffer et ne plus subir les rigueurs du climat, le feu de la flamme permettait d'éloigner les fauves et la chaleur permettait enfin de cuire les produits de leur chasse, rendant les aliments plus digestes. Aujourd'hui encore il est étonnant de constater qu'à deux pas du site où Lucy fut découverte, dans la vallée de l'Omo, le peuple Mursi vit encore comme les hommes primitifs, quasi nu et allumant son feu en frottant deux bois l'un contre l'autre. Cette population se différencie toutefois de celle de nos ancêtres car elle considère que si l'harmonie règne dans sa société, la nature sera également harmonieuse, ce dont Lucy ne pouvait même pas imaginer. Les fossiles d’animaux que l’on a découvert dans les régions où vivait l'Homo erectus pouvaient atteindre la taille des éléphants. Cela suggère que le comportement de ces chasseurs était déjà complexe et d’une grande efficacité pour s’attaquer à de tels mammifères. C'est à cette époque, pendant les veillées auprès du feu que se développa probablement l'esprit communautaire et tous les rites tribaux. L'homme enfin se projetait dans l'avenir. L’évolution de l’Homo erectus n'était pas encore achevée. Il est ainsi prouvé que la taille du cerveau des premiers représentants fossiles n’était pas supérieure à celle des anciens hominidés, son volume oscillant entre 750 et 800 cm3. Un million d’années plus tard, sa capacité crânienne atteignait 1100 à 1300 cm3, autant que celle de l’Homo sapiens qui lui succéda. Malgré sa bipédie, son cerveau volumineux, ses outils, bref de son adaptation au milieu durant plus d'un million d'années, ce qui représente une longévité dix fois supérieure à celle de notre espèce, la lignée de l'Homo erectus s'est éteinte il y plus de 250000 ans au profit de l'Homo sapiens.
|
||||||||||||||||||||||||||||||||||